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Interview   

Trank tient le bon bout


Tout groupe qui débute et a un minimum d’ambition se confronte au même problème : comment attirer l’attention des professionnels de la musique, et notamment des tourneurs, et les convaincre ? Trank, groupe de rock genevois fondé en 2015, a trouvé un moyen : miser d’abord sur la qualité avant la quantité. Plutôt que de partir sur un premier EP voire un album, le quatuor a préféré se concentrer sur des singles à grosse production. Force est de constater que ça a bien fonctionné, Trank a dans sa courte existence déjà ouvert pour Deep Purple, Anthrax, Disturbed et Papa Roach. Rien que ça.

Mais le moment est venu de passer à la vitesse supérieure et de proposer le plat de résistance. L’album The Ropes a été l’occasion pour Trank d’ouvrir ses perspectives, d’exploiter la diversité des influences de chaque membre du groupe et d’établir son identité. Nous avons échangé avec le frontman M.J. qui nous parle de leur expérience et de ce premier album.

« L’un des soucis des groupes français, en particulier qui font du rock, c’est qu’en général, ça ne sonne pas suffisamment gros, suffisamment pro, suffisamment produit. Nous sommes un peu des maniaques du son et nous voulions aller à l’encontre de ça. »

Radio Metal : Ce qui est intéressant dans ce début de carrière, c’est que vous avez déjà fait pas mal de dates, des plateaux importants, notamment à l’internationale, et des premières parties de groupes internationaux, mais c’est seulement maintenant que vous sortez votre premier album. Dirais-tu qu’avec la visibilité que vous avez eue avec toutes ces dates, vous êtes un peu attendus au tournant pour que les gens voient ce que ça donne sur album ?

M.J. (chant & programmation) : J’aimerais te dire que oui ! Après, je ne suis pas sûr que nous ayons fait suffisamment de dates pour qu’il y ait une sorte d’effet de masse qui donne ce résultat-là. Ce que je sais, c’est qu’à chaque fois que nous avons joué, les gens devant qui nous avons joué ont adoré, nous avons eu des réactions qui sont extrêmement positives. Du coup, nous savons que parmi les gens qui nous ont vus, c’est clair qu’il y a une attente. Il y a même des gens, quand ils viennent commenter les vidéos ou les singles sur YouTube, ils se rappellent spécifiquement des chansons qu’ils ont entendues en concert, qui ne sont pas encore sorties en version studio et ils nous les demandent. Nous avons donc bon espoir que, parmi les gens qui nous ont déjà vus sur scène, l’album soit un peu attendu !

Vous avez surtout tourné sur la base des singles que vous aviez sortis. Finalement, le fait de ne pas avoir d’album n’a pas du tout été un frein pour trouver des dates ?

Non ! Nous sommes un peu perfectionnistes, donc nous n’aimons pas sortir des choses dont nous ne sommes pas vraiment très contents. Ce que nous avons commencé par faire en 2017-2018, quand c’est devenu clair que nous voulions faire un album, nous avons commencé par enregistrer trois singles qui devaient nous servir de carte de visite, pour justement pouvoir approcher des tourneurs et des bookeurs sur des dates de gros groupes afin qu’ils nous proposent comme première partie. Comme la musique que nous faisons sonne quand même assez ample, nous préférions l’exposer à des grandes salles en tant que groupe de première partie, plutôt que d’accumuler des dates dans de toutes petites salles comme headliners. Nous avons fait plein de petits concerts que nous avons adorés, ce n’est vraiment pas le problème, les petits concerts c’est très fun, mais c’est vrai que quand on fait la musique que nous faisons, les grandes salles s’y prêtent mieux, et la solution pour un groupe qui n’a pas encore sorti d’album de jouer dans des grandes salles, c’est les premières parties. Nous nous sommes donc concentrés sur ces trois chansons pour les faire vraiment bien, et après, au culot, nous les avons envoyées à des bookeurs et des tourneurs. Nous nous sommes concentrés sur l’Europe de l’Est car nous savions que là-bas, quand tu as des groupes internationaux qui tournent, plutôt que d’avoir une seule première partie qui les accompagne sur toute la tournée, ils prennent des premières parties ponctuelles, donc nous nous disions que nous aurions peut-être nos chances. Et ça a payé, parce que nous nous sommes tellement concentrés sur le fait que les trois singles sonnent bien, que nous avons eu des réponses positives de tous ces groupes-là : Deep Purple, Papa Roach, Anthrax, Disturbed… Nous avons aussi joué à l’Atlas Weekend en Ukraine, sur la base de ces singles-là. L’idée, c’était de faire les premières chansons bien, pour qu’elles nous amènent ces premières dates-là. Du coup, nous avons pas mal appris sur scène en jouant pour tous ces gens-là. Nous nous sommes même retrouvés à réenregistrer les trois chansons en question. Les versions qui sont sur l’album sonnent encore mieux, car nous les avons refaites en apprenant de nos expériences sur les grandes scènes.

J’essaye de me mettre dans la tête d’un tourneur. J’ai l’impression que finalement, ce qui a marché pour vous, ce n’est pas forcément d’avoir envoyé un album moins bien produit, mais d’avoir envoyé des petits singles beaucoup mieux produits. On dirait que l’argument principal est avant tout la qualité et pas forcément la quantité…

C’était exactement ça l’idée. Après, à partir du moment où nous avons commencé à jouer ensemble et où nous avons aimé la musique que nous faisions ensemble, l’idée de faire un album est arrivée assez vite. Même à l’époque où nous avons fait les trois singles en question, nous nous disions qu’il y avait un album à la clé, mais nous préférions prendre le temps de bien les faire pour mettre un maximum de chances de notre côté en termes de réponses des tourneurs, plutôt que de faire douze chansons à la va-vite, et de sous-exploiter leur potentiel en les enregistrant à l’arrache. L’idée est de faire marcher le groupe à l’internationale, et l’un des soucis des groupes français, en particulier qui font du rock, c’est qu’en général, ça ne sonne pas suffisamment gros, suffisamment pro, suffisamment produit. Nous sommes un peu des maniaques du son et nous voulions aller à l’encontre de ça. Nous voulions que le jour où l’album sorte, la première réaction des gens soit : « C’est quand même vachement bien fait. »

Tu disais que votre musique sonnait mieux dans une grande salle. Que veux-tu dire par là ?

Ce sont des morceaux assez massifs, assez monolithiques. Il y a un son assez ample, il y a beaucoup de couches de guitare, il y a un son de batterie et basse qui, par rapport à la moyenne du rock alternatif, est assez lourd. Entre les voix et les claviers, c’est vu en mode cinémascope, ce ne sont pas des morceaux intimes. L’idée pour nous était de dire que pour que le côté massif et monolithique de ces morceaux ressorte vraiment bien, c’était cool de pouvoir les jouer dans des salles suffisamment grandes pour leur donner la place de se développer. Il ne s’agissait de se dire : « On est les plus beaux, on est les plus forts, et on ne peut pas jouer devant des publics de cinquante personnes ! » Parce que ça, ce n’est pas vrai ! Jouer devant des petits publics, c’est génial. L’expérience est complètement dingue. Le week-end d’avant le concert pour Deep Purple, nous avons fait un concert privé devant cinquante personnes, et c’était fabuleux ! Nous nous sommes régalés ! Mais c’est vrai que les chansons passent vraiment bien dans le contexte d’une arène. Ça leur va bien.

« Dans une certaine mesure, c’est même plus flippant de jouer dans de petits concerts que dans des gros. »

Est-ce que ça vous est arrivé, quand vous vous êtes retrouvés sur une de ces grosses scènes, de vous sentir malgré tout dépassés par l’arène, à vous dire : « Mince, si ça se trouve, notre son n’est limite pas encore assez massif pour cette scène-là ! » ?

Nous avons eu de la chance que tous les gros concerts se soient extrêmement bien passés, entre autres parce que nous avons été super bien accueillis par les groupes dont nous faisions la première partie. C’étaient des crèmes. Ils nous ont donné un vrai soundcheck en bonne et due forme, donc nous avons eu le temps de bien préparer le truc sur scène pour que ça sonne exactement comme nous le voulions, et les chansons avaient été pensées dans cet esprit-là. Donc non, ce n’est pas arrivé. Au contraire, ce qui s’est passé, c’est que nous nous sommes rendu compte que nous pouvions aller encore plus loin dans le côté épique, que ça nous allait bien, que les gens répondaient bien, et du coup, nous avons fini par faire sonner l’album encore plus gros que ce que nous avions prévu à la base.

Ça ne vous a pas fait ressentir une forme de vertige à très rapidement vous retrouver sur de très gros plateaux, avec de très gros artistes?

Nous avons ressenti plein de choses. D’abord, beaucoup de stress ! [Rires] D’une part, parce que tu joues devant plein de gens, et d’autre part, parce que tu as quand même des noms énormes qui te font l’honneur de t’inviter en première partie de leur concert, donc tu te dois de leur faire honneur à ton tour, et de faire en sorte de délivrer un show à la fin duquel les mecs se disent : « Ouais, on a eu raison ! » C’était donc de la pression, mais de la pression positive. C’est surtout ça, que nous avons ressenti. Et puis beaucoup de fierté, parce que mine de rien, tu peux penser et concevoir ces morceaux pour bien sonner dans les grandes salles autant que tu veux, mais tant que tu n’as pas fait le test et que tu ne vois pas la réaction des gens en face de toi, ça reste de la théorie. C’est un peu comme de penser à la de gym, ça ne va pas te faire beaucoup de muscles. Il y avait donc beaucoup de pression positive, et beaucoup de plaisir, beaucoup de fierté dans la façon dont nous avons été reçus.

Dirais-tu que plus tu joues dans de grosses salles et plus tu joues avec un artiste important, plus la leçon que tu en tires est importante ?

Je ne saurais pas te dire ça. En fait, tu apprends de tous tes concerts. Nous avons énormément appris des petits concerts, parce que quand tu joues dans une petite salle devant une petite assemblée de gens, la dynamique avec la foule est différente, les petites erreurs se voient plus et s’entendent plus, donc tu apprends une forme de contact entre le groupe et les gens, c’est bien particulier, et tu apprends une forme de rigueur, parce que tu n’as pas des milliards de watts derrière lesquels te cacher si tu fais un truc qui n’est pas beau. Dans une certaine mesure, c’est même plus flippant de jouer dans de petits concerts que dans des gros. Tu apprends d’autres trucs en termes d’occupation de la scène et de gestion de la foule quand tu joues devant une grosse masse de gens, c’est clair. Donc je ne sais pas s’il y a un lien direct, si tu apprends plus… Tu apprends juste des choses différentes.

Et j’imagine que dans un petit concert, tu es forcément moins accompagné, et tout est beaucoup plus à faire en termes de son, en termes de réglages… Il faut que tu sois beaucoup plus autonome et capable de te gérer toi-même.

Dans une certaine mesure, oui. C’est vrai que quand tu joues dans une petite salle, la quantité d’équipement est limitée, et tu vas typiquement jouer avec un seul ingénieur, qui va un peu s’occuper de tout. Alors que quand tu joues dans une grande salle, dans une certaine mesure, oui, tu es plus soutenu, parce que déjà, tu as non seulement un ingénieur à la table, mais aussi un ingénieur monitoring, tu as tout le staff de la salle qui est là pour t’aider avec l’installation de base du matériel, etc. Après, même quand tu es dans une grande salle, tu joues avec une équipe technique qui ne t’a jamais entendu, qui ne te connaît pas, et qui n’est pas forcément super motivée pour s’occuper de la première partie ! [Rires] Donc malgré tout, tu as besoin d’être impliqué dans la façon dont les choses se passent. Par exemple, quand nous avons fait Anthrax, l’équipe technique de la salle était un peu à l’arrache, donc nous nous sommes retrouvés à devoir faire le soundcheck devant les mille premières personnes qui étaient déjà rentrées dans la salle ! C’était assez drôle, d’ailleurs, nous avons fait un sketch, nous les avons fait participer et ils étaient très contents. Mais le fait de jouer dans une grande salle ne veut pas forcément dire que tu dois moins contrôler ce qu’il se passe. Tu dois contrôler des choses différentes, on va dire.

« C’est important pour nous de donner aux gens une musique qui est intense mais qui reste accessible. Et pour être accessible, il faut que ça respire à un moment. »

Dirais-tu que quand tu joues avec des artistes comme ça, les leçons que tu tires concernent aussi la rigueur qu’ils ont au niveau de l’organisation ?

Quand tu travailles avec des grands noms comme ceux que nous avons eu la chance de côtoyer, tu apprends à plein de niveaux. Tu apprends au niveau organisation, logistique, parce que ce sont quand même de grosses machines, et de les voir à l’œuvre en coulisses, c’est très impressionnant. Tu apprends, parce que tu vois le concert depuis une perspective différente. Nous avions le droit d’assister au concert depuis le fond de la scène, derrière les panneaux, les décors, des trucs comme ça… Le fait d’être sur scène avec les mecs de Deep Purple pendant qu’ils sont en train de jouer, et de voir la dynamique de groupe entre eux, la façon dont ils communiquent et l’étalage de virtuosité qui est invraisemblable, c’est clair que tu prends une bonne leçon en termes de technique et de présence de groupe. Et tu apprends aussi de bonnes leçons d’humilité, car souvent, les mecs sont des grands, ils n’ont plus rien à prouver, et ils se comportent avec toi d’une façon vraiment cool ! Les mecs de Deep Purple, nous avons discuté avec eux pendant je ne sais pas combien de temps… Pendant le concert, pendant un solo de clavier, Steve Morse n’avait rien à faire à la guitare et il est venu parler avec nous cinq minutes… Tu prends une bonne leçon d’humilité, et c’est jouissif de rencontrer des mecs que tu vénères, et de te rendre compte qu’en plus d’être des musiciens talentueux, ce sont vraiment des gens incroyables. Ça, je ne sais pas si c’est une leçon, mais c’est un bonus que nous avons tiré de ce truc-là, le contact que nous avons pu avoir avec eux était très cool.

Jusqu’à présent, vous sortiez surtout des singles et vous faisiez des premières parties. Il fallait finalement convaincre très vite et être très efficaces. Maintenant, vous sortez un album. As-tu ressenti la différence ? Dirais-tu que ça vous a permis de vous exprimer différemment, de manière un peu plus subtile ?

Oui, beaucoup. L’avantage, c’est que nous avons voulu concevoir l’album un peu comme nous concevons les setlists de concert, c’est-à-dire un peu à l’ancienne. Pas comme une collection de singles qui sont tous le pied au plancher, mais comme une suite de chansons, tout en restant cohérents dans le son, car nous sommes qui nous sommes, nous jouons la musique que nous jouons, nous avons un style qui nous vient naturellement quand nous jouons ensemble et que nous avons travaillé ensemble pour le faire gagner encore en cohérence. Mais à l’intérieur de cette cohérence-là, sur l’ensemble d’un album, tu peux et tu dois varier. C’était vraiment intéressant avec l’album, car tu explores à la fois les facettes les plus agressives, les plus rentre-dedans du groupe, et tu explores aussi les choses plus atmosphériques, voire un peu plus romantiques. Il y a deux morceaux dont on va dire que ce sont des ballades. Il y a un morceau à la fin, « Refugee », qui était sur notre premier EP mais que nous avons retravaillé pour l’album, qui est un instrumental un peu planant. Même au sein des chansons, à l’intérieur d’un morceau, comme « Shining », qui ouvre l’album et qui est un morceau assez pêchu, il y a quand même un moment où on respire, parce que c’est important pour nous de donner aux gens une musique qui est intense mais qui reste accessible. Et pour être accessible, il faut que ça respire à un moment. Il y a des morceaux sur lesquels tu es pied au plancher, à 160 BPM, tout le long du truc. Une fois de temps en temps, ça va. Après, multiplier les trucs comme ça, ça ne nous intéresse pas, parce que nous aimons bien cette notion d’amener les gens dans un voyage de quatre minutes si c’est une chanson, d’une petite heure si c’est un album ou un concert. C’est une très bonne question, parce que c’est vraiment ça que l’album nous a permis de faire, c’est d’explorer tout un tas de nuances et d’atmosphères autour de l’axe central de la musique du groupe.

Vous avez compris dès le départ qu’en tant qu’album, il ne fallait pas que ce soit monolithique, qu’il fallait des respirations, etc.?

Oui, c’est venu de plusieurs choses. D’abord, nous avons tous des goûts très éclectiques, mais assez différents et complémentaires. Il y a des choses autour desquelles nous nous retrouvons, qui sont typiquement de la musique qui réconcilie une certaine forme de noirceur ou de tension avec quelque chose d’assez puissant et accrocheur. Ça peut aller de Muse, dont Julien notre guitariste est très fan, à Depeche Mode ou Killing Joke dont je suis extrêmement fan, à des trucs comme Soundgarden ou de metal des années 1990 comme Deftones dont David notre bassiste est très fan… Nous nous retrouvons autour de ces trucs-là. Mais du fait que nos influences soient assez diverses, c’était important pour nous, tout en restant cohérents dans le style, de permettre à l’album d’aller pencher tour à tour plus de tel ou tel côté en termes de territoire sonore. Et ça, naturellement, ça veut dire que le niveau de rentre-dedans des morceaux va varier d’une chanson à l’autre.

Est-ce que malgré tout, il y a ce côté « terrain de jeu » avec l’album où tu te lâches un peu plus, pour partir dans un côté très rentre-dedans comme sur « Shining » ou plus électro dans « Again », contrairement à un morceau de trois minutes où tu peux mettre de la diversité mais où c’est très compact ?

En fait, ce qu’il se passe, c’est que le fait que les influences de chacun soient reflétées, ça vient assez naturellement. Parce que même si musicalement, l’idée de base de chaque chanson vient de l’un d’entre nous, le développement et l’arrangement de l’idée se fait ensemble, en groupe. Par exemple, pour un morceau comme « Chrome », le riff central a été amené par David, il est très typé metal nineties voire metal industriel, c’était vraiment fabuleux, nous avons adoré, nous l’avons joué pendant un nombre d’heures incalculable, et au bout d’un moment, nous nous sommes dit : « Comme le riff est super mais un peu claustro, ça serait bien d’avoir un refrain très atmosphérique qui ouvre un peu. » Du coup, le refrain très ouvert de « Chrome », avec une espèce de référence assez directe à un arrangement de Depeche Mode, c’est moi qui l’ai amené pour compléter le riff. C’est typiquement comme ça que nous fonctionnons ensemble. Il y a toujours une idée centrale qui vient de l’un d’entre nous, et le développement se fait en groupe. Du coup, il n’y a pas de frustration, parce que naturellement, nous nous retrouvons tous à contribuer à la construction des morceaux, ce qui fait que l’identité de chacun est reflétée dans l’identité du groupe.

« La petite pointe de noirceur, de tension, de perversion, de mélancolie qu’il peut y avoir de temps en temps [dans notre musique] nous permet de nous en libérer en en parlant, et nous espérons que ça aura le même effet sur les gens. »

L’album s’appelle The Ropes, c’est aussi le nom d’une chanson, et ça fait référence à plusieurs choses. L’une des références, c’est la boxe, parce qu’apparemment, en anglais, « to show the ropes » (« montrer les cordes ») ça veut dire que quand tu vas apprendre, tu vas te retrouver acculé très rapidement pour apprendre les bases. Dirais-tu que dans ce début de carrière, vous avez ressenti cela, c’est-à-dire submergés par le métier, ce que vous aviez à apprendre, mais de manière positive ?

De ce point de vue-là, oui. C’est génial, parce que nous ne sommes jamais contents ! Là, pour le moment, nous sommes contents de l’album. Nous écoutons l’album, nous sommes très fiers de ce qu’il représente, de la qualité des chansons, de la façon dont elles ont été enregistrées, etc. Dans six mois, quand nous allons le réécouter, nous allons tous nous dire qu’il y a des trucs que nous aurions dû mieux faire [rires], et ça va se refléter dans les chansons d’après. Cette espèce de pression-là qui consiste à toujours faire mieux, bien sûr que nous la ressentons, mais c’est de la pression positive. C’est-à-dire que nous, ce groupe, nous le faisons par plaisir. Nous avons envie de trouver plein de gens qui ont envie d’entendre la même musique, et nous serons ravis si c’est le cas, mais avant tout, nous faisons la musique que nous avons envie d’entendre. Du coup, nous nous mettons la pression pour être constamment meilleurs. Je ne te cache pas que si tu demandais les préférences sur les chansons de l’album aux différents membres du groupe, je suis à peu près certain que celles que nous préférons sont celles qui ont été composées en dernier. Maintenant que nous avons trouvé l’identité du groupe, il y a une volonté d’être capables de l’exprimer et de la faire évoluer de mieux en mieux, qui relève de la pression positive. De ce point de vue-là, ton interprétation du titre est tout à fait juste.

Il y a une autre référence pour The Ropes, c’est les liens de domination, qu’ils soient visibles ou non, qui nous lient dans toutes les relations que l’on peut avoir, que ce soit au niveau professionnel, les relations de culte, etc. À quoi vous sentez-vous liés, en l’occurrence ?

Je ne suis pas sûr d’être capable de te donner une réponse pour tout le monde. De manière positive, nous nous sentons liés les uns aux autres. Il y a un vrai esprit de gang dans le groupe, qui est assez fabuleux à vivre, y compris au niveau des engueulades. Nous avons eu le genre de discussions que nous pourrions avoir avec nos frangins respectifs. Mais au-delà de ça, chacun d’entre nous va avoir son interprétation de cette histoire de lien. Ce qui est vrai, c’est que nous nous sommes rendu compte au bout d’un moment qu’il y avait ce thème-là, ce thème de la relation et des complexités de la relation, des liens plus ou moins inconscients qui lient les gens les uns aux autres, il apparaissait dans la majorité des chansons, voire dans toutes les chansons. C’est pour ça que c’est intéressant de choisir cette chanson-là comme étant la chanson-titre de l’album, et du coup, l’imagerie que nous avons choisie pour le clip comme imagerie pour l’album. Parce que c’est vrai que d’une manière ou d’une autre, toutes les chansons parlent du thème de la relation. Après, je ne saurais te dire lesquelles sont les plus importantes, que ce soit d’un point de vue positif ou négatif dans l’esprit de chacun des membres du groupe ; je pense que nous aurions chacun notre réponse à cette question-là.

Tu as évoqué la chanson « Chrome », qui est un hommage à votre entourage de motards. La moto, de manière générale, dans l’imagerie populaire, on a tendance à dire que ça représente la liberté, par rapport à la voiture qui peut forcément se déplacer moins facilement. Est-ce que ce sentiment de liberté, c’est vraiment quelque chose qui vous inspire pour la musique du groupe ?

Bien sûr ! C’est une inspiration du point de vue de l’imagerie, c’est une inspiration très directe pour nous, parce que d’abord, nous sommes amis avec les gens en question. David lui-même, notre bassiste, est biker. Donc oui, c’est une inspiration. Ça remonte à loin, parce que l’imagerie du biker comme icône d’une certaine forme de rébellion ou de liberté, ça remonte quand même à Easy Rider, voire avant, donc ça ne va pas nous rajeunir ! Easy Rider, ça date de 1969, donc avant ma naissance ! Ce qui est marrant, lorsque nous discutons avec nos amis de l’association de bikers en question, c’est qu’ils ont toujours un côté rebelle, et ils se retrouvent à mort dans cette histoire de quête de la liberté, mais ce n’est pas du tout de la rébellion agressive, dans leur cas. Il y a justement une espèce de quête et de volonté de se débarrasser d’un tas de liens et de chaînes qui leur pèse dessus au quotidien, et le fait de vivre ensemble une expérience de bikers, au sein d’un groupe où les relations sont choisies et non imposées, c’est comme ça qu’eux trouvent leur liberté, et oui, ça a clairement été une inspiration pour nous, de façon générale sur l’album, et en particulier sur cette chanson-là.

C’est quelque chose qu’on peut rapprocher des bandes de metalleux en général, qui ne vont pas du tout être dans le rejet de la société ou dans le rejet de tout un tas de choses, mais qui vont juste se chercher un entourage, une sorte de « gang », juste pour pouvoir être ensemble, pour pouvoir partager un truc, et pour qu’on leur foute un peu la paix.

C’est exactement ça. Je me souviens, quand nous avons joué pour Disturbed. Nous avons évidemment écouté sur scène, et David Draiman, le chanteur, parlait très bien de ça, il disait : « Tous les gens qui n’écoutent pas de metal ne comprennent pas. » Nous ne nous considérons pas comme un groupe de metal, mais le discours nous parle. Il disait : « On nous demande pourquoi on écoute et on joue une musique qui fait à ce point dans la noirceur, mais en fait, c’est parce que nous, c’est en explorant cette noirceur, y compris notre propre côté sombre, que l’on trouve notre lumière et notre liberté. » J’ai trouvé ça assez intelligent comme façon de formuler le truc, et dans une certaine mesure, parce que notre musique n’est pas aussi noire que celle de Disturbed, on va dire que la petite pointe de noirceur, de tension, de perversion, de mélancolie qu’il peut y avoir de temps en temps, elle nous permet de faire ça, elle nous permet de nous en libérer en en parlant, et nous espérons que ça aura le même effet sur les gens.

Interview réalisée par téléphone le 10 septembre 2020 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Gabi Hirit (1), Tom Nodal (2) & Alban Verneret (4, 5).

Site officiel de Trank : www.trankmusic.com

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