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Interview   

Ultraphonix : ni règle, ni contrainte


« Je ne vais pas ralentir. La créativité frappe par vagues et quand elle frappe, parfois elle dure un petit moment, et alors tu dois surfer sur la vague. C’est une responsabilité morale. » Voilà dans quel état d’esprit se situe aujourd’hui le guitariste George Lynch. Il suffit de dresser la liste de ses groupes et projets actuels : Lynch Mob, Sweet & Lynch, KXM, The Banishment, The End Machine (avec ses compères instrumentistes de Dokken, dont on apprend un peu plus ci-après), sans oublier Dokken avec qui il fait des reformations épisodiques. Mais le groupe qui nous intéresse pour l’heure est Ultraphonix, avec qui il vient de sortir un véritable OVNI : l’album Original Human Music.

Collaborant avec le chanteur Corey Glover (Living Colour), le bassiste Pancho Tomasello (ex-WAR, Philm) et le batteur Chris Moore, George Lynch prend plaisir à naviguer entre les styles – metal, funk, blues, psychédélique, etc. -, sans grand souci de cohérence, ni réflexion très poussée, pour un résultat aussi étonnant que qualitatif. Des nouvelles perspectives que lui offrent un tel projet sur son jeu de guitare, jusqu’à son attachement à l’expression militante dans le rock, George Lynch partage avec nous sa personnalité éclairée.

« C’est nous, les gens, qui nous sentons obligés de tout catégoriser, et ça peut devenir abrutissant et accablant parfois. En l’occurrence, cet album : j’ai du mal à essayer de le compartimenter ; je ne sais pas trop comment le qualifier ! C’est un album de rock, globalement, mais… Parmi mes albums préférés, on trouve les albums de Mr. Bungle, et comment catégorise-t-on ça ? [Rires] Pour moi, c’est l’incarnation-même du chaos créatif, c’est tellement beau et merveilleux ! »

Radio Metal : Tu viens de sortir ton premier album avec ton nouveau projet Ultraphonix. Tout d’abord, raconte-nous comment ce groupe a vu le jour ?

George Lynch (guitare) : L’histoire d’Ultraphonix est un peu alambiquée et compliquée. Mais pour simplifier, essentiellement, ça a commencé avec un groupe qui s’appelait The Infidels, que Pancho Tomaselli, le bassiste de WAR, et moi avons commencé il y a sept ans. A ce stade, ce n’était qu’un trio avec Sal Rodrigez, le batteur de WAR. Au bout d’un moment, nous avons commencé à nous dire : « Bon, il faudrait trouver un chanteur. » Nous avons brièvement eu deux ou trois chanteurs. Nous avons eu Sen Dog de Cypress Hill pendant un temps, et quelques autres gars, mais ça n’a pas marché, et ensuite Sal Rodriguez est parti, et nous avons fini par travailler avec Chris Moore à la batterie. Il était super, un artiste vraiment polyvalent, un super compositeur – il fait partie d’équipes de compositeurs, c’est un ingénieur, et il est chanteur, très complet. Et évidement, c’est un batteur extraordinaire. Donc nous avons commencé à chercher un autre chanteur, et nous sommes entrés en contact avec Angelo Moore, de Fishbone. C’était très intéressant, et nous avons sorti un album qui s’appelle Project N’fidelikah il y a quelques années. C’était un album très éclectique, un peu étrange, mais c’était très amusant à faire. Nous avons enregistré sur bande, très rapidement, dans un vieux studio de RnB à Los Angeles, où nous avons tous joué en même temps sur du matériel des années 70. C’était très intéressant. Cet album est donc sorti, nous avons fait quelques clips, avons un peu tourné, et puis avons décidé d’essayer de mélanger les choses, et avons fini par rencontrer Corey Glover de Living Colour. Un ami commun qui a travaillé avec nous sur un projet pendant des années nous a présentés. Donc Corey est arrivé et avons fait cet album avec lui, et c’est devenu Ultraphonix. Et nous sommes toujours amis avec Angelo. D’ailleurs, il apparaît sur le nouvel album : il a fait un duo avec Corey sur une chanson qui s’appelle « Counter Culture ». Nous sommes partis dans une direction un peu plus rock sur cet album. Il y a toujours le côté funk et un peu des aspects agressifs, et l’étrangeté, mais dans un lit plus rock. Voilà en gros l’histoire. Ça fait un petit bout de temps maintenant, c’était un processus d’environ sept ans.

Vu que tu n’avais jamais rencontré Corey avant, est-ce que vous vous êtes immédiatement entendus, surtout d’un point de vue créatif ?

Oh, absolument. Evidemment, nous avons dû travailler très vite. Il vit sur la côte Est, à New York, donc nous avons dû le faire venir en avion, et il est resté avec nous. Nous avons tous ensemble bûché en studio et c’était merveilleux, nous nous sommes éclatés. Il est comme le reste d’entre nous, il bosse très dur, il remonte ses manches et tabasse, c’est génial. En fait, nous avons fait un autre album avec lui récemment : nous avons été au studio de Daniel Lanois à Silverlake pendant trois jours et avons simplement jammé. Nous avons joué tous ensemble et fait cette grosse impro, façon stream of consciousness, pendant trois jours, et nous avons plus ou moins créé des chansons, mais très vaguement. Ça va sortir sous forme d’un album aussi à un moment donné. Plus comme un produit en soutien de cet album, ce projet, plutôt qu’un album à part entière, mais ça reste une œuvre séparée qui est très intéressante. Nous l’avons plus ou moins laissée telle quelle, avec toutes les imperfections, sans vraiment retoucher : nous n’avons pas fait d’overdubs ou quoi, nous l’avons juste éditée pour que ça ait un peu de sens. Donc ceci va sortir à un moment donné l’année prochaine. Mais ouais, nous adorons travailler ensemble, c’est l’éclate. Corey est un bosseur. Je respecte ça. J’aime travailler avec des gars qui ont une bonne éthique de travail et qui ne reculent pas devant le travail, parce que ça requiert vraiment un certain niveau de concentration et de dévouement de se poser dans une pièce pendant dix heures. C’est beaucoup d’énergie intellectuelle ! Ça peut devenir très frustrant parfois ; c’est un peu une chaufferie, et si tu n’es pas ami avec tout le monde, si tu n’allège pas un peu l’atmosphère de temps en temps, en balançant quelques blagues et s’amusant durant le processus, tu peux péter un câble [petits rires], parce que ça fait beaucoup de pression. Mais nous nous amusons beaucoup, nous blaguons, nous faisons en sorte que ça reste marrant.

Et ça s’entend dans la musique…

Nous prenons notre pied avec les chansons, c’est ça le truc, nous prenons notre pied avec la musique. Si la musique avait du mal à prendre forme et que les idées ne venaient pas, ça serait vraiment nul. Mais c’est ça tout le truc, en réécoutant la musique, nous disons : « Bordel, ça tue ! Qu’est-ce qu’on peut faire ici ? Qu’est-ce qu’on peut faire là ? » Nous réécoutons et nous prenons notre pied. C’est ce qui fait que tout ça vaut le coup, que ce soit Ultraphonix, KXM, ou n’importe quel autre projet dans lequel je suis impliqué, c’est pareil : la musique fait que ça vaut la peine de se faire mal.

La dernière fois qu’on s’est parlé, en mars de l’année dernière, tu nous disais que vous veniez tout juste de finir le premier album avec ce groupe. Mais en fin de compte, il est sorti plus d’un an plus tard. Et tu disais que tu aurais aimé pouvoir le sortir dès le lendemain, tellement tu en étais fier. Est-ce ton emploi du temps chargé avec d’autres groupes et projets qui l’ont empêché de sortir plus tôt ?

Nous avons travaillé sur cet album en deux phases, en fait. Nous pensions l’avoir fini après la première phase, celle dont je t’ai parlé initialement. Et puis nous avons pensé : « Il faut que nous continuons à regarder ça », car il y avait quelques chansons pour lesquelles nous étions sûrs, et d’autres pour lesquelles nous ne l’étions pas, et nous avons pensé « faisons un deuxième round. » nous avons fait revenir Corey ici et fait une semaine de plus, nous avons bûché en studio et avons fait tous ces autres trucs qui étaient vraiment supers. Donc cet album a été réalisé en deux phases. Ça valait le coup de passer un peu plus de temps et dépenser un peu plus d’argent, et s’assurer que nous étions super contents et pas simplement balancer quelque chose qui ne soit pas tip top.

« Nous venons d’une époque où on obtenait des budgets gargantuesques et on gaspillait tellement. […] C’était répugnant ! Je repense à cette époque et je me dis que je peux faire un album tout aussi bon avec le dixième de ce que ça nous coûtait. »

L’album s’appelle Original Human Music. Est-ce une déclaration ?

Il ne faut pas sur-interpréter. Je trouvais que c’était un titre astucieux, étant l’acronyme de OHM, qui est le son de la création, ou l’énonciation de Brahmā, ou le moment de l’existence, ou peu importe comment on veut appeler ça, un truc bien profond. Mais aussi, l’acronyme épelé fait aussi peut-être référence aux humains indigènes originaux communiquant via des sons au commencement de la Vallée Du Grand Rift, créant des rythmes, découvrant la musique via différentes fréquences et ce genre de choses. J’y pense parfois, le côté primitif de la musique. C’est commun à tous ceux qui créent de la musique, mais nous trouvions que c’était un acronyme astucieux. Et cet album, c’est quelque chose qui a un petit peu de funk, un petit peu de blues, et je ne fais habituellement pas des albums avec ces genre de musique, donc j’ai pensé que peut-être ce serait pertinent. Le prochain album sur lequel nous travaillerons, nous avons décidé que si nous en faisions un l’année prochaine, nous irions bien plus loin dans cette direction, moins rock et bien plus primitif, funky et bluesy, et un peu world music.

Dirais-tu que « original » et « humain » sont deux idées qui se perdent un peu en musique de nos jours ?

Oui et non. Je ne crois pas. On ne peut pas vraiment échapper aux origines de quoi que ce soit, car c’est la base de tout. Peu importe à quel point une chose est transformée, ou évoluée, ou alambiquée, elle a toujours sa base dans quelque chose de très primitif. Je ne parle pas juste de musique, mais de n’importe quoi. On ne peut pas vraiment se déconnecter de la source ; au bout du compte, tout ramène à la source. Donc non, je ne crois pas. Je pense juste qu’il y a une monstrueuse variété de musique qui existe aujourd’hui [petits rires], c’est nous, les gens, qui nous sentons obligés de tout catégoriser, et ça peut devenir abrutissant et accablant parfois, je pense. En l’occurrence, cet album : j’ai du mal à essayer de le compartimenter ; je ne sais pas trop comment le qualifier ! C’est un album de rock, globalement, mais… Parmi mes albums préférés, on trouve les albums de Mr. Bungle, et comment catégorise-t-on ça ? [Rires] Pour moi, c’est l’incarnation-même du chaos créatif, c’est tellement beau et merveilleux ! Ça fait sauter toute idée pré-conceptualisée de catalogage, quand quelqu’un fait de la musique ou des albums comme ça. Je ne pense pas que le titre de l’album essaye d’énoncer une grande déclaration. C’est une marque, un identifiant. Je pense que le boulot de l’auditeur est vraiment de donner un sens à n’importe quoi, souvent même des paroles. C’est merveilleux si le compositeur peut écrire une chanson qui raconte une histoire, mais souvent l’auditeur peut lui-même raconter l’histoire. Je pense que c’est le cas avec ce titre également. S’il a un sens pour vous, alors c’est bien. Sinon, eh bien, avec un peu de chance vous vous souviendrez du nom ! [Petits rires]

En fait, ce titre semble quand même assez bien définir la musique de cet album, vu qu’elle est originale et réellement faite par des humains…

Essayer de faire quelque chose d’unique n’en fait pas forcément quelque chose de bon ! J’ai écouté des choses récemment, que je n’ai pas vraiment envie de mentionner, qui étaient vraiment uniques et pas agréables [rires]. Il y a beaucoup à dire sur la formule musicale que les gens aiment écouter. Je crois qu’il y a une formule pour ça, et elle a été documentée. J’ai lu quelque chose à ce sujet : des recherches ont révélé les points communs inhérents à la plupart des musiques populaires, et ils ont trouvé une formule pour certains critères qui affirmerait ou prédirait les chansons qui rencontreront du succès – dans le sens qu’elles auraient un succès commercial et critique, mais plus commercial. Les points communs étaient des choses comme des tempos, mélodies et structures spécifiques. Ce n’est donc pas anodin. Et peut-être que ça remonte à la musique humaine originelle, qui n’est pas vraiment étrange ou marginale, mais en fait l’opposé, c’est-à-dire quelque chose qui possède un attrait commun à la majorité des auditeurs. Et ceux-ci sont les facteurs d’attrait basiques et fondamentalement humains que j’ai mentionnés plus tôt.

A propos du côté « humain » : est-ce que la base du processus reposait sur des jam entre vous ?

Toujours, dans chaque projet auquel j’ai participé. Que ce soit Lynch Mob, ou Dokken, ou Ultraphonix, ou KXM, ou autre, ce n’est que le produit de musiciens qui se réunissent, et comme tu l’as dit, le batteur se pose, je me pose, le bassiste se pose là dans la pièce et nous partagerons des idées. Voilà comment ça se passe – c’est très, très simple. Ça se fait sans avoir trop à y réfléchir. Nous n’avons pas eu de problèmes de blocage mental ou de syndrome de la page balance. J’ai eu ce genre de problème quand j’étais plus jeune, où j’ai dû essayer de surmonter mes limites. Je pense que j’ai simplement appris, presque inconsciemment, au fil des décennies, à juste – comme j’aime le dire – m’écarter de mon propre passage. Je dirais une sorte d’attitude zen : être calme et laisser mes instincts subconscients prendre le contrôle et me mettre plus en spectateur. Evidemment je réfléchis, mais je ne le fais pas excessivement. Je fais simplement confiance à l’atmosphère dans la musique et l’alchimie pour que ça fonctionne. Et on dirait que ça fonctionne toujours, tout du moins ça a été le cas au cours des deux dernières décennies, et pour les dernières musiques dans lesquelles j’ai été impliqué durant les vingt ou trente dernières années. Ça a été un processus assez amusant et facile.

Quel a été le rôle du producteur Bob Daspit dans ce processus ? Jouait-il juste le rôle d’un ingénieur ?

Soit dit en passant, Bob est merveilleux. Il travaille avec Hans Zimmer et Sammy Hagar, ainsi que d’autres gens dans le domaine des BO de films et autre, donc c’est vraiment un profond talent. Sur cet album, Bob n’était pas impliqué avant le mixage. Nous avons géré la production jusqu’à ce qu’il mixe l’album. Mais sur l’autre album dont je t’ai parlé, celui que nous avons fait au studio de Daniel Lanois, il était là pendant tout le temps, et impliqué, donc c’est une autre histoire. Son implication était plus en tant qu’entité partageant ses impressions. Il donnait son avis sur les choses quand nous le questionnions, mais il n’était pas vraiment impliqué dans le processus. Le groupe gérait ça. Ce n’est pas un souci, et on ne veut pas toujours ça. Je veux dire que si ce n’est pas cassé, ne cherche pas à réparer. Mes groupes préférés sont des groupes autonomes, qui ne font pas appel à des compositeurs extérieurs, qui n’ont pas besoin de grand producteurs pour apposer leur son sur eux, et ainsi de suite. J’aime les groupes autonomes : c’est pour ça qu’on est un groupe ! [Petits rires] Donc je pense que nous n’avions pas vraiment besoin de ça, même si je suis toujours ouvert à tout type de critique constructive ou d’idée.

« C’est quelque chose que j’ai dû désapprendre au fil des années, je ne suis pas obligé de combler tous les trous, je ne suis pas obligé de m’immiscer dans tous les espaces à tout moment. […] C’est assurément une approche de la musique très rafraichissante, pour moi, de ne pas avoir tout le poids sur mes épaules. »

Tout ne tourne pas autour de moi ; ce qui importe c’est le résultat final, tant qu’on a une bonne relation de travail avec toutes les personnes impliquées. Le plus gros problème qu’on peut voir dans ce genre de situation, la chose à laquelle il faut vraiment faire attention, c’est les égos, surtout quand on est plus jeune, et qu’on travaille avec des participants un petit peu plus immature ou moins mature. Parfois les gens veulent seulement leurs idées, parce que c’est leurs idées. Je me soucie bien plus de voir la meilleure idée ressortir, ce qui devrait toujours être notre souci. Tu veux que la meilleure idée gagne, indépendamment de qui l’a eue. Il faut donc faire attention à ça. Souvent, dans le processus d’écriture ou dans les interactions de groupe, ou dans une alchimie, c’est là que les égos peuvent être destructeurs. Mais ne te méprends pas, il faut un certain niveau d’égo pour être déterminé et présenter ses idées, être convaincu et ainsi de suite, mais ça peut être destructeur, au point où les gens demandent que leur mauvaises idées aient le même poids que les bonne idées de quelqu’un d’autre [petits rires]. Et ça devient un jeu où chacun se renvoie la balle qu’il faut gérer. C’est comme ça quand on est dans un groupe.

Comme tu l’as précisé, Corey vit à New York, alors que toi et les autres êtes à Los Angeles, où vous avez enregistré. La distance ne complique-t-elle pas la logistique du groupe ?

Si, bien sûr. Comme c’est un nouveau groupe, les budgets ne sont pas énormes, et nous devons trouver des façons créatives de le faire fonctionner. Pour expliquer la logistique ennuyeuse de nos défis quotidiens, ce sont des choses comme le fait d’avoir des billets d’avions à bas prix, et si quelqu’un vient, il dormira chez moi, au lieu de l’hôtel. Nous devons faire les choses rapidement, on ne peut pas se permettre de passer des jours à glander, arriver tard, repartir tôt, faire d’autres choses, aller voir des amis, sortir diner… Nous commandons de la nourriture, faisons une pause rapide. Nous nous assurons que chaque jour soit productif. Avec une bonne éthique de travail et une bonne organisation, on peut bien rentabiliser chaque dollar dépensé et obtenir un très bon produit en un temps relativement court, avec le budget, et quand même se faire de l’argent. C’est très sain, car nous venons d’une époque où on obtenait des budgets gargantuesques et on gaspillait tellement. C’était vraiment simple, quand on y réfléchit. On obtenait ces contrats avec des maisons de disques pour lesquels des gens tueraient, et on prenait ça à la légère, en ne venant pas certains jours, en allant manger des sushis à trois-cent dollars en pleine journée, en ne revenant pas au studio, et pendant ce temps, le studio est là, gaspillant des milliers de dollars [rires]. C’était répugnant ! Je repense à cette époque et je me dis que je peux faire un album tout aussi bon avec le dixième de ce que ça nous coûtait. Et j’adore enregistrer, j’adore composer, je veux que jamais ça ne s’arrête, donc je fais ce qu’il faut pour que ça fonctionne. Je trouve que c’est une chose très saine pour travailler efficacement et intelligemment.

Parmi vos groupes à tous les quatre, Living Colour est probablement le plus proche d’Ultraphonix en raison de sa diversité, de son penchant pour l’expérimentation et les tendances funky et blues que tu as mentionné. Corey a déclaré que vous vouliez « une occasion de faire quelque chose comme ça, et [il] représentait ça, [vous] aidant à le faire ressortir. » A quel point Corey a joué un rôle essentiel pour vous emmener sur de nouveaux territoires ?

Je ne crois pas que c’était explicite, je pense que c’était plus implicite. C’est un peu comme ça que ça marche, peu importe avec qui je travaille. Je ne suis pas obligé de planifier ouvertement, disons lorsque je suis en train de travailler avec Tommy Victor de Prong, que je vais écrire une sorte de musique hardcore industrielle, mais je travaille avec Tommy, donc je vais le faire inconsciemment, ou subconsciemment. Idem avec Corey, idem avec Angelo lorsque nous travaillions avec Angelo. Tu sais quoi ? Nous avons composé un album étrange parce que nous travaillions avec Angelo. Angelo est un génie et il écrit de la musique très exigeante, éclectique et excentrique. Donc on est simplement influencé par notre environnement et les gens avec qui on joue. Le chanteur étant un membre clef, il joue un rôle important là-dedans. Tout le monde est important, mais si c’était le batteur ou le bassiste, ça n’aurait pas une aussi grande influence, mais le chanteur oui. Donc je pense que c’est implicite.

Et quelle a été ta relation à la musique funk ?

J’ai toujours adoré écouter de la musique funk. Je n’ai pas beaucoup d’expérience dans ce domaine, mais j’en ai beaucoup dans le blues, le RnB et la soul. Je veux dire que j’ai grandi en écoutant de la musique dans les années 60 : Aretha Franklin, James Brown, Marvin Gaye, Curtis Mayfield, Sly And The Family Stone et tous ces trucs. Tout le mélange de funk, soul et autre, ça faisait partie de tout ce que j’écoutais et adorais. Mais j’ai grandi dans un environnement rock, ça m’a donc empêché de poursuivre d’autres genres musicaux, mais maintenant je peux. Ce n’est pas comme si à l’époque de Dokken, je disais : « Hey Don, écoute ce riff funk que j’ai. Qu’est-ce que tu en penses ? T’as un truc pour aller dessus ? » Ça n’allait pas se passer comme ça [rires]. C’est plutôt, il m’en faisait baver quand j’écoutais des trucs comme ça. « Allez mec, c’est de la musique, bordel ! » Les seuls moments où je mêlais quelque chose comme ça était soit tout seul dans mon coin, à gratouiller, ou parfois si le groupe répétait ou jammait, nous faisions les imbéciles sur ces trucs. Encore une fois, la direction que tu empruntes est vraiment restreinte et dictée par ton chanteur, au final, et ça te limite dans ce que tu peux ou ne peux pas faire.

« Je soutiendrais que la meilleure qualité dans le rock, ou la musique en général, est d’être un vecteur de changement, d’éclaircissement et de vérité »

Tu as l’habitude de jouer dans des groupes où la guitare est au premier plan, mais là, avec Ultraphonix, le duo basse-batterie semble est la colonne vertébrale et presque le cœur de ces chansons, excepté peut-être pour une chanson comme « Walk Run Crawl ». As-tu dû repenser ton jeu pour leur laisser de l’espace ?

Encore une fois, ce n’était pas vraiment quelque chose de conscient, c’est juste ce qui en est ressorti en nous mettant tous les quatre dans une pièce. Quand tu as un bassiste comme Pancho, c’est un monstre, et il te sort tous ces trucs de dingue ! Ce gars a joué dans WAR pendant treize ans, et Tower Of Power, ce genre de chose. Il vient d’un tout autre univers auquel je n’ai pas vraiment été exposé, et il est à fond dans la musique du monde ; il me fait découvrir tout un tas de musiques du monde méconnues. Chris est un batteur très technique, il sort des DVDs éducatifs. C’est un maître artisan dans son domaine. Il ne se contente pas de jouer des rythmes rock en quatre-quatre. Il joue toutes sortes de choses intéressantes et exigeantes. Entre ces deux-là, ça m’ouvre de nouvelles voies, et je découvre que je peux me poser et être moins bavard à la guitare, parce qu’ils en font beaucoup. J’adore ! J’adore la liberté que ça m’offre, et je trouve que ça engendre un album plus mature. Tout ne tourne pas autour de moi, je veux créer de nouveaux paysages, et mettre des pieds dans d’autres domaines sonores, et apprendre à composer hors de ma propre tête, etc. C’est un groupe, au sens premier, où nous sommes tous complémentaires, et où chacun fait son truc et a sa responsabilité. Ce n’est pas comme si le batteur et le bassiste ne sont que la section rythmique pour accompagner le guitariste et le chanteur, pas du tout.

Est-ce que le fait de moins te reposer sur de gros riffs de guitare t’a ouvert à un nouvel espace de créativité ?

Bien sûr. Absolument. Parfois je commence avec la basse et la batterie et me dit : « Ok, je pars du principe que je n’ai besoin de rien ici, mais je vais aborder ça sous un angle minimaliste et essayer de dire plus avec moins, et être économique dans mes placements de parties de guitare. » Je ne suis pas obligé de remplir tous les espaces, je ne suis pas obligé d’empiéter sur qui que ce soit, et je veux que tout ceci soit révélé. Tout ce que Pancho et Chris font est magnifique, et nous voulons un album qui soit dynamique. Ecoute la vieille musique : tout le monde ne joue pas en même temps ! [Rires] Ce n’est pas nécessaire. C’est quelque chose que j’ai dû désapprendre au fil des années, je ne suis pas obligé de combler tous les trous, je ne suis pas obligé de m’immiscer dans tous les espaces à tout moment. Ca renvoie à la dynamique de la musique sur laquelle j’ai été élevé, que j’écoutais quand j’étais enfant. Je pense que nous faisons tous ça, nous revenons tous à la musique de notre jeunesse, apprenant continuellement des leçons, alors qu’on aurait dû savoir depuis le début. C’est assurément une approche de la musique très rafraichissante, pour moi, de ne pas avoir tout le poids sur mes épaules, comme dans un album de Dokken ou de Lynch Mob, où je suis grosso-modo celui qui mène la barque, où il n’y a que des arrangements menés sur la guitare. C’est juste un autre animal.

Ne pas remplir tout l’espace : est-ce une sagesse qu’on obtient avec l’âge quand on est musicien, surtout un guitariste ?

Je ne sais pas, ça peut être avec l’âge, pour moi ça a été le cas, pas seulement l’âge mais aussi les circonstances, c’est-à-dire, comme je l’ai dit plus tôt, je n’avais pas la flexibilité ou l’opportunité, disons, dans les années 80 pour faire ce genre de chose pour les incorporer dans les albums que je faisais. Ce n’est pas que je n’aurais pas pu si j’en avais eu l’occasion, mais j’ai emprunté une certaine trajectoire, et c’est la direction que ça prenait. Donc les opportunités n’étaient pas vraiment là. C’est quelque chose qui m’intéressait, mais ça m’a pris du temps pour rattraper mon retard et boucler la boucle, revenir à la musique que j’écoutais quand j’étais enfant et au début de ma vingtaine, et en fait toute ma vie – le blues, le jazz, le flamenco, le classique, tout. J’ai tout étudié. J’adore tous les types de musique. J’adore avoir l’opportunité d’incorporer ça dans mon travail. Donc dans mon cas, ça a été à la fois l’âge et d’autres choses qui m’ont mené à ça, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Il existe, évidemment, beaucoup de gens qui sont plus jeunes et font des choses incroyablement merveilleuses dans tout un tas de styles. On peut être jeune et sage à la fois [rires].

La dernière fois, tu nous disais déjà que « ça se rapproche des premiers [Red Hot] Chili Peppers, quelque chose comme Freaky Styley, mélangé à King Crimson, mélangé à Judas Priest. » Et vous faites vraiment le grand écart sur cet album en termes de styles, mais vous parvenez quand même à donner une cohérence. Quel est le secret pour intégrer autant d’influences dans un album et éviter qu’il sonne décousu ?

Le fait d’avoir les quatre mêmes personnes sur l’album en fait partie, et le fait de tout enregistrer au même endroit avec le même matériel, le même ingénieur et le même son. Et pendant que nous enregistrions, passant de « Walk Run Crawl », à en faire la démo, à travailler sur, disons, « Another Day », qui est une chanson plus légère et pop, ce n’est qu’une question d’approche différente, mais on a quand même Pancho et Chris, ainsi que Corey, on a toujours le même studio, avec les mêmes micros, le même ingénieur, la même chaîne de signaux et le même processus d’enregistrement, la même pièce, les mêmes cerveaux et le même style. Chacun joue selon ses propres paramètres. Pancho a un style, Chris a un style, et l’approche de la batterie et l’attaque sur la batterie est vraiment unique, pareil pour Pancho ou moi, et Corey est Corey. On ne va donc pas échapper à ça, peu importe ce que nous faisons. Tout ce que nous composons ou enregistrons aura cette marque de fabrique, ce son, qui nous représente collectivement réunis dans une pièce. Mais personne n’a consciemment décidé de dresser un fil conducteur entre les chansons. Ça arrive simplement parce que nous sommes qui nous sommes.

Après, une chose avec laquelle je ne suis pas forcément d’accord est que je ne crois pas qu’il y ait vraiment un fil conducteur [rires]. C’est un peu décousu, et ça ne me pose pas de problème. Ce n’est certainement pas un album de Def Leppard ou d’AC/DC, où ça sonne indéniablement comme cette chose spécifique qu’ils font, du début à la fin. C’est vraiment un album éclectique qui part dans tous les sens, ce que je trouve agréable et amusant à écouter, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait un fil conducteur. Donc j’ai tendance à ne pas être d’accord sur ce point. Mais que ce soit bien ou pas, ce sont juste des manières différentes de faire les choses, je ne sais pas. Nous aurions pu très facilement faire un album dans lequel chaque chanson aurait été stylistiquement similaire, au niveau du son et de l’approche. Nous aurions pu le faire mais nous voulions nous amuser, et partir dans tous les sens, et nous voulions que l’album soit fascinant. J’ai déjà des groupes cohérents avec lesquels j’ai travaillé, Lynch Mob, et d’autres projets, et je n’en voulais pas un autre. Pourquoi refaire ça ? Toute l’idée d’Ultraphonix est qu’aucune règle ou contrainte nous soit imposées, et de se sentir libre d’explorer et s’explorer soi-même.

« Les gens qui militent et se battent pour les bonnes causes […] ne sont pas récompensés ! […] Tu en arrives à un point où tu es accablé par le poids de l’immensité de ce contre quoi tu te bats. Ça peut finir par t’user. Je l’ai vécu, tu deviens exténué. Ce n’est donc pas un boulot gratifiant ; souvent ça revient à prêcher l’impossible auprès de gens qui s’en fichent ou n’apprécient pas. »

Tu utilises pas mal d’effets psychédéliques sur une chanson comme « Free », tandis que tu pars d’un feeling très funky sur « Take A Stand ». Tu as mentionné que tu avais grandi dans un environnement rock qui t’empêchait de poursuivre d’autres gens musicaux. Du coup, comment as-tu développé cette polyvalence dans ton jeu au fil des années ? On dirait que tu peux jouer n’importe quel style de musique, et les jouer comme si tu avais joué ça toute ta vie !

En gros, j’ai joué ça toute ma vie, mais je n’ai pas enregistré ça tout ma vie [petits rires]. Lorsque je traîne dans mon studio, à jouer et bidouiller, je fais plein de trucs un peu dingues, comme la plupart des guitaristes. On s’amuse tous à jouer avec différents effets et styles. Et mon studio tourne beaucoup autour de la guitare, évidemment, et contient des tonnes d’amplis, et des centaines de pédales. C’est fait exprès afin d’avoir une palette musicale avec un large choix quand je suis en studio avec un groupe comme Ultraphonix. Nous disons « d’accord, écrivons une chanson » et la plupart du temps, l’effet… Tu sais, j’ai de vieilles pédales des années 70, comme, disons… quoi que ce soit, juste une pédale bizarre, et je la branche et dit « voyons ce que ça produit. » Et ce son dictera une idée, fera avancer les choses et sera le catalyseur pour une idée qui servira de base à une chanson.

En l’occurrence, je ne me souviens plus de quel chanson il s’agit, je l’ai en tête mais je ne me souviens plus du nom… Je crois que c’est « Wasteland », en fait. Et le couplet, c’est juste moi faisant l’idiot avec une vieille pédale Electro-Harmonix des années 70 qui s’appelle le Bass Micro Synthesizer, qui est assez méconnue, et elle fait un truc en particulier et ça sonne très synthétique, comme le nom l’indique, un genre de filtre à balayage. C’est vraiment sympa, très psyché, pas quelque chose qu’on a entendu dans d’autres albums, de ce que je connais. C’est vraiment unique, et nous étions là : « Bon sang ! » Chris arrive avec un rythme, et Pancho commence à jouer des riffs autour, et boum, nous voilà avec une chanson ! Tout le truc a été construit autour de cette pédale d’effet [petits rires]. En gros, cette pédale d’effet a écrit la chanson, ou au moins a été le catalyseur pour lancer le processus. Ça arrive souvent. Ou, inversement, nous avons une chanson déjà étoffée, nous avons des parties, et il nous faut une autre partie, et à nouveau un effet sera le truc qui nous fera avancer et nous inspirera quelque chose. Ou alors nous aurons une chanson complète et je serais en train de faire les parties de guitare, et je me dis « j’ai besoin d’un genre d’effet ici, j’ai envie de faire quelque chose de différent ici. » Mon ingénieur et moi, nous brancherons alors des trucs, un peu au hasard, jusqu’à trouver quelque chose. Il me regardera et dira « nan, qu’est-ce que tu dirais de ça ? As-tu quelque chose qui soit plus comme un effet tremolo ? Que dis-tu d’un effet de gate ? D’un effet Leslie ? D’un effet d’écho ping-pong étrange en croche, avec de la fuzz ? » Il y a plein de choses comme ça dans cet album, plein d’expérimentations avec des effets pour ajouter de la couleur ou des dimensions, des petites sucreries pour les oreilles.

Tu as dit que tu as toujours eu cette polyvalence en toi, donc tu as dû être très frustré dans Dokken si tu avais déjà cette volonté de te diversifier sans le pouvoir !

Un petit peu. Mais à l’époque de Dokken, évidemment, nous avions du succès, donc nous étions occupés, et nous avions du pain sur la planche à faire ce pour quoi nous étions connus. Et c’est ça le truc avec le succès, si tu as du succès au niveau de Mötley Crüe, AC/DC, Van Halen ou Judas Priest, ça devient qui tu es, et ça t’accapare. Tu ne vas pas te mettre à faire quelque chose de complètement atypique, car ce serait du suicide, et aussi absurde [petits rires], et hypocrite. Mais à mon niveau, en-dehors de Dokken et même en-dehors de Lynch Mob, je suis relativement libre, et ça fait un bien fou, d’une certaine façon. C’est sympa de rencontrer un succès commercial, bien sûr, mais d’un autre côté, c’est très libérateur de ne pas être encombré par les limites liées aux attentes.

Le communiqué de presse dit qu’Ultraphonix « peint l’image d’un groupe croyant que la conscience sociale peut être célébrée via de supers chansons de rock. » Est-ce que tu dirais qu’éveiller les consciences via le divertissement est l’un des principaux buts du rock ?

Je ne saurais pas dire pour le mot « principal ». Ça peut être principal, avec de nombreux artistes dans l’histoire du rock, bien sûr, et ça a fait partie intégrante du rock, et je soutiendrais que la meilleure qualité dans le rock, ou la musique en général, est d’être un vecteur de changement, d’éclaircissement et de vérité. Donc oui, je pense que ça devrait l’être. Mais à savoir si ça l’est, je ne sais pas. Mais le rock était assurément le catalyseur pour la révolution de la fin des années 60 et du début des années 70, de toute évidence. Je suis un étudiant de cette révolution, et je trouve qu’il est important d’essayer, même à un modeste niveau, de créer un monde meilleur pour la plupart des gens la plupart du temps, et l’outil le plus puissant que je possède pour y parvenir est de faire entendre ma petite voix en musique. Donc j’essaye de m’assurer que, de bien des façons, ma musique reflète cette passion pour le militantisme.

Crois-tu que la musique peut, ou peut toujours, faire la différence, en termes de résistance, de justice, etc. ?

Premièrement, mon opinion n’a pas vraiment d’importance. Deuxièmement, je n’ai aucun poids dès qu’il s’agit de faire une évaluation intelligente par rapport à ça, ou aucun poids dans l’importance de ma musique, pour ce qui est de promulguer quelque changement que ce soit dans la manière de penser des gens ou ce qui se passe à un niveau politique. Ceci étant dit, il faut toujours essayer, et les gens qui ressentent le besoin d’agir pour le bien de tous le font parce qu’ils s’en sentent obligés, pas parce qu’ils ont consciemment pris une décision, c’est parce qu’ils se soucient des autres, des choses qui importent, des choses comme la santé de la planète et le bien-être des frères et sœurs avec qui ils partagent la planète, et des autres êtres vivants. Tout comme beaucoup de gens, je me sens forcé d’apporter ma modeste contribution à la lutte, soit pour faire prendre conscience, ou changer les opinions, ou éclairer les gens. Même si c’est pour parler dans le vide, je me sens forcé de le crier haut et fort via ma musique parce que c’est très, très important – peut-être plus important que la musique elle-même.

« Il faut que je te dise : rien qu’être dans une pièce avec Corey lorsqu’il chante est une expérience physique, car ce gars est une tornade. J’ai travaillé avec plein de chanteurs, et lui, c’est une force de la nature ! Comme il chante fort et comme il est énergique, il envoie tout valser ! C’est dingue, je n’ai jamais assisté à ça auparavant chez un chanteur. »

Es-tu complètement en phase avec Corey pour ce qui est de vos convictions sociales et au sujet de ce qu’il écrit ?

Pour être honnête, sur cet album, je n’étais pas impliqué dans l’écriture des textes. Tout ça, c’est Corey et Chris. Mais je dirais que nous sommes tous en phrase et parlons beaucoup de ce sur quoi nous écrivons. Donc, vraiment, les textes représentent la voix du groupe dans son ensemble. Quand nous avons formé The Infidels, Pancho et moi, l’intention était que ça tourne autour de messages politiques, que ce soit sur des problématiques environnementales, la justice sociale, etc. C’est toujours le cas : Corey, Chris, Pancho et moi partageons ces convictions. Donc, peu importe qui écrit les mots ou le message, il s’agit d’un engagement de groupe global que de défendre la vérité, le changement et les idées progressistes, et faire que nos chansons nous permettent d’être les porte-paroles de plein de gens qui n’ont pas leur mot à dire : les gens en prison, les gens de couleur, les pauvres, ceux qui sont privés de droit de vote, les victimes des destructions environnementales, ceux qui se battent contre les complexes militaires industriels, contre la corruption, contre les intérêts monétisés… L’avidité versus le bien commun est l’ennemi commun, je pense. L’inégalité est vraiment la base de tout ceci. Il faut s’en occuper, le problème de l’injustice, et le message sous-jacent qui prône l’injustice et convainc les gens de voter contre leurs propres intérêts. On peut voter de plein de façons : on peut voter dans la cabine de vote, mais on peut aussi voter avec ses dollars, ce qui est une manière plus puissante de voter. Donc nous apportons notre modeste contribution du mieux que nous savons le faire. Nous ne sommes pas infaillibles, mais nous pouvons dormir la nuit.

Une autre chose dont je parlais avec ma femme hier soir est l’idée que les gens qui militent et se battent pour les bonnes causes, pour disons les causes environnementales, ou les droits des prisonniers, ou les immigrés, peu importe quoi, ces gens ne sont pas récompensés ! [Petits rires] Ce n’est pas comme les têtes qui blablatent sur la chaine Fox, faisant six illustrations par an ! C’est un effort sans récompense ; on ne t’indemnise pas, que ce soit financièrement, via un résultat ou autre. C’est vraiment une lutte et ça a de lourdes conséquences sur toi. Je l’ai vécu dans ma propre vie, en essayant de défendre des choses, y compris ce que j’ai affronté en faisant le film Shadow Nation, qui est sorti la semaine dernière, qui parle des problèmes des Amérindiens et d’autres choses. Tu en arrives à un point où tu es accablé par le poids de l’immensité de ce contre quoi tu te bats. Ça peut finir par t’user. Je l’ai vécu, tu deviens exténué. Ce n’est donc pas un boulot gratifiant ; souvent ça revient à prêcher l’impossible auprès de gens qui s’en fichent ou n’apprécient pas.

A la fin de l’album, Corey crie comme un damné. Quelle est l’histoire derrière ça ?

Il a découvert qu’il ne pouvait pas aller à l’hôtel où il voulait aller, c’est-à-dire les Quatre Saisons, et du coup il a dû dormir au Formule 1, donc il a perdu ses nerfs… Non, je déconne [rires]. Il a découvert qu’ils ont mis des oignons dans ses nachos, or il est allergique aux oignons. Non, je crois que là, l’idée était juste d’exprimer l’angoisse et la rage. Personnellement, je trouvais que c’était un petit peu exagéré, je me disais : « Bordel ! » Mais c’est sacrément punk ! Il faut que je te dise : rien qu’être dans une pièce avec Corey lorsqu’il chante est une expérience physique, car ce gars est une tornade. J’ai travaillé avec plein de chanteurs, et lui, c’est une force de la nature ! Comme il chante fort et comme il est énergique, il envoie tout valser ! C’est dingue, je n’ai jamais assisté à ça auparavant chez un chanteur.

Dans une récente interview, Corey a dit qu’au départ, il avait un souci avec le fait que tu avais appelé ton groupe Lynch Mob. En avez-vous discuté ?

Oui, le sujet a été mis sur la table. Je ne sais pas si Corey lui-même avait le souci, je crois que c’était plutôt son guitariste, Vernon Reid. Je suis du côté de Vernon Reid là-dessus [petits rires]. Je veux dire que je comprends ; c’était indélicat et un peu ignorant de ma part dans mes jeunes années de… Bien sûr, je peux dire que c’est mon nom de famille, évidemment, et il n’y avait aucune intention ou sous-entendus raciaux de mon point de vue lorsque j’y pensais. Mais bien sûr, maintenant je le comprends. C’est indélicat, et je suis mal à l’aise avec ça, très honnêtement. Mais ce n’est évidemment plus un problème, c’était il y a des décennies. En fait, Corey et moi travaillions en studio et avons commencé à faire une farce à son guitariste, Vernon Reid. Donc, Corey a appelé Vernon, par Facetime ou sur son téléphone, et a dit : « Vernon, on a un problème : George est malade et on a besoin d’un guitariste pour le remplacer dans Lynch Mob. » La blague était donc de demander à Vernon de jouer le guitariste de substitution dans Lynch Mob, ce qui aurait été, évidemment, [déplacé]. Donc nous avons essayé de prendre ça à la légère, car de l’eau a coulé sous les ponts, et ce n’est pas un souci aujourd’hui, mais ouais, ça l’était dans les années 80.

Penses-tu qu’Ultraphonix pourrait parvenir à tourner ?

Nous essayons de mettre en place quelque chose. Nous avons embauché un tourneur, nous cherchons des dates, nous traversons littéralement tout le processus en ce moment pour essayer de monter un truc. Il y a des possibilités pour que nous tournions, mais j’espère que ça se concrétisera. Donc oui, ça fait partie du plan, assurément, d’être une entité qui tourne, nous voulons être un groupe de live.

Tu as un nouveau groupe avec Jeff Pilson et Mick Brown, ainsi que Robert Mason. A l’origine ce groupe était censé s’appeler Super Stroke, mais apparemment il a changé de nom…

C’est The End Machine. Ça s’appelle principalement The End mais nous avons dû ajouter ‘Machine’ pour de simples raisons légales, car il y a beaucoup de groupes qui s’appellent comme ça, si tu vois ce que je veux dire. Donc ce groupe est, en gros, Dokken, mais avec Robert Mason au chant. Cet album est fini, il a été livré, et je pense qu’il va sortir en février. Et nous prévoyons de donner quelques concerts. C’est compliqué, mais nous essayons de caler quelques dates – une quantité limitée.

« Trop de projets, mais je m’en fiche. La façon dont je vois ça est que je fais autant de choses que j’en ai envie, je laisserais le marché faire le tri, et avec un peu de chance, quand je serais mort, les gens verront ma discographie et diront : ‘Bon sang, c’est un génie !’ [Rires]. Non, pas un génie, mais au moins que j’étais prolifique ! »

Ce groupe est constitué des trois-quarts du line-up classique de Dokken. On dirait qu’un réel lien et désir de jouer ensemble vous unit, Jeff, Mick et toi. Après ces concerts de reformation que vous avez donnés avec Dokken, ainsi qu’une nouvelle chanson que vous avez enregistrée, Don ne partageait-il pas le même sentiment ?

On peut voir ça de différentes façons. Jeff, Mick et moi-même avons toujours une alchimie séparée en dehors de Dokken que nous apprécions. Souvent, nous jammions entre nous trois, et Jeff chantait. Il y avait un truc là, que nous adorions, qui était un peu différent de Dokken, car Dokken, avec Don devant, avait un certain son et un truc que nous faisions. Mais lorsque Don ne venait pas et nous jammions tous les trois, c’était un peu plus libérateur, c’était moins cadré et nous prenions d’autres directions. C’est ce que nous faisons. Je pense que The End Machine représente cette force. Mais pour ce qui est de Dokken, je pense que c’est dépendant de la situation, ce qui veut dire que personne n’est vraiment diamétralement opposé à faire quelque chose dans Dokken, je pense juste que c’est une question de bien choisir les opportunités qui pourraient s’offrir à nous. Il y en a eu. Il y a des discussions pour faire des choses ici et là, mais rien de concret pour l’instant. En d’autres termes, s’il y a un concert spécifique qui a du sens pour le groupe, nous pourrions le faire. Nous ne sommes pas opposés à l’idée, c’est tout ce que je peux dire pour le moment.

Pourquoi appeler ce groupe The End Machine ?

Nous voulions un nom qui soit un peu old-school, très simple, plutôt non-descriptif, d’une certaine façon, comme The Who : ce n’est qu’un mot qui peut vouloir dire n’importe quoi ou rien du tout. Je ne voulais pas que le groupe soit défini par son nom. Je voulais qu’il soit défini par ce qu’il est, pas par la façon dont on le nomme. C’était dur de trouver un mot simple comme ça, car tous les noms sont pris ! C’est très dur de nommer un groupe maintenant, à moins que ce soit un nom étrange. Donc nous avons trouvé The End, et j’ai pensé que ça convenait très bien, mais bien sûr, comme je l’ai dit, nous avons dû rajouter la partie « Machine », mais c’est juste une sorte d’étiquette pour pas qu’on nous confonde avec tous les autres Ends qui existent.

Doit-on voir dans ce nouveau groupe la continuation de T&N, d’une certaine façon ? Pourquoi ne pas avoir continué sous cette bannière ?

C’est vraiment ça et il y a aussi un côté proche de LP, si tu te souviens de ce projet, un album que Jeff et moi avons fait vers le début des années 2000. Mais c’est aussi plus que ça, ça renvoie un peu aux années 70 classiques du hard rock. Nous avons vraiment consciemment voulu prendre cette direction, avec des groupes comme ELO, tout ce côté années 70, même Elton John, des trucs comme ça. Nous essayons d’être un peu plus réfléchis. Tu sais, avec pas mal d’albums que je fais de nos jours, je compose spontanément, sans réfléchir. Avec The End, nous avons vraiment pris notre temps sur la composition et avons essayé d’obtenir de supers morceaux bien pensés, qui ont nécessité un peu de temps et des écoutes répétées, c’est un peu plus complexe.

Que peux-tu nous dire sur tes plans futurs ? Déjà, tu as ce groupe industriel avec Tommy Victor qui s’appelle The Banishment et qu’on attend encore…

Exact. The Banishment arrive l’année prochaine, plus tard en 2019. C’est avec Tommy Victor de Prong, moi-même et un gentleman qui s’appelle Haze, avec qui j’ai travaillé pendant des années, qui est un programmeur, ingénieur, producteur, mixeur. C’est un son quasi-industriel, un peu étrange mais très heavy, comme on pourrait s’attendre de quelque chose avec Tommy, un peu moins hardcore que ce dont Tommy a l’habitude. Autrement, nous avons le troisième album de KXM qui arrive plus tard cette année – nous sommes en train de le finir, et ça sortira, je crois, en novembre, chez Rat Pack Records. Et je crois que nous allons travailler sur un autre album de Lynch Mob l’année prochaine, plus tard dans l’année. Trop de projets, mais je m’en fiche. La façon dont je vois ça est que je fais autant de choses que j’en ai envie, je laisserais le marché faire le tri, et avec un peu de chance, quand je serais mort, les gens verront ma discographie et diront : « Bon sang, c’est un génie ! » [Rires]. Non, pas un génie, mais au moins que j’étais prolifique !

Tu ne t’emmêles pas les pinceaux parfois ?

Honnêtement, c’est probablement pas le truc le plus malin au monde, d’un point de vue business, de faire autant de projets mais, tu sais, à ce stade de ma vie, là où j’en suis, là où se situe mon jeu, là où mon esprit créatif se situe, je me sens forcé de le faire. Je ne vais pas ralentir. La créativité frappe par vagues et quand elle frappe, parfois elle dure un petit moment, et alors tu dois surfer sur la vague. C’est un peu une responsabilité de surfer sur la vague, je pense, une responsabilité morale.

Un autre gars vient à l’esprit quand on parle de musiciens ayant un tas de projets : Mike Portnoy. C’est finalement étrange que vous n’ayez jamais eu de vrai projet ensemble…

Oh, je suis sûr que ça arrivera ! [Rires] J’en suis à un point où j’ai le sentiment… Plein d’opportunités se présentent, mais je suis presque là : « Bon, il faut que je laisse respirer ces trucs, les laisse reposer pendant un moment. » Tu sais ce qui me réjouirait vraiment de faire ? Simplement monter sur ma moto et conduire jusqu’au Nouveau Mexique, utiliser des panneaux solaires sur ma guitare, construire un tipi dans le désert et juste faire ça… et jouer de la musique country dans le bar local, ou quelque chose comme ça. Ça me paraît très tentant [rires]. Probablement que je m’ennuierais au bout d’une semaine, mais bon…

Interview réalisée par téléphone le 23 août 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Julien Morel.
Traduction : Nicolas Gricourt.

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