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Interview   

Visions Of Atlantis réémerge des profondeurs


Le parcours de Visions Of Atlantis a été semé d’embûches. Difficile pour Thomas Caser, batteur, leader et seul membre fondateur restant, de tenir son projet en place avec les départs qui n’ont cessé de se succéder dans les rangs de la formation autrichienne. Heureusement, l’homme passionné a su trouver plusieurs cordes solides à son arc, lui permettant d’achever son projet et d’assurer l’avenir en studio et en live du groupe, et assouvir son désir de renouer avec les racines du metal symphonique, tel qu’il se concevait à l’aube des années 2000.

L’une de ces cordes est Lyonnaise et a un rôle majeur puisqu’elle est devenue l’une des deux voix de Visions Of Atlantis : Clémentine Delauney. Devant succéder à quatre chanteuses, le travail d’adaptation de Clémentine fut autant ardu qu’il fut émancipateur, le groupe lui apportant une liberté créative dont elle était finalement peu coutumière avec ses précédentes expériences. Expériences pour certaines prestigieuses, incluant sa collaboration avec Kai Hansen (Helloween, Gamma Ray, Unisonic) lors de son projet Hansen & Friends, ou Exit Eden aux côtés notamment d’Amanda Somerville.

Pas moins de cinq ans après Ether, dernier disque en date de Visions Of Atlantis, et à la veille de la sortie de The Deep & The Dark, nous avons rencontré Clémentine pour nous parler de tout ceci.

« [Le metal symphonique] est un style que j’ai beaucoup aimé, qui m’a ouvert les portes du metal quand j’ai commencé à en écouter il y a quinze ans, et ça me faisait un peu rêver de me dire : ‘Je fais un album que j’aurais rêvé de faire quand j’écoutais ce style !’ Donc ça répondait aussi à un désir enfoui. »

Radio Metal : Trois anciens membres de Visions Of Atlantis sont revenus en 2013, en même temps que toi et Siegfried Samer, mais sont repartis en 2017. C’étaient eux qui étaient censés composer l’album, mais apparemment ça n’allait nulle part, ça ne correspondait pas à ce que vous vouliez. Concrètement, qu’est-ce qui a coincé ?

Clémentine Delauney (chant) : Pour remettre un peu tout ça dans le contexte, en 2013, il y avait déjà une dissension dans le groupe. Le leader du groupe, Thomas Caser, voulait, après deux albums, revenir aux fondamentaux musicaux du groupe, revenir à un vrai metal symphonique comme l’avaient été les premiers albums de Visions Of Atlantis, et ce n’était pas du goût des musiciens actuels, il n’y avait pas la même vision des choses, donc ça ne tombait pas plus mal d’arrêter cette collaboration. C’est donc pour ça que le line-up a complètement été chamboulé fin 2013. Du coup, Thomas est arrivé à un point où il avait un peu perdu la foi et la motivation dans le groupe. Quand ça fait dix ou treize ans que tu essayes désespérément de faire avancer les choses et que les gens continuent de venir et repartir dès qu’ils n’ont plus ce qu’ils veulent, ce n’est pas forcément facile. Il m’a contactée, et m’a dit : « Avec Visions, je veux faire un dernier album de metal symphonique, comme nous faisions au départ, et une dernière tournée. » L’idée était de finir la carrière du groupe. Donc dans ces conditions-là, et sachant ce qu’il s’était passé, j’avais envie de l’aider. Donc je lui ai dit : « Oui, faisons ça ensemble, faisons ce dernier projet pour finir sur une note positive. » Du coup, c’est dans ces conditions-là que tout le monde a été réuni, modestement, en disant : « On fait un dernier album, et on s’arrête ».

Ce qui s’est passé, c’est que lorsque nous avons commencé à jouer ensemble et à faire des concerts, nous avons réalisé qu’il y avait une nouvelle énergie, du fait de jouer avec des gens nouveaux, de repartir, de refaire de la route, les gens appréciaient, nous avions de bons retours sur les concerts, il y avait des gens assez enthousiastes du fait que Siegfried et moi avions rejoint le groupe. Nous avons donc créé une sorte d’attente à laquelle nous ne nous attendions pas forcément, et Thomas a dit : « Mais non, on n’arrête pas, on continue ! » Et pendant deux ans et demi, les gens qui étaient là dans le groupe étaient censés pouvoir écrire cet album. C’était la donne depuis le départ, mais là, il y avait vraiment l’idée de se dire : « On écrit cet album, et on va plus loin, ça ne sera peut-être pas forcément le dernier. » Et je pense qu’en fait, les membres fondateurs qui sont revenus se sont peut-être engagés un peu trop vite à l’époque, sans avoir la mesure de ce que ça représentait, parce que ça faisait dix ans qu’ils n’avaient pas été dans un groupe, ils avaient une vie de famille, des enfants, un job à temps plein, et du coup, se raccrocher à une carrière musicale, réécrire des morceaux, revenir dans une dynamique de régularité, jouer de son instrument dans une autre optique que d’un simple hobby, je pense que c’était un peu too much. Donc pendant des années, nous leur avons donné du temps, il y avait des idées qui commençaient à arriver, puis début 2017, nous nous sommes dit : « Bon, là, ça fait trois ans, nous avons sorti un EP au milieu pour essayer de faire patienter – ça leur a pris du temps aussi – mais là, concrètement, ça va nulle part. Il faut se rendre à l’évidence : ce que nous voulions faire avec les gens que nous voulions ne fonctionne pas, ni pour eux, ni pour nous. »

A partir de là, nous avons pris contact avec un producteur qui nous a vraiment aidés pour finaliser les morceaux, en écrire aussi, et nous nous sommes dit que c’était comme ça que nous allions faire notre album. Du coup, la question était de savoir : « Nous faisons l’album de cette manière, est-ce que les membres actuels du groupe restent ou pas ? » Donc c’est Michael Koren, membre fondateur du groupe, qui a enregistré la basse sur l’album, mais pas les autres. Donc cet album, au niveau de l’enregistrement, est un peu un mix entre l’ancien line-up et le nouveau, parce qu’ils sont partis au milieu du processus, d’un commun accord. Du coup, comme ils manquaient de disponibilité, partir en tournée ou faire des concerts avec nous était difficile, donc ça faisait plus de deux ans et demi que nous les remplacions en live. Ça a donc été quelque part assez naturel pour nous d’intégrer les membres live dans le vrai line-up, quand la décision a été prise. Voilà, c’est difficile de résumer ça, j’essaye à chaque fois de faire plus court mais il y a tellement de choses qui se sont passées ! [Rires] Puis j’ai envie d’être claire sur le fait que nous ne les avons pas virés sur un coup de tête. Le dernier album date de 2013, nous sortons le prochain en 2018, ça fait cinq ans que nous n’avons rien sorti de nouveau ; il faut comprendre ce qui s’est passé. Ce n’était pas une décision capitalistique de dire « vous êtes mauvais, vous partez. » Pas du tout, au contraire, on s’est accroché longtemps à dire qu’il faut que ce soit avec ces gens-là, d’autant que nous nous entendions super bien.

Ils sont donc partis de leur propre chef ?

Oui. Nous nous sommes tous rendus compte que ça ne fonctionnerait pas de travailler comme ça. Nous leur avons posé les bonnes questions et leur avons dit : « Si vous voulez faire partie de ça, de cette manière-là, il faut quand même que vous puissiez bosser les morceaux et venir faire tel concert, » et puis ils ne se sont pas pointés au concert en question, donc ça a un peu été le côté : « Vous nous montrez que vous n’avez finalement pas fondamentalement envie de faire partie de l’aventure au degré où nous l’entendons nous autres. »

« Notre album est du metal symphonique, mélodique, fait en 2017 avec la volonté de s’ancrer dans un mouvement qui n’est pas de 2017, parce que Visions en était déjà un des pionniers à l’époque, quand le mouvement est apparu. Donc nous nous sentons légitimes de dire : ‘On fait du metal symphonique.' »

A cause de ces problèmes, il a fallu quatre ans au groupe pour faire cet album. Vous avez repensé la façon de le concevoir. Finalement, comment en êtes-vous venu à bout ? Tu parlais de l’aide du producteur…

Oui, c’est grâce à notre producteur, Frank Pitters. Il a repris les choses en main, il a été force d’énormément de propositions musicales, nous avons co-écrit beaucoup de choses et il a lui-même été l’initiateur de beaucoup de morceaux de l’album, histoire de faire quelque chose qui soit un gros effort d’équipe. Il ne faisait pas partie du groupe et avait donc un regard plus objectif, plus neutre sur certains points, et ça a été beaucoup plus facile de travailler comme ça. La relation des chants entre Siegfried et moi, le fait de pouvoir transposer les morceaux, car quand vous êtes au sein du groupe, les guitaristes disent : « Non, je ne transpose rien, parce qu’après j’ai pas la case, et c’est pénible… », alors que le producteur dit : « Non mais on s’en fiche, on transpose, parce que ça fait que tout le monde chante mieux, parce que c’est à la bonne hauteur. » Donc travailler dans ces conditions-là, du point de vue de Siegfried et du mien, était beaucoup plus confortable. Du coup, nous avons pu finaliser des morceaux, les présenter à Thomas, leader du groupe, qui était très impliqué sur les choix et la direction artistique, et c’est ce qui a fait que nous avons pu avancer, de travailler avec quelqu’un dont le métier est de faire de la musique. Sans lui, ça n’aurait pas été possible, pour être honnête [rires].

L’album a été essentiellement conçu en 2017. Est-ce que ça veut dire que vous avez tout repris de zéro l’an dernier suite au changement de line-up ?

Oui, pratiquement.

Vous n’avez actuellement pas de claviériste, or c’est un instrument qui a une place prépondérante dans votre musique. Qui s’en charge ? Pourquoi ne pas avoir intégré un nouveau claviériste ? Comptez-vous en recruter un à l’avenir ?

Il est très difficile de trouver de bons claviéristes qui soient dispo, et encore moins en Autriche ! [Rires] Du coup, quand Chris [Kamper] s’est rendu compte qu’il n’arriverait pas à tenir le rythme et à faire partie du projet, nous avons réfléchi et nous nous sommes dit : « On va se compliquer la vie, on ne trouvera pas la personne qu’il faut, près de nous, pour répéter et construire un projet de groupe, si c’est pour encore avoir des gens de l’étranger… » Parce que moi, déjà, n’étant pas autrichienne, ça ralentit certaines choses aussi, nous ne pouvons pas facilement nous voir, ou même se dire d’aller boire un café, pour construire une relation autre que celle de collaborateurs musicaux. Du coup, nous nous sommes dit que de toute façon, aujourd’hui, la mode et les gens ont intégré l’idée des samples pré-enregistrés qui sont diffusés en même temps que les artistes qui jouent. Donc nous avons aussi écrit les chansons de façon à ce qu’elles ne nécessitent pas la présence fondamentale d’un claviériste. Il y a des orchestrations, des samples de violon, des parties de piano sur les balades, mais nous avons pris le parti pris de se dire : « Mieux vaut qu’on soit moins nombreux mais vraiment soudés, et que musicalement, on s’aide de la technologie actuelle, plutôt que de rechercher à tout prix un claviériste. » C’est vrai que j’adore l’approche organique de la musique, où tout est joué sur scène, mais nous avions des compromis à faire.

Tu as déclaré que Visions Of Atlantis a eu une volonté de revenir à l’essence du metal symphonique tel qu’il était joué au début des années 2000 et donc aux racines du groupe. D’où est venu ce désir ?

C’était vraiment la volonté de Thomas Caser, membre fondateur du groupe qui n’est jamais parti, en quinze ans de carrière ! [Petits rires] Ce metal symphonique-là, c’est la musique qui le fait vibrer, il a voulu monter un groupe de cette musique-là. Et avec les années, et surtout avec les deux derniers albums avant celui-ci, ça avait migré vers quelque chose de plus moderne, de plus différent, et je pense qu’il ne s’y retrouvait plus, musicalement. Et comme il s’agissait déjà, fin 2013, de ne plus travailler avec les mêmes gens, il s’est dit : « Si c’est pour ne plus travailler avec les mêmes personnes qui ont fait Ethera et Delta, je veux travailler avec des gens qui font ce que j’aimais avant. » C’était sa volonté à lui de faire quelque chose qui lui ressemble et qui lui plaît, vu que nous ne sommes pas un groupe professionnel, dans le sens où personne ne vit de Visions Of Atlantis, c’est que ça reste vraiment du plaisir, et un loisir sérieux, certes, mais pour les gens qui sont à l’origine de ce loisir, il faut que ça ait du sens dans leur vie. C’est donc pour ça qu’il a voulu redonner du sens pour lui à Visions avec un retour au style du groupe des deux premiers albums. Après, ça nous a fait sens à nous aussi, parce que moi, c’est un style que j’ai beaucoup aimé, qui m’a ouvert les portes du metal quand j’ai commencé à en écouter il y a quinze ans, et ça me faisait un peu rêver de me dire : « Je fais un album que j’aurais rêvé de faire quand j’écoutais ce style ! » Donc ça répondait aussi à un désir enfoui, donc nous étions tous contents de ce choix-là.

C’est quoi l’essence du metal symphonique pour toi ?

[Réfléchit] C’est un metal complètement old school dans la construction. C’est du metal un peu speed, avec de la guitare sans être trop technique, une production qui ne soit pas forcément trop massive non plus, beaucoup de place pour le chant mais des mélodies très marquées, un côté épique sur les refrains ou même dans les orchestrations, une richesse dans les orchestrations, les chœurs… Après, le terme « metal symphonique » est parfois utilisé à défaut parce que « symphonique », ça veut dire qu’il y a une symphonie derrière, alors que beaucoup de groupes utilisent une banque de samples, quelques violons par-ci, par-là, et on ne parle pas de symphonie… Donc le terme est un peu biaisé depuis le départ, c’est simplement pour dire qu’on se rapproche de ce courant-là. Après, au niveau du chant, les références sont du chant classique ou très éthéré, les Leaves’ Eyes, les Nightwish… J’ai vraiment voulu amener quelque chose de plus personnel, c’est pour ça que j’ai insisté auprès du producteur pour qu’on ne fasse pas du chant classique à 100% tout le long, que ce soit quelque chose de diversifié, de plus varié pour l’auditeur, et avec un chant qui soit en rapport avec la musique et l’esprit de la chanson. Quand il y avait une partie instrumentale, nous avons fait des essais, je chantais de différentes manières, et il y a des endroits où c’est plus naturel d’être en voix de poitrine, parlée, plutôt que d’être en voix classique, surtout que ça ne sonne pas toujours bien. Pouvoir écrire du metal qui sonne en chant classique, c’est particulier. Le chant classique en lui-même n’est pas fait pour être utilisé sur de telles instrumentations, les mélodies de musique classique n’ont rien à voir avec ce qu’on fait dans le metal, donc il faut réinterpréter et réarranger tout ça. Donc oui, notre album est du metal symphonique, mélodique, fait en 2017 avec la volonté de s’ancrer dans un mouvement qui n’est pas de 2017, parce que Visions en était déjà un des pionniers à l’époque, quand le mouvement est apparu. Donc nous nous sentons légitimes de dire : « On fait du metal symphonique. »

« The Deep & The Dark, ce n’est pas forcément l’océan, mais ça peut aussi bien être le sombre au fond de nous qu’à l’extérieur. […] Il y a autant à chercher à l’extérieur qu’au fond de soi. »

Est-ce que tu as l’impression que le style s’est trop éloigné de son essence d’origine ? Comment tu perçois l’évolution du metal symphonique ?

C’est vrai que j’ai l’impression qu’aujourd’hui, il n’y a pas un groupe de metal symphonique qui fasse encore du metal symphonique comme on en faisait avant. Même si on prend Nightwish, ils se sont un peu éloignés de ça en quittant le chant classique, par exemple, avec l’arrivée d’Anette [Olzon] à l’époque. Ils l’ont peut-être davantage retrouvé ensuite avec Floor [Jansen] ; Epica est fidèle à sa marque de fabrique depuis le départ, mais pour moi, c’est plus du metal progressif-symphonique ; Within Temptation a une volonté de toucher un autre public, donc ils ont des morceaux complètement moderne où ils n’empruntent plus rien du tout au monde du metal symphonique. Après, c’est vrai que c’est un style que je ne suis pas forcément des masses, j’en ai beaucoup écouté mais je n’en écoute plus fondamentalement. Je pense que c’est vraiment un style qui n’est pas fondamentalement moderne. Après, il y a des formations qui empruntent un peu des codes de ce milieu-là et qui arrivent quand même à grossir et faire carrière. Delain vient de là, même si ce n’est pas trop symphonique non plus car ils évoluent plus vers un pop metal plus accessible… Après, tout le monde n’aime pas le metal symphonique non plus, beaucoup de gens sont réfractaires au chant classique, donc quelque part, quand on fait partie d’un groupe de musique, qu’on commence à avoir un certain public et qu’on a envie se développer, on fait des concessions sur ce qu’on fait, on se remet en question, on change. Je pense que certains côtés très old school ou trop marqués du metal symphonique pur ne plaisaient peut-être plus aux nouveaux amateurs de metal.

Qu’est-ce qui remplit ta discographie, maintenant ?

Dans le metal, j’ai écouté beaucoup de styles différents. Aujourd’hui, je suis très orientée vers le progressif moderne. J’aime beaucoup Gojira, par exemple, Periphery, Plini, Animals As Leaders, Textures, parce qu’il y a beaucoup de richesse musicale, de créativité, que je ne trouve plus forcément dans le metal symphonique, dans le sens où il y a le côté « recette », mais je pense que notre album est un album de recettes aussi. Mais je pense que pour les gens qui aiment ce style-là, c’est un bon album. C’est cette force que nous recherchons. Les premières critiques de notre album – je fais une petite parenthèse – nous disent que nous manquions d’originalité, mais nous n’avons jamais cherché à être originaux. Visions Of Atlantis n’est pas un groupe original, c’est un groupe pionnier du metal symphonique, nous avons envie de nous dire que nous représentons un peu cette époque-là, à travers ce que nous faisons, avec une approche un peu plus moderne, dans le sens où nous nous donnons des libertés sur le chant, enfin en tout cas, on m’en laisse, donc je suis très contente [rires] – c’était un peu mes conditions aussi. Mais oui, moi, mes influences sont très variées.

En dehors de Thomas qui est là depuis la formation, vous avez tous intégré le groupe ces cinq dernières années. Comment êtes-vous parvenus à vous approprier l’histoire de Visions Of Atlantis et ses débuts ?

C’est un peu difficile, parce que nous n’étions pas là. Nous savons ce qui s’est passé, et parfois sur certains points, nous n’avons qu’une seule version, pas les autres. Par exemple, j’ai beau avoir tourné avec l’ancien line-up de Visions quand j’étais avec Serenity en 2014 quand ils faisaient la promotion de leur album et que nous faisions la promotion de War Of Ages, nous ne parlions pas de Visions, nous ne parlions pas d’eux, je n’étais pas au courant de ce qui se passait dans le groupe à ce moment-là. Maxi Nil était devenue une amie, et quand j’ai été contactée par Thomas, je ne savais même pas si elle était au courant ; nous en avons parlé toutes les deux et elle m’a expliqué ce qui s’était passé, mais c’est difficile. Je suis toujours sur des œufs quand on me demande ce qui s’est passé à ce moment-là parce que je ne peux pas avoir un avis totalement éclairé car je n’étais pas l’arbitre des deux camps, je n’ai pas pu entendre les deux versions complètes à chaque fois qu’il y a eu un changement de line-up. Il y a eu Melissa [Ferlaak] juste avant qui est partie, Nicole [Bogner] qui est partie, son décès également… Ce sont des choses dont nous parlons, mais avec pudeur. J’ai rencontré des gens de la famille de Nicole, son ancien fiancé, ce n’était pas forcément facile. C’est très difficile de chanter les morceaux de quelqu’un qui est parti. Donc nous avons fait notre maximum pendant des années, à reprendre ce répertoire, nous l’approprier pour la scène, et nous sommes très contents aujourd’hui de pouvoir écrire notre propre page.

Est-ce que Thomas a un peu un rôle de gardien du temple, pour ainsi dire ?

Complètement ! C’est lui qui porte le projet, qui s’est complètement investi dans la direction artistique de cet album, parce que le groupe, c’est son désir, donc c’est lui qui le connaît le mieux, donc à nous de comprendre sa vision, de nous adapter à ce qu’il veut. Ce n’est pas toujours facile non plus, parce que chaque groupe a son fonctionnement, et le fonctionnement de Visions est celui-là. Nous avons aussi mis du temps à trouver notre place, mais une fois que nous l’avons trouvée et que nous avons compris, ça marche ! Et Thomas est quelqu’un qui a un très bon fond.

« [Kai Hansen] est quelqu’un de rock n’ roll, il incarne ce qu’il chante pour de vrai, il n’y a pas de frontière entre ce qu’il est sur scène et ce qu’il est dans la vie. »

Vous avez une chanson qui s’intitule « Return To Lemuria », qui renvoie à la chanson de 2004 « Lemuria », ce qui marque bien cette volonté de connexion au passé. Est-ce que tu peux nous parler de cette chanson et son lien avec sa chanson « sœur » ?

C’est très marrant. C’est une idée qui est arrivée alors que nous jouions avec la mélodie du refrain de la première chanson, « Lemuria », et du coup, nous nous sommes dit que cette mélodie-là n’était pas finie, que nous pouvions continuer l’histoire. Du coup, nous avons repris ça, nous nous sommes dit : « Il faut qu’on joue avec, et on pourra arriver à reprendre l’essence et produire quelque chose de nouveau. » Il y avait un sentiment d’ouverture avec cette chanson-là. Donc nous sommes arrivés avec ce morceau repris, le producteur a fait sa magie, nous sommes arrivés avec l’instrumentale, et nous avons commencé à mettre la ligne de chant, etc., et au bout d’un moment, sur la fin du refrain, « Return To Lemuria » est sorti, tout seul, nous avons tous rigolé en nous disant : « C’est pas possible !» Et nous nous sommes dit : « Mais si, on le fait, on va jusqu’au bout, et on fait un vrai clin d’œil au passé du groupe ! » Et ça nous a vachement touchés de le faire nous-mêmes, de se dire qu’on salue le travail qui a été fait, on salue l’origine, et ça permet aussi au public d’avoir un vrai point de repère, en disant : « Voilà, la boucle est bouclée, il y a un nouveau Visions, de nouveaux chanteurs, de nouvelles têtes, un nouveau line-up, encore, mais on ne vous perd pas, on ne vous a jamais lâchés, depuis le début. » Par contre, au niveau des paroles, je me suis un peu écarté du sujet, dans le sens où je n’avais pas envie de traiter Lemuria comme une île fantasmagorique, mythique, qui disparut et qu’il fallut absolument retrouver. J’ai plutôt fait une métaphore du lieu secret où se retrouvent les amants, où chacun peut se dire que dans sa vie, il a un Lemuria, avec quelqu’un.

Tu as déclaré à propos de cet album que tu avais découvert des choses à ton sujet et sur ta façon de chanter dont tu n’avais pas conscience. Tu peux nous expliquer ça ? Qu’as-tu découvert ?

Jusqu’à présent, on m’a beaucoup demandé de faire certaines choses, et selon les gens avec qui je travaillais, on préférait tel ou tel aspect de ma voix. Quand j’étais dans Serenity, j’ai pu faire un peu de ma voix mixte, ma voix de poitrine, mais on me demandait globalement de faire la chanteuse de metal symphonique traditionnelle. Chez Exit Eden, c’était complètement l’opposé, ils aimaient bien plutôt le côté cassé, éraillé de ma voix sur certains passages et voulaient que j’exagère cela, donc je leur ai donné ce qu’ils voulaient. Pour Visions, j’avais enfin la possibilité de me dire que je pouvais faire ce que je voulais. Au début, cette liberté était déstabilisante, car du coup, je ne savais pas comment aborder telle ou telle partie de chant, il y avait un million de possibilités. Depuis que je chante, c’est à la fois un défaut et une qualité, je peux chanter de beaucoup de manières différentes. J’arrive à singer certaines chanteuses, certains positionnements, je me suis amusée à le faire en apprenant à chanter, et puis ça donne aussi parfois un repère de se dire : « J’arrive à faire ça de la même manière, donc ça veut dire que globalement je progresse dans mon chant. » Et au bout d’un moment, la question de ma vraie identité vocale s’est posée, parce que quand tu sonnes un peu trop comme celle-ci, ou comme celle-là, tu te dis : « Mais moi, je sonne comment, en fait ? Est-ce qu’un jour, quelqu’un pourra dire : ‘’Ah tiens, tu sonnes comme Clémentine Delaunay !’ ? »

Du coup, cet album-là m’a obligée à laisser tomber tous les comparatifs, à chanter de la manière la plus débranchée du cerveau, la plus honnête, la plus pure possible. Du coup, j’ai écrit des parties de chant, j’avais envie de les chanter d’une certaine manière, et j’ai découvert que j’étais capable d’aller jusqu’à certaines limites. C’était aussi la première fois que j’enregistrais des ballades aussi douces dans ce registre vocal-là, avec ma voix de poitrine. Donc on se découvre aussi de cette manière-là, sur des textes qui plus est encore plus personnels, je n’avais jamais chanté des choses aussi personnelles dans un registre aussi pur que cette voix qui est sans fioriture. Ce que je ne voulais pas avec Visions, c’était de transfigurer ma voix, m’obliger à faire du chant classique de partout, et ainsi sonner comme toutes les chanteuses classiques, parce que dans ce registre-là, on perd de l’identité vocale. Au bout d’un moment, on est tellement obligé de mettre en place une technique pour atteindre les notes et les tenir, que toute identité vocale d’une chanteuse se perd dans les sphères du chant soprano, ou plus aigu. Donc j’ai pu explorer une très large palette de ce que je peux faire, chose que je n’avais pas vraiment eu la possibilité de faire dans le même contexte par le passé.

L’une des thématiques forcément liée au groupe c’est l’Atlantide et les mythes océaniques. Quel est ton rapport à tout ça et, de manière générale, à la mer, à l’océan ?

Ça sera plus propice pour moi à l’introspection, dans le sens où l’album va avoir un double-sens, et le titre aussi. The Deep & The Dark, ce n’est pas forcément l’océan, mais ça peut aussi bien être le sombre au fond de nous qu’à l’extérieur. Quand nous parlons de voyages, d’explorations, de mythes et de légendes, ça peut aussi résonner en soi quand on recherche ce que l’on est, quand on veut vaincre ses peurs, quand on doit trouver ses propres ressources pour affronter tel ou tel moment difficile. Il y a autant à chercher à l’extérieur qu’au fond de soi, je pense. J’ai eu envie de traiter le côté océanique du groupe des deux aspects. Donc il y a des morceaux qui sont plus clairement orientés voyages, exploration d’ailleurs, « Book Of Nature » en fait partie, « Dead Reckoning » aussi, mais ça peut avoir un double-sens, en mode : la personne est perdue au fond de l’océan, mais en fait, elle est perdue au fond d’elle-même.

« Très honnêtement, je n’ai jamais voulu faire de metal ‘à chanteuse’. Moi, je suis une fille, j’ai envie de chanter, ça veut pas dire que ça va être un truc cucul. »

Tu as collaboré avec Kai Hansen dans le cadre de son projet Hansen & Friends. Est-ce que tu peux nous parler de ton expérience à ses côtés ?

C’était complètement fortuit ! [Rires] Dans le sens où nous nous sommes rencontrés sur la croisière 70000 Tons Of Metal, parce que Siegfried avait organisé un concert de Gamma Ray, donc il connaissait Kai, et du coup ils se sont vus : « Oh salut Kai, ça va bien ? » « Bonjour, moi c’est Clémentine… » « Ben tiens, venez, on va boire des mojitos, là-bas… » [Rires] Du coup, nous avons passé une soirée à discuter, de manière extrêmement naturelle, je me disais : « Non non, c’est pas du tout Kai Hansen… » C’était complètement surréaliste ; de toute façon cette croisière est surréaliste, d’ailleurs tout le monde y est en ce moment, mon Instagram est rempli de gens qui… Ça m’énerve ! [Rires] Du coup, c’est à ce moment-là qu’il me dit : « Je suis en train de faire un album solo, ça s’appellera Hansen & Friends, avec que des gens que j’aime bien, et d’ailleurs, il nous faut une chanteuse, est-ce que ça te dit ? » Donc je pensais : « T’as trop bu, tu es saoul, tu me connais pas… » [Rires]. Mais je lui ai dit : « Ouais, sur le principe, ça peut être cool ! » Puis, bon, j’y croyais pas trop, parce que, les gens, ce qu’ils disent sur le moment, dans l’euphorie d’une rencontre, ça ne reste pas forcément dans le marbre. Donc en rentrant sur la terre ferme, je me suis dit qu’on allait bien voir ce que ça donnerait.

Et quelques jours plus tard, j’ai eu un email de sa part me disant : « Écoute, je suis allé écouter en live ce que tu fais sur YouTube et je te confirme que j’ai très envie que tu sois la chanteuse de mon nouvel album, on en discute, si tu veux je t’envoie les morceaux… » Là je me suis vraiment dit qu’il était sérieux, il est quand même allé m’écouter avant de m’offrir le job. Ça ne suffit pas de dire : « Je suis chanteuse » pour pouvoir travailler avec quelqu’un, parce qu’il y a un million de voix, et puis il fallait aussi que ma voix lui plaise. J’ai donc enregistré à Paris avec un ami, j’ai aussi enregistré directement chez Kai Hansen. C’est quelqu’un de rock n’ roll, il incarne ce qu’il chante pour de vrai, il n’y a pas de frontière entre ce qu’il est sur scène et ce qu’il est dans la vie. C’est une des rares personnes que j’ai rencontrées dans ce milieu qui puisse vivre rock’n’roll. Car c’est un luxe ; ça veut dire qu’il n’a jamais travaillé de sa vie, il a très vite pu vivre de sa musique, ce qui n’est pas du tout le cas de la majorité des artistes de metal. Donc il n’y a pas de frontière, et c’est assez rafraîchissant de te dire : « Je suis avec une vraie rock star. » Mais c’est quelqu’un de très gentil, qui veut faire les choses comme il le sent, qui est passionné, et je pense qu’à partir du moment où on va dans son sens, tout va très bien.

Tu as aussi récemment fait partie du projet Exit Eden, avec trois autres chanteuses. Comment décrirais-tu votre collaboration ? N’y avait-il pas un petit côté « compétition » entre vous quatre ?

Pas du tout, parce qu’en fait, ce n’est pas un projet de création, c’est un groupe. Nous avons été mises ensemble, quelque part, Amanda [Somerville] a fait appel à moi et à Marina [La Torraca] ; quant à elle, elle a tout de suite été intégré à ce projet dont elle fait partie depuis les origines. L’idée était vraiment d’avoir quatre voix différentes, donc à partir de là, on ne se marche pas sur les pieds, et puis, surtout, nous sommes très encadrées par des gens qui prennent certaines décisions difficiles à notre place. C’est-à-dire que pendant l’enregistrement de ce premier album, pour tel couplet, on disait : « Clem, tu vas chanter ce couplet-là, Marina aussi, et puis on fera un choix entre vous en fonction de qui sonne le mieux, » et cette décision de qui sonne le mieux, ce n’était pas à nous de la juger. Ce qui fait que nous n’avons pas à nous juger nous, entre nous. C’était dans les mains des producteurs, des gens qui encadrent le projet, le label, etc., donc une grosse équipe. Donc nous, nous sommes là, nous avons fait partie de la direction artistique pour cet album-là au niveau du nom, de la direction, et au niveau du visuel où nous avons été impliquées aussi. Au niveau musical, on nous a moins demandé notre avis, mais ça va changer sur le deuxième. En tout cas, non, il n’y a pas de notion de compétition, car nous sommes toutes les quatre là parce qu’on nous a voulues toutes les quatre, et on nous a dit que nous étions toutes au même niveau. Après, Amanda Somerville a plus de place sur cet album-là au niveau de l’amplitude sur les refrains parce qu’elle a la voix qui va avec, donc quelque part c’est très bien, parce que c’est ce qui fait que les chansons sonnent comme ça. Donc nous travaillons en bonne intelligence, sans accroc, nous nous adorons toutes les quatre, et le noyau est très soudé. Donc rien à dire à ce niveau-là !

De façon générale, tu sembles beaucoup te tourner vers l’étranger pour ta carrière. Pourquoi ? Est-ce que tu as l’impression que la scène française, tout du moins dans ton « créneau », pour ainsi dire, n’est pas mûre ?

J’ai essayé pendant cinq ans de monter mon propre groupe avec des musiciens français, avant de réintégrer Whyzdom, à l’époque, donc c’était en 2005-2010. À cette époque-là, ce à quoi je me confrontais, c’étaient des musiciens, masculins – évidemment, car il n’y avait pas beaucoup de filles -, qui disaient : « Moi, je n’ai pas envie de faire partie d’un groupe où il y a une chanteuse, le metal à chanteuse, ça ne me plaît pas… » Alors que très honnêtement, je n’ai jamais voulu faire de metal « à chanteuse ». Moi, je suis une fille, j’ai envie de chanter, ça veut pas dire que ça va être un truc cucul. Du coup, dès que j’ai pu avoir l’opportunité d’intégrer d’autres formations, je l’ai fait, et c’est vrai qu’il n’y a pas de groupe de metal symphonique à chant féminin en France qui ait une vraie carrière, au même titre que des groupes étrangers ; Whyzdom existe, il y a eu Benighted Soul, on a des groupes en France, mais ils ne s’exportent pas, ou très peu. On n’a pas de rayonnement français sur la scène metal symphonique, au même titre qu’aux Pays-Bas, en Autriche, en Allemagne, ou même en Angleterre… Je ne pense pas que la scène française le rejette, mais les gens qui aiment le metal en France n’aiment pas forcément ce style-là. Je pense que le metal symphonique est une niche, la preuve étant que ce style n’est pas forcément très représenté sur tous les gros festivals français. Il y a Nightwish, mais ils sont hors-compétition… Après, il y a des groupes qui font carrière et qui réussissent. Epica, quand ils sont passés à Lyon, en octobre, c’était la plus grosse affluence de la tournée, donc on a de belles victoires comme ça quand même. Mais je pense qu’il faut travailler ce territoire avec beaucoup plus d’ardeur que dans d’autres endroits où c’est plus facile.

Interview réalisée par téléphone le 5 fevrier 2018 par Matthis Van Der Meulen.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt & Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.

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