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Interview   

Tribulation : la grâce du funambule


Les Suédois de Tribulation semblent suivre une voie qui ne ressemble à aucune autre : commençant comme l’un de ses nombreux groupe de death que la Suède semble produire en quantités industrielles, ils se sont rapidement forgé une esthétique propre, et se sont autorisé toutes les incartades possibles vers le rock progressif, plus anecdotiquement vers le black metal, et vers le death rock. Résultat de ce cocktail singulier : de vastes albums aux atmosphères mystérieuses et crépusculaires, visuelles et gothiques. Semblant privilégier une sorte d’élégance voire de féminité aux débordements testostéronés habituels du death, la synthèse des opposés au lieu des parti-pris caricaturaux, et une théâtralité discrète à la surenchère, le quatuor avance sur une route qui semble croiser celle où In Solitude s’est arrêté il y a quelques années, agace les puristes, et fait tomber sous son charme un public de plus en plus nombreux.

Avec Down Below, Tribulation semble faire la synthèse d’un début de carrière bien rempli. L’occasion parfaite donc pour faire un point avec Adam Zaars, guitariste et l’un des principaux compositeurs du groupe. Précis et réfléchi, il évoque son processus de création artistique, les sources d’inspiration du groupe, nous faisant voyager des sombres forêts suédoises au Paris sataniste du XIXe siècle, et comment évoluer sur le fil du rasoir – avec une grâce de funambule, évidemment.

« Nous essayons de pousser les choses dans plein de directions différentes. […] Nous repoussons les limites, mais nous ne voulons pas non plus qu’à force de pousser, tout s’écroule. »

Radio Metal : Votre batteur précédent, Jakob [Ljungberg], qui a quitté le groupe l’année dernière, a déclaré : « Ces dernières années ont été parmi les meilleures de ma vie, mais elles m’ont épuisé. » Comment l’expliques-tu ? Ces dernières années ont été compliquées pour le groupe ?

Adam Zaars (guitare) : Oui, elles ont été difficiles. Honnêtement, ce n’est pas si facile, ce que nous faisons, d’une certaine manière [petits rires] ; je comprends pourquoi il était épuisé. Nous avons tourné énormément, et évidemment, être en tournée veut dire être loin de ses proches et ne pas vraiment gagner d’argent. C’est énormément de boulot pour très peu d’argent. C’est épuisant, il faut vraiment être très motivé. Et il l’était ! Mais je ne crois pas que ce soit seulement le fait qu’il soit épuisé ou qu’il en ait marre de tourner qui a motivé son départ, il voulait aussi faire quelque chose d’autre de sa vie. Il voulait faire des études, ce qu’il fait actuellement ; il joue toujours de la musique, il a son propre groupe, Second Sun, où il chante et joue de la guitare, et il joue toujours dans Robert Pehrsson’s Humbucker, donc il est très occupé. Nous sommes toujours de très bons amis, il est venu nous voir à plusieurs reprises au studio. Il n’y a aucun problème de ce point de vue-là.

Comme tu viens de le dire, en effet, Tribulation a énormément tourné entre The Children Of The Night et Down Below (près de 170 concerts). Est-ce que ça a eu une influence sur ce nouvel album ?

Je ne suis pas sûr que ça ait eu une influence sur le nouvel album. Ça a sans doute été le cas dans la mesure où tout ce que nous faisons reste avec nous et nous poursuit d’une manière ou d’une autre… Ce qui est intéressant à mes yeux dans le fait de tourner, du point de vue musical, c’est que les vieilles chansons que nous jouons tout le temps évoluent constamment, et ça donne la sensation qu’une chanson n’est jamais vraiment terminée. Les chansons fonctionnent comme elles pouvaient le faire – de ce que j’en sais – par le passé, quand les chansons n’étaient pas des sortes de marques déposées, des choses enregistrées une fois pour de bon, pour lesquelles il n’y a qu’une version officielle, les autres n’en étant que des déclinaisons. Avant, les chansons n’étaient que des chansons, elles étaient jouées et pas enregistrées. Je crois que d’une certaine manière, c’est toujours comme ça que je vois les choses, une chanson est une chanson avant tout, même si… En grandissant en tant que metalleux – et je pense que c’est la même chose pour les autres styles – la version de l’album est tellement importante, d’une certaine manière c’est la version définitive de la chanson, et quand bien même après tu puisses dire que tu préfères la version demo ou la version live, c’est toujours à cette version de l’album que tu la compares. Je suis sûr que nous-même le faisons et allons le faire avec les nouvelles chansons et tout ce que nous jouons, mais ce que je veux dire, c’est que les chansons continuent à évoluer et changer quand elles sont jouées en live, surtout quand elles sont jouées autant que nous l’avons fait ces dernières années. D’une certaine manière, tu fais peu à peu leur connaissance, et ensuite elles évoluent comme elles veulent.

Tu as dit que peut-être pour cette raison d’ailleurs, on pouvait retrouver des éléments de tous vos albums précédents dans Down Below, et que cette fois-ci, il n’y a pas vraiment de changement de style radical. Est-ce que tu penses que vous avez trouvé votre propre son ? La dernière fois que nous avions discuté avec toi, tu nous disais espérer que ça n’arrive jamais !

Oui, et c’est toujours ce que je pense, mais je me rends compte qu’il y a moins une limite qu’un espace dans lequel nous pouvons travailler. Nous pouvons apporter des éléments extérieurs dans cet espace, mais nous ne pouvons plus vraiment en sortir car ce serait un changement trop radical et Tribulation doit toujours être Tribulation. Nous ne pouvons plus aller ailleurs. Cela dit, je confirme ce que je disais la dernière fois, j’espère vraiment que nous ne trouverons jamais notre son.

En ce qui concerne ta manière de composer, tu as déclaré : « Souvent, tu le ressens avant même d’avoir essayé, et tu dois dire à tous les autres de patienter en attendant le moment où ton idée se manifeste de la manière que tu l’avais vue ou entendue au départ. » Est-ce que traduire musicalement cette idée initiale de la manière la plus pure qu’il soit, sans en dévier, c’est ton défi principal en tant qu’artiste ?

Oui, c’est quelque chose que je dois faire pour chacun de mes projets. Je suis aussi graphiste et c’est la même chose : toi, tu as une idée de ce à quoi la chose va ressembler à la fin, mais si tu en montres une esquisse, ou une demo, à quelqu’un, peut-être que ça va leur plaire, ou alors ça ne va pas leur plaire alors qu’ils auraient pu aimer le produit fini. Je crois que toute personne qui créé a été confrontée à ça. C’est quelque chose qui arrive et qui est arrivé souvent dans Tribulation : moi ou un autre dans le groupe trouve une idée, mais au début le reste du groupe n’est pas très enthousiaste, donc il faut leur dire : « S’il vous plaît, faites-moi confiance et vous verrez ! » [Petits rires] C’est quelque chose qui arrive très souvent, mais ça se finit toujours bien !

« Il faut aller tout doucement, trouver son équilibre sur le fil du rasoir. Si tu ne considères pas ces choses avec respect, tu prends le risque de te couper ou de tomber. »

Alors que Jonathan [Hultén] écrit seul, toi tu as travaillé plus étroitement avec Johannes [Andersson] et Oscar [Leander] cette fois-ci. Qu’est-ce qui t’a incité à les impliquer plus dans ton propre processus créatif ? Et comment est-ce que vous travaillez avec Jonathan s’il travaille seul de son côté ?

Jonathan, ces dernières années, a toujours fait des demos chez lui, donc il peut présenter quelque chose de pas tout à fait terminé mais de très proche du produit fini, ce qui est un gros avantage ; nous parlions du fait qu’une esquisse ne représente toujours qu’un fragment de l’image finale, là, lui peut proposer beaucoup plus. À partir de là, si nous n’avons rien à redire à ses chansons, nous ne disons rien, à part que c’est parfait comme ça ; s’il y a quelque chose que nous n’aimons pas ou que nous voulons changer, nous lui faisons ce retour, il travaille dessus, puis il nous envoie une autre version, nous lui faisons un feedback à nouveau, etc. Par contre en ce qui me concerne, cette fois-ci… On peut revenir sur cette histoire d’esquisse, parce que c’est comme ça que je travaillais par le passé, et je pense que c’est toujours comme ça que les groupes procédaient auparavant : tu as une mélodie, un riff ou une idée et tu le montres aux autres quand tu es en répèt. Le problème, c’est que ça prend énormément de temps. Je peux passer un an ou plus à finir une chanson, et cette fois-ci nous ne pouvions pas nous le permettre. Donc nous avons dû non pas trouver un raccourci mais prendre une voie différente. Nous avons de la chance car notre nouveau batteur, Oscar, s’y connaît bien mieux que moi en logiciels pour la musique, donc il a pu m’aider à devenir une sorte de technicien de studio. Et l’avantage qu’il y a à travailler avec Oscar et Johannes, c’est évidemment qu’ils pouvaient immédiatement se former une opinion et donner leur avis. Comme ils sont à l’origine tous les deux batteurs, ça m’a beaucoup aidé, parce que je ne suis pas batteur du tout, j’ai donc pu me reposer sur eux pour ça. Ça a été très chouette, même si ça a aussi été très compliqué puisque ça a été une nouvelle expérience pour moi.

Tu as déclaré que « tout était une question de trouver son équilibre sur le rebord et ne pas tomber », que ce soit dans quelque chose de prétentieux, de kitsch, ou quoique ce soit d’autre. Est-ce que tu vous considères comme des sortes de funambules ?

Oui, d’une certaine manière, complètement, je crois que c’est ça que nous faisons. Nous essayons de pousser les choses dans plein de directions différentes. Comme je le disais plus tôt, nous pouvons apporter de nouvelles choses dans cet espace dans lequel nous créons, mais nous ne pouvons pas vraiment en sortir pour autant ; là, il y a une ligne et un équilibre à tenir. Nous repoussons les limites, mais nous ne voulons pas non plus qu’à force de pousser, tout s’écroule. En tout cas, oui, c’est ce que nous faisons sur plein de plans. Notre musique inclut des mélodies folks, nous racontons des histoires de vampires. Si on me parlait d’un groupe qui utilise des mélodies folks et qui parle de vampires, je ne suis pas sûr que j’irais l’écouter [rires], pour autant il y a quelque chose là-dedans qui m’est très cher, à la fois dans cette figure du vampire et dans la musique folklorique ; je crois que ça nous est tous très cher. Nous abordons des sujets un peu difficiles, nous essayons de les traiter avec le plus de respect possible, et avec un peu de chance, ça fonctionne ! Il faut aller tout doucement, trouver son équilibre sur le fil du rasoir. Si tu ne considères pas ces choses avec respect, tu prends le risque de te couper ou de tomber.

Comment expliques-tu que ces choses te soient aussi chères malgré l’ambivalence dont tu parles ?

La musique folklorique, ça m’a suivi toute ma vie, je crois. J’ai passé beaucoup de temps dans le village où mon père a grandi – ce n’est pas vraiment dans le nord de la Suède, mais ça fait partie de ce que les gens du sud appellent déjà le nord. C’est dans la campagne, dans la forêt, et c’est un endroit où ces traditions sont encore très vivantes, et où certaines de mes chansons traditionnelles favorites ont été composées. L’une des chansons folkloriques les plus connues de Suède – elle a même été jouée au mariage de la princesse Victoria ! – vient de ce village. J’ai passé beaucoup de temps là-bas, et cette musique faisait partie du lieu d’une manière ou d’une autre. J’ai ça dans le sang. Il y a quelque chose dans cette musique, sa mélancolie, ses mélodies sombres qui me parle énormément. Je crois que tous les membres du groupe pourraient en dire autant. En ce qui concerne les vampires, mon intérêt pour cette figure est comme mon intérêt pour tout le reste : par exemple, comme nous avons commencé en jouant du death metal, il m’arrive encore d’avoir des questions du genre pourquoi ce style en particulier, quels sont mes groupes préférés, etc., alors qu’en réalité, je ne suis pas sûr qu’il y a quelque chose de spécial dans ce style, c’est juste que quelques groupes ont vraiment attiré mon attention. Morbid Angel est le premier qui me vient à l’esprit. Mais j’aime aussi certains groupes de black, de thrash, même. Ce n’est pas vraiment le death metal en général que j’aime. C’est la même chose pour les vampires. Je crois que tous dans le groupe nous sommes intéressé par certains films et certaines musiques en particulier ; Nosferatu par exemple – les deux films – ça nous parle énormément, ces films contiennent quelque chose que nous aussi essayons de transmettre avec la musique de Tribulation. En fait mon intérêt pour les vampires va au-delà de ça mais je crois que c’est de là que ça vient. J’aime aussi beaucoup le Dracula de Bram Stoker qui a posé les fondations pour tout ce qui a suivi, je crois. Mais ce que je veux dire, c’est que je n’aime pas nécessairement énormément de choses qui tournent autour des vampires. Ces séries récentes qui parlent de vampires, par exemple, ça ne m’intéresse pas du tout, ce n’est pas ce qui me parle dans la figure du vampire. Je ne sais pas vraiment ce qui me plaît là-dedans exactement, mais en tout cas, ce n’est pas ça. Nosferatu par contre, ça me plaît.

Gothique est un mot qui est souvent utilisé pour décrire votre musique ou votre esthétique. Qu’est-ce que tu en penses ? Ça te semble pertinent ?

Oui et non. C’est quelque chose que nous voyons plutôt de manière positive depuis que nous sommes gosses parce que dans notre ville natale se trouve l’un des plus gros festivals goth/indus d’Europe, donc chaque année, la ville entière était envahie par tous ces gens bizarres et intéressants [petits rires]. Le terme gothique en soit n’est pas une mauvaise chose, mais quand on me parle de metal gothique, je suis un peu surpris, parce que je me représente quelque chose qui n’est pas du tout Tribulation. Mais je ne sais pas, peut-être qu’en effet, c’est ce que nous faisons, et qu’il faut que je l’accepte [rires]. Je suis un peu ambivalent par rapport à ce terme de gothique. Gothique dans le sens romantique, du XIXe siècle, c’est complètement pertinent, dans le sens d’architecture gothique aussi d’ailleurs. C’est à la fois quelque chose de positif et de négatif, je crois.

« Il y a le concept classique du monde souterrain, des Enfers et de la traversée de ce monde comme expérience initiatique. […] Pour nous, c’est surtout que nous avons l’impression que notre inspiration pour la musique et les paroles vient de là-bas. »

Dans le communiqué de presse, tu utilises une métaphore intéressante pour parler de vos disques : The Formulas Of Death est un album de la forêt, The Children Of The Night un album citadin, et Down Below, malgré sa pochette assez urbaine aussi, serait quelque part entre les deux. Est-ce que tu peux préciser ce que tu veux dire par là ?

La musique, comme ce n’est pas quelque chose de tangible, que c’est plutôt éthéré, ça peut être assez difficile à décrire, surtout dans ses subtilités. Entre nous, nous parlons donc souvent en termes d’images, de couleurs, de choses visuelles lorsque nous composons. The Formulas Of Death nous semblait être un album forestier, et nous l’avons enregistré dans notre petite ville d’origine de l’ouest de la Suède, pas très loin de la frontière norvégienne, au milieu de la nature. À l’inverse, The Children Of The Night a été écrit et enregistré à Stockholm, donc il avait cette atmosphère-là pour nous. Pour le dernier, Down Below, nous voulions sortir de la ville, d’une certaine manière, et je crois que nous y sommes en partie arrivés mais pas complètement, nous y sommes toujours un peu. Plus tôt aujourd’hui une journaliste me disait que la pochette lui faisait penser à Paris. La gargouille n’est pas de Notre Dame en réalité mais ça pourrait être le cas, c’est de là que vient l’inspiration en tout cas. Mais ce qu’on voit en contre bas, ce n’est pas Paris, c’est Stockholm. Cela dit, quand j’ai fait les esquisses pour la pochette – c’est Jonathan qui a fait le dessin, mais c’est moi qui ai trouvé l’idée – c’est à Paris que je pensais dans un premier temps, mais pas le Paris actuel, plutôt mon idée de Paris au XIXe siècle. Pas le vrai parce qu’évidemment je ne sais pas comment ça pouvait être, mais je me suis inspiré de mon idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. C’est une ville, mais pas une ville moderne. La nature y a plus de place, je dirais.

L’album s’appelle Down Below [En bas], donc. Qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

Au départ, c’était le titre de travail de l’une des chansons. Pour une raison ou pour une autre, ça ne collait pas vraiment avec la chanson, en fait, donc nous lui avons trouvé un autre titre. C’est celle qui est devenue « Lacrimosa ». Ensuite, c’est passé à « Subterranea », où tu peux entendre Johannes chanter les mots « down below » dans le refrain. Pourtant, nous ne voulions pas vraiment intituler la chanson « Down Below » non plus. Et puis, je peux te le dire parce que tu es française : l’idée du titre vient d’un livre français, Là-Bas [de J.-K. Huysmans, souvent traduit « Down There » en anglais]. Je l’ai lu pas mal de fois, c’est un de mes livres préférés à vrai dire. La chanson « Subterranea » ne parle pas vraiment du livre ; elle en est inspirée d’une certaine manière, mais elle n’en parle pas directement. Pareil pour l’album, il ne parle pas du livre mais c’est de là que vient l’idée. Comme je le disais, le titre « Down Below » ne semblait coller avec aucune des chansons, donc nous ne l’avons pas vraiment abandonné pour autant mais nous l’avons laissé de côté. Par le passé, ça n’avait jamais été un problème de trouver le titre pour nos albums, en général il se manifestait de lui-même, il était là, et c’était l’un des choix les plus simples de tout le processus. Cette fois-ci, nous pensions que ce serait la même chose, mais non, ce n’est jamais venu ! Nous commencions à nous inquiéter un peu : l’album était presque complètement enregistré, la pochette était terminée, mais nous n’avions toujours pas le titre. Nous avons fait des listes de titres potentiels, peut-être vingt-cinq, quelque chose comme ça, et rien ne fonctionnait vraiment – à part Down Below, qui était une de ces propositions. Quand nous l’avons essayé sur la pochette, ça a immédiatement fonctionné, nous nous sommes dit que c’était ça, le titre de l’album. Ça marche bien avec la pochette, peu importe pour quelle raison, et ça marche bien aussi avec certaines paroles qui ont un côté un peu souterrain. Down Below, donc. Cet album aussi s’est finalement nommé lui-même, même s’il lui aura fallu un peu de temps [petits rires].

Qu’est-ce qui se trouve « en bas », alors ?

Bonne question, je ne sais pas ! Évidemment, il y a le concept classique du monde souterrain, des Enfers et de la traversée de ce monde comme expérience initiatique. Ça n’est pas nécessairement les Enfers, enfin, ça peut l’être évidemment, mais le titre du disque et notre idée du monde souterrain n’est pas aussi précise. Ça peut signifier tout ça, mais pour nous, c’est surtout que nous avons l’impression que notre inspiration pour la musique et les paroles vient de là-bas. Je ne sais pas trop comment expliquer ça comme il faut, ce n’est pas comme si nous avions une méthode pour invoquer cette inspiration venant de sous terre… Quand nous travaillions sur cet album, nous le voyions – et c’est le cas pour tous ce que nous faisons, en fait – comme une œuvre d’art, et c’était le prisme par lequel nous avions décidé de faire tout ça. C’est pour ça que généralement, je dis que ce n’est pas très important ce que nous voulons dire avec le titre, les paroles etc. Nous faisons une peinture, nous l’exposons dans la galerie, et ensuite ce sera aux gens qui la verront de trouver leur propre signification.

« Lady Death » est votre deuxième single. Il y a énormément de figures féminines inquiétantes voire franchement effrayantes dans votre musique : en plus de ce titre (« Madame Mort »), on peut penser à The Formulas Of Death qui s’ouvrait sur « Vagina Dentata » (« Vagin Denté ») par exemple. On dirait que ce n’est pas anecdotique ; est-ce que c’est une coïncidence ou est-ce que ça a pour vous un sens philosophique ou spirituel ?

Non, ce n’est pas une coïncidence du tout. C’est quelque chose qui fait partie de nous depuis le début, presque. Personnellement, j’ai toujours été plus attiré par les divinités féminines que masculines. Je crois que c’est une question de goût personnel, de ce dont tu as besoin pour te sentir à l’aise, ici, dans une entreprise spirituelle. Ce n’est pas une coïncidence, c’est un thème récurrent en effet. Et ce n’est pas que moi : « Lady Death » est une chanson de Jonathan, mais je n’ai pas du tout été surpris quand il nous a dit son titre…

Pourquoi utilisez-vous le thème de Laura Palmer dans Twin Peaks pour introduire « Rånda » lorsque vous la jouez en live ? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec ce que tu viens de dire ?

Avant tout parce que nous adorons la musique d’Angelo Badalamenti, et aussi parce que nous sommes fans de Twin Peaks – des deux premières saisons en tout cas – depuis des années. Mais en effet, tu as raison, c’est ça à nouveau : même si Laura Palmer n’est pas une divinité, c’est une touche féminine, quelque chose qui nous est venu très naturellement, peut-être pour contrebalancer le fait que nous ne soyons que des hommes dans le groupe. Je crois que c’est ça ; une question d’équilibre, encore…

« Même si Laura Palmer n’est pas une divinité, c’est une touche féminine, quelque chose qui nous est venu très naturellement, peut-être pour contrebalancer le fait que nous ne soyons que des hommes dans le groupe. Je crois que c’est ça ; une question d’équilibre, encore. »

Ça peut faire penser à ce que dit Jonathan dans une interview, qui parle de grâce et de poésie au milieu d’une musique qui reste quand même du death metal. Est-ce que c’est un objectif pour vous de réunir les contraires ou de les équilibrer, comme c’est le cas dans pas mal de traditions spirituelles, pour parvenir à une sorte d’unité ?

Ça dépend de jusqu’à où tu veux aller [petits rires], et de quel prisme tu veux adopter. C’est en effet l’objectif ultime de certaines pratiques spirituelles et de certaines traditions dans le monde. Du tantrisme par exemple, c’est la première chose qui me vient à l’esprit ; pour résumer très vite, le tantrisme cherche à réunir ce qui a été appelé l’énergie féminine à l’énergie masculine. L’énergie masculine, c’est Shiva, et l’énergie féminine a toutes sortes de noms mais dans le tantrisme, elle est appelée Kundalini. L’objectif, c’est de réunir les deux. Je pourrais en parler des heures mais pour dire les choses simplement, l’idée est de les unir pour ensuite te débarrasser de ta personnalité au profit d’une personnalité divine. Pour ça, tu peux utiliser à peu près toutes les méthodes que tu veux, ou peut-être de manière plus préférable, que ton guide te propose. Il y a beaucoup de manières d’y parvenir. Certaines personnes sont très à l’aise avec l’idée d’un dieu masculin unique par exemple, surtout ici en Occident, puisque c’est le cas de toutes les religions abrahamiques. Cela dit, il y a un principe féminin dans le Christianisme aussi, mais ce n’est pas comme dans l’Hindouisme où tu peux vraiment choisir de voir cette réalité comme une figure masculine, si ça te va, ou alors comme une amante peut-être, comme une mère… en fonction de ce avec quoi tu te sens le mieux ou ce vers quoi ton guide te dirige pour arriver à ton objectif. Je crois que c’est ça que nous exprimons par nos moyens artistiques. Ce n’est pas en soi un processus spirituel pour nous, mais en tout cas c’est l’expression artistique d’un intérêt pour la religion ou la spiritualité, au moins. J’irai jusqu’à là, dans le contexte de Tribulation.

Après The Children Of The Night, vous avez sorti un single, Waiting For The Death Blow, avec deux reprises, une de The Cure et une de The Offspring. Si « One Hundred Years » est une chanson très proche de ce que vous faites en termes de feeling et d’esthétique, « Pay The Man » au contraire en est très éloigné. Comment avez-vous choisi ces chansons ? Est-ce que c’était délibéré de votre part d’explorer des directions aussi opposées ?

L’idée de reprendre « One Hundred Years » nous est venue d’un ami, Andrés Furukawa, qui a une microbrasserie qui s’appelle Macken et pour laquelle Jonathan et moi avons travaillé. C’est lui qui nous a suggéré de reprendre cette chanson et l’idée nous a bien plu. Nous aimons beaucoup The Cure et cette chanson est vraiment géniale, je trouve. Elle a tout ce qu’il faut pour que nous puissions en faire une reprise : c’est compliqué pour nous de faire des reprises de death metal, ça marche un peu mieux avec certaines chansons de black, mais nous avons besoin de chant clair pour pouvoir ensuite tout refaire, ce qui ne fonctionne pas toujours. Là, ça fonctionne très bien, je trouve, je suis très content de ce que ça a donné. En ce qui concerne l’autre chanson, celle de The Offspring, c’est une chanson que nous écoutons tous depuis que nous avons dix ans. Jonathan et Johannes la jouaient souvent en répèt parce qu’elle a cette intro qui sonne un peu The Doors. Il nous a semblé qu’elle était connectée à notre musique d’une certaine manière, surtout après The Formulas Of Death, elle a un truc un peu Tribulation dans le son. Jonathan a eu l’intuition que ça marcherait, et en effet, je trouve que c’est le cas ! C’est un choix de reprise un peu bizarre ; quand les gens l’entendent, ils comprennent, mais quand tu dis que tu as fait une reprise de The Offspring, en général les gens trouvent ça étrange. Je crois que c’est la seule chanson de ce groupe que nous pouvions reprendre.

L’une des caractéristiques de Tribulation, ce sont ces longs morceaux atmosphériques et instrumentaux qui donnent une dimension assez cinématographique à votre musique. Vous avez commencé en revendiquant les films d’horreur comme source d’inspiration. Est-ce que vous envisagez votre musique comme une bande originale, d’une certaine manière ?

Oui, complètement, nous voyons ça comme une sorte de bande originale, et oui, c’est une partie de ce qui nous inspire. Pour reprendre ce que je disais plus tôt, nous ne sommes pas nécessairement inspirés par les films d’horreur en général, mais par quelques films en particuliers ; surtout par le feeling de certains, et certaines musiques. Nos paroles ne parlent pas vraiment directement de films d’horreur, mais oui, nous voyons notre musique comme assez cinématographique. Nous n’y pensons plus vraiment parce que c’est devenu un élément de notre son à part entière, mais c’est tout à fait vrai.

Depuis le dernier album, vous faites des clips pour certaines de vos chansons. Est-ce que c’est une manière d’approfondir cette dimension ?

Oui, d’une certaine manière. Le clip, c’est une forme artistique intéressante, et pas la plus simple, parce qu’il n’y pas tant de clips que ça qui sont bien finalement, je trouve. Par contre quand c’est le cas, c’est vraiment génial. Au début, nous n’étions vraiment pas sûrs, mais nous nous y sommes mis avec « Strange Gateways Beckon » pour The Children Of The Night et ça nous a beaucoup plu. Ensuite, Jonathan a fait une vidéo pour « Melancholia », et ça lui a vraiment donné envie de continuer. Donc quand nous commencions à réfléchir à ça pour le nouvel album et que Robert Piel, qui a fait le clip de « The Lament », nous a approché, nous étions super contents, parce que nous avions envie d’explorer ça un peu plus. Je suis sûr que nous irons encore plus loin à l’avenir.

Interview réalisée par téléphone les 21 & 28 novembre 2017 par Chloé Perrin.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Traduction : Chloé Perrin.
Photos : Ester Segarra.

Site officiel de Tribulation : www.tribulation.se.

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