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Interview   

Voivod : rencontre du troisième type


« Je suis impatient de retourner sur la route, même si ça ne fait qu’une semaine que je suis revenu [rires]. J’ai juste besoin d’un peu de repos et on repart ! » nous dit Denis Bélanger, alias Snake, chanteur de Voivod. En effet, le plus extraterrestre des groupes de metal revient tout juste d’un long périple à travers l’Europe afin de promouvoir en live The Wake, l’ambitieux nouvel opus conceptuel des Québécois. Et même quand on a passé trois décennies à tourner, l’expérience n’atténue pas le contrecoup une fois de retour à la maison : « Avec le décalage et tout, ça m’a pris une bonne semaine pour m’en remettre : j’ai pas mal dormi [rires]. Même après trente-cinq ans… Et puis c’était une tournée de sept semaines, donc c’est assez exigeant, mais ça s’est bien passé ! Il y avait du monde partout, l’album se porte bien, il y a une bonne appréciation des gens, donc c’est bien. »

C’est donc après une bonne semaine de repos bien mérité que nous avons joint le frontman afin de l’interroger. Car oui, nous n’en avions pas fini avec The Wake, après avoir dans un premier temps échangé avec le batteur Away en août dernier. Ci-après, avec Snake, nous évoquons l’histoire parfaitement viovodienne qu’il a façonnée, nous parlant d’humanité, de sa destinée, un regard tourné vers le ciel. Car si la science-fiction reste la base du concept global de Voivod, la réalité n’est jamais très loin sous forme d’allégorie, étayée parfois par de mystérieuses expériences, à l’instar de cette « rencontre du troisième type » que nous relate le chanteur.

L’occasion également d’aller plus loin pour comprendre la conception d’un tel tour de force, qui touche parfois à la fibre cinématographique, ou remonter le temps et parler, par exemple, du regretté guitariste-compositeur Piggy, un artiste décidément insolite, dont Chewy a prouvé avoir brillamment pris la succession.

« Peut-être que les choses vont changer beaucoup plus rapidement qu’on le pense, et il va falloir être prêts mentalement pour accepter ces changements-là. Je ne suis pas sûr que tout le monde réalise à quel point ça peut être près de nous. »

Radio Metal : Plus qu’un album, The Wake est une histoire. En préambule, peux-tu nous résumer cette histoire ?

Denis « Snake » Bélanger (chant) : La première chanson est plus liée à ce que nous avions fait avec Post Society. La première chanson, « Obsolete Beings », est un peu un lien entre le nouvel album et cet EP, Post Society. Mais l’histoire commence vraiment à la deuxième chanson, « The End Of Dormancy ». Si je peux relater ça comme ça : c’est comme si l’humanité avait fait une découverte vraiment grandiose et qui en même temps aurait eu une espèce de cataclysme consécutif à cette découverte, c’est-à-dire quelque chose qui dort au fond de l’océan, qui est soudainement réveillé et qui a un impact. Il y a une sorte de branle-bas de combat pour savoir ce qui dort au fond de l’océan. Ça, c’est plus dans la chanson en tant que telle. Pour ce qui est de l’ensemble de l’histoire, c’est comme si demain matin, on annonçait à tout le monde de manière irréfutable que nous n’étions pas seuls, comme quelque chose que l’on doit comprendre et accepter. Alors c’est une espèce de réveil qui se fait dans la conscience des gens. Il y en a qui vont rejeter cette idée, la nier, même la refuser en tant que telle par rapport à leurs croyances, leur religion et tout.

S’ensuivent, plus dans la troisième chanson, beaucoup de conflits, de tumultes, le monde va se diviser quelque part. C’est un peu une référence à ce qui est déjà arrivé il y a bien longtemps lorsque l’humanité a découvert que la Terre n’était pas le centre de l’Univers, si on veut. Après ça, ils se sont mis à brûler les sorcières [petits rires], il y a eu un changement radical dans la façon de percevoir les choses. C’est un peu le même genre de scénario, mais plus moderne. Dans la troisième chanson, « Orb Confusion », c’est plus un monde de conflit, avec des fake news qui viennent s’entrecouper. Dans la quatrième chanson, « Iconspiracy », c’est un peu l’élite du monde, les dirigeants de toute la planète qui essaient de maintenir l’ordre et leur pouvoir sur les gens. Mais quand même, il y a toujours cet esprit qui est là, c’est un peu comme une réflexion du genre : « Je ne suis pas aveugle, je vois ce qui se passe, et même si vous essayez de me contrôler, on peut en prendre et en laisser. » Il y a une espèce de personnage qui part et qui revient, par exemple dans la deuxième chanson. Lui, c’est une espèce de survivant de la deuxième chanson, de cette espèce de cataclysme qui est arrivé, et c’est comme un unique témoin de tout ça, et dans la chanson, on a des espèces d’hommes en noir qui essaient de le contrôler, et puis il s’enfuit. Ce personnage revient donc dans la cinquième chanson, qui est un peu plus dark, et qui est une sorte de réflexion, où le gars essaie de se détacher de tout, de s’enfuir. Il s’en va dans les bois et espère que quelqu’un vienne le chercher [petits rires]. C’est un peu ça l’optique.

Les autres chansons vont plus vers un côté spirituel, si on veut. Bien sûr, il y a un côté environnemental, où on se demande : « Qu’est-ce qu’on va faire avec la Terre ? Où en sommes-nous avec notre petite planète, qui a vraiment besoin de beaucoup d’amour et qui n’en a pas ? » C’est une espèce de prise de conscience d’où l’on vient et de ce que l’on va faire avec. Plus l’album progresse, plus il y a un côté spirituel, un côté métaphysique, avec un éveil de conscience par rapport à qui nous sommes, où on s’en va. Et puis aussi, ce voyage dans l’espace qui nous attend quelque part, et une espèce de salutation à ceux qui ne sont plus là, on naît poussière et on redevient poussière, avec les violons à la fin, c’est plus un côté métaphysique.

C’est de la science-fiction, mais comme souvent chez Voivod, il y a un parallèle qui est fait avec le monde réel. Et dans cette histoire, un peu comme tu le racontais, il est question notamment d’une incroyable découverte menant à un énorme désastre. Penses-tu que l’humanité soit imprudente dans sa soif de savoir et de découverte ?

Oui, je pense que l’humanité est assez imprudente en général [rires]. Mais ce n’est pas ça qui va empêcher le monde de tourner, dans le sens où on veut toujours en savoir plus, c’est normal. Au fur et à mesure que l’on découvre des choses, il y a toujours une implication qui peut être bien pour l’humanité et une implication qui peut lui être fatale, et ce à tous les niveaux, que ce soit au niveau environnemental, au niveau des découvertes scientifiques… Je pense que presque à tous les niveaux, pour chaque découverte, l’humain a le choix d’en faire ce qu’il en veut. Mais je crois qu’il y a une espèce d’urgence en ce moment, par contre. Et c’est inquiétant, car il y a beaucoup de points à régler pour que l’on vive en harmonie dans un futur proche. Peut-être que les choses vont changer beaucoup plus rapidement qu’on le pense, et il va falloir être prêts mentalement pour accepter ces changements-là. Je ne suis pas sûr que tout le monde réalise à quel point ça peut être près de nous. Ce n’est même pas une question de savoir si nous allons le vivre ou pas, ou si nos enfants vont le vivre ou pas, peut-être qu’on va vivre des choses qui vont s’accélérer, qui vont prendre des directions diverses et qui vont nous déstabiliser.

« Quand j’étais jeune, j’avais douze ans, et ma sœur et moi avons été témoins de quelque chose dans le ciel. C’était assez troublant. Nous n’avons pas vraiment compris ce que nous avons vu, mais ça ne venait pas d’ici. […] C’est là qu’il y a eu une espèce de déclic dans ma tête, par rapport aux extraterrestres mais aussi à une espèce de concept du monde, dont je n’avais pas encore assemblé toutes les pièces du puzzle dans ma tête. »

Je me souviens que j’écoutais un astronome français, dont je ne me souviens plus le nom, qui fait des conférences sur l’environnement, et sur là où nous en sommes. Le gros de son histoire, c’est de dire aux gens : « Vous avez le droit de vote, votez pour la personne qui apporte l’environnement au premier plan, car si ce n’est pas ça, ça ne vaut pas le coup, c’est une perte de temps et d’énergie, parce qu’un jour, on va l’avoir en pleine figure, et il sera trop tard. » Et il n’a pas tort, parce que si tous les gouvernements du monde avaient comme priorité l’environnement, je pense qu’on pourrait vraiment s’en aller dans le bon sens. Mais c’est sûr que c’est un sacrifice, que ce sont des emplois qui se perdent, mais qui peuvent se renouveler dans autre chose. C’est peut-être économiquement non-viable, mais on a le choix, c’est nous qui décidons. Il faudrait, comme ce scientifique le dit, remettre les choses en priorité, sinon on ne sera plus là. C’est un peu ça, cet éveil de l’humanité, il faut que ça arrive un jour, sinon on ne pourra pas traverser ces grands chamboulements.

Suite à cet événement dont tu parles dans l’histoire et tout ce que ça implique, les religions qu’on connaît aujourd’hui disparaissent pour que de nouvelles soient créées. Tu crois que l’humanité aura toujours besoin de se créer des religions, qu’elle ne pourra jamais s’en séparer ?

Je pense que le côté religion est un bien grand mot pour expliquer… J’ai toujours vu la religion comme une espèce de doctrine, de plan de marche pour une société pour essayer de maintenir l’ordre : tu ne voleras pas ton voisin, tu ne le tueras pas… C’est un peu comme une règle sociale. Ça, c’est à un certain niveau, et effectivement, les religions peuvent amener beaucoup plus que ça, et des choses pas très bien. Je pense que pour le côté spirituel, l’homme est fait comme ça, nous avons tous besoin d’un côté qui nous permette d’accepter qui nous sommes dans notre environnement. Parce qu’il y a une chose que nous ne savons pas, c’est où nous allons après, ce que l’on devient quand on est mort, est-ce que c’est renouvelable [petits rires]… C’est le sens de la vie en général. Nous avons besoin d’avoir quelque chose qui nous guide dans le quotidien pour essayer de se faire une idée du pourquoi on est là, et de ce que ça veut dire. Je pense que même si les extraterrestres débarquaient demain matin, l’homme devrait toujours rester ce qu’il est : l’homme, avec tout ce qui vient avec. Il va toujours avoir un besoin d’expliquer les choses, à sa manière, peu importe, tu crois à ce que tu veux, ce n’est pas important. Il s’agit de se donner une espèce de philosophie de vie qui va te permettre au quotidien d’aller d’une journée à l’autre, d’une semaine à l’autre et de continuer ta vie dans une espèce d’harmonie. Je pense que ça fait partie d’un régime santé cérébral [petits rires], d’avoir quelque chose en quoi croire et à quoi se tenir, et à quoi essayer de se référer.

Et toi, en quoi crois-tu ? Vu que toute la fin de l’album, comme tu le disais, va plus vers un côté spirituel, doit-on en déduire que pour toi, la spiritualité est liée à la destinée de la Terre et à l’espace ?

Peut-être que c’est tout un ensemble. Je n’ai pas la vérité infuse sur tout ce qui se passe, mais moi, personnellement, je peux croire en plein de trucs parce que, justement, on ne sait pas. Et parce qu’on ne sait pas, ça nous permet toujours de garder une porte entrouverte à certaines choses, certains phénomènes, peu importe de quoi on parle. Par exemple, est-ce que je crois aux esprits ? Oui et non. C’est assez étrange, il y a des trucs qui me sont arrivés, où je me suis dit : « Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? » [Petits rires] Il y a des phénomènes qui te feraient penser que, peut-être, ça pourrait être ça, mais est-ce que c’est ça ? Est-ce que j’ai rêvé ? Il y a d’autres choses dont j’ai été témoin et qui m’ont saisi l’esprit, qui m’ont fait comprendre diverses façons de voir la vie. Personnellement, c’est ça, mais pour d’autres, ça peut être autre chose.

En général, pour ce qui est de la musique, il y a beaucoup de choses qui transcendent autour de celle-ci. Juste parce que la musique est invisible mais elle te fait voyager d’un monde à un autre ; c’est intouchable, ce sont des sons, des vibrations, des fréquences, qui peuvent te faire aller d’un endroit à un autre, qui peuvent te donner des émotions tristes, joyeuses, c’est quelque chose qui est presque impalpable. C’est une méthode de communication qui est invisible, ce sont juste des fréquences qui nous traversent le cerveau et qui nous font voyager d’une certaine manière dans notre esprit. Je trouve que c’est un parallèle assez intéressant. Peut-être qu’il y a des genres de fréquences que l’on ne connaît pas, et qui nous font vivre des émotions ou nous sentir d’une certaine manière… On parle d’astrologie, parfois, il y en a qui y croient, et d’autres non. Est-ce que l’influence des planètes a cette influence sur nous à tel point que ça nous fait changer d’humeur ? C’est un peu le même genre de parallèle, c’est à quel point nous sommes sensibles à tout ce qui nous entoure.

« Si on dit que les extraterrestres existent, et que c’est indiscutable, peut-être que les divisions entre nous s’éteindront. Il n’y aura plus de blancs, plus de noirs, nous serons des hommes à tous les niveaux, peut-être plus unis. »

C’est une question assez large, mais moi, par rapport à la musique, je trouve que c’est ce que ça fait. C’est quelque chose qui ne semble pas là mais qui est là, qui a la possibilité d’avoir un impact sur ton cerveau d’une manière assez importante, ou qui nous fait même revenir dans le passé. C’est un souvenir. Si tu entends une chanson une fois, ça te ramène à quand tu étais gosse, que tu écoutais tel truc, que tu faisais ci ou ça… C’est impressionnant de voir à quel point le cerveau n’oublie pas, et à quel point ça amène un côté émotionnel à bien des choses. C’est ce que j’aime par rapport à la musique. C’est un média un peu étrange à ce niveau-là. Il y a des gens qui nous disent, parfois, sur la route ou ailleurs : « Cet album-là, cette chanson-là a changé ma vie, et je ne serais peut-être même pas ici si je n’avais pas écouté ça. » Alors tu vois que la musique a une certaine influence sur les gens.

Quelles sont ces choses dont tu as été témoin et qui t’ont fait comprendre diverses façons de voir la vie ?

Quand j’étais jeune, j’avais douze ans, et ma sœur et moi avons été témoins de quelque chose dans le ciel. C’était assez troublant. Nous n’avons pas vraiment compris ce que nous avons vu, mais ça ne venait pas d’ici. Nous étions en voiture, sur une route isolée, seuls, en plein milieu de la nuit, et nous avons eu la peur de notre vie [petits rires]. Je n’ai jamais revécu une peur aussi intense que ce soir-là. Parce que c’était la peur de l’inconnu, et en même temps, à mesure que nous nous dirigions, la voiture roulait, et l’objet allait dans la même direction que nous, et l’objet est passé au-dessus d’une montagne, puis a disparu. Mais avant qu’il passe au-dessus de la montagne, toute la montagne s’est éclairée, et puis l’objet a disparu. Et nous allions dans la même direction. Ma sœur et moi n’avons pas parlé pendant je ne sais pas combien de temps, nous étions complètement figés, la voiture roulait, et notre cerveau n’arrivait pas à assimiler ce que nous avions vu. Nous nous demandions s’il ne nous attendait pas, plus loin sur la route [rires]. J’avais douze ans, elle dix-huit ou dix-neuf ans, je pense que c’est là qu’il y a eu une espèce de déclic dans ma tête, par rapport aux extraterrestres mais aussi à une espèce de concept du monde, dont je n’avais pas encore assemblé toutes les pièces du puzzle dans ma tête, je n’avais que douze ans. Ça a changé ma vie, juste par rapport à ça. J’ai compris que ce que nous avions vu, ça ne venait pas de chez nous. Ce n’était pas un avion, ni un hélicoptère, ni une météorite, c’était quelque chose. Mais je ne peux pas dire quoi.

Est-ce que cette peur, c’est quelque chose que tu as par la suite essayé d’assimiler ou dont tu as essayé de tirer parti en musique ?

[Réfléchit] Peut-être pas par rapport à cet événement-là, mais c’est sûr que quelque chose que tu ne comprends pas, ça t’amène à un niveau de stress ou de curiosité – en fait, c’est les deux, on est curieux, mais en même temps on a peur. On veut savoir, mais en même temps, on ne veut pas prendre le risque que ça nous soit néfaste, donc c’est une espèce de dilemme. C’est comme d’essayer de s’approcher du feu, tu sais que c’est du feu, il y a un bon côté dans le feu, ça te réchauffe, mais il ne faut pas être trop près parce que ça va te tuer. Si je peux faire un lien par rapport à ça, c’est sûr qu’il y a des chansons que j’ai écrites au cours de ma vie qui faisaient sûrement des liens par rapport à l’inconnu, au danger, à essayer de comprendre ce qui est incompréhensible, des chansons comme « The Unknown Knows », des trucs comme ça. Ça fait sûrement partie de la façon dont je mets les choses en place quand j’écris.

Selon toi, dans cette histoire, au final « le monde atteindra un nouveau niveau de conscience, un nouvel esprit, une nouvelle façon de regarder le ciel ». Penses-tu que ce jour arrivera ? Penses-tu qu’on pourrait arriver à un changement de paradigme aussi radical que lorsqu’on a accepté que la Terre n’était pas au centre de l’univers ?

Je nous le souhaite sincèrement, et c’est peut-être ce qui nous attend au bout du compte. Si on en vient presque à s’autodétruire, il va falloir quelque part réviser le plan de marche, collectivement, socialement, et à tous les niveaux. Juste faire cet effort-là. Parce que si on dit que les extraterrestres existent, et que c’est indiscutable, peut-être que les divisions entre nous s’éteindront. Il n’y aura plus de blancs, plus de noirs, nous serons des hommes à tous les niveaux, peut-être plus unis. Nous serons des humains, et nous serons peut-être moins divisés les uns envers les autres. Peut-être que ça va nous unir à un point où nous serons capables d’aller de l’avant vers l’espace, d’une manière beaucoup plus ouverte à tout ce qui est là-bas ou à tout ce qu’on ne connaît pas. Quelqu’un m’a demandé l’autre fois : « Est-ce que tu ne trouves pas qu’on ne fait pas assez d’efforts au niveau de l’exploration spatiale ? » Je pense que nous n’avons pas besoin, aujourd’hui, nécessairement, physiquement, d’aller dans l’espace, on est capables de comprendre l’espace avec des télescopes puissants, avec d’autres choses, et ça nous amène encore plus loin. Ça continue d’évoluer, c’est sûr. Puis notre prise de conscience, de manière générale, va toujours continuer d’avancer tant qu’on va en être capables. Mais pour ça, c’est sûr qu’il faut continuer de vivre ensemble sur cette petite Terre pour que ça arrive. C’est ça le dilemme.

« [Quand je regarde le ciel,] je vois mon passé, je vois où j’étais, je vois mon père qui n’est plus là, je m’imagine les distances incroyables qu’il y a devant mes yeux. […] J’essaye d’imaginer des paysages d’ailleurs, j’imagine des mondes, j’imagine toutes sortes de choses. J’imagine être un esprit voyageur, un voyage astral… Je vois beaucoup plus que des étoiles. »

Penses-tu qu’il n’y ait plus que les extraterrestres pour sauver l’humanité et que notre salut viendra de là ?

Je ne sais pas, mais c’est une autre façon de voir les choses. Je ne sais pas à quel point la communication peut se faire [petits rires], puis si ce sera bon ou pas pour nous. Mais nous, envers nous-mêmes, il faut que nous évoluions. Nous, envers le monde, l’espace, il faut que nous évoluions. Est-ce que ça viendra d’eux par un quelconque événement ? Peut-être. Même si c’est ça, il va aussi falloir que nous fassions nos efforts pour arriver à vivre en harmonie, qu’il y ait moins d’écart entre les humains, une façon de gérer la planète et ses ressources de manière plus équitable… Il faut faire en sorte de continuer à survivre, sinon on est voué à l’échec, et ce serait bien triste.

D’ailleurs, toi, quand tu regardes le ciel aujourd’hui, que vois-tu ?

Je vois toutes sortes de choses. Je vois mon passé, je vois où j’étais, je vois mon père qui n’est plus là, je m’imagine les distances incroyables qu’il y a devant mes yeux. En fait, mes yeux ne peuvent voir que ce que je vois, mais si j’avais des télescopes à la place des yeux, je verrais plus loin. J’essaye d’imaginer des paysages d’ailleurs, j’imagine des mondes, j’imagine toutes sortes de choses. J’imagine être un esprit voyageur, un voyage astral… Je vois beaucoup plus que des étoiles.

Voivod a toujours eu ce côté « extraterrestre », et d’ailleurs on voit le groupe dépeint comme tel sur la pochette : est-ce que vous vous sentez un peu extraterrestres, non seulement musicalement, mais aussi globalement par rapport à l’humanité, à regarder la Terre et les Terriens en ayant pris de la hauteur, d’un point de vue extérieur, étranger ?

C’est sûr que musicalement, nous faisons quelque chose que je ne pense pas que quelqu’un d’autre fasse. Peut-être que pour certaines personnes, du coup, nous venons d’ailleurs [petits rires]. Mais ça c’est juste une question d’être nous-mêmes. Moi, j’essaye d’être moi-même le plus possible dans la vie, et même sur scène. Je ne m’en fais pas trop avec les marques de commerce. Donc oui, mais en même temps, nous sommes tous des humains, donc il faut confronter le quotidien comme n’importe quelle autre personne. C’est sûr que du côté artistique j’aime bien essayer d’aller plus loin, j’aime bien essayer de brasser la cage des idées, remettre en question les choses qui paraissent claires pour tout le monde mais qui peuvent être aussi remodelées en quelque chose de différent. Je fais partie de ce monde, c’est sûr. Puis des fois, je me trouve un peu différent, par rapport aux gens ; il y a des fans qui nous voient justement comme quelque chose qui n’est pas comme les autres. Ça me fait un petit blues, parce que nous, ça n’a pas été une carrière facile de faire ce que nous faisons, car nous avons pris des sentiers non-battus, et il a fallu bosser très fort pour que nous arrivions là où nous en sommes. Donc automatiquement, quand tu fais ton propre chemin, c’est toujours plus difficile que de prendre un chemin bien pavé. Quand on a des commentaires qui disent : « Vous m’avez emmené ailleurs, vous m’avez fait voyager dans mon esprit, vous m’avez fait comprendre des trucs que je n’avais pas vus », ça me fait chaud au cœur. C’est un peu cette mission-là que nous nous sommes donnée, d’une certaine manière.

C’était un gros projet pour vous de faire The Wake, à la fois la musique et le concept. C’est une grosse œuvre en soi. Comment l’idée d’aller à fond dans un album conceptuel vous est-elle venue ?

C’est venu petit à petit. Je pense qu’après Post Society, nous voulions faire un gros album, quelque chose de bien, qui ait un impact. Et nous venions justement de recevoir un prix du Rolling Stone Magazine, par rapport à Dimension Hatröss, qui était un album-concept à l’époque, en 1988, et qui a été nommé dans le Top 100 des meilleurs albums de metal de tous les temps. C’est sûr que ça nous a fait du bien d’avoir cet éloge-là, mais en même temps, ça nous a fait comme un déclic parce que nous nous sommes dit que si nous voulions quelque chose de gros, qui ait un impact, il faudrait presque que ce soit un album conceptuel, et que l’on mette tout ce que nous avons par rapport à la musique, avec un côté progressif plus présent, et essayer de faire voyager l’auditeur dans une histoire rocambolesque, mais qui pouvait en même temps être aussi une espèce de réveil. C’est ce que nous cherchions à faire, mais quand on travaille dans le feu de l’action, on ne se rend pas compte de ce que l’on fait exactement. On y va de fil en aiguille, on coud et on recoud.

Toute cette idée-là s’est faite progressivement, et par rapport à tout l’enchaînement des chansons, ça a presque été fait en dernière minute, si on veut, parce que tant que je n’avais pas la séquence des chansons, la suite logique, un, deux, trois, quatre, cinq, etc., j’avais des idées à droite à gauche sur toutes les chansons, mais il n’y avait rien qui faisait vraiment un lien. C’est vraiment lors de cette prise de décision, quand nous avons dit « ça, ça va être la chanson un, ça, la chanson deux… », que j’ai pu commencer à voir comment j’allais pouvoir mettre les choses en place. Mais ça m’a quand même pris un certain temps avant d’élaborer tout ça. Ça n’a pas été facile ! [Rires] Mais au bout du compte, je pense que c’est quelque chose qui se tient, et puis qui t’amène ailleurs. C’était ça le projet, que l’auditeur se mette les écouteurs sur la tête, ferme les yeux, et qu’il parte pendant tout l’album, et non pas juste écouter une chanson ici et là. Le projet était de savourer pleinement du début à la fin.

« Des fois, je me trouve un peu différent, par rapport aux gens ; il y a des fans qui nous voient justement comme quelque chose qui n’est pas comme les autres. Ça me fait un petit blues, parce que nous, ça n’a pas été une carrière facile de faire ce que nous faisons, car nous avons pris des sentiers non-battus, et il a fallu bosser très fort pour que nous arrivions là où nous en sommes. »

Cet album possède un côté très cinématographique, avec l’apport d’un quatuor à cordes et d’influences de la musique classique, mais aussi des passages très évocateurs et imagés (le passage martial qui fait monter la tension sur « The End Of Dormancy », par exemple). Est-ce qu’il y a eu une étroite collaboration entre la partie conceptuelle, les paroles, que tu incarnes, et la partie musicale que Chewy incarne, pour schématiser ?

Un peu des deux. C’est sûr que moi, je suis inspiré en premier lieu par la musique, puis la musique a été inspirée d’autres musiques. Tu parlais du côté cinématographique, oui, nous voulions que ça sonne comme une musique de film, mais en même temps que ça sonne comme une chanson en soi. Puis il y a des thèmes cinématographiques qui sont tellement évocateurs et représentatifs de ce que l’on voit à l’image, c’est justement ce côté-là que Chewy a apporté en se basant sur certaines soundtracks de films qui nous avaient inspirés. « The End Of Dormancy » a un côté un peu Ben-Hur, avec les galères, etc., [chante le rythme et le thème] ça fait très film d’époque. C’est du Chewy inspiré de toutes sortes de soundtracks, comme nous faisions un peu avec Killing Technology, où il y a des bouts inspirés de soundtracks de différents films tels que Mad Max. Donc oui, nous nous sommes toujours un peu inspirés des soundtracks de films, car ça amène un côté imagé qui, inconsciemment ou consciemment, dort là dans notre cerveau. C’est ce petit déclic-là qui fait dire : « Ah, j’ai déjà entendu ça quelque part ! », et ça fait une référence en quelque sorte. Et puis moi, de mon côté, je prends ça, j’écoute ça, je m’inspire, je me fais mon propre plan cinématographique de la chose, et ça me permet d’écrire des chansons qui vont un peu avec l’atmosphère de la musique. C’était un peu le but, que ce soit presque une movie soundtrack, que ça transforme l’auditeur en voyageur ou en observateur. C’était ça l’intention, et c’est ce qui est perçu, je pense.

Et dans cette optique, j’imagine qu’intégrer un quatuor à cordes permettait d’appuyer le côté dramatique de l’histoire ?

Oui. Ça fait plus grandiose. Ça amène beaucoup d’émotions et de la grandiosité dans certains passages. C’était une idée de Chewy vu qu’il est enseignant en école de musique. Un jour il s’est dit : « Je vais écrire des partitions de quatuor à cordes, je vais aller chercher quatre étudiants, je vais donner à chacun d’eux une feuille, je vais conduire comme un chef d’orchestre en studio. » Pour lui, c’était une expérience incroyable de le faire, parce qu’il ne l’avait jamais fait, et il a très bien réussi. C’était beaucoup de temps, beaucoup d’ouvrage, parce que quatre violons qui ne jouent pas la même chose et donnent quelque chose à la fin, c’est quand même… Moi, je ne serais pas capable ! [Petits rires] Mais il a très bien réussi et ça lui a donné une expérience nouvelle, qu’il pourra peut-être répéter dans le futur. Pour lui, il voulait tenter le coup, et ça a très bien fonctionné. Puis ça amène quelque chose que Voivod n’avait jamais expérimenté avant, ce qui est toujours bien.

De façon générale, Chewy a aussi apporté pas mal de texture à la musique, avec les guitares acoustiques, notamment…

Oui, nous essayions vraiment de donner tout ce que nous avons à tous les niveaux. Tout a été finement mis en place. Quand j’écoute l’album, c’est la première fois que j’ai l’impression que tout est là, qu’il n’y a rien de superflu, que tout ce qui est là doit être là pour une raison, et qu’il n’y a rien de laissé au hasard. C’est l’impression que j’ai pour cet album-là, même après plusieurs écoutes, même après que la poussière soit tombée, j’ai encore l’impression que, waouh, tout y est !

Est-ce que cette histoire t’a poussé en tant que chanteur à aller chercher une interprétation plus incarnée ? Je pense par exemple au passage un peu crooner vers la fin d’« Obsolete Beings » ou le côté aliéné de « Orb Of Confusion »…

Oui, c’est sûr que ça développe des personnages. Certaines musiques m’amènent à jouer un rôle, ou à prendre une expression dans le caractère du chant, d’amener une approche plus caractéristique de certains passages comme ceux que tu as mentionnés. Parce qu’en fait, je me suis toujours basé sur ce que j’entendais, et puis c’est instinctif, je ne voulais pas forcer les choses. C’était plus : « J’entends ça, je vais faire ça comme ça. » Plus que : « Ok, on en est là, il faut absolument que ça soit ça. » C’est plus easy-going, si on veut. Mais c’est sûr que cette approche-là, d’avoir différents caractères, différents personnages dans l’album vient de la musique qui m’inspire, mais aussi, je pense que ça collait bien avec cette idée de faire un montage d’histoires, quelles qu’elles soient, alors nous nous sommes laissés aller [petits rires].

As-tu déjà fait du théâtre ?

Oui. Mais il y a bien longtemps, quand j’étais jeune… [Rires]

Est-ce que ça t’a aidé pour un album comme celui-là ?

Oui, c’est sûr que ça reste toujours quelque chose d’ancré quelque part. Et j’ai toujours eu, peut-être ironiquement, le truc pour faire des imitations, donc je pense que j’ai compris des petits trucs sur comment faire rire les gens, imiter quelqu’un, prendre un caractère quelconque, parce que ça m’a toujours fait sourire. Chaque personne est différente, chaque personne a quelque chose qui m’interpelle… Je pense que ça fait partie de moi, quelque part.

« [A l’époque de Dimension Hatröss,] nous y allions beaucoup plus instinctivement, d’une façon un peu cabotine, un peu naïve aussi, mais ça fait partie du côté artistique. Des fois, nous ne savons pas ce que nous faisons [petits rires], mais ce qui est important, c’est le résultat »

En tant que chanteur, personne ne te ressemble. Comment t’es-tu construit en tant que chanteur ?

Au fil des années, je pense que j’ai développé mon style, qui était au départ influencé par divers autres chanteurs tels que Rob Halford ou Johnny Lydon. Quand j’ai commencé à chanter, je trouvais que c’étaient de bons vocalistes, qui avaient du charisme, qui avaient quelque chose à dire. Mais c’est sûr que par la suite, il y a des choses plus définies qui m’ont amené à écouter d’autres choses, qui m’ont amené à plus affiner ma technique. Mais c’est à force d’en faire que l’on devient ce que l’on est. On est comme modelés par ce qui nous entoure. Puis beaucoup d’années de tournées, de voyages, d’expériences incroyables, ça forge quelqu’un, ça développe diverses attitudes, et c’est ce qui fait qu’on est ce qu’on est, et qu’on est différents des autres. C’est un phénomène naturel.

L’album se termine sur « Sonic Mycelium », qui est un genre de medley de douze minutes reprenant des riffs et thèmes des autres chansons. C’est un procédé un peu hérité de la musique classique, voire du jazz. Quelle est l’idée ?

Cette chanson-là a été écrite presque en dernière minute, pendant que nous étions en studio. C’était une idée de Chewy qui voulait faire une sorte de récapitulatif de tout ce qui était sur l’album, et nous avons fait une espèce de composition medley. Au départ, je me disais : « Mon Dieu, qu’est-ce qu’on va faire avec cette chanson-là ? » J’ai vu ça comme une espèce de jeu, en la prenant comme un puzzle. Je me suis donné la peine d’essayer l’exercice, et puis ça a marché finalement. C’est comme si je prenais les paroles de telle chanson, avec l’air d’une autre chanson… C’était comme essayer de mettre en place ce qui était déjà là, mais d’une autre manière. Je pense que ça a été un exercice cool, si on peut dire, puis en même temps, l’auditeur entend des passages qu’il a déjà entendus, mais qui ne sont pas à la bonne place, avec un vocal différent, une mélodie qu’il a déjà entendue, mais sur une autre chanson. C’est un peu pour mélanger l’auditeur à la fin de l’album [petits rires]. C’était un truc presque expérimental, mais ça finit bien l’album, c’est un petit clin d’œil à tout ce qui a été fait sur cet album-là, c’est-à-dire beaucoup de travail, et à la fin, on mélange tout ! [Rires] C’est comme si tu essayais de bâtir un château de cartes et qu’à la fin, tu souffles dessus. Toutes les cartes sont là, mais sont mélangées !

Il y aurait aussi un rapprochement entre cette chanson et « Jack Luminous » de l’album The Outer Ones (1993), qui est la plus longue chanson de Voivod à ce jour…

Le lien, c’est qu’à un moment donné dans la chanson, il y a un riff de guitare dont c’est sûr que Dan l’a choisi presque volontairement, qui ressemble à « Jack Luminous », et moi, je me suis permis de faire exactement ce que je faisais sur « Jack Luminous », c’était comme une espèce de clin d’œil. C’est un peu ça, c’est un clin d’œil envers les chansons un peu longues, un peu concepts. Ça s’est fait naturellement, et nous ne nous sommes pas trop posé de questions. J’ai trouvé ça cool qu’il revienne avec une espèce de riff presque similaire sinon pareil. J’ai trouvé ça bien, et ça peut être une connexion, au niveau conceptuel, etc.

Dimension Hatröss était votre dernier album conceptuel, sorti il y a trente ans. Comment comparerais-tu ces expériences d’albums conceptuels ?

Disons qu’à l’époque, ce n’était pas le même contexte. Nous enregistrions à Berlin, pendant qu’il y avait le Mur de Berlin, c’était complètement une autre façon de construire un album, par rapport à celui-ci. Mais c’est quand même un exercice semblable au niveau de mettre un lien entre les chansons. Le travail était le même, mais le contexte était différent. Et puis il y a aussi l’expérience. Nous y allions beaucoup plus instinctivement, d’une façon un peu cabotine, un peu naïve aussi, mais ça fait partie du côté artistique. Des fois, nous ne savons pas ce que nous faisons [petits rires], mais ce qui est important, c’est le résultat. Peut-être que cette fois-ci, c’était un peu plus intentionnel, justement, « oui, on se dirige vers ça » ; tandis qu’à l’époque, nous y allions un peu sans trop savoir. Mais en fin de compte, c’est un peu le même genre de travail au niveau d’écrire quelque chose d’une chanson à l’autre, qu’il y ait un lien entre les chansons et que ça développe une espèce d’histoire.

Comment vois-tu Dimension Hatröss, aujourd’hui ?

Je pense que c’est un bon album. C’est un album qui nous a justement amenés à changer notre perception, nous nous sommes vraiment plus définis sur cet album-là, nous nous sommes peut-être rapprochés d’un public plus large. Puis nous avons amélioré notre technique de musiciens. En fait, je pense que nous essayions de briser certaines barrières à l’époque. C’est un album qui a été important pour nous, dans notre carrière. Il y avait des chansons comme « Tribal Convictions », qui a eu un côté assez populaire, qui a quand même bien marché. Puis il y a eu des chansons qui ont pris les gens par surprise. Donc oui, pour l’époque, je pense que c’était avant-gardiste. Et aujourd’hui, ce que j’en pense, c’est que c’est une partie de l’évolution du groupe, mais en même temps, c’est au même titre que tous les albums. C’est une suite d’évolutions. Aujourd’hui, c’est sûr qu’en regardant en arrière, on perçoit les choses différemment, mais pour l’époque, je pense que c’était quand même assez d’avant-garde.

« [Piggy] voyait la musique comme une espèce de séquence. Il écoutait des albums et les jouait aussi à l’envers. […] Ce sont des notes, ce sont les mêmes, c’est juste qu’on n’est pas habitués à les entendre dans cet ordre-là. Mais en même temps, c’est là que tu comprends que c’est comme un message à l’envers. C’est comme de dire : ‘Avançons / On s’en va / Avançons / On s’en va’… Ça ouvre l’esprit. »

Si on regarde Killing Technology, Dimension Hatröss et Nothingface, ça fait presque comme une trilogie pour Voivod, car ce sont un peu les trois albums emblématiques du groupe. Est-ce tu ne penses pas que vous soyez dans cette dynamique-là, aujourd’hui ? C’est-à-dire qu’avec Target Earth, The Wake, qui serait du coup le deuxième et qui est un album conceptuel, et puis peut-être le prochain, vous seriez en train de former une nouvelle trilogie, un peu en reflet de la première ?

Ça serait dur à dire, c’est un peu tôt pour dire ça. C’est sûr qu’avec le nouveau line-up, avec Chewy et Rocky, nous avons fait Post Society et The Wake, et peut-être que le prochain sera une espèce d’album qui va englober tout ça. C’est sûr que la dynamique aujourd’hui est différente avec le nouveau line-up. Les choses vont très bien, à vrai dire. J’espère que ça va rester comme ça, au niveau aussi du rapport entre nous, tous et chacun. Nous nous entendons bien, nous faisons les choses bien, tout va bien… La formule est gagnante pour l’instant, et je souhaite que ça reste comme ça. Mais en même temps, Chewy puis Rocky amènent une nouvelle sauce à Voivod, je pense, une nouvelle façon de voir les choses, pas nécessairement drastique, mais qui a quand même sa propre saveur, et qui va peut-être amener quelque chose d’encore plus intéressant dans un avenir proche. Ça reste à voir, à développer, mais je confirme que ces deux-là vont nous amener encore beaucoup d’idées qui vont s’adapter et qui vont correspondre à Voivod, et puis qui vont peut-être amener Voivod dans quelque chose de nouveau dans son histoire.

À l’époque de Target Earth, Away nous disait être convaincu que vous n’auriez jamais pu faire un Target Earth avec Piggy, car à la fin il avait fait un peu le tour des expérimentations avec les structures et il était plus dans l’expérimentation avec le son. Et c’est Chewy qui a un peu ramené ce côté progressif plus prépondérant. Est-ce que tu dirais que ce côté un peu fou dans les structures est une marque de jeunesse ?

Quelque part, oui. Mais ça dépend de quoi on parle exactement. Piggy avait sa propre façon de faire, et ce n’était pas toujours facile avec lui, dans le sens où il avait une vision bien à lui, bien assise de ce qu’il voulait faire. Tandis que Chewy est très ouvert, dans le sens où il travaille pour la chanson elle-même, c’est la chanson qui est importante. Par contre, l’esprit de Piggy était tellement différent, ce qu’il amenait était vraiment non-conventionnel. Il y a quelque chose que Piggy avait et que peut-être Chewy n’a pas. Mais vice versa, je pense que Chewy peut amener quelque chose que Piggy n’avait pas, malgré le fait que Chewy soit influencé de Piggy, qui était son mentor. Ce sont sûrement deux personnalités bien différentes, mais qui tournent autour de cet esprit-là, créatif, qui essaye de briser des barrières. Piggy, c’était quelqu’un qui pouvait écouter des albums à l’envers toute la journée, donc il était très expérimental à certains niveaux [petits rires], peut-être beaucoup plus que Chewy. Chewy, c’est plus le côté technique, précision, fine-tuning, etc. parce que Piggy était beaucoup plus sur l’idée elle-même, et non pas la précision de le faire… Ce sont deux façons de voir les choses différentes, mais qui s’entrecoupent quelque part.

Tu as l’impression que des fois, Piggy ne travaillait pas toujours pour la chanson ?

Non, il travaillait pour la chanson, mais il y avait sa vision de ce qu’était la chanson, et c’était parfois dur de négocier [petits rires]. Si je disais : « Écoute, j’aimerais bien chanter dans cette section », alors que lui avait prévu un solo, c’était plus difficile de négocier des choses comme ça. Mais c’est parce qu’il y avait son idée bien assise de ce qu’il voulait entendre. Tandis qu’avec Chewy, il y a une ouverture beaucoup plus large, et j’ai peut-être moins de misère à faire le compromis entre ce qui va là, ce qui ne va pas là, parce qu’avec Piggy, il fallait que je négocie. « Moi, je veux un solo ici, et un solo là ! » « Mais Piggy, moi je chante où ? » [Rires]. C’était tout un phénomène, ce Piggy. Il était « one of a kind » !

A-t-il déjà proposé des choses complètement dingues que vous n’avez jamais pu mettre en œuvre ?

[Réfléchit] Des choses dingues, il en disait presque tous les jours… Mais lui, il voyait la musique comme une espèce de séquence. Il écoutait des albums et les jouait aussi à l’envers. Instinctivement, notre oreille n’est pas habituée à faire ces espèces d’entre-coupures de notes qui sont à l’envers, c’est la formule inverse. Mais en même temps, quand tu t’habitues, ça crée comme une nouvelle façon de faire. Au niveau du timing, de l’exécution, quand tu le fais à l’envers, ça donne quelque chose de complètement différent, même si ce sont les mêmes notes. C’est quelque chose que tu n’as jamais entendu. Donc il m’a ouvert l’esprit à bien des niveaux à cause de ça. Pour lui, c’était une séquence qui pouvait aller comme on le voulait. Ce sont des notes, ce sont les mêmes, c’est juste qu’on n’est pas habitués à les entendre dans cet ordre-là. Mais en même temps, c’est là que tu comprends que c’est comme un message à l’envers. C’est comme de dire : « Avançons / On s’en va / Avançons / On s’en va »… Ça ouvre l’esprit.

Interview réalisée par téléphone le 29 octobre 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Robin Collas.

Site officiel de Voivod : voivod.net

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