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Interview   

Uneven Structure se sent léger


Après avoir mis autant de temps, d’énergie, de réflexion et de méticulosité dans son précédent album La Partition, Uneven Structure revient après avoir manifestement digéré pleinement cette expérience. Le nouvel album Paragon a en effet été écrit plus vite avec plus de sérénité et de spontanéité, faisant gagner à une musique, certes toujours aussi complexe, une efficacité fédératrice.

D’après le guitariste Igor Omodei, le groupe arrive pour la première fois à un équilibre qu’il cherche à atteindre depuis ses débuts. L’album n’est pas un concept album au sens narratif du terme, mais a un fil rouge thématique dans le domaine de la psychologie. Un format qui a permis à Uneven Structure de garder une bonne part de liberté dans l’écriture musicale. Et c’est bien de liberté qu’il est question avec cette réflexion sur la société qu’offrent ces chansons qui explorent chacune des archétypes bien précis.

« Il y a certains archétypes auxquels on doit se conditionner pour pouvoir prétendre accéder à ce que la société a à nous offrir. A voir si ceci est la finalité de nos vies en tant qu’êtres humains, avoir juste ce que la société a à nous offrir, ou si l’épanouissement personnel n’est pas quand même peut-être plus intéressant à mettre en avant. »

Radio Metal : Votre précédent album, La Partition, avait nécessité beaucoup de temps et de travail. J’imagine qu’il avait dû y avoir une certaine appréhension par rapport à ce que les gens allaient en penser. Au final, comment avez-vous vécu les retours que vous avez eus sur cet album ?

Igor Omodei (guitare) : Nous avons eu des retours au compte-goutte et je crois que cet album a mis autant de temps à arriver à l’oreille des gens que nous avons mis à le faire. Nous n’avons pas eu énormément de retours à la sortie de cet album. C’est juste que nos anciens fans qui nous suivaient ne s’y sont pas forcément tous retrouvés et nous avons dû attendre de faire une tournée avec Twelve Foot Ninja – en 2017, je crois, juste après la sortie – pour commencer à toucher un public nouveau, qui était peut-être plus prêt à écouter quelque chose de différent, sans avoir des attentes issues d’un album précédent. Même sur la tournée que nous sommes en train de faire pour Paragon, nous continuons à avoir des personnes qui viennent vers nous, disant : « On ne vous connaissait pas du tout. On vous a découverts l’année dernière avec La Partition et on a adore ! » Mais ça a mis beaucoup de temps. Au début, ce n’était pas spécialement aussi glorieux, avec nos fans habituels.

Sur La Partition, ce qui avait notamment pris du temps, c’est que vous aviez tout fait d’A à Z, la compo, le mixage, le mastering, etc. Avez-vous conservé cette démarche d’autonomie pour Paragon ?

En fait, nous avons réussi à trouver le meilleur des deux mondes. La personne qui a mixé l’album s’appelle Aurélien Pereira, il était là sur Februus, c’était l’autre guitariste du groupe ; il s’occupait des ambiances à l’époque, sur ce premier album, et il a quitté le groupe ensuite, avant La Partition. Le fait de l’avoir, c’est un peu comme si nous avions un membre du groupe qui avait en plus de ça un regard frais sur l’album. C’était parfait. C’était comme du « do it yourself » mais avec quelqu’un qui avait plus de recul que nous pour la prod et dont c’est vraiment le domaine.

La dernière fois qu’on t’a parlé, pour La Partition, tu nous avais dit que tu avais eu un peu du mal à te lancer dans la compo de cet album. Paragon, en revanche, sort beaucoup plus vite que La Partition. Est-ce que La Partition t’a redonné de l’énergie à composer ?

Oui, complètement. Sur La Partition, nous avons passé cinq ou six ans à tourner en rond sur les mêmes compos et à énormément les retravailler. Avec le temps, nous avons appris deux ou trois choses niveau compo et niveau confiance en nous, musicalement. Le fait d’avoir passé autant de temps sur un album, ça m’a quand même pas mal fatigué, et je voulais vraiment que pour Paragon nous n’ayons pas, justement, cette lourdeur de travail. Je voulais que ça soit léger. Je voulais que ça aille vite, pas pour que ça aille vite mais juste parce que j’ai confiance en mes premières idées, et pour que le reste du groupe vienne très vite derrière s’impliquer dans le processus de compo, histoire qu’on bloque tout ça et qu’on avance. Ça s’est fait comme ça et ça a été dans la bonne humeur.

Du coup, qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui a fait que tu l’as mieux vécu et que c’était plus serein ?

Il y a déjà un parti pris sur Paragon, c’est que ce sont douze pièce séparées et pas un album concept… Enfin, c’est un album concept mais pas un album fleuve qui s’écoute d’A à Z. Ce qui est intéressant avec ce procédé – qui est ce que font les musiciens d’habitude quand ils composent la musique –, c’est que tu peux commencer une composition, la terminer et la laisser de côté, et la laisser vivre dans son coin sans qu’elle soit retouchée, tout en travaillant sur autre chose. Je n’avais pas ce problème de toucher quelque chose à la fin de l’album qui allait déséquilibrer quelque chose qui se passe au début de l’album. Du coup, plutôt que de me concentrer sur des sections de morceaux, j’ai préféré me forcer à écrire des compos entières, avec un début et une fin, ce qui demande un petit effort supplémentaire, mais qui est beaucoup satisfaisant parce que ça permet vraiment de faire quelque chose de terminé beaucoup plus vite.

Cette indépendance des morceaux entre eux se transcrit aussi dans les textes, puisque chaque titre fait référence à un personnage, voire à un archétype car ce sont des noms de personnages liés à une caractéristique et un type de personnalité, pour finir sur un titre qui s’intitule « Everyman ». Quel est le fil rouge reliant tous ces personnages ?

Comme tu l’as très bien dit, ce sont des archétypes. Ce sont les douze archétypes de [Carl] Jung. C’est un psychanalyste qui avait développé ça après Freud pour essayer de définir ce qui est l’essence ou la mission globale de chaque être humain, et dire que chaque être humain se dirige vers et essaye de devenir l’exemple parfait d’un de ces douze archétypes. Après, avec le temps, c’est quelque chose qui a été, non pas décrié, mais relégué au placard, mais nous trouvions le concept très intéressant pour développer ce que nous voulions faire, cette sorte de bestiaire humain de personnalités différentes. Donc le fil rouge, c’est ça : nous allons développer douze facettes d’une même chose qui est, disons, la psyché humaine.

« Aujourd’hui, on est plus à comprendre que l’humain […] est faillible, et ce n’est pas un défaut en soi d’être faillible, c’est juste un fait. Et c’est plus intéressant d’avoir une personne complexe et entière que d’avoir un symbole auquel s’accrocher. »

Est-ce qu’interpréter un personnage différent par morceaux a eu des conséquences sur la manière dont le chant a été interprété ou sur l’atmosphère générale du morceau ?

Oui, absolument. Ce que nous avons fait, c’est que nous avons d’abord composé dix compositions en instrumental et nous nous sommes assurés que ces dix compositions nous plaisaient, sans leur donner de nom, sans leur associer un archétype. Nous voulions juste que, musicalement, elles nous plaisent. A partir de là, nous avons commencé à réfléchir à ce que ces morceaux nous faisaient ressentir et dans quelle case elles allaient le mieux rentrer. A partir de là, nous avons continué sur les trois derniers morceaux à composer avec les archétypes qui nous restaient en tête. Puis nous avons travaillé sur trois sections instrumentales qui, elles aussi, sont écrites spécifiquement pour les archétypes qui nous restaient. Nous avons donc fait un peu un processus par élimination, on va dire.

Par rapport à ce concept psychologique, cette manière de vouloir se trouver un rôle dans la société, se définir et rentrer dans une case : qu’en penses-tu personnellement ? Est-ce souhaitable pour l’être humain ou bien penses-tu que ça peut être néfaste, dans la mesure où quelqu’un qui ne trouve pas son rôle pourrait mal le vivre ?

C’est quelque chose qui, je pense, n’est pas néfaste mais extrêmement limitant pour la condition humaine. On est libres… Enfin, c’est mon avis, mais je trouve qu’on est libres dans cette société de faire exactement ce qu’on nous dit de faire. On a plusieurs portes, plusieurs directions… On peut revenir à un truc très simple : si tu veux acheter une maison, tu as intérêt à avoir un CDI, être en couple et gagner au moins tant. Ce n’est pas quelque chose où t’es complètement bloqué et tu es obligé d’aller dans une direction, mais quand tu pars dans cette direction, t’es bloqué sur vingt ou trente ans pour un crédit. D’une certaine manière, on est libres de le faire, mais on s’enferme dans une direction, dans des sortes d’archétypes. J’ai l’impression que dans la société actuelle, en tout cas, moderne qu’on a aujourd’hui en France et dans les pays occidentaux, on n’a pas les archétypes qu’on a dans l’album mais il y a certains archétypes auxquels on doit se conditionner pour pouvoir prétendre à accéder à ce que la société a à nous offrir. A voir si ceci est la finalité de nos vies en tant qu’êtres humains, avoir juste ce que la société a à nous offrir, ou si l’épanouissement personnel n’est pas quand même peut-être plus intéressant à mettre en avant.

On peut remarquer que dans l’art, de façon générale, il y a de plus en plus ce phénomène de rejet des archétypes. Que ce soit même au cinéma ou dans les séries, on a de moins en moins de personnages très manichéens et archétypaux. Il va y avoir des personnages beaucoup plus ambigus en termes de psychologie, le méchant ne sera pas complètement méchant, le gentil ne va pas être dépourvu de défauts, etc.

Je pense qu’en étant pragmatiques, dans la société actuelle, les individus ont conscience que tout n’est pas aussi manichéen. Depuis quand même quelques années, on voit ce qui se passe au niveau politique et de la gouvernance mondiale et au sein des pays, où tout n’est pas géré comme les citoyens aimeraient que ce soit géré. Je pense que ça nous fait comprendre qu’au final, aussi grand que soit ton rôle, personne n’est parfait, tout le monde est humain et faillible, et tout le monde fait ce qu’il a à faire pour des raisons qui ne sont pas forcément dénuées d’intentions personnelles. Tu parlais du cinéma et des séries, il y a quelques dizaines d’années, on avait besoin de rôles manichéens et des archétypes, justement, pour pouvoir se projeter dedans et dans une volonté de trouver la personne parfaite. Aujourd’hui, on est plus à comprendre que l’humain n’est pas comme ça, il est faillible, et ce n’est pas un défaut en soi d’être faillible, c’est juste un fait. Et c’est plus intéressant d’avoir une personne complexe et entière que d’avoir un symbole auquel s’accrocher, en tout cas pour moi.

Est-ce que toi, en tant que musicien, tu te sens un peu enfermé dans un archétype, dans une forme de cliché que la société te renvoie ? Es-tu agacé par le fait que les gens peuvent avoir des idées reçues sur ce qu’est le métier ou la vie de musicien ?

Ça ne m’agace pas tant que ça, vu que ce n’est pas quelque chose auquel les personnes sont exposées. Les personnes, en général, ne sont pas exposées à ce qui se passe derrière dans la vie de musicien. Je pense que pour les personnes des communautés LGBT, c’est quand même beaucoup plus dur que pour un musicien. En tant que musicien, je n’ai pas vraiment de frustration par rapport à ça. C’est sûr que dans la société, les musiciens, on a cette image de saltimbanques, mais j’ai accepté. Si ça doit changer, ça changera, mais ça ne m’empêche pas pour autant de faire les choses que j’ai envie faire.

« Sur La Partition, nous nous sommes autorisés énormément de choses. Nous sommes vraiment partis dans tous les sens. C’est une sorte de feu d’artifice de tout ce que nous avions envie de faire mais nous n’avions pas l’artificier qu’il fallait pour faire péter dans la bonne séquence. »

Musicalement, sur La Partition on ressentait déjà un gros travail sur les mélodies et les atmosphères, pour certaines très aériennes, et c’est aussi le cas sur Paragon. Est-ce que ce travail réalisé sur La Partition vous a permis de trouver votre voie et de l’accentuer sur Paragon ?

Carrément. Sur La Partition, nous nous sommes autorisés énormément de choses. Nous sommes vraiment partis dans tous les sens. C’est une sorte de feu d’artifice de tout ce que nous avions envie de faire mais nous n’avions pas l’artificier qu’il fallait pour faire péter dans la bonne séquence. Là, avec le recul, peut-être un peu plus de maturité et de clarté d’esprit, nous avons réussi à filer droit sur cet album. Sur Paragon, nous ne nous sommes pas posé de question. « Innocent », le premier single que nous avons sorti, je l’ai composé en une après-midi et il n’a pas changé depuis. Toutes les compos sur l’album ont été composées un peu comme ça, dans une idée de : on a un élan, on pousse dans cette direction. On voulait laisser transparaître une fraîcheur, une légèreté, même si les thèmes et la musiques ne sont pas forcément légers.

Votre côté cérébral et technique est là, mais quand on écoute les morceaux, on ne le ressent pas tant que ça. On entend la mélodie, on ressent l’atmosphère et on n’est pas forcément à se dire que ce que vous jouez est compliqué, alors que ça l’est. Est-ce voulu ?

C’est quelque chose que nous essayons de faire depuis notre premier album et que nous n’avons peut-être jamais réussi à faire avant celui-là, cette capacité d’utiliser tous nos outils techniques qui permettent d’avoir des sensations différentes dans la musique, mais avec la volonté que ça serve la composition. C’est vraiment ce que nous avons essayé de faire sur Februus et La Partition. Il se trouve que sur Paragon, vu que nous ne nous sommes pas laissé le temps de triturer les morceaux dans tous les sens, nous sommes peut-être arrivés à un cap où nous nous retrouvons à avoir la technicité qui est totalement au service de la musique et qui n’est à aucun moment là pour montrer ce qu’on est capables de faire. Oui, c’était carrément une volonté consciente de le faire.

Quand on fait de la musique et qu’on commence à travailler, par exemple, des rythmiques asymétriques – le cinq temps, le sept temps, etc. –, il y a le moment où on arrive à le maîtriser et le jouer, et après il y a aussi le moment on arrive à le respirer. Penses-tu que vous avez atteint ce stade ?

Je pense que nous en sommes arrivés là. Après, toutes ces histoires cinq temps, sept temps, nous avons conscience qu’ils sont là, mais nous n’y réfléchissons pas pendant la composition. Simplement, nous composons un riff, une section, nous sommes contents qu’elle soit comme ça, et à partir de là… Il y a trois ou quatre nouveaux morceaux de l’album sur la tournée en cours, ces morceaux n’ont pas demandé beaucoup de temps en répète pour les jouer. Tous les rudiments que nous utilisons dans les morceaux de cet album, nous les connaissons, nous les jouons depuis dix ans dans Februus et dans La Partition. En fait, tout est vachement plus naturel à jouer et à ressentir, et c’est vraiment agréable d’avoir ces nouvelles compositions sur scène.

Tout au long de votre carrière, vous avez fait de belles tournées, notamment avec des groupes d’influence dans le registre que vous pratiquez – Tesseract, Textures, Protest The Hero. Qu’est-ce que l’expérience de jouer avec ces artistes vous a amené ?

Je vais te prendre ces trois tournées comme exemple et te dire ce que ça nous a apporté. Tesseract, c’est vraiment que nous avons été des brèles sur scène [rires] et qu’il fallait que nous nous sortions les doigts du fondement. Nous voyions que la musique que nous faisions pouvait sonner mille fois mieux que comme elle sonnait à l’époque sur cette tournée – c’était en 2011, il y a huit ans. Ça nous a vraiment donné un gros coup de boost pour mieux travailler notre set et nous assurer que notre musique avait de la présence sur scène. Après, Protest The Hero, ça a été qu’une tournée ce n’est pas forcément facile, ni évident. C’était une tournée de vingt-cinq, trente dates d’affilée. Nous étions dans un Renaud Traffic de 91 à l’époque. C’est un gros grind à faire, très fatigant, et ça nous a un peu appris la rigueur. Nous étions sur un plateau avec quatre groupes, nous étions le groupe d’ouverture. Ça nous a appris à être carrés dans l’installation et dans tout l’aspect logistique. Pour Textures, c’était de voir tout ce que nous pouvions améliorer et que ça pouvait rester tout de même une bonne expérience, malgré tous ces trucs à faire. Textures c’est un groupe qui faisait tout par lui-même. Ils avaient leur van, ils avaient réglé leur propre système sans fil, c’était des méga gros bosseurs, et ça nous avait beaucoup motivés, en disant qu’on peut tout faire nous-mêmes, il faut juste qu’on pousse, qu’on soit intelligents, et en étant intelligents, on peut avancer en live. Nous avons appris énormément à chacune de ces tournées.

Interview réalisée par téléphone le 17 septembre 2019 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Uneven Structure : www.unevenstructure.net.

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