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Chronique   

Tool – Fear Inoculum


Non, ce ne sera pas une arlésienne. Après treize ans d’attente, treize années pleines de doutes jusqu’à devenir une farce récurrente tel un mécanisme compensatoire d’une forme de déception et d’angoisse, Tool a sorti son nouvel album, treize ans après 10 000 Days. Les détracteurs du groupe en rigolent ou sont ravis de démontrer qu’ils n’en ont cure, les autres, ceux qui ont sombré de plein gré dans un respect voire une dévotion presque cultuelle, y voient presque la fin d’une période de leur vie. En treize ans, la vie des gens a changé de manière considérable, comme si les sorties d’opus de Tool étaient des bornes : certains ont terminé leurs études, d’autres se sont établis avec des enfants, d’autres ont traversé des épreuves extrêmement difficiles et certains ne verront malheureusement pas un album qui aurait dû sortir il y a huit ans si l’on se calquait sur le cycle de sortie habituel du groupe. Quoi qu’il en soit, l’arrivée de Fear Inoculum déclenche toutes ces réactions hyperboliques pour une raison légitime : Tool est un titan de la scène metal, une entité unique source d’inspiration pour une myriade de groupes et d’individus. Preuve en est : l’engouement extrême et inédit pour un titre de metal de dix minutes sur les plateformes de streaming. Le contre-pied parfait de la musique de consommation jouissant pourtant d’une notoriété presque similaire. La même question taraude l’esprit de tous ceux qui ont écouté ou vont écouter scrupuleusement Fear Inoculum : est-ce que Tool conserve toujours ce statut presque mystique, ou a-t-il subi l’épreuve du temps ?

Il faudra bien entendu des années pour y répondre convenablement, tant le nombre d’écoutes se doit d’être conséquent et la capacité d’attention sollicitée par un album de Tool. Aborder Fear Inoculum sous le prisme d’Aenima, Lateralus ou 10 000 Days résulte d’une mauvaise démarche que personne ne peut pourtant éviter. Tool n’est plus le même groupe et ne profite plus de la même dynamique qu’à l’époque de 10 000 Days. Maynard James Keenan s’est illustré via son projet Puscifer, explorant d’autres horizons vocaux et n’a que très récemment retravaillé avec A Perfect Circle. Il n’est plus le même chanteur, tout comme les autres ne sont plus les mêmes musiciens. De fait, prétendre que Fear Inoculum est mieux ou moins bien que ses prédécesseurs est une erreur compte tenu du temps qu’il a fallu pour appréhender chacun d’entre eux. Ce que Fear Inoculum dévoile en premier lieu, c’est avant tout l’attrait inaltéré des Californiens pour les grandes progressions envoûtantes puisque six des sept titres de l’opus dépassent allègrement les dix minutes. Chaque titre de l’album contient presque plusieurs chansons en une et forme un tout lorsqu’on les assemble : Tool propose bel et bien à nouveau une expérience d’album. En second lieu, Maynard James Keenan a développé sa technique vocale d’une manière impressionnante. Si certains déploreront l’absence d’élans plus appuyés, la qualité mélodique et le placement vocal relèvent d’un travail d’orfèvre, que ce soit les plages douces de « Fear Inoculum », les respirations haletantes de « Pneuma », le phrasé rythmique d’« Invincible » ou les modulations de « Culling Voices », Fear Inoculum a son identité vocale propre, unique, conséquence logique de l’évolution de son frontman. Oui, MJK ne crie plus : il sait respecter sa voix, son âge et s’améliore sous d’autres aspects plutôt que de déplorer une perte irrémédiable.

Fear Inoculum contient une pléthore de mouvements et de mélodies qui sont familières des habitués du groupe. Adam Jones a une griffe aisément identifiable et Fear Inoculum n’hésite pas à répéter des arpèges et certaines progressions déjà entendues auparavant (« Culling Voices » a les mêmes gimmicks de guitare que « Rosetta Stoned »). Là où ce dernier parvient à surprendre, c’est en développant un sens de l’intervention et de la mélodie plus aiguisés : les leads de « Descending » ou les arpèges de « 7empest » sont presque des innovations, légères mais discernables, au même titre que les effets synthétiques et de vocoder sur « Invincible ». Adam Jones cherche d’ailleurs par endroits une forme de simplicité à l’instar de l’enchaînement d’accords de « Culling Voices » ; chanson pour une bonne part minimaliste, tout en subtilité, pour mieux nous happer dans son dernier tiers. Derrière une complexité apparente et des structures alambiquées, Tool a conservé toute sa science de l’accroche et un goût pour les choses belles faisant fi de toute technicité, aussi simplistes puissent-elles se révéler. La familiarité avec le jeu de Justin Chancellor est elle aussi si poignante qu’elle efface les treize ans qui séparent Fear Inoculum de son prédécesseur. Les accords de basse de « Pneuma » ont ce claquant propre à « Schism » et, à nouveau, Justin offre un véritable corps aux riffs de Fear Inoculum, que ce soit sur celui massif de la fin d’« Invincible » et son jeu de syncopes, la hargne viscérale de « Pneuma » ou la déferlante de « 7empest » et ses accents meshuggesques. À ce stade, on devrait évoquer la performance de Danny Carey. Un batteur unique, fasciné par les percussions orientales et tribales à l’image de l’introduction de « Pneuma », des sonorités et de la multitude de plans et roulements d’« Invincible » ou de la démonstration sur « Chocolate Chip Trip », individu instrumental insolite au milieu de l’album fait de sonorités électro minimalistes et angoissantes et d’un solo rythmique (piste qui gagne du sens dans la version dix titres de l’album et ses divers interludes bruitistes et expérimentaux). Danny Carey incarne ce sens du groove propre à Tool, que ce soit sur des rythmiques ténues telles que « Culling Voices » ou des démonstrations de puissance à l’instar de « 7empest » et ses réminiscences d’Undertow (1993). Ceci se ressent jusque dans la production, il suffit d’apprécier le son de caisse claire, à la fois vif et organique, sur le riff d’« Invincible » pour éprouver des sensations qui manquaient depuis trop longtemps.

Fear Inoculum est-il le meilleur album de Tool ? Question vaine. Vaut-il ses prédécesseurs ? Question vaine. Fear Inoculum est-il l’album de Tool que l’on souhaitait après treize ans ? Peut-être bien. Pourquoi ? Parce qu’il obéit au même processus de découverte que les autres : une sensation de déjà-vu, quelques moments de grâce et une impression mitigée. Puis une accroche qui nous fait quand même reconnaître la profondeur de certaines compositions. Puis un plaisir croissant, mêlé à une légère admiration retrouvée et enfin l’exaltation. On sait où cela mène. Des années d’écoute prolongée, un album qui est intemporel au sein de nos discographies et de quoi patienter à nouveau des années, peu importe le nombre. Tool est de retour.

L’album en écoute intégrale :

Album Fear Inoculum, sorti le 30 août 2019 via RCA Records. Disponible à l’achat ici



Laisser un commentaire

  • Darrell.... dit :

    Critique très objective rien a redire, juste à retenir que « Tool est un Titan de la scène Métal ».
    Pour moi Tool dans le monde du métal est l’équivalent de ce faisait H.R.GIGER dans le monde de l’art.tellement intemporel,extraterrestre,hors normes loin des sentiers battus.Merci belle critique.

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  • Mention spéciale quand-même à « 7empest » où l’on retrouverait presque le Tool d’antan.
    (Comme quoi il est difficile de ne pas comparer cet opus aux autres) 😉

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  • Excellente critique toute en finesse.
    Il est effectivement vain et déplacer de vouloir comparer cet album aux autres, distants de presque une génération.
    Chacun l’appréciera à sa façon mais il ne peut laisser indifférent…
    Tool prouve qu’il reste un groupe majeur de la scène Métal.

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  • Polo Blanco dit :

    La meilleure critique que j’aie lue sur le sujet jusqu’à présent!

    Belle plume!

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  • Belle chronique, bravo !

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  • J’ai l’horrible impression que je n’arriverai jamais à me faire un avis digne de ce nom sur cet album (que je ne me suis pas encore beaucoup passé, presque par peur), mais avec ce bel article vous me montrez qu’il ne faut pas pour autant que ça m’empêche de dormir la nuit. Merci.

    Je le trouve limite… ambiant. Au moins, sur celui-là, je sais que mes parents ne vont pas, à un moment aléatoire, faire « admets que c’est un peu bizarre, là, quand même » ou « c’est pas très agréable, ton truc ».

    PS : Je vais battre mes records de zèle à la con, mais : « 10 000 days » mérite un U+202F entre les zéros et un U+00A0 avant « days » pour éviter de finir en bouillie. 😉

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  • je ne connaissais que 10000 days que j’ avais aimé mais pas comme il le fallait, n’ayant pas mesurer le concept réel de Tool. Avec Fear Inoculum , le plaisir est décuplé , sachant que chaque écoute supplémentaire sera accompagnée de son lot de détails passé inaperçus lors des premières écoutes .Un album mille-feuilles avec lequel il faut prendre le temps nécessaire pour ne rien rater.

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  • Bien écrit. Dans une époque oú on aime brûler ses propres idoles, il faut savoir apprécier les choses telles qu’elles sont.

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  • Très bonne critique, qui a bien résumé le battage communautaire autour de la sortie de cet album, qui prend une place indéniable dans l’écoute et dans l’appréciation de cet album. Tool est l’un de ces groupes qui façonnent l’esprit et la culture musicale. J’ai beaucoup aimé les parallèles au staff, car clairement, l’une des différences entre cet album et le reste de leur œuvre, c’est qu’il s’agit aussi un peu d’une ode au travail d’équipe. On sent que la personnalité musicale de chaque artiste a imprégné cet album.

    Enfin, j’ai apprécié cette énumération sur les vaines considération à propos de Fear Inoculum. Cet album, chacun l’appréciera comme il l’entend, mais à mes yeux, c’est une réussite.

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