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Metalanalyse   

Ulver célèbre sa grand’messe expérimentale


En vingt ans d’existence, peu présentent une discographie aussi éclectique que celle d’Ulver. C’est unanimement qu’ils sont reconnus insaisissables : comment deviner vers quels horizons ils vont dériver pour leur prochain album ? Ulver multiplie les références, les influences, les audaces. Rien n’est jamais acquis, tout reste à conquérir. Et pourtant, il y a bien dans la variété des œuvres du groupe, cette patte – cette grosse patte de loup – qui pose son empreinte. Car dans la variété des expérimentations et des genres – metal, jazz, électronique, ambient, rock, classique – Ulver cherche le juste équilibre entre le chaos et la mélodie, d’où s’élèvera une émotion.

Depuis le schizophrénique Blood Inside, le ton des albums d’Ulver s’est indéniablement apaisé : l’intimiste Shadows Of The Sun changeait d’abord radicalement la donne, ouvrait un paysage atmosphérique aux tons lumineux torturés ; Wars Of The Roses, d’abord très direct avec sa première moitié rock, n’était finalement qu’une couverture pour expérimenter de nouvelles ambiances plus limpides que son prédécesseur. Le dénominateur commun de ses albums, c’est une plus grande accessibilité de la musique d’Ulver. Ce terme n’est pas à prendre dans le sens habituel : Ulver maîtrise mieux ses instincts pour laisser respirer l’essence de sa musique au lieu de la brouiller dans un afflux de sons. Et il y a un corollaire : les saturations ont tendance à disparaître, les éléments metal se raréfient.

Messe I.X – VI.X s’inscrit dans cette évolution. Mais comme toujours avec Ulver, ce nouvel opus a une identité bien différenciée : les Norvégiens s’exposent dans l’univers de la musique classique contemporaine. C’est un monde qui les influence depuis longtemps – les musiciens y explicitent régulièrement leurs références -, mais cette fois Ulver s’immerge quasi-complètement. A l’origine de l’album est un projet de collaboration avec l’Orchestre de Chambre de Tromsø (ville du nord de la Norvège) : le groupe travaille sur de nouvelles compositions pour une représentation, en collaboration avec Martin Romberg qui les a assisté sur les arrangements pour l’orchestre. Puis le projet, enregistré en live puis retravaillé, a donné naissance à Messe I.X – VI.X.

« As Syrians Pour In, Lebanon Grapples With Ghosts Of A Bloody Past » ouvre cet opus : douze minutes de quasi pur classique. La composition monte progressivement avec une intensité dramatique : l’interprétation est sensible, profitant d’une qualité sonore excellente. La musique, expressive, juxtapose les mouvements qui évoquent des images suggérées par le titre et les faits tragiques auxquels il fait référence (il s’agit d’un article publié par Reuters au sujet des réfugiés Syriens au Liban). La facette cinématographique d’Ulver ressurgit immanquablement. Mais surtout, comme Ulver cite largement dans son communiqué de presse ses influences pour cet album en autant de clés données pour comprendre leur travail en profondeur : « Souvenez-vous de la Symphonie n°3 de Górecki : Symphony Of The Sorrowful Songs. Elle nous a hanté pendant des années, et elle le fera probablement toujours. »

Le morceau suivant « Shri Schneider » est un retour au premier rang de l’électronique, chère à Ulver sur Teachings Of Silence. La transition est douce entre les deux premiers morceaux, l’un comme l’autre restant plutôt « mesurés » et sages dans leur forme. C’est que Messe I.X – VI.X se dévoile progressivement : l’album introduit patiemment une à une les palettes de sonorités et les techniques que les musiciens s’apprêtent à triturer dans tous les sens pour en sortir ses langues de musique si particulières, uniques aux Norvégiens. Lorsque la rythmique sur « Glamour Box » au-delà de la troisième minute commence à se désarticuler doucement, c’est qu’Ulver commence à insuffler du bizarre dans son œuvre, cet étrange qui donne vie à sa musique. Surtout, le morceau explose sur un crescendo émotionnel, avec une amplitude sonore suggérée par le premier titre mais alors exploitée avec une retenue et une tension plus triste.

« Son Of Man » est une synthèse équilibrée des influences et des essais d’Ulver sur cet album dans ses entrelacements des orchestrations acoustiques et électroniques. C’est aussi le premier morceau de l’album à retrouver la voix de Garm, au grain immanquablement reconnaissable. Une voix à l’hélium fait un hiatus inattendu, des sons de cloches font lointainement écho à « Christmas ». Quelque part, le morceau rappelle l’ambition et l’empreinte musicale de Blood Inside avec un goût pour le grandiose, des clins d’œil musicaux et l’utilisation des instruments classiques – bien que, évidemment, le tumulte des sons et des rythmiques schizophréniques se soit calmé. Enfin, dans son visuel et ses thématiques, Messe I.X – VI.X s’articule explicitement autour de la religion chrétienne. Un épisode de plus dans une supposée conversion chrétienne cultivée comme un mystère par les membres du groupe, qui s’amusent de faire se dresser les longs cheveux des adeptes endurcis de leurs premiers albums, clairement anti-religieux.

Mais les Norvégiens n’ont pas totalement oublié certaines de leurs obscures tendances. Certes, il serait vain de chercher une quelconque sonorité metal – ou même rock comme sur Wars Of The Roses. Messe I.X – VI.X ouvre sur un morceau classique aux mouvements limpides, saute sur une électronique épurée avant de mixer le tout dans ce mélange dont Ulver détient l’originalité de la recette. Mais plus l’album avance, plus il se complexifie : l’apparente accessibilité du début n’était qu’un leurre. C’était pour mieux se retrouver piégé dans les ombres épaisses et profondes de « Noche Oscura Del Alma ». Ulver y explore les possibilités sonores des contrebasses, copie-colle des samples de vieux films pour les faire tourner comme une folie un peu diabolique.

Messe I.X – VI.X sera certainement un marqueur dans la discographie du groupe. : « Nous sommes en paix pour le moment. C’est plus calme que cela ne l’est normalement. » Et de fait, « Mother Of Mercy » emmène tranquillement, sereinement, inexorablement vers la fin de l’opus. L’album a été conçu comme un tout : là où Wars Of The Roses perdait son rythme avec ses trois derniers morceaux plus expérimentaux, Messe I.X – VI.X préserve son unité grâce à une progression réfléchie. L’entreprise aussi est plus ambitieuse : composer et expérimenter pour un orchestre, créer cet équilibre entre électronique et acoustique, libérer la force majestueuse de l’ensemble classique en préservant la sensibilité de l’œuvre. « Make something grand. Gothic. And Ulver-esque. », they said. « OK. » (« Faites quelque chose de majestueux. Gothique. Et Ulver-esque. » ont-ils dit. « OK »). Voilà le contrat que le groupe a rempli. Après vingt ans d’existence, ce symbolique dixième album synthétise des années de recherches musicales. Et réaffirme, s’il était besoin, l’engagement total et sincère d’Ulver dans sa démarche d’expérimentation.

Album Messe I.X – VI.X, sorti le 1er août 2013 via Jester Records



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  • Attention il est purement symphonique…. Et somptueux. Quel pied !

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    BabaORhum

    Même les passages drône et terriblement sombres sont symphoniques dans leur mise en scène (précision, parce que je vois arriver les gros sabots).

  • Moi qui suis à la recherche de Post – Black Expérimental ou de Funeral Doom. En bref, des trucs calmes, lourds et chargés d’ambiance. Je vais me jeter là dessus.
    Merci Radio Metal !

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