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Interview   

Voivod : « brain scan » avec Away


Il n’a pas la carrière monumentale d’un Iron Maiden et d’un Metallica, et pourtant c’est l’un des groupes les plus influents du metal : Voivod. La scène canadienne, et québécoise en particulier, a été évidemment durablement marquée par le groupe, mais on ne compte pas non plus le nombre de formations internationales qui ont emprunté directement ou indirectement à l’esthétique unique de Voivod, notamment son sens de la dissonance – comme nous en parlions déjà avec Chewy à l’occasion de la sortie du nouvel album Synchro Anarchy.

Aujourd’hui, Voivod passe la barre des quarante ans. L’occasion pour ceux qui ne l’ont pas encore fait de découvrir la musique du groupe et de plonger dans son univers insolite, qui ne ressemble à aucun autre. Ça tombe bien : BMG vient de ressortir dans un magnifique coffret vinyle intitulé Forgotten In Space trois albums phares, ceux de l’ère Noise Records : Rrröööaaarrr (1986), Killing Technology (1987) et Dimension Hatröss (1988). Même si la discographie de Voivod contient de nombreuses perles et que le fascinant concept musical, narratif et visuel du groupe n’a cessé d’évoluer d’album en album, voilà un bon point de départ pour ceux qui veulent s’y mettre. L’occasion pour nous aussi de tailler le bout de gras avec Michel Langevin, alias Away, le batteur et membre fondateur du groupe, et de replonger dans les dix premières années de Voivod.

« Je trouvais que Dennis D’Amour, Piggy, avait un pas d’avance. Il a commencé à l’âge de neuf ans, donc il était déjà très avancé quand nous avons formé le groupe. J’ai toujours trouvé que j’étais deux ou trois ans en retard sur lui. »

Radio Metal : Voivod a été fondé à Jonquière en 1982 – Snake lui est arrivé en janvier 1983 –, donc cette année et l’année prochaine, on est en plein dans les quarante ans du groupe. Quelle était votre ambition à vos débuts ?

Michel « Away » Langevin (batterie) : C’est sûr que nous voulions réussir à avoir une carrière internationale, mais ça ne nous semblait pas très réaliste parce que nous étions des Québécois, nous parlions français, etc. Notre influence étant la New Wave Of Britsh Heavy Metal, nous aimions beaucoup les groupes anglais, donc il y avait du pain sur la planche, parce qu’il fallait que nous apprenions à parler anglais, etc. C’est à la sortie de War And Pain que j’ai personnellement réalisé qu’il y avait peut-être une possibilité que nous puissions faire carrière dans le heavy metal. Personnellement, c’est à ce moment-là que j’ai abandonné l’université. J’étudiais en science en me disant que si ça ne fonctionnait pas côté musique, peut-être que je pourrais faire des études et étudier dans un domaine scientifique.

Même si vous aviez un côté punk au tout début, vous vous démarquiez déjà avec un style unique. Il y avait une vision musicale ?

Ce n’était pas forcément une vision. C’était plus nos influences des années 70 qui ressortaient, un mélange de punk, beaucoup de rock progressif et du nouveau metal. Ça s’est déroulé assez rapidement, dans le sens où, malgré le fait qu’il n’y avait pas internet, les nouvelles se propageaient assez rapidement à travers les cassettes, les maquettes, etc. En 1980, j’aimais beaucoup Judas Priest, Iron Maiden et Motörhead, mais tout de suite l’année d’après ou peut-être deux ans plus tard, j’aimais beaucoup Venom, qui était déjà beaucoup plus rapide. Et dans le punk, ça s’est aussi transformé avec le hardcore, comme GBH, Discharged, etc. Je dirais que c’est Lemmy qui a fait avancer à la fois le mouvement metal et le mouvement punk dans cette direction. Après, personnellement, je trouvais que Dennis D’Amour, Piggy, avait un pas d’avance. Il a commencé à l’âge de neuf ans, donc il était déjà très avancé quand nous avons formé le groupe. J’ai toujours trouvé que j’étais deux ou trois ans en retard sur lui. Même si je le suivais bien dans ses aventures sonores et tout, je n’étais jamais entièrement satisfait de ma performance. Je dirais que j’ai commencé à être un peu satisfait à partir de Dimension Hatröss. Le côté progressif s’accentuait à mesure que nous maîtrisions nos instruments respectifs – en tout cas, c’est mon avis. Mais je pense que nous avions quand même tous la même vision ; nous avancions et apprenions en même temps, mais le mentor était définitivement Piggy.

Passons en revue les albums de la première période de Voivod. Raconte-nous un peu tes souvenirs, leur conception, ton sentiment, etc. A commencer par War And Pain…

Officiellement, Snake est arrivé dans le groupe en janvier 83. C’est vraiment là que la formation de Voivod s’est effectuée. Au début, nous essayions de reprendre des chansons de Tank, Raven, Motörhead, nous jouions un peu de punk, un peu de GBH, nous avons même essayé de faire une reprise de The Stranglers [rires]. Nous essayions de nous trouver un son. Nous avons commencé à composé en 83 et nous avons éventuellement fait une maquette. Le premier spectacle à l’été 83 était composé de trois chansons de Voivod et le reste était des reprises de tous les groupes que nous aimions. Nous avions joué la chanson « Voivod » au début du spectacle et à la fin du spectacle [rires]. Nous avons passé presque toute l’année 83 à composer de la musique. Pour le second spectacle, encore à Jonquière, en janvier 84, il y avait une coup’ de morceaux de Venom et un morceau de Mercyful Fate, et le reste, c’était des compositions originales ; nous avions enregistré une répétition pour ce spectacle. Nous avions donné une copie de la cassette à Wayne Archibald, qui correspondait avec plein de gens partout sur la planète et qui recevait des maquettes, par exemple, de Metallica avec Dave Mustaine, des choses comme ça. Il était très connecté. Il a ensuite envoyé cette cassette à ses contacts, notamment à Metal Blade Records qui nous ont offert de faire une chanson sur la compilation Metal Massacre V. Nous avons donc enregistré notre première composition, « Condemned To The Gallows », pour ça. La version était super bonne et ils nous ont offert un contrat pour un album au complet. Nous avons emprunté cinq cents dollars chacun à la maman de Snake et nous sommes allés en studio pour deux ou trois jours – je me souviens que c’était quand même assez court. Comme je disais, c’était un mélange de punk, de metal et de progressif. Evidemment, nous avons pu développer beaucoup plus le côté progressif durant les années Noise, mais c’était quand même déjà un peu là sur le premier album.

« Il y a eu une coup’ d’occasion dans la carrière de Voivod où le groupe, c’était Piggy et moi qui continuions d’avancer même si les gens nous disaient que nous étions fous. Aujourd’hui, je sais que nous n’étions pas fous, parce que Voivod est plus populaire que jamais et nous en profitons grandement. »

Rrröööaaarrr…

Fin 84 et début 85, nous avons composé de nouvelles pièces. Je dirais qu’à ce moment-là, nous faisions partie du mouvement thrash metal qui explosait. C’était un album orienté vers le metal extrême et le hardcore. A l’été 85, le groupe a déménagé à Montréal, tout le monde dans le même appartement. A ce moment-là, nous n’avions pas vraiment de contrat de disque. Chacun d’entre nous avait cent cinquante dollars du gouvernement pour survivre, ce qui était très peu, même en 85, donc c’était une année un peu difficile. Surtout qu’en arrivant à Montréal, nous nous sommes installés dans un lieu presque désaffecté pour faire des répétitions et tout de suite, nous nous sommes fait voler une partie de notre équipement. Nous avons commencé à faire les enregistrements pour Rrröööaaarrr, mais nous avions des difficultés financières assez importantes. Avec notre nouvelle gérance, qui s’appelait Rock Attack, nous avons décidé d’organiser un festival pour essayer de renflouer les coffres, et ça a très bien fonctionné. C’était le World War III avec Possessed, Destruction, Celtic Frost, Nasty Savage… Beaucoup de gens se sont présentés au spectacle et nous avons pu nous racheter les instruments manquants, ainsi que faire le mix final de l’album. Toujours est-il qu’à ce spectacle, j’ai donné une maquette de Rrröööaaarrr à Martin Ain. C’était une version non mixée de l’album. Il l’a amenée à Noise, à Berlin, et nous avons eu le contrat pour trois albums. C’est là que ça a vraiment décollé pour nous, que nous avons commencé à tourner internationalement, à enregistrer des albums à Berlin, etc. C’était une période en accéléré, car nous faisions un album plus une tournée mondiale par an, ce qui était fantastique.

L’histoire du titre de l’album est que je voulais écrire « rrröööaaarrr » sur la pochette, le dessin que j’étais en train de faire, et à un moment donné, j’ai eu l’idée que ça pouvait être un bon titre. J’en ai discuté avec les autres membres du groupe et nous avons trouvé que c’était une excellente idée. Je ne me souviens pas exactement des réactions de Noise, mais ils étaient entièrement confiants avec Voivod. Ils ne nous ont jamais demandé de devenir plus ou moins ci ou ça. Ils nous laissaient faire à cent pour cent côté musical et visuel.

Killing Technology…

Cet album a occasionné une difficulté dans le sens où, pour Rrröööaaarrr, on nous a demandé de faire une tournée nord-américaine avec Celtic Frost et une autre européenne avec Possessed, et après le dernier spectacle avec Possessed, nous devions prendre le train pour aller à Berlin et enregistrer Killing Technology. Il a donc fallu que nous terminions les compositions avant de partir en tournée mondiale pour l’album Rrröööaaarrr. Nous avons donc fait une grosse partie de la composition avant de partir en Amérique du Nord avec Celtic Frost et nous l’avons finalisée en revenant de cette tournée, puis nous sommes partis en Europe avec Possessed. C’était des années très excitantes, parce que le mouvement thrash metal explosait et il y avait énormément de gens dans les salles. En plus, nous étions très jeunes, donc nous étions personnellement très excités par ce qui se passait. Les années Noise ont été de super belles années parce qu’avec Voivod, nous vivions ensemble et nous développions la musique, les paroles et le visuel en même temps.

Le studio à Berlin, c’était vraiment super, notamment l’atmosphère. Je me souviens qu’en traversant l’Allemagne de l’ouest à l’est en train, on aurait dit que soudainement l’ambiance changeait. A Berlin, c’était très artistique. C’était une ville neutre où les gens allaient pour échapper au service militaire. Nous avons essayé plusieurs fois d’aller de l’autre côté du mur à Berlin, mais ils disaient que nous avions l’air trop bizarres [rires]. Nous ne pouvions donc pas. Au niveau du studio, nous avions accès à plus d’équipement. C’était un studio très professionnel, avec un bon producteur, Harris Johns. C’était une belle aventure. C’était aussi, dans la continuité de la tournée avec Possessed, la première fois où nous allions en Europe. C’est toujours un choc culturel, comme la première fois où je suis allé aux Etats-Unis avec Voivod, c’était pour un spectacle au Ritz à New York avec Venom et Gro-Mags – il me semble que c’était fin 85. C’était un choc ; même si c’était juste de l’autre côté de la frontière, pour moi c’était un autre monde.

« Quand j’ai vu la pochette du premier Iron Maiden à la boutique de disques, ça a vraiment attiré mon regard dès que je suis rentré. J’ai pris le vinyle dans mes mains et j’ai tout de suite pensé que c’était mon groupe préféré, sans savoir comment ça sonnait. »

Dimension Hatröss…

Une nouvelle fois, en 87 pour la tournée de promotion mondiale de Killing Technology avec Kreator, nous savions qu’après le dernier spectacle, il fallait prendre le train pour Berlin et enregistrer Dimension Hatröss. Nous avons donc finalisé les compositions avant de partir en tournée, mais nous pouvions quand même tester les pièces en live, ce qui était productif. Je dirais que nous avons développé le côté progressif un petit peu plus sur l’album Killing Technology et à fond sur Dimension Hatröss. Les albums que nous avons enregistrés à Berlin sont donc soudainement devenus plus progressifs. Des gens trouvent que Dimension Hatröss est le classique de Voivod, d’autres que c’est Nothingface. C’est partagé entre les deux. Mais ça a été une belle surprise, parce que lorsque nous sommes arrivés, il y avait un nouveau Musiclab, un nouveau studio, avec du nouvel équipement. En arrivant au nouveau Musiclab, j’ai découvert qu’Harris Johns avait acheté un octapad de Roland, donc un bidule électronique avec plusieurs pads pour frapper avec des baguettes, et un sampler Akai. Je me suis beaucoup amusé avec ça. Par contre, Piggy était un peu réticent à ce que je mette des sons électroniques partout, donc je me suis retenu. J’en ai mis de façon clairsemée, ce qui était une bonne chose, car nous voulions quand même garder le côté rock de la batterie, basse, guitare et voix.

Berlin, pour moi, représentait aussi la scène de musique industrielle. A ce moment-là, Berlin était très différent du Berlin d’aujourd’hui, dans le sens où il y avait énormément d’édifices qui avaient été détruits pendant la guerre. J’allais donc fouiller dans les décombres et je ramenais des plaques de métal et des trucs que je pouvais enregistrer et distordre ou inverser avec le nouvel équipement d’Harris Johns. Personnellement, j’ai beaucoup élargi mon champ sonore et d’action, et par la suite, j’ai beaucoup exploré cette avenue. Ça a été une belle surprise. De même, la musique était devenue beaucoup plus progressive et conceptuelle, avec une histoire pour cet album : chaque chapitre est une chanson, nous voulions mettre des interludes sonores, etc. C’était un album beaucoup plus élaboré. Harris Johns était super content parce qu’il m’avait dit à ce moment-là que Voivod était le groupe parfait pour un producteur, car nous voulions mettre de plus en plus de couches de sons, sans trop charger non plus, et explorer des côtés psychédéliques qui n’étaient pas très explorés dans le metal en général.

Nothingface…

Nothingface a été une belle aventure aussi. Le studio Victor ici à Montréal, où nous avons enregistré cet album, était un ancien studio, le RCA Victor, l’ambiance était vraiment spéciale et je trouve que ça a contribué au son des musiques. Quand nous avons sorti Dimension Hatröss, la chanson « Tribal Convictions » a beaucoup été jouée sur MTV, donc ça a attiré l’attention des grosses compagnies. Nous avons plusieurs offres pour l’album Nothingface et nous avons décidé d’opter pour MCA, mais je crois que Noise avait la distribution en Europe. Nous avions donc beaucoup plus de budget pour les tournées, les vidéos, l’enregistrement, la promotion, etc. Nous en avons grandement profité. Nous avons fait de super tournées avec Soundgarden, Faith No More, Rush. Pour Voivod, 89 et 90 ont été de super belles années .

Angel Rat…

Je crois que c’est la tournée avec Soundgarden et Faith No More en 90 qui nous a influencés, peut-être inconsciemment. L’album était un petit peu plus metal alternatif. Il a été très ignoré. Nous en avons quand même vendu beaucoup, mais ce n’était pas les ventes que MCA attendait. Maintenant, c’est un album qui est beaucoup plus apprécié qu’en 91 à sa sortie. A ce moment-là, tout le monde écoutait Nirvana, Pearl Jam, etc. C’était donc un album qui est passé sous le radar. C’est un album un peu mélancolique, mais c’est peut-être un truc personnel, dans le sens où c’est une période où la situation s’est détériorée dans le camp Voivod, jusqu’à ce que Jean-Yves [Thériault alias Blacky] quitte le groupe pendant l’enregistrement de l’album avec Terry Brown. Je pense qu’il avait d’autres intérêts – il avait commencé à faire de la musique pour de la danse moderne et des choses comme ça – et qu’il avait un peu perdu intérêt envers le metal en général. Peut-être que pour moi, ça représente une période qui était moins excitante.

« Pour Dimension Hatröss, avec un accélérateur de particules, le voïvode créait une micro-galaxie et se propulsait dans cette dernière pour étudier l’évolution. A chaque fois, nous essayions de pousser le personnage, la mascotte, plus loin, jusqu’à Nothingface où il s’envole dans son esprit, dans son cerveau, son âme, etc. »

The Outer Limits…

Nous avons donc décidé de ne pas tourner. Nous avons sorti une compilation, The Best Of Voivod, en 92 et nous avons décidé de composer un nouvel album, The Outer Limits, à trois. A ce moment-là, nous étions directement sur MCA/Universal. Nous avons donc enregistré au Record Plant à Los Angeles, nous logions au Universal Hotel, etc. Nous étions vraiment très bien traités par MCA et avec cet album, l’aventure est redevenue fantastique. Il y avait même des lunettes 3D avec l’album… C’était une belle période ! Je crois que nous voulions explorer un côté psychédélique, spatial, etc. Je ne sais même pas si c’est quelque chose dont nous avons discuté… Avec Voivod, ce n’est jamais vraiment planifié et des fois, c’est complètement à contrecourant avec le mouvement actuel [rires]. Nous avons toujours fait la musique que nous voulions. Nous trouvions que l’important était d’écrire la musique que nous voulions jouer à travers le monde. Encore aujourd’hui, nous avons la même approche et la même technique. Sur The Outer Limits, nous sommes d’ailleurs allés à fond avec la chanson « Jack Luminous » qui durait dix-sept minutes. C’était un défi que Mark Berry, qui produisait l’album, a lancé à Piggy. Je ne sais plus comment c’est arrivé, mais je me souviens que Piggy avait dit : « Je suis capable de t’écrire une chanson de vingt minutes si tu veux. » Mark Berry avait dit : « Oui, je veux une chanson de vingt minutes ! » Nous nous sommes donc penchés là-dessus et c’est justement l’une des chansons où j’ai beaucoup utilisé mon équipement électronique, l’octapad et mon sampler, parce que j’avais acheté exactement le même équipement, mais en plus moderne, que Harris Johns avait au Musiclab. J’ai utilisé ça à fond pour les effets spéciaux sur Outer Limits et ensuite sur l’album Phobos.

Apres le départ de Blacky en 91, The Outer Limits marquait cette fois le départ de Snake. C’était un peu la fin d’une ère…

Je pense que Snake aussi voulait passer à d’autres choses. Il était très jeune quand il est arrivé dans le groupe et ça faisait dix ans qu’il faisait la même chose. Il voulait essayer d’autres choses. Il y avait des illusions qui s’étaient évaporées… C’était difficile pour moi de comprendre Les départs de ces deux membres. Nous avions travaillé pendant dix ans et nous étions sur une grosse compagnie avec un contrat pour sept albums. Nous avons enregistré dans de grands studios et nous tournions dans des autobus. Piggy et moi, nous ne comprenions pas. Par contre, nous nous disions à chaque fois que nous n’allions pas rester assis à ne rien faire. Nous composions et nous faisions des maquettes. Quand nous avons fait une tournée en 94 avec le groupe Fight à travers l’Amérique du Nord pour terminer à Anchorage en Alaska, en revenant, nous nous sommes dit « salut » et j’ai vu Snake s’en aller, je me suis dit : « Je crois qu’il ne reviendra plus. » Effectivement, il avait ensuite laissé au local de répétition une lettre qui disait qu’il voulait essayer d’autres choses dans la vie. C’est donc ce qu’il a fait. Piggy et moi avons continué à composer de la musique et nous avons trouvé Eric Forrest. Trois ou quatre mois plus tard après le départ de Snake, nous faisions un spectacle avec Eric dans le centre-ville de Montréal, dehors, dans un parc, avec des milliers de personnes, et dans la foule, il y avait Snake [rires]. Il est ensuite venu au backstage dire qu’il s’ennuyait déjà. Dans notre façon de fonctionner, Piggy et moi, nous avancions tout le temps à cent mille à l’heure. Il y a donc eu une coup’ d’occasion dans la carrière de Voivod où le groupe, c’était Piggy et moi qui continuions d’avancer même si les gens nous disaient que nous étions fous. Aujourd’hui, je sais que nous n’étions pas fous, parce que Voivod est plus populaire que jamais et nous en profitons grandement.

Voivod, c’est la musique, mais c’est aussi une identité visuelle qui a été très forte dès le début. Apparemment, c’est vraiment en achetant le premier album d’Iron Maiden que tu as compris qu’il y avait un gros impact côté pochette et musique. Peux-tu nous raconter ça ?

J’ai toujours aimé les pochettes de disque de groupes comme Yes ou plus hard rock comme Nazareth, mais quand j’ai vu la pochette du premier Iron Maiden à la boutique de disques, ça a vraiment attiré mon regard dès que je suis rentré. A travers toutes les autres pochettes, c’était celle qui parlait. Non seulement ça, mais j’ai pris le vinyle dans mes mains et j’ai tout de suite pensé que c’était mon groupe préféré, sans savoir comment ça sonnait – j’espérais que ça sonne d’une certaine façon. Quand je suis arrivé à la maison, j’ai mis l’aiguille sur le vinyle et ça sonnait exactement comme je le voulais. J’avais ça en tête quand j’ai fait la pochette du premier Voivod, War And Pain. Je me suis dit qu’il fallait que ça attire l’œil et que ça représente exactement le contenu musical et les paroles. C’est comme ça que nous avons fonctionné ensuite avec l’histoire de Voivod dans les années 80. J’essayais vraiment de représenter ce qui se passait quand le jeune qui achète le vinyle écoute la musique. Je suis allé jusqu’à faire un dessin par chanson sur l’album Nothingface ; c’était l’influence de l’album Tarkus d’Emerson, Lake & Palmer. Même la pochette de Rrröööaaarrr est influencée par Tarkus [rires].

« Maintenant, c’est difficile de prévoir ce qui va arriver dans vingt ans. Je pense que les paroles de Snake sur Synchro Anarchy sont plus ancrées dans le présent pour cette raison, car c’est devenu de la science-fiction rien que de parler du quotidien. »

Peux-tu nous parler de la genèse de votre mascotte que vous avez par la suite baptisée Korgüll ?

A l’origine, c’est quelque chose qui est arrivé avant Voivod. C’était vers le milieu des années 70, j’avais environ treize ans, j’ai découvert le magazine Métal Hurlant, et je suis devenu obsédé par ce magazine. Je voulais vraiment devenir un artiste pour Métal Hurlant. J’ai donc développé à la fin des années 70, au fil de deux ou trois ans, un concept avec le voïvode, un genre de vampire nucléaire, gardien de la planète Morgöth. Au début, j’avais vu le mot « voïvode »… A l’âge de douze ans j’avais lu les Bob Morane par Henri Vernes et il y avait un livre qui s’appelait Le Talisman Des Voïvodes ; j’avais beaucoup aimé le livre mais aussi le mot « voïvode ». J’ai revu le mot l’année d’après vers l’âge de treize ans dans le livre Dracula de Bram Stoker. Dans le livre de Bob Morane, c’était une espèce de roi gitan qui était momifié, mais là, dans le livre de Bram Stoker, le voïvode était un guerrier vampire, genre un chef de guerre ou quelque chose comme ça. Ça m’a donc donné l’idée de faire un personnage pour mes bandes dessinées. Ensuite, au début des années 80, le concept est devenu beaucoup plus apocalyptique. C’était vraiment la guerre froide, il commençait à y avoir aussi des films à la Mad Max, donc mon concept est passé d’un genre de donjons et dragons à quelque chose de beaucoup plus metal et apocalyptique.

En 83, quand Snake est arrivé dans le groupe, nous cherchions un nom. J’ai mentionné le mot Voivod, ce qui les a intrigués, et j’ai expliqué le concept du voïvode qui gardait la planète Morgöth et qui empêchait les gens de développer des armes technologiques qui allaient détruire la planète. Quand la planète était en sécurité, le voïvode s’endormait, et quand la technologie redevenait dangereuse, il sortait de son état de catalepsie et reprenait le contrôle de la planète. Il y avait donc beaucoup de guerres nucléaires… Les gars ont beaucoup aimé l’idée et nous l’avons développée au fil des années 80 et des albums, ce qui était fantastique. Surtout à partir de 85 où nous étions tous ensemble dans le même appartement, nous pouvions partager nos idées ou alors la musique influençait les paroles, ou les paroles influençaient la musique, ou les dessins influençaient les paroles, ou la musique influençait les dessins, etc. Nous développions tout ça en même temps. C’était super parce qu’avec Snake, je pouvais aussi m’évader, dans le sens où nous essayions, nous discutions où nous pouvions amener le voïvode. Lui était plus côté rue, alors que moi j’étais complètement spatial, et nous mélangions les histoires, nous nous en racontions et nous poussions le voïvode vers de nouveaux horizons. Pour Rrröööaaarrr, après avoir conquis Morgöth, nous avions décidé d’envoyer le voïvode dans l’espace sur Killing Technology, et pour Dimension Hatröss, c’était le voïvode qui, avec un accélérateur de particules, créait une micro-galaxie et se propulsait dans cette dernière pour étudier l’évolution. A chaque fois, nous essayions de pousser le personnage, la mascotte, plus loin, jusqu’à Nothingface où il s’envole dans son esprit, dans son cerveau, son âme, etc.

Vous avez toujours joué avec le côté apocalyptique. Aujourd’hui on parle de toutes sortes de catastrophes, de pandémie et même de la possibilité d’une guerre nucléaire – ce dont vous parliez déjà sur War And Pain. Est-ce que vous avez parfois l’impression que la réalité a rattrapé votre fiction, comme on pourrait dire ?

Oui, c’est vrai. Dans le temps, je lisais les magazines Omni ou Discover qui essayaient de prédire ce qui allait se passer dans vingt ou trente ans. Je racontais à Snake : « Regarde, il va y avoir un accélérateur de particules géant, etc. » Maintenant, c’est difficile de prévoir ce qui va arriver dans vingt ans. Je pense que les paroles de Snake sur Synchro Anarchy sont plus ancrées dans le présent pour cette raison, car c’est devenu de la science-fiction rien que de parler du quotidien, honnêtement.

Au cours des dix premières années, vous avez fait deux reprises de Pink Floyd : « Astronomy Domine » et « The Nile Song ». Que représentait ce groupe pour vous ?

Je dirais que le premier Pink Floyd en particulier, c’est comme le premier Iron Maiden ou l’album des Sex Pistols. Pour moi, c’est un album phare. Pink Floyd est un groupe qui a influencé tellement de gens et j’en écoute encore aujourd’hui. C’était un groupe influent pour Voivod ; il influençait tout le monde dans le groupe. Nous avons décidé de faire « Astronomy Domine », car nous étions tous de grands fans de Syd Barrett mais Piggy, lui, était un méga-fan de David Gilmour, donc nous avons fait la version à spectacle sur Ummagumma. Pour « The Nile Song », en revanche, c’était une demande à la fois du producteur et de MCA de refaire une chanson de Pink Floyd. Ça ne nous a absolument pas dérangés et nous avons décidé de faire « The Nile Song » parce que c’est une pièce que tout le monde aimait dans le groupe. A mon avis, c’est moins bien réussi qu’« Astronomy Domine ».

« J’ai une obsession pour les sons de la ville et les musiciens de rue. J’en ai fait un album qui s’appelle Cities : en tournée, j’enregistre des musiciens de rue dans le métro, dans la rue ou dans des parcs, et j’en fais des albums de sons trouvés. Je suis très attentif à ça aussi, aux sons de la vie ambiante. »

Rocky nous expliquait que quand il a découvert la chanson « Voivod » à dix ans, il se « promenai[t] à vélo et criai[t] : ‘Voivod !’ car c’était le nouveau cri de ralliement de toute la gang de gens plus vieux que [lui] ». Et Chewy nous l’a confirmé : « C’est vrai, on criait ‘Voivod’ dans la rue et on ne savait même pas ce que c’était ! » Est-ce que vous remarquiez que vous étiez en train de créer une sorte de phénomène parmi les jeunes metalleux de la région ?

C’est vrai, c’est devenu un cri québécois ! Tu connais le groupe Les Cowboys Fringants ? Ils ont une chanson dans laquelle ils racontent que dans les années 80, ils sont dans le sous-sol, ils fument des cigarettes, et ils crient « Voivod ! ». Quand ils font la chanson en spectacle, toute la foule crie Voivod ! C’est donc devenu un cri de ralliement rock québécois, probablement même mondial maintenant [rires]. Tout le monde criait « Voivod ! » pour n’importe quelle occasion [rires]. A l’époque, nous ne nous rendions pas forcément compte que nous avions créé un phénomène, mais je sais que le but de la chanson « Voivod » était de faire crier aux gens ce mot. Nous avons réussi ! D’ailleurs, nous venons de faire deux festivals au Québec et les premières rangées, c’était des très jeunes qui criaient « Voivod ! » et connaissaient les paroles de Synchro Anarchy, donc ça augure très bien.

Je vais te poser deux questions que j’ai déjà posées à Chewy et Rocky, mais ce serait aussi intéressant d’avoir ton regard en tant que membre originel : encore aujourd’hui, on retrouve des sonorités héritées de Voivod dans des groupes très modernes. Dirais-tu que Voivod était en avance sur son temps ?

Je ne sais pas, mais je sais que nous avons ouvert des portes à des groupes qui ont eux-mêmes ouvert des portes à d’autres groupes. Souvent, quand nous jouons dans des festivals, je vais voir les autres groupes et je reconnais des accords voivodiens. C’est difficile de savoir si ces groupes ont été influencés directement par Voivod ou par le biais d’autres groupes, parce que je sais que nous avons influencé des groupes comme Fear Factory, Neurosis ou Meshuggah car ils me l’ont confirmé. Quand j’ai vu Gojira en spectacle, j’étais complètement émerveillé et puis je reconnaissais des trucs à la Voivod, mais ça peut être simplement qu’ils ont été influencés par des groupes qui ont été influencés par Voivod, ou ils écoutent carrément du Voivod, je ne sais pas. Il y a beaucoup de gens qui écoutent du Voivod et qui font partie de plusieurs scènes musicales, qui ne sont pas nécessairement metal. Nous allons faire une tournée en Europe avec Opeth et c’est merveilleux que nous puissions tourner avec des groupes de metal progressif autant que des groupes plus alternatifs ou vraiment extrêmes comme Napalm Death.

Aujourd’hui, maintenant que plein d’autres groupes utilisent les dissonances et des structures alambiquées, as-tu l’impression que ça profite au groupe ou, au contraire, ça fait qu’il est plus difficile de se démarquer parce que ça vous « normalise » ?

Non, je dirais que c’est très avantageux pour nous. Il y a eu une période où les gens semblaient déconcertés, ils se grattaient la tête, genre : « Hmm, c’est quoi ce genre de musique ? » Mais maintenant, comme je le disais plus tôt, nous avons gagné en popularité avec plusieurs générations qui découvrent Voivod – qui aiment probablement des groupes plus jeunes et qui, à travers ces groupes, ont découvert Voivod. Je pense que c’est juste un effet boule de neige et nous en profitons. Il y a beaucoup plus de gens qui connaissent Voivod maintenant qu’avant. C’est sûr que lorsque Jason Newsted s’est joint au groupe pour l’album Voivod en 2003, nous avons eu beaucoup de presse et d’attention, ça nous a beaucoup aidés. Dave Grohl a aussi beaucoup fait la promotion de Voivod. Maintenant, beaucoup de gens connaissent au moins le nom Voivod.

Chewy m’expliquait que la musique était le reflet des sons qu’on entend tous les jours, et il prenait l’exemple de l’arrivée de l’industrie, avec l’art industriel et la façon dont la musique avait beaucoup changé à ce moment-là. Et il faisait remarquer que « la vie maintenant est très dissonante ». Est-ce que cette dissonance de la vie t’inspire ?

Oui. Personnellement, je suis quelqu’un de très urbain, depuis 85 que je demeure à Montréal. J’ai une obsession pour les sons de la ville et les musiciens de rue. J’en ai fait un album qui s’appelle Cities : en tournée, j’enregistre des musiciens de rue dans le métro, dans la rue ou dans des parcs, et j’en fais des albums de sons trouvés. Je suis très attentif à ça aussi, aux sons de la vie ambiante. C’est vrai que l’album Rrröööaaarrr découle beaucoup du centre-ville de Montréal et l’album Killing Technologie, du centre-ville de Berlin, etc. J’en suis certain. Je dirais même que l’enregistrement de The Outer Limits à Los Angeles a aidé au son général de l’album. Même le visuel m’influence beaucoup : quand nous avons fait cet album à Los Angeles, j’ai eu l’occasion d’aller dans des endroits où ils vendaient des vieux magazines des années quarante et cinquante, qu’on appelait les pulps, avec les premières esthétiques de science-fiction, ça m’a beaucoup influencé pour les dessins de The Outer Limites. Les villes sont donc très importantes. J’aime beaucoup l’album des Foo Fighters où ils ont enregistré chaque chanson dans une ville différente. Même l’ambiance d’un studio peut être très importante, comme je disais à propos du studio Victor pour Nothingface.

Est-ce qu’être un groupe unique amène des fans uniques ?

En tout cas, c’est plusieurs générations de gens qui viennent de différentes scènes. Ça fait vraiment des beaux spectacles. Nous avons joué en spectacle, nos sourires sont contagieux, les gens nous le retournent… C’est toujours une belle expérience. Beaucoup de gens se sont rencontrés à des spectacles de Voivod. C’est vraiment une belle communauté que nous aimons retrouver. D’ailleurs, ça fait longtemps… La dernière fois que nous sommes allés en Europe, c’était à la fin de 2019 avec Gwar et il y a des amis que nous n’avons pas vus depuis ce temps-là, donc nous avons vraiment hâte !

Interview réalisée par téléphone le 29 juillet 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Voivod : www.voivod.com

Acheter l’album Forgotten In Space.



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  • Superbe interview riche d’anecdotes , des coups de pouce du destin (Martin Ain et la demo) et des tranches de vie rares(le matos volé, le studio à Berlin).J’ai connu Voivod dès leur premier album. Le frangin l’a toujours avec Rrooaarr , j’ai le vinyl de Killing Technology ainsi que Dimension Hatröss et Nothingface mais au format CD , trop jeune et trop con à l’époque pour comprendre qu’il fallait continuer à acheter les galettes vinyles. Mais il faut reconnaitre que les premières écoutes sur CD exemptes de tout craquement offraient un sacré confort malgré un environnement de plastique dur, cassant et froid et une rondelle qui disparaissait dans le lecteur. Beaucoup moins cool que le vinyle qui tourne et qu’on peut manipuler .
    Toujours un plaisir de replonger dans ces années bénies où on n’imaginait même pas un seul instant que tout ça n’était pas éternel : les sorties d’albums au rythme d’un par an mais quand parfois il fallait attendre 2 ans c’était comme une décennie. Et la qualité était très souvent au rdv.
    Je pense que Voivod est et restera un cas à part ce qui en fait son originalité mais aussi sa limite en terme de succès malgré une reconnaissance unanime dans le monde du Metal. Il y a eu plein de copies de Venom , Metallica et Slayer mais quel groupe peut se targuer de ressembler à Voivod avec ce son de guitare si unique de Piggy appuyé par ce gueulard déjanté de Snake ? Aucun .
    Rien ne vaut une vue de l’intérieur de la vie d’un combo comme Away nous l’offre à travers cette interview en forme de capsule temporelle.
    On en redemande .

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