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Interview   

Ugly Kid Joe : l’enfant turbulent des nineties revient d’entre les morts


Ugly Kid Joe - photo credit Julia Scheibeck

« Nous avons joué à l’Elysée Montmartre, notre premier concert en France était en 92, je crois, et à ce stade de notre aventure musicale, c’était le show le plus incroyable que nous avions joué. C’était démentiel. La salle était pleine à craquer, complète, et c’était le public le plus dingue, hors de contrôle et qui déchirait que nous avions vu de nos vies. Je veux dire que depuis, évidemment, nous avons joué de plus gros concerts mais celui-ci était l’un des tournants de nos vies. »

C’est avec ce souvenir ému, raconté en off de l’interview qui suit, que le bavard guitariste Klaus Eichstadt nous explique la relation qu’Ugly Kid Joe a pu entretenir avec la France, avouant vivement espérer à nouveau s’y produire prochainement. On voit tout de suite, malgré les années, les hauts très hauts – le succès fulgurant du groupe au début des années 90 -, les bas très bas – le split du groupe lorsque la flamme s’était éteinte -, que le combo d’Isla Vista, en Californie, est resté terre à terre, simple et foncièrement sympathique, comme le prouve nos échanges avec Eichstadt mais aussi le chanteur Whitfield Crane.

Résultat, non seulement nous faisons le tour du nouvel opus Uglier Than They Used Ta Be, mais aussi nous refaisons le monde d’Ugly Kid Joe, revenant sur le passé et certains faits marquants de leur carrière. Des débuts insouciants où ils se sont laissés entraîné dans le succès sans trop savoir ce qu’ils faisaient, à la désillusion du business qui a, en partie, conduit le combo à se séparer en 1997. Les deux compères se livrent avec franchise. On y découvre des anecdotes souvent drôles, parfois tristes, ainsi que l’envers du décor d’un groupe définitivement à part qui a pourtant marqué la première moitié des années 90 de son emprunte. De simples « gosses californiens qui veulent être dans un groupe de rock » qui, même lorsque le groupe n’existait plus, sont restés une bande de potes.

Ugly Kid Joe - credit Maik Wiens

« C’était l’une des choses que je détestais, cette énorme machine qui essayait de réfléchir en terme de business […]. Aujourd’hui, il n’y a que nous et je pense que, d’une certaine façon, c’est bien. »

Radio Metal : Maintenant que vous avez le bénéfice d’un recul de cinq ans sur la reformation du groupe, comment expliquer qu’un groupe de rock comme Ugly Kid Joe puisse trouver assez de force pour renaître après un arrêt de treize ans ?

Whitfield Crane (chant) : Je ne peux pas l’expliquer ! Ce doit être un mélange de musique en tant que telle, de chance et de bon timing. Je ne connais pas la réponse ! Je suis reconnaissant, c’est tout.

Klaus Eichstadt (guitare) : Voilà le truc : nous n’avions aucune idée que ça allait arriver avant que nous nous reformions il y a quelques années. Nous l’avons simplement fait parce que nous sommes toujours amis et que l’un d’entre nous en a parlé, et nous étions là : « Pourquoi pas ? » Shannon Larkin, notre batteur, qui est aussi le batteur de Godsmack, et Dave Fortman, notre guitariste qui est un producteur pas mal reconnu – il a travaillé avec Evanescence, Slipknot, Godsmack et tout -, ils travaillaient ensemble sur un album de Godsmack, et ils n’y avaient sans doute absolument pas pensé avant de se retrouver à travailler ensemble sur de la musique. Et ils se sont regardés, du genre : « Ouah ! Il faudrait qu’on remonte Ugly Kid Joe ! » Dave est producteur, il a un studio d’enregistrement, nous n’avons plus besoin de label… Ils nous ont donc appelé, moi et Whit – nous sommes en Californie et eux en Floride et Louisiane – et étaient là : « Hey, est-ce que ça vous dit de faire un album ? » Et Moi et Whit, nous étions là : « Eh bien, putain, ouais ! » Nous ne savions pas si nous pouvions vraiment partir en tournée ou quoi que ce soit de ce genre. Mais c’est simple, je veux dire que puisque nous sommes tous potes, que nous étions toujours en contact et que nous faisions de la musique, ça ne demandait pas beaucoup… Il y avait un peu d’effort mais ce n’était pas comme si nous avions eu une grosse dispute à l’époque, il y a quinze ou vingt ans, où nous aurions commencé à tous nous détester et avoir besoin de se parler par managers interposés. C’était juste : « Pourquoi ne le ferions-nous pas ? » « Ok, pas de problème ! » Et puis, tout le reste s’est mis en place tout seul, avec les gens qui venaient à nos concerts et ce genre de choses.

D’ailleurs, de quoi vous souvenez-vous du moment où le groupe s’est séparé en 1997 ?

Whitfield : J’étais en Inde, donc je me rappelle juste conduire une moto Enfield dans Goa et que j’étais parti à l’aventure. Donc je m’en fichais, ça ne m’avais pas plus touché que ça que ce soit fini. Les autres gars n’avaient pas voulu venir avec moi. Bon, j’ai appelé tout le monde et dit : « Est-ce que vous voulez venir en Inde ? J’ai une villa portugaise ! » Et ils ont tous dit : « Le groupe est terminé ! » Et j’ai dit : « Oh, bordel… Ok. » Je vivais la vie à fond, donc ça ne m’a pas trop affecté. Mais lorsque je suis revenu aux Etats-Unis, là c’est devenu très réel et j’étais triste.

Klaus : Je crois que toute cette dernière année d’Ugly Kid Joe, tout le monde commençait à faire d’autres projets et, évidemment, nous n’étions plus aussi populaire que nous l’avons été. Nous avons duré sept ans, dont quatre ou cinq à tourner de façon intensive – Je sais que ça ne paraît pas beaucoup aujourd’hui mais nous en avions un peu ras le bol de tout le truc. Chaque jour tu montes dans un bus, tu pars en tournée, tu montes dans un avion, tu écris une chanson, tu fais un album… Parfois, le côté artistique perd… [Hésite] Je ne sais pas comment le dire mais moi, personnellement, j’en ai eu marre de tout ça et je voulais m’en éloigner pendant un moment – voire pour toujours, je ne savais pas ! J’ai organisé une réunion à Santa Barbara, chez moi, avec tous ceux du reste du groupe qui étaient à Santa Barbara, pour simplement voir où tout le monde en était. Whit était en Inde, comme il l’a dit, et je leur ai expliqué : « Je ne le sens plus trop. Qu’est-ce que vous en pensez ? » Et ça n’avait rien à voir avec lui ou qui que ce soit personnellement. C’était juste moi et mes sentiments par rapport au groupe, et tout le monde dans la pièce étaient là : « Ouais, tu vois, je travaille un peu sur d’autres projets. » Et Dave disait : « Je veux me mettre à la production. » Tout le monde avaient ses propres petites idées, disant que peut-être nous devrions nous concentrer sur d’autres trucs parce que le groupe ne marchait plus très bien et que nous en avions tous un peu marre. Mais nous étions tous encore amis, donc c’était un peu bizarre, nous disions : « Ok, arrêtons le groupe et contentons-nous de traîner comme des potes. » Et ensuite j’ai appelé Whit et je lui ai parlé du meeting et il était là : « Ouah ! Ok, d’accord, je comprends. » C’était une bonne conversation, et ça s’est bien passé et j’ai dit : « Passe un bon séjour et on se voit lorsque tu reviens. »

Est-ce que c’était inévitable ?

Nous avions une maison de disque, nous avions un contrat sur la table, nous avions des chansons qui étaient composées pour faire un autre album, donc nous aurions pu continuer, je pense, si nous nous étions convaincus de le faire. Avec le recul, je suis content que nous ne l’ayons pas fait parce que ça aurait pu être le clou qui aurait scellé le cercueil, dans le sens où peut-être nous ne serions pas en train de faire ça aujourd’hui.

Après tous les différents projets musicaux que les membres du groupe ont fait, avez-vous l’impression d’être enfin à nouveau à votre place ?

Whitfield : Ouais ! Je n’y ai jamais réfléchi en ces termes mais ouais, c’est très familier. Travailler avec ces mecs paraît très familier et libérateur, dans le sens où ça permet de tourner la page. Je ne crois pas que mon histoire soit si originale. Je suis un des nombreux chanteurs qui ont rencontré un grand succès lorsqu’ils étaient jeunes et puis le groupe s’est arrêté, et voilà l’histoire. Là où je pense que mon histoire est originale, c’est dans le fait que le groupe s’est remis ensemble après seize ou quinze ans et que ça fonctionne ! Et ça nous fait vraiment du bien, à nous tous. Nous avons vraiment de quoi être reconnaissants.

Klaus : C’est marrant parce que chaque fois que nous répétons, tournons ou peu importe aujourd’hui, au départ, ça faisait éculé, du genre : « Oh mon Dieu ! Nous allons refaire ça dans notre quarantaine ! » [Petits rires] Nous avions la vingtaine à l’époque et tout était plus facile, dans le sens où nous n’en avions rien à foutre [petits rires]. Aujourd’hui nous sommes plutôt : « Oh mon Dieu ! » Mais c’est presque comme faire du vélo : une fois que tu enfiles la guitare et commences à jouer, surtout lorsque tu commences à jouer les anciennes chansons datant d’il y a vingt ans, tu es là : « Oh, merde, je me souviens de ce truc ! » Ça donne presque l’impression que ça ne fait que cinq ans que nous nous sommes séparés, et pas du tout vingt ans.

L’illustration et le titre du nouvel album sont une référence directe à votre premier EP, As Ugly As They Wanna Be. Qu’avez-vous voulu symboliser avec ça ?

Whitfield : Tout d’abord, nous nous moquons de tout le monde, y compris nous-mêmes. Ensuite, Joe, le vilain gamin, (NDT : « ugly kid joe ») revient d’entre les morts et il fait deux doigts d’honneur au lieu d’un seul, en envoyant le même message. Et tu sais, cet artwork est familier. Daniel Mercer, le gars qui a fait cette illustration, a vraiment assuré. C’était naturel de faire ça.

Klaus : En fait, Daniel, c’est lui qui a trouvé cette idée. C’est un grand fan d’Ugly Kid Joe et c’est un super artiste, et il était là : « Qu’est-ce que vous dites de ça ? » Et nous avons répondu : « Oui ! C’est super ! » Nous avons toujours fait des blagues avec les titres de nos albums pour nous payer la tête d’autres artistes – pas « nous payer la tête » mais plutôt parodier -, comme America’s Least Wanted était une parodie du America’s Most Wanted d’Ice Cube, As Ugly As They Wanna Be était une parodie du As Nasty As They Wanna Be de 2 Live Crew et ainsi de suite. C’est donc la première fois que nous nous parodions nous-mêmes, ce qui boucle la boucle, car ça fait si longtemps que nous sommes devenus comme les groupes au sujet desquels nous blaguons. Après, le côté triste, c’est que l’artiste originel qui a fait toutes les premières illustrations – America’s Least Wanted et As Ugly As They Wanna Be – est décédé cette année. Son nom est Moish Brennan. C’est vraiment étrange parce que, pendant que nous faisions l’artwork, nous nous disions : « Ouais, c’est un peu un hommage aux vieilles conneries que Moish faisait. » Et puis j’ai reçu ce SMS qui m’apprenait que Moish venait de nous quitter et j’étais là : « Oh non ! » C’était donc très triste, d’une certaine façon, mais nous disions aussi : « Bon, d’un autre côté, c’est un peu un hommage pour lui, son art et tout ce qu’il a fait pour nous à l’époque. » C’était un étrange concours de circonstances. Moish, repose en paix.

Ugly Kid Joe - Uglier Than They Used Ta Be

« Personne ne se fera plus un million de dollars en étant dans le groupe mais je ne veux pas répéter les mêmes comportements que j’ai eus lorsque j’étais gosse et que je sais pertinemment que je ne dois pas répéter. »

Pour autant, la musique dans Uglier Than They Used Ta Be sonne plus grungy, et parfois même mélancolique, et moins crossover ou humoristique que le premier EP…

Whitfield : Ouais, tu as raison.

N’avez-vous pas le sentiment que cette forte référence dans le visuel et le titre pourrait être un peu trompeuse ?

Whitfield : Non. Je ne sais pas. Je ne vois pas ça comme ça. Donc non, je ne pense pas que ce soit trompeur. Je veux dire que peu importe ce que nous faisons, nous restons thématiquement dans la stupidité de nos titres d’albums. Nous faisons toujours ça.

Klaus : C’est sûr [que ça peut être un peu trompeur] mais honnêtement, nous ne… Parfois tu te dis : « Donnons un nom à l’album après l’avoir composé. » Et cette fois, nous avons trouvé le visuel et le titre avant d’avoir enregistré ne serait-ce qu’une chanson. Nous ne savions vraiment pas comment ça allait sonner, pour te dire la vérité. En fait, personnellement, je connaissais peut-être une ou deux chansons qui allaient probablement se retrouver sur l’album, et c’est tout ! Les autres que j’ai faites, se sont faites en studio ou alors quelqu’un d’autres les avait composées ou nous les avons composées tous ensemble en studio. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de véritable lien, en dehors du fait que nous revenons à nos racines et que nous rendons hommage à notre premier disque, tout en nous moquons de celui-ci. C’est nous : nous sommes plus vilains, nous sommes plus vieux [rires]. C’est à peu près tout. Il n’y avait aucune vraie réflexion du genre : « Bon, la musique doit être comme ceci parce que l’illustration de l’album est comme cela ! »

Au niveau des paroles, cet album est très fort : « Bad Seed » a un thème très sombre avant de devenir positif vers la fin, « Nothing Ever Changes » et « Enemy », par exemple, viennent aussi du fond du cœur, avec des paroles sensibles. On dirait qu’Ugly Kid Joe devient plus sérieux avec le temps, est-ce lié au fait que vous avez pris de l’âge ?

Whitfield : Ouais, c’est sûr ! Nous vieillissons tous et faisons l’expérience de la vie. Tu sais, les gens se sont mariés, ont eu des enfants, ont vécu des choses très sombres et d’autres très belles, nous avons vécu de bonnes et mauvaises relations. Nous avons vécu ! Tous autant que nous sommes ! Tout le monde est encore là, nous sommes tous encore en vie, miraculeusement, donc… Ouais, je veux dire que nous avons évolué. Voilà : c’est une version plus mature du groupe et ça sonne putain de génial !

Klaus : Tu ne peux pas rester pareil toute ta vie, tu ne peux pas avoir vingt-cinq ans toute ta vie et tu ne veux pas que ce soit le cas non plus. Je pense que tu as raison. Si tu écoutes bien certaines des paroles de chansons, ça parle en gros de nos vies. Tous ceux qui ont écrit sur cet album y ont mis des histoires, et une bonne partie est basée sur la réalité. Evidemment, nous avons vécu quinze ou vingt ans de plus et, souvent, tu écris sur ce que tu connais, et ce que tu connais, c’est la vie ou la vie d’un ami ou quelque chose qui se passe autour de toi. Donc ouais, nous sommes… plus vieux ! [Rires] Il est clair que nous ne nous sommes pas mis à faire ça en pensant : « Essayons de faire comme le premier disque. » Ça aurait été comme se menotter soi-même. Nous avons fait l’album et seules les meilleures chansons remportent la mise. C’est tout ce à quoi nous avons réfléchi. Nous n’avons pas réfléchi à ce que ça devrait être, nous l’avons juste fait.

L’album a été enregistré sous la supervision du guitariste Dave Fortman. Il était déjà dans le groupe en 1992 mais est ensuite, comme tu l’as dit, Klaus, devenu un producteur de renom. Qu’est-ce que ça fait d’avoir un producteur dans le groupe aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça change ?

Whitfield : Eh bien, il y a moins de conneries ! Car c’est notre ami. Tout d’abord, il est brillant ! Ensuite, c’est un merveilleux psychologue, donc il parvient à obtenir les meilleurs performances de ceux avec qui il travaille, y compris nous. Je ne peux pas parler en son nom mais j’imagine que ça a dû être vraiment amusant pour lui de revenir dans son propre groupe avec tout cet éventail de compétences qu’il a accumulé durant ces quinze dernières années. C’était super ! C’est super d’être à ses côtés ! C’est difficile de me faire rire de tout mon corps, genre en convulsant par terre, mais lui y arrive cinq fois par jour ! C’était donc à la fois amusant et éreintant. Nous avons fait l’album en vingt et un jours, et ces journées faisaient treize ou quatorze heures. C’était donc beaucoup de travail et beaucoup de fous rires, et nous nous sommes laissé imprégnés par la musique.

Klaus : C’est la meilleure chose de tous les temps ! Je dirais qu’il y a de grandes chances pour que nous ne nous soyons jamais reformé si ce n’était pas pour le fait que Dave est un super producteur, car nous n’aurions pas su vers qui nous tourner ! Il a dit : « Je vais vous produire, je suis dans le groupe, c’est gratuit ! Allons-y ! » Je l’adore en tant que personne et je trouve que c’est un musicien fantastique, et c’est évidemment aussi un producteur génial. Et ce qui est cool à ce propos, c’est qu’il n’y avait pas d’histoire d’égo, du genre : « Oh, je ne sais pas, j’ai monté ce groupe, comment peux-tu me dire quoi faire ? » C’est plutôt : « Qu’est-ce que je dois faire Dave ? Car tu sais ce que tu fais, moi pas ! » [Petits rires]

Vous êtes auto-managés et auto-produits. Est-ce important pour vous d’avoir un contrôle total sur le groupe et la musique ?

Whitfield : Je voulais avoir le contrôle dans le sens où je veux m’assurer que tout ce que je fais, que ce soit avec Ugly Kid Joe ou Richards/Crane, que ces deux projets arrivent quelque part où un truc super peut se produire. Voilà jusqu’où je veux contrôler. Donc, si c’est ça la définition du contrôle, oui ! Mais, tu vois, si on considère la définition normale du contrôle, je ne recherche pas spécialement ça. Je veux juste m’entourer de super personnes qui croient [en moi] et je veux croire aux gens. Et je veux être la première personne en contact avec les fans. Je pense que pour nous, bon, tout du moins pour moi – je ne peux que parler pour mon compte -, c’est très important d’être présent dans tout ce qui se passe, à tous les niveaux de la chose. Car nous avons vécu de sacrées merdes dans nos jeunes années. Personne ne se fera plus un million de dollars en étant dans le groupe mais je ne veux pas répéter les mêmes comportements que j’ai eus lorsque j’étais gosse et que je sais pertinemment que je ne dois pas répéter, donc je ne les répète pas. Est-ce que ça a du sens ?

Klaus : C’est marrant, d’une certaine façon, je ne considère même plus ça comme étant important mais, avec le recul, je repense à quel point les maisons disques avaient de l’influence dans les années 90. Elles voulaient littéralement mettre leur nez dans les chansons : « Vous devez faire ceci. Vous devriez faire cela. Vous devriez avoir des filles dans votre clip. » Des trucs comme ça, et ça, c’est un peu ce qui a marqué la fin de la carrière d’Ugly Kid Joe, c’était l’une des choses que je détestais, cette énorme machine qui essayait de réfléchir en terme de business : « Comment pouvons-nous vendre plus d’albums ? Que devons-nous faire ? » Aujourd’hui, il n’y a que nous et je pense que, d’une certaine façon, c’est bien. Je n’y pense plus autant qu’avant parce que tout le monde est comme ça aujourd’hui, tous les groupes de rock peuvent faire ça [comme ils l’entendent]. Donc ouais, c’est super, dans le sens où nous n’avons plus à nous frotter à cette merde !

Ugly Kid Joe - credit Maik Wiens

« Je me souviens lorsque je travaillais avec Mark Dodson à l’époque et j’étais un chanteur tellement puéril ! C’était absurde, comme un grand bébé. »

Whitfield, je sais que tu n’as jamais trop aimé être en studio et que tu étais plus un mec porté sur le live. Est-ce que ça aussi ça a changé ?

Whitfield : Oui, effectivement ! Je n’ai plus peur. Au contraire, je torture les producteurs et ingénieurs ! J’y reste une éternité : « Qu’est-ce que tu dis de ceci ? Qu’est-ce que tu dis de cela ? Là j’ai une idée ! » [Rires] Par exemple, je chante quelque chose, ça convient parfaitement et pourtant je dis : « Est-ce que c’est cool ? Allez, je vais le faire encore une fois ! » [Rires] Donc non, je n’ai plus peur. Dans le passé, je ne me sentais pas à l’aise parce que ce n’était pas du live, mais en réalité, c’est du live, d’une certaine façon, si tu permets que ça le soit. Ma capacité de concentration est vraiment celle d’un gamin ! Lorsque j’étais en studio étant gosse, j’étais tout le temps inquiet du chant qui allait se retrouver sur l’album, « est-ce que ça craint ? » « Fais chier ! » [Petits rires] Je me souviens lorsque je travaillais avec Mark Dodson à l’époque et j’étais un chanteur tellement puéril ! C’était absurde, comme un grand bébé. Je chantais et je m’énervais avec mes écouteurs. Je regardais Mark Dodson en disant : « C’est suffisamment bon ! Bordel, mec ! C’est putain de super ! » Et il était malin, il appuyait sur le bouton pour pouvoir me parler et il disait : « D’accord, c’est putain de super, c’est la prise parfaite ! Ce sera celle qui restera pour l’éternité. » Et j’étais là : « Oh non, je veux la refaire ! » Tu sais, les chanteurs sont fous, et je m’inclus là-dedans.

Klaus, c’est vrai, tu le considère fou ?

Klaus : C’est un fait ! [Rires] Il est fou ! Et les chanteurs doivent être fous, tout du moins, pour beaucoup d’entre eux. Je pense que, surtout dans la mesure où il ne joue pas d’instrument, son seul truc c’est lui-même. Je le connais depuis que j’ai quatorze ans et il a toujours eu ce… Il marquera les esprits quoi qu’il fasse ! Ça fait partie de son rôle et de nombreux chanteurs ont ce genre de truc qui fait qu’ils sont un peu tarés. C’est sûr qu’il est un peu dingue mais d’une bonne manière ! Et je pense que ça aide. Lorsque les bébés crient, ils sont vraiment bruyants, et c’est incroyable comme ces petites créatures avec ces petits poumons peuvent faire autant de bruit, et c’est comme les chanteurs, ils balancent tout ce qu’ils ont. Et en grandissant nous tendons à nous inquiéter de « oh, je parle trop fort », « je devrais juste dire ce que j’ai à dire », « oh, je ne peux pas chanter devant une foule », alors qu’un bébé peut se mettre à crier au beau milieu d’un avion pendant un vol de dix heures ! Il n’en a rien à foutre, n’est-ce pas ? C’est un peu comme ça que sont les chanteurs ! [Rires] Disant : « Je vais beugler au milieu de… Peu importe et j’en ai rien à cirer. » Et je pense que c’est pour ça que les chanteurs de rock en particulier sont bons lorsqu’ils sont un peu fous.

On dirait que les chansons « Hell Ain’t Hard To Find » et « Under The Bottom » sont basées sur le même arpège mais légèrement décliné. Est-ce que ces chansons sont liées ?

Tu vois, c’est marrant parce qu’elles le sont un peu. Voilà le truc : « Under The Bottom », le riff et la musique, pour la majeure partie, c’est moi qui l’ai écrite, et « Hell Ain’t Hard To Find », c’est Dave qui l’a écrite. Donc nous étions dans des parties complètement différentes du pays, à des moments complètement différents, lorsque nous avons composé ces chansons. Leur seule connexion, c’est que, lorsque nous faisions les parties en guitare clean d’ « Under The Bottom », Dave a balancé ses deux notes préférées qu’il utilise dans « Hell Ain’t Hard To Find ». C’est donc la seule chose ! [Petits rires] En dehors de ça, elles ont été composées complètement séparément par deux personnes différentes, dans différent états, à des années différentes ! Ca n’était pas du tout fait exprès !

Il y a jusqu’à sept musiciens sur cet album, dont des guitares et batteries additionnelles par Sonny Mayo et Zac Morris, sans compter les invités Phil Campbell et Dallas Frasca. Comment vous êtes-vous retrouvés avec ces musiciens additionnels ?

Lorsque nous nous sommes retrouvés pour la première fois, évidemment, il n’y avait que nous cinq, c’était Shannon, Dave, Klaus – moi -, Whit et Cordell. Dès que nous avons fait le premier EP, Stairway To Hell, nous avons commencé à recevoir des opportunités pour tourner et la première chose que nous avons demandé à Dave et Shannon était : « Les gars, est-ce que vous pouvez tourner ? » Et Dave a dit : « Je ne pourrais probablement pas parce que j’ai des enfants et je travaille en tant que producteur et je ne peux pas me permettre de partir trois, cinq ou six semaines. » Shannon a dit la même chose, il disait : « Tu sais, j’ai un boulot avec Godsmack, donc je le ferais quand je pourrais mais ne comptez pas sur moi. » En gros, ils ont tous les deux dit : « Trouvez un groupe de tournée. » Il nous fallait donc remplacer Dave et Shannon pour nos tournées et Sonny est un vieil ami à nous que nous connaissons depuis qu’il était dans Snot, à Santa Barbara, c’était genre en 95 ou quelque chose comme ça – il y a vingt ans -, et il a orchestré et produit l’EP Stairway To Hell. Et Whit l’a regardé et dit : « Tu joues de la guitare ! Pourquoi tu ne t’en chargerais pas ? » Et il était là : « Ben, je ne sais pas si je peux faire ça… » « Ouais, tu peux ! » Et il a rejoint le groupe.

Ensuite, nous sommes partis à la chasse pour trouver un super batteur parce que Shannon est un gars assez difficile à remplacer, comme tu t’en doutes. Nous avons auditionné un paquet de gars et Zac est ressorti haut la main, et j’espère qu’il sera tout le temps notre batteur de tournée. Et puis, bien sûr, lorsque nous avons fait l’album, nous avions fait pas mal de concerts avec ces deux gars. Nous avons probablement joué, merde, bien cent concerts avec eux au cours de ces deux dernières années. Whit disait : « Nous devrions faire jouer ces mecs sur l’album ! » Pour que ça soit un genre d’affaire familiale, pour vraiment prouver une bonne fois pour toutes que ce n’est pas : « Les gars, vous êtes le groupe de tournée, et puis à côté il y a le groupe de studio. » Nous ne sommes qu’un grand groupe stupide, comme Whit aime le qualifier. Nous avons donc demandé : « Les gars, ça vous dit de participer ? » Et ils ont répondu : « Bordel, oui ! » Nous les avons fait venir en avion en Louisiane, nous nous sommes tous retrouvés dans une pièce et tout le monde a mis son grain de sel, et c’était super !

C’est presque comme si Ugly Kid Joe était devenu un collectif…

Ouais, c’est ça ! C’est comme ces collectifs de hippies mais nous ne sommes pas des hippies [rires] !

Ugly Kid Joe - Uglier Than They Used Ta Be

« Un bébé peut se mettre à crier au beau milieu d’un avion pendant un vol de dix heures ! Il n’en a rien à foutre, n’est-ce pas ? C’est un peu comme ça que sont les chanteurs ! [Rires] »

Est-ce que c’était un peu une grande fiesta ?

Tu sais, ce n’était pas une grande fiesta – je parle de l’album – mais c’était super amusant et c’était un bon moment entre amis pendant trois semaines. Je veux dire qu’on a travaillé dur. C’était sept jours sur sept, et douze à quatorze heures par jour, nous n’avons eu aucun jour de repos. Nous n’avons même pas eu envie d’aller au bar ! Bien sûr, nous avons bu des bières et tout, mais ce n’était pas comme une fête en soi. C’était du travail amusant.

Pouvez-vous nous en dire plus ce ces choix de reprises, « Ace Of Spades » de Motörhead et « Papa Was A Rolling Stone » de Rare Earth ?

Ouais, nous avons depuis des années ce lien avec Motörhead. Nous avons toujours été ami avec Lemmy et c’est une longue histoire mais nous sommes assez proches de Phil et, pour une raison ou une autre, durant les quatre dernières années, il se pointait à nos concerts de façon aléatoire parce que nos chemins se croisaient avec Motörhead, dans les festivals, dans la même ville ou peu importe. Il venait toujours nous voir et nous étions là : « Aller, vient jammer avec nous ! » Et il jouait une chanson. Un jour nous nous disions : « On devrait apprendre une chanson de Motörhead ! » Car il était tout le temps là et venait jouer avec nous ! Donc nous avons appris « Ace Of Spades » en, genre, dix minutes et avons commencé à la jouer en concert. Je crois que l’une des premières fois que nous l’avons joué, c’était justement avec Phil Campbell. C’est donc un peu pourquoi nous avons pensé à reprendre cette chanson. Bref, nous l’adorons et nous la jouons depuis deux ans d’affilée, donc nous nous sommes dit : « Jouons là sur l’album ! » Et puis bien sûr : « Demandons à Phil de jouer dessus ! » Et il l’a fait, mais à une condition [petits rires], qu’il joue sur d’autres chansons de l’album également. Il a donc aussi fait des solos sur « My Old Man » et « Under The Bottom ».

Pour l’autre chanson, après notre tournée en Australie, Whit et Sonny sont restés là-bas – c’était il y a environ un an et demi, ou quelque chose comme ça – et ils ont rencontré Dallas Frasca et le groupe a voulu les faire jouer, genre : « Les gars, ça vous dit de venir et faire une chanson d’AC/DC avec nous ? » Et ils ont sauté sur scène et fait « Dirty Deeds Done Dirt Cheap », et depuis ils sont devenus les meilleurs amis. Ensuite, quelqu’un a mentionné : « Maintenant, il nous reste du temps libre en studio. » Ils sont donc allés en studio et ils étaient posés là, à se demander : « Quelle chanson devrions-nous faire ? » Et quelqu’un a suggéré « Papa Was A Rolling Stone » – je ne sais même pas qui a dit ça, honnêtement. Ils ont enregistré la moitié et ensuite nous l’avons terminée, Dave l’a produite et mixée et elle a finie sur l’album !

Comme tu l’as dit, il y a un fort lien entre Motörhead et Ugly Kid Joe. Comment est-ce que ça s’est fait au départ ?

Ça a pris racine lorsque nous tournions avec Ozzy et Motörhead en 1992, je crois. Souvent, nous nous retrouvions à partager nos loges ou à avoir nos loges l’une à côté de l’autre. Nous sommes donc devenus amis avec eux, même si ce sont des légendes et que nous étions des petits nouveaux. Nous nous disions : « C’est trop cool ! » Je pense qu’il y a un lien que se créé lorsqu’on est les deux groupes de première partie et que nous faisons d’énormes festivals. Comme je l’ai dit, on vous case toujours l’un à côté de l’autre. Il y a presque ce truc normal qui se met en place où tu demandes : « Hey, comment était le public ? » « Il était bon ! » Et tu échanges comme ça. C’est un peu comme ça que ça a commencé. Whit est resté en contact avec Lemmy pendant des années, ils philosophent à propos de la vie… Une fois, nous faisions l’album Motel California en 96 et il se trouve qu’ils répétaient juste à côté de notre studio d’enregistrement. Donc Whit est allé les voir : « Hey Lem, ça te dit de venir chanter une chanson ? » « Bien sûr ! » Et il est venu et a chanté « Little Red Man ». Il y a toujours eu ce dialogue ouvert entre les deux groupes. Et puis, il y a quatre ou cinq ans, Victor, l’assistant principal de Phil qui vient de Mexico City et est un énorme fan d’Ugly Kid Joe, a traîné Phil à un concert et il était là : « Oh, les mecs, vous êtes là ! Traînons un peu ensemble ! » Ce mec est super marrant et, évidemment, c’est un super guitariste !

A l’époque du clip du groupe en 1997, il était difficile de prévoir que l’industrie de la musique évoluerait comme elle l’a fait, les ventes d’albums étant encore incroyablement élevées et internet ne faisait qu’apparaître. Lorsque vous vous êtes reformés, vous avez trouvé un nouveau contexte, avec des canaux de communications complètement renouvelés et des manières de faire de l’argent avec la musique complètement différentes. Comment vous êtes-vous adaptés à ce nouveau contexte économique, où les revenus viennent principalement des tournées et du merchandising, et plus vraiment des ventes d’albums ?

Whitfield : Tu fais de la musique et tu pars en tournée ! C’est ce que tu fais ! C’est le plan. Nous nous sommes adaptés, tu es bien obligé.

Klaus : Nous ne savions pas exactement dans quoi nous nous embarquions cette fois-ci. Nous nous disions littéralement : « Oh, on va vendre un million d’albums en ligne parce que nous avons tellement d’anciens fans ! » Et puis : « Non, ça ne s’est pas passé comme ça. » [Rires] Ensuite, nous nous sommes rendus compte que, pour faire de l’argent, tu dois tourner et vendre du merch et ce genre de choses. Heureusement, nous nous éclatons toujours à tourner et donc nous faisons toujours ça. Tu as raison, c’est un étrange… En fait, nous nous sommes retrouvés dans le Top 200 de Billboard avec le nouvel album, ce qui ne nous était pas arrivé depuis 94 ou peu importe, et je crois que nous en avons vendu mille exemplaires, peut-être dix mille, je ne sais pas, pas beaucoup, probablement pas assez même pour payer la réalisation de l’album. A l’époque, nous vendions trente mille albums par semaine ! [Petits rires] Tu vois ce que je veux dire ? De nos jours, quand tu vends trente mille albums tout court, c’est carrément bien !

Est-ce que l’EP Stairway To Hell était une façon pour le groupe de prendre la température par rapport à l’industrie avant d’aller plus loin ?

Avec le recul, bien sûr, ça l’était. Je veux dire que, ouais, nous l’avons juste fait parce que nous pouvions le faire et parce que Shannon et Dave ont suggéré l’idée et que nous avons dit « oui », et j’avais des chansons et ils avaient des chansons. Nous disions : « Allons-y et voyons ce qu’il se passe. » Personnellement, je pensais que ça allait en rester là, que nous allions faire cet EP, le sortir et qu’après ça allait soit couler, soit bien marcher. Mais peu importe ce que ça allait faire, je ne croyais pas que nous allions tourner pendant quelques années et faire un autre album. Je ne pensais pas à ça, j’ai juste dit « faisons-le » parce que nous en avions l’occasion, je trouvais que ce serait marrant, j’adore les gars et je pensais que ce serait super à faire. Nous ne pensions même pas faire un autre album à l’époque.

Ugly Kid Joe - photo credit Julia Scheibeck

« Nous n’aurions pas fait l’album sans [campagne de financement participatif] […]. Car l’EP a grosso-modo été financé par Whit et moi avec nos propres deniers. Ça a demandé pas mal d’argent et ça nous a un peu mis à sec. »

En fait, vous avez fait une campagne de financement participatif sur Pledge Music pour l’album…

Je vais te dire, ce mec Gav [Mccaugney], qui est notre co-manageur, connaît Whit depuis des années et il lui a toujours dit : « Hey mec, je sais comment ces conneries marchent ! Je peux vous lever des fonds pour faire un album. » Whit disait toujours : « Ouais, ouais… » Car lui et moi ne sommes pas des businessmans, nous sommes juste deux gosses californiens qui veulent être dans un groupe de rock [petits rires]. Donc, une fois Whit a dit : « Ok, raconte-moi ton histoire, c’est quoi ce truc ? C’est quoi ce machin Pledge ? » Il lui a donc raconté exactement ce qu’il fallait faire et comment le faire. Et, en réalité, nous n’avons pas fait grand-chose, nous lui avons envoyé toutes les vidéos et tout, il s’est chargé de tout le reste. C’est son boulot, de toute façon. Notre co-manager Gav est comme un gourou sur Pledge ! Nous n’aurions pas fait l’album sans ça. Si nous avions fait la campagne de financement et que nous avions récolté mille dollars, il y a des chances que nous n’aurions pas fait l’album. Car le dernier disque, l’EP, a grosso-modo été financé par Whit et moi avec nos propres deniers. Ça a demandé pas mal d’argent et ça nous a un peu mis à sec. Nous nous sommes dit : « Bon, putain, ne faisons pas ça avec notre propre argent cette fois parce que nous n’avons pas l’argent pour le faire ! Faisons avec ce que Gav suggère. » Et j’ai dit : « Tu vois, essayons et voyons ce que ça fait ! » Et ça a putain de bien marché ! Je veux dire que nous avons atteint deux cent pour cent de notre but ! Nous disions : « Oh mon Dieu ! Nous sommes partis pour faire un album ! » [Rires] Littéralement, le jour où j’ai vu ça, je me suis dit : « Je me mets à écrire des chansons tout de suite ! » [Petits rires]

Comment compareriez-vous le Ulgy Kid Joe du premier EP et celui qui a fait Uglier Than They Used Ta Be ? Quel était votre état d’esprit à l’époque, quel est votre état d’esprit aujourd’hui et comment compareriez-vous les deux ?

Oh mon dieu ! A l’époque, évidemment, littéralement aucun de nous n’avait fait d’album avant. Nous avions fait des démos, donc nous avions été en studio mais… J’avais été dans un groupe pendant moins d’un an, Whit avait été dans un groupe pendant quelques années… Nous étions verts et complètement inexpérimentés. Cordell était probablement le plus expérimenté dans le groupe parce qu’il a été à Hollywood et a joué dans beaucoup de groupes. Mais honnêtement, nous n’avions pas la moindre putain d’idée de ce que nous faisions ! Je crois que nous avons fait quelque chose comme six jours d’enregistrement et ensuite quelques jours de mixage. Nous avons eu de la chance parce que « Everything About You » est devenu un énorme hit. Je veux dire que nous n’avions pas la moins attente. Même la maison de disque pensait : « Nous allons faire cet EP pour tâter le terrain. » Et nous, nous étions juste contents d’être signé, contents d’être dans un studio d’enregistrement, contents d’enregistrer nos chansons et les mettre sur disque. C’était ça la mentalité à l’époque : une bande de gamins, « ouais, on a un contrat avec une maison de disque ! On va faire un album, cool ! Mais putain, on ne sait pas ce qu’on fait ! Appuie sur le bouton ‘enregistrer’ ! Oui ! Ok, on a terminé ! » Cette fois, nous avions déjà tous fait ça un million de fois, nous savons ce que nous faisons en terme d’enregistrement mais nous n’avons pas du tout répété pour cet album ! Nous n’étions pas un groupe qui avait joué toutes ces chansons ensemble. Moi et Whit avons fait un peu de pré-production ensemble sur quelques chansons que nous avions mais, pour le reste, nous avons amené tout le monde en studio pendant trois semaines d’affilée et littéralement, au jour le jour, soit les chansons prenaient vie, soit elles mourraient. Alors que l’EP, nous connaissions les cinq chansons que nous allions faire, nous les avions joué en tant que groupe live ; c’était ça, je pense, la plus grande différence. C’est marrant parce que nous étions mieux préparés à l’époque mais nous étions vraiment verts et inexpérimentés. Cette fois, nous étions moins préparés mais nous avions tous de l’expérience et étions meilleurs. C’était donc, étrangement, un peu des opposés.

J’ai lu que Whitfield considérait la période ente 91 et 95 comme un « bordel indistinct »…

Ça l’était ! Car ce qui s’est passé, c’est que nous avons fait l’EP et littéralement personne, pas même la maison de disque, n’attendait quoi que ce soit de cet EP. Ils ont littéralement dit : « Nous allons le sortir et ensuite, nous vous mettrons dans un studio lorsque votre nom aura un peu circulé pour faire un album complet ! Ça donnera un petit élan et permettra de mettre en place tout le business de la maison disque derrière. » Nous avions clairement signé pour faire un EP et l’album. Bon, ce qui s’est passé, c’est que « Everything About You » est devenu un énorme hit du jour au lendemain. Nous étions à Seattle, nous venions tout juste de démarrer la tournée et nous jouions littéralement en face de – et je ne blague même pas – trois personnes, peut-être quatre [petits rires] – je pense qu’il devait y avoir le barman, quelqu’un d’autre et puis, disons, deux personnes qui étaient probablement des amis d’une autre personne venue au concert -, et puis, en à peine deux ou trois semaines, nous nous sommes retrouvés avec six-cent personnes qui faisaient la queue autour de la salle de concert ! Voilà à quel point ça a été dingue lorsque la chanson a débarqué sur les ondes. Et de façon inattendue, c’était ainsi partout dans le monde. Et puis, subitement, nous étions encore en tournée pour l’EP, et nous avons reçu un appel : « Vous avez la tournée avec Ozzy pour cet été. Vous avez tout intérêt à aller en studio et faire un album dans les deux mois ! » A partir de là, c’était le déchaînement complet ! Il fallait que nous enregistrions ; moi et Whit faisions des allers-retours en avion, vers la fin de la tournée avec Ozzy, pour faire le chant et les parties de guitare. Après ça, nous sommes partis en tournée pendant deux années d’affilée. Aucun de nous n’avait d’appartement ; nous disions vivre avec un sac à dos ! Nous sommes donc partis pendant deux ans et en 94, nous avons pu arrêter. Donc de 91 à 94, c’était, comme Whit l’a dit, un bordel indistinct [rires]. Par contre, c’était sacrément marrant, ça ne fait aucun doute. Surtout à cet âge-là, car lorsque tu es aussi jeune, tu oses tout, tu veux que tout soit nouveau, tu veux que tout soit différent, et ça l’était ! Dans le tour bus, tu te réveillais dans une ville différente chaque jour, c’était des publics différents, des concerts différents, des pays différents, des continents différents… Je veux dire que nous voyions le monde et jouions du rock n’ roll. C’était complètement flou mais bien marrant. Je m’en souviens d’une bonne partie, ce qui est surprenant ! [Rires]

Whitfield : Nous étions dingues ! C’est sûr ! Beaucoup de fêtes, beaucoup de tournées… Tu peux imaginer des garçons de vingt-quatre ans voyageant à travers le monde, faisant tout ce qu’ils veulent… C’était hilarant ! Je vais te dire : ces années étaient cool parce que rien n’était encore sombre. Tu vois ce que je veux dire ? Nous nous éclations et partions en exploration. Plus tard, au cours de notre vie, nous avons tous connu des moments sombres où tout partait [imite un avion qui se crash], tu vois [petits rires]. Disons simplement que nous avons fait tout ce qu’il faut avoir fait à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, toutes les choses que les groupes de rock doivent avoir fait, et nous avons été un peu plus loin encore.

Whitfield, tu te considérais comme un « puriste » par le passé, en parlant de ta volonté de quitter Mercury Records en 1995, lorsque tu ne te sentais pas totalement à l’aise avec eux. Est-ce que l’âge t’a changé de ce point de vue ?

Eh bien, avec le recul, je ne sais pas si c’était une bonne idée. C’est plus que j’étais probablement un chanteur têtu. Dans mon idéalisme, je comprends ce que je disais, et dans tous les cas, nous étions baisés parce qu’ils n’y croyaient plus et le grunge était là. Ca n’avait pas d’importance. Tout était voué à prendre part à ce grand tsunami grunge qui arrivait. La tempête arrivait. Mais avec le recul, je ne sais pas si c’était la bonne décision. Je veux dire que le truc à propos de changer pour aller chez Castle Communications, c’est que nous avons eu une grosse avance, nous avons fait notre propre album, nous avions une super marge par album, donc si ce label n’avait pas mis la clef sous la porte et que ça avait marché, alors nous aurions été vraiment malins. Mais ouais, qui sait si c’était la bonne décision ? Je ne le sais pas !

Ugly Kid Joe - Uglier Than They Used Ta Be

« Nous avons fait tout ce qu’il faut avoir fait à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, toutes les choses que les groupes de rock doivent avoir fait, et nous avons été un peu plus loin encore. »

As Ugly As They Wanna Be et America’s Least Wanted sont considérés comme le Ugly Kid Joe classique. Mais comment percevez-vous aujourd’hui Menace To Sobriety et Motel California qui s’éloignaient un peu de ce style classique ?

Klaus : Menace To Sobriety, je pense, était le premier album où nous avions tous de l’expérience. Et c’était aussi le premier album où tout le monde dans le groupe a commencé à composer. Et nous venions d’intégrer Shannon Larkin en tant que batteur, et c’est un batteur et compositeur magistral, c’est aussi un parolier, il écrit beaucoup de paroles, il nous a tous amené à un autre niveau, je pense. D’une certaine façon, c’était mon album préféré parmi ceux que nous avons fait parce que nous savions enfin ce que nous faisions en studio [petits rires]. Et il s’éloignait [des albums précédents] à cause de ça. J’admettrais que nous fuyions un peu notre passé, pas totalement consciemment mais je pense que de façon subconsciente, nous ne voulions pas faire un autre album de pop metal. Nous voulions faire un album de heavy metal. Comme je l’ai dit, c’était un peu subconscient, ce n’était pas complètement planifié mais d’une certaine façon, nous l’avons quand même fait exprès [petits rires]. Et puis Motel California, tout était un peu éparpillé. Même que je… [Petits rires] Je peux honnêtement dire que j’étais davantage impliqué dans la production et l’enregistrement dans mon garage – car nous avons fait cet album dans mon garage. J’étais plus excité par ça parce qu’à l’époque, nous venions déjà de quitter notre major, donc nous savions que le futur n’allait pas être éblouissant et jonché d’énormes concerts. C’était plus la chute. Nous avions conscience de ça et nous avons dit : « Tirons parti de cette situation. » Nous avons signé sur un petit label, en gardant notre contrôle, nous avons enregistré dans mon garage pour économiser un paquet d’argent, nous l’avons fait nous-mêmes et nous pouvions vraiment, d’un point de vue créatif, expérimenter. Cet album, je pense, était en ce sens notre plus expérimental.

Whitfield : Pour ma part, j’adore Menace ! Menace est heavy et génial ! C’est vraiment un album excellent, donc je l’adore. Je crois toujours à cet album.

Dans les années 90, il était souvent dit que le groupe dans le film Wayne’s World aurait pu être Ugly Kid Joe. Avec le recul, est-ce que vous êtes d’accord avec ça ?

La version jeune du groupe ? Bien sûr ! [Rires] Nous étions ridicules ! Nous nous éclations, nous étions naïfs, nous étions ignorants ! Les gens disent « l’ignorance est une bénédiction », ça nous correspondait parfaitement ! Et nous avons passé de supers moments. Nous adorions le rock ! Et c’est toujours le cas.

Le film Wayne’s World représente un témoignage important de l’ « âge d’or » des années 90 pour le rock alternatif, surtout aux USA, avec les clips sur MTV et le succès et les excès des groupes de rock de l’époque. Puisqu’Ugly Kid Joe est souvent associé à ce film, est-ce que vous voyez aussi le groupe comme un témoignage de cet âge d’or ?

Bien sûr, nous en faisons partie. Je veux dire que nous tournions en boucle sur MTV dans le monde entier, carrément. Nous sommes passés de zéros à héros très rapidement. Nous sommes passés de concerts où nous jouions devant dix personnes à jouer dans le stade de Wembley en seulement trois ans. Tout ça, c’est grâce à MTV, vraiment. Car si tu avais ton clip sur MTV à l’époque, tu touchais plein de gens et ça les inspiraient à acheter les albums, et ensuite, ils venaient aux concerts. C’était cool ! Je croyais que ça allait être comme ça pour toujours, je me disais : « Oh, voilà, c’est comme ça ! » Mais non, ça n’existe plus. Je suppose donc que c’est ce qu’on peut appeler un âge d’or. Désormais il y a YouTube, n’est-ce pas ? YouTube fait ce genre de choses, je le sais mais avec des conneries débiles.

Klaus : Tu sais quoi ? Le truc à notre sujet, c’est que je ne crois pas que nous ayons vraiment fait partie d’une quelconque scène dans les années 90. Nous ne faisions pas partie de la scène grunge de Seattle, nous ne faisions pas partie de la scène glam rock de Los Angeles, nous ne faisions pas partie de la scène thrash metal de San Francisco… Des fois, nous nous disions : « Oh, il faudrait que nous ayons plus d’amis » ou peu importe. Mais nous nous sommes fait plein d’amis sur le chemin et je trouve que c’est bien qu’on ne puisse pas nous regrouper dans quelque chose. J’étais dans un bar à Santa Barbara l’autre soir, il y avait un mec qui parlait et mon ami, pour déconner avec moi, a mis une chanson d’Ugly Kid Joe dans le jukebox. Nous étions assis au bar et ce mec à côté de moi, que je connais depuis littéralement quinze ans – il est chef dans un restaurant à sushi où j’allais tout le temps -, il ne regardait personne mais disait : « Hey, vous avez entendu ces mecs ? C’est un groupe complètement old school de Santa Barbara ! » Et, assis à côté de lui, je dis : « Tu savais que je suis dans ce groupe ? » Et lui : « Quoi ?! Te fous pas de moi ! » [Rires] D’une certaine façon, c‘était cool. Ouais, nous sommes ce groupe de Santa Barbara, nous ne faisions partie d’aucune scène. Je pense que nous faisions plutôt partie du folklore de la Central Coast, Santa Barbara et d’Isla Vista, je suppose que c’est ce qu’on pourrait dire. Et en termes de musique, on ne peut pas nous raccrocher à une catégorie. Je sais que pour certaines personnes, nous avons été pendant un an ou deux de leur vie le genre de groupe rock californien marrant pour faire la fête. Désolé, j’ai pris du café aujourd’hui, c’est pourquoi je parle autant [rires].

A vos débuts, Whitfield, tu étais impressionné et excité par ce que les Red Hot Chili Peppers faisaient à l’époque. Ils ont rencontré le succès à la même période que vous. Comment analyses-tu leur évolution musicale ?

Whitfield : Ils donnent à beaucoup de gens beaucoup de bonheur et ce sont de supers compositeurs. Je veux dire que si tu me demandais quel Chili Peppers je préfère, je te dirais Freaky Styley, The Uplift Mofo Party Plan, Blood Super Sex Magik et tout ça. Mais je sais que toutes les chansons pop qu’ils ont écrites sont fantastiques ! Le lien que Kiedis et Flea ont entre eux et avec Chad est démentiel ! Et lorsqu’ils ont Frusciante dans le groupe, c’est un groupe magique. Donc, tu vois, ils sont incroyables !

Interview réalisée en face à face et par téléphone les 5 octobre et 20 novembre 2015 par Julien Peschaux et Nicolas Gricourt.
Introduction : Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Ugly Kid Joe : www.uglykidjoe.net.



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