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Interview   

Voivod : synchronicité du passé et du présent


« Nous redonnons à Voivod ce qu’ils nous ont donné en tant que fans. » Cette citation résume à elle seule où en est aujourd’hui le groupe originaire de Jonquière, au Québec. Petit retour historique : en 2005, on apprenait la mort de Denis D’Amour alias Piggy, guitariste et génial compositeur au style unique et hautement influent. Après deux albums posthumes – Katorz et Infini – Voivod prend la décision en 2008 de poursuivre son histoire en intégrant Daniel Mongrain alias Chewy du groupe Martyr, fan de la première heure et « disciple » de Piggy. En 2013 sort Target Earth, premier album de cette nouvelle ère : un coup de maître en soi, tant on retrouvait la marque de fabrique de l’âge d’or de Voivod. Essai transformé avec le conceptuel et ambitieux The Wake – précédé de l’EP Post Society qui inaugurait l’arrivée de Rocky (Dominic Laroche) à la basse, autre fan du groupe, suite au départ du membre fondateur Blacky (Jean-Yves Thériault). Un album conçu sur trois années et salué ni plus ni moins comme l’un des tout meilleurs du combo.

Ce qui nous amène à Synchro Anarchy, un quinzième opus réalisé avec la même équipe mais dans des circonstances bien différentes. L’urgence en est le maître mot, puisqu’il a été réalisé sous pression, en à peine quatre mois. Le résultat est forcément différent, et à la fois conserve toutes les caractéristiques qu’on aime chez Voivod. Chewy et Rocky nous racontent cette expérience d’album qui avait de quoi rendre fou, leur position unique de fans devenus architectes du renouveau et les secrets de leur réussite et du vocabulaire voivodien.

« Le titre Synchro Anarchy est né d’une répétition où Away a voulu aller vers sa batterie, et puis son lacet de soulier était détaché, donc il a failli tomber dans le charleston et s’empaler le pied de cymbale dans la poitrine. Nous nous sommes dit que ça aurait pu être catastrophique, rien qu’un lacet détaché aurait pu changer le cours de son existence. »

Radio Metal : The Wake est un album qui a été extrêmement bien reçu et a été largement considéré comme l’un des tout meilleurs albums de Voivod, voire le meilleur depuis Nothingface. Qu’est-ce que ça vous a fait d’arriver à un tel résultat dès ton second album avec le groupe, Chewy, et ton premier pour toi Rocky ?

Daniel « Chewy » Mongrain (guitare) : En fait, c’était le troisième enregistrement pour moi si on compte l’EP Post Society, mais le deuxième LP. Nous étions très contents de la réponse des anciens fans en premier lieu et puis des nouveaux fans que nous avons pu atteindre avec la musique, car ça a fait boule de neige. Ça a été exponentiel. Nous avons eu de plus en plus de reconnaissance. Le groupe s’est refait une santé au niveau de la popularité, ça a eu un impact très positif sur le groupe. Nous avons beaucoup ressenti une espèce de ferveur de la part des vieux et nouveaux fans de Voivod, ils étaient très excités de ce qui se passait. Nous avons aussi eu de belles récompenses avec les Juno Awards au Canada, qui sont un peu comme les Grammys. Il y a aussi eu l’invitation au festival de jazz à Montréal et beaucoup d’événements spéciaux comme ça. Nous avons aussi énormément tourné partout dans le monde pour cet album. Ces quatre dernières années ont été très excitantes !

Dominic « Rocky » Laroche (basse) : C’est clairement un album qui a confirmé l’alchimie que nous avions dans l’équipe avec Francis Perron qui était l’ingénieur du son, nous avions travaillé au studio RadicArt avec lui. Ça nous a aussi permis d’explorer des méthodes de travail que nous avions déjà initiées avec l’EP Post Society, mais ça s’est vraiment précisé avec The Wake. On sent aussi que le bagage de chaque album passé transparaît un peu dans The Wake, mais avec la touche 2018. Je pense que les fans ont vraiment compris que l’essence de Voivod était toujours présente. Nous avons repoussé les couleurs et tout l’univers de Voivod en faisant The Wake. Nous sommes extrêmement fiers. C’était très enrichissant de faire The Wake. Nous avions la bonne méthode qui faisait que la suite a été très positive et fluide dans la création.

Est-ce que ça vous a mis une pression particulière quand est venu le moment d’aborder ce qui deviendra Synchro Anarchy ?

Chewy : La pire chose que tu peux faire quand tu crées, dans toute forme d’art, c’est de comparer avec ce que tu as fait avant. Je pense que ça t’empêche d’aller de l’avant. Nous avons pris une approche qui était : nous allons faire de notre mieux avec ce que nous savons fonctionner, nous allons aller de l’avant. Nous ne pouvons pas nous voir, pratiquer dans le même local et improviser ensemble à cause de la situation, mais nous allons accueillir ça comme un élément créatif, comme un outil qui va nous permettre de développer d’autres facettes de notre créativité, en raison de la technologie et de la limitation due au fait que nous ne pouvons pas être à proximité. C’est devenu comme un état d’urgence, une espèce d’état super intense pendant quatre mois de créativité et de prises de décisions très rapides mais toujours le plus efficace possible, en lien avec les pièces, les paroles, les arrangements. Ça a amené une certaine spontanéité, malgré le fait que nous n’avons pas été capables de beaucoup jouer ensemble.

Tu dis que vous avez accueilli les circonstances comme un élément créatif et il se trouve que Voivod a toujours joué sur le côté apocalyptique et postapocalyptique : est-ce que concevoir un album en pleine pandémie, avec cette étrange ambiance qu’il y avait partout dans le monde, vous a donné des billes pour penser et concevoir Synchro Anarchy ?

C’est sûr que tous les humains sur la planète – et pas juste les humains – sont atteints par ce qui se passe, par la situation, donc ça transpire. C’est-à-dire que ça entre dans nos pensées, dans nos émotions, et quand on crée, la création – qu’on parle d’un livre, d’un film, d’une sculpture, d’une peinture ou de musique – est un peu le reflet de ce qu’on vit. En revanche, nous avons consciemment décidé de ne pas traiter de ces sujets-là, car nous les traitons de toute façon dans le quotidien. Donc ça ne ressort pas directement, mais c’est sûr que ça transpire dans l’ambiance de l’album. C’est quand même un album tendu, assez foncé, avec peut-être des éclaircies d’espoir ; consciemment, nous nous sommes dit que nous ne voulions pas traiter de la réalité comme telle, mais passer comme d’habitude par la fiction pour réfléchir à voix haute et essayer de partager ces réflexions et en provoquer d’autres auprès des gens qui écoutent la musique et qui lisent les paroles en profondeur. On peut peut-être socialement réfléchir ensemble sur la réalité, qui dépasse la fiction en ce moment [rires].

« Je suis passé près de me rendre à l’hôpital psychiatrique à un moment donné [rires]. Mais ça va bien maintenant. »

Away disait que le titre de l’album, Synchro Anarchy, était une référence au fait que l’album a été réalisé dans ces circonstances inhabituelles. Justement, peut-on appeler ça des circonstances Voivodiennes, d’une certaine manière ?

En fait, le titre Synchro Anarchy est né d’une répétition où Away a voulu aller vers sa batterie, et puis son lacet de soulier était détaché, donc il a failli tomber dans le charleston et s’empaler le pied de cymbale dans la poitrine. Nous nous sommes dit que ça aurait pu être catastrophique, rien qu’un lacet détaché aurait pu changer le cours de son existence. C’est un petit moment stupide qui aurait pu changer de façon dramatique l’existence de quelqu’un. Ça a donné à Snake l’idée des paroles et nous avons appelé le riff de cette répétition – je l’ai appelé comme ça dans les fichiers : « Away’s Shoe Lace Incident », soit l’incident du cordon de soulier d’Away. Ça a donné des idées à Snake, car quand nous étions en tournée avec Gwar en Europe quelques mois plus tôt, en plein milieu de la nuit, nous nous sommes réveillés et un essieu de l’autobus de tournée a cassé et nous avons perdu une roue sur l’autoroute en Allemagne. Nous ne savons pas où cette roue s’est ramassée, mais je pense qu’il n’y a pas eu de mort ni de blessé, elle a dû se perdre dans le décor. Mais le feu était en train de prendre dans l’autobus et nous avons été obligés de changer d’autobus deux ou trois fois à cause de ça. Il y avait donc là-derrière cette espèce de synchro-anarchie, d’improbabilité et de fatalité. Ça renvoie aussi à ce que nous avons vécu en studio, quand nous composions, étant donné que nous avons eu un très court laps de temps dû au fait que nous ne pouvions pas nous voir pour improviser et composer ensemble. Nous avons perdu contact les uns avec les autres et à la dernière minute, nous nous sommes dit qu’il fallait vraiment composer un album. Alors nous avons compressé le temps que nous avions, nous nous sommes servis des idées qui avaient été lancées par Rocky, Away et moi un an et demi auparavant, et comme je disais, l’écriture de l’album est devenue une sorte d’état d’urgence et de chaos organisé. Donc ce titre Synchro Anarchy reflète un peu tout ça en même temps.

Quand on sait que The Wake a été fait en trois ans, les quatre mois qu’a pris, en tout et pour tout, Synchro Anarchy paraissent très peu. Pourtant, en temps de pandémie, ce que nous disent tous les artistes, c’est qu’ils ont eu beaucoup de temps, notamment pour composer et étaler le processus. Pourquoi n’avez-vous pas profité de ça ?

En fait, au début de la pandémie, je me suis mis à composer vraiment intensément, mais à un moment donné, nous avons un peu perdu le contact dans le groupe, alors j’ai ralenti. Ça a été un peu long avant que nous reprenions. Par contre, nous avons fait quelques spectacles l’été, donc nous avons relancé la machine, nous avons répété, Away n’avait pas accès à sa batterie, donc il fallait qu’il se remette en forme, etc. Nous avons aussi fait trois concerts en ligne. Apprendre tout l’album Dimension Hatröss au complet, apprendre tout l’album Nothingface au complet, le faire live, en ligne, en streaming, ça prend beaucoup de temps. Nous avions des plans de tournée qui étaient sans arrêt reportés, donc nous ne savions jamais si nous partions ou si nous restions. Composer en tournée, c’est un peu compliqué, et commencer un projet de composition quand on attend des réponses pour partir en tournée – ou pas – ça devient un peu chaotique. Pour toutes ces raisons, ça a été plus difficile. De même, Rocky s’est cassé une jambe dans un accident de snowboard [rires].

Rocky : Oui, ce n’était pas de chance. Nous avons quand même pu, à l’occasion, avancer sur quelques ébauches de morceaux, mais c’était au ralenti. Comme le dit Chewy, nous avions des plans qui changeaient régulièrement, nous essayions de nous ajuster avec ça. Par contre, les deux spectacles que nous avons faits en studio nous ont permis d’en profiter pour mettre les riffs qui avaient déjà été créés sur nos laptops, travailler ensemble et enregistrer directement la préproduction au studio RadicArt. C’était différent de The Wake où nous avons fait ça dans un local, disons, sur un petit téléphone ou un petit enregistreur, ce qui faisait que ce n’était pas tout à fait la même qualité de travail. Et puis d’avoir joué Nothingface et Dimension Hatröss l’un à la suite de l’autre, c’est sûr que ça nous a vraiment remis en forme pour travailler sur une méthode un petit peu plus live. Il y a eu beaucoup de moments dans l’album qui sont arrivés quand nous les jouions ensemble dans le studio. Ça transparaît beaucoup dans Synchro Anarchy, mais ça n’empêche pas que le travail a été fait dans un rush incroyable, surtout pour Chewy. C’était un vrai tour de force. J’en profite pour lever mon chapeau à Chewy ! Il a travaillé de manière super efficace pour gérer tous les aspects de l’album, y compris musicaux, malgré les délais. C’est presque incroyable que ça ait pu être livré à date – car nous avions une deadline – avec toutes ses autres obligation liées à son enseignement au Cegep, les préparations, les cours, etc.

« Ça a l’air plus brut en apparence, mais quand on décortique la musique, il y a beaucoup d’engrenages. Quand on réussit à faire quelque chose de compliqué et que ça a l’air simple, c’est que ça a été bien fait. »

Chewy : Nous avons effectivement peut-être eu trois jours en studio pour essayer les idées qui ont été créées en majorité chez moi, dans mon mini-studio. Away et moi, nous nous sommes échangé beaucoup de fichiers pour structurer des bouts de chansons que nous avions commencé à improviser au tout début de pandémie, avant que nous soyons obligés d’arrêter. Structurer ça a demandé beaucoup de travail et d’échanges de fichiers, et Away a programmé sa batterie en MIDI sur le logiciel Logic. Quand je recevais les fichiers programmés de Away, ça sonnait exactement comme son jeu naturel de batterie, ça groovait, je reconnaissais sa signature et tous ses petits fills de drums étaient exacts. Ça a beaucoup facilité les choses et donné le rythme de travail pour ensuite compléter les démos. J’ai donc enregistré toutes les guitares et certaines parties de basse chez moi, et ensuite, nous sommes allés en studio, nous avons jammé ces idées ensemble pour que Snake puisse ajouter ses lignes mélodiques de voix. Car Snake est inspiré par la musique pour écrire ses textes, alors il faut qu’il improvise sa voix et établisse ses lignes mélodiques. Il part de là et il compose les textes en fonction des mélodies qu’il a établies en pensant à l’ambiance de la pièce. C’est ainsi que ça s’est fait mais très rapidement. Après le jam en studio, je suis revenu chez moi et j’ai réorganisé toutes ces démos et après, nous avons pu commencer à enregistrer avec des ghost tracks et des click tracks un par un. Alors qu’au départ, nous voulions vraiment jouer l’album live pour avoir ce côté organique d’échanges, mais nous n’avons pas pu le faire. Cela dit, avec toute la spontanéité que ça a amenée dans le processus, ça s’entend quand même, il y a un côté organique.

Tu n’es pas devenu fou à un moment donné avec toute cette charge de travail en si peu de temps ?

Oui ! Honnêtement, je suis passé près de demander de l’aide professionnelle à un moment donné. C’était trop de travail. Je commence en ce moment à m’en remettre, mais tout pour le rock, comme on dit ! Cela dit, j’espère ne jamais revivre ce genre de situation. Je pense qu’il y a moyen de faire autrement. Il y a une espèce d’urgence qu’on entend dans l’album et qui est aussi due à ça, mais oui, je suis passé près de me rendre à l’hôpital psychiatrique à un moment donné [rires]. Mais ça va bien maintenant.

Rocky : C’est sûr qu’avec cette expérience, pour le prochain album – car nous souhaitons en faire d’autres – nous savons encore mieux quoi faire et ne pas faire. Nous avons beaucoup appris de cette expérience. Je sympathise beaucoup avec toi, Dan ; je sais que c’était inhumain. Nous avons parfois l’air d’être des extraterrestres avec la musique que nous faisons, mais nous restons des humains [rires]. Je sais que tu en as parlé, mais j’aimerais souligner le travail d’Away qui a pu faire le ménage dans les riffs qu’il y avait et structurer des chansons pour avoir des genres de templates ou de maquettes qui se tiennent pour que nous puissions enclencher ce travail que nous avons fait ensemble durant les quelques journées où nous avons pu nous voir avant l’enregistrement officiel. Nous nous sommes tous équipés d’un logiciel qui s’appelle Logic 10. Nous sommes capables de communiquer beaucoup plus facilement ensemble avec le même logiciel, et Away a pu faire ses batteries dessus et structurer les chansons. Ça a permis de gagner beaucoup de temps et d’économiser beaucoup d’énergie, même si ça en a pris beaucoup. Chapeau aussi à Away pour ce travail, parce que c’est lui qui est derrière les structures de chansons que nous avons. Il joue de la batterie, il dessine, il fait beaucoup de gestion… C’est incroyable. En même temps, tant que j’y suis, je dois souligner le travail de Snake à composer des textes de cette envergure, dans un contexte musical très progressif, et à sortir des mélodies dont seul lui est capable. Et à le faire en six semaines, je crois, avec une pression…

Chewy : Ce sont des nuits blanches, le cerveau bouillonne sans cesse, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tu ne dors pas, tu es concentré seulement là-dessus comme s’il n’y avait rien d’autre qui existait. C’est ça qui fait en sorte qu’on se ramasse à l’hôpital [rires].

Rocky : Et puis il y a Francis Perron : il dormait pratiquement dans la régie. A chaque fois que j’arrivais, il avait son JBL dans les mains, il écoutait les mix, il était constamment…

Chewy : Francis a été un guerrier dans cette histoire autant que nous, sinon plus. Il était totalement absorbé par le projet. S’il n’avait pas été là, nous n’aurions pas été capables de faire cet album.

Rocky : Ce qui est bien dans une équipe comme Voivod, c’est qu’on sent que tout le monde travaille vraiment par respect pour le projet. Tous ceux qui donnent un coup de main et veulent participer y croient, ce qui fait qu’il y a une belle dynamique et une belle alchimie. Je pense que c’est ce qui fait que nous sommes capables de surmonter tout ça, malgré ce genre de situation.

« Voivod a une vision depuis toujours qui est intemporelle et qui, on dirait, n’est pas dans le même espace-temps… C’est très étrange. »

Apparemment, Chewy, tu avais la volonté de faire un album plus thrash que The Wake. Et c’est vrai que c’est un album qui est aussi assez brut, assez direct. Est-ce que ça veut dire que Synchro Anarchy a été conçu en réaction à son prédécesseur ou est-ce tout simplement le résultat des circonstances ?

Chewy : Ça a l’air plus brut en apparence, mais quand on décortique la musique, il y a beaucoup d’engrenages. Quand on réussit à faire quelque chose de compliqué et que ça a l’air simple, c’est que ça a été bien fait. Si on construit un building qui est superbe de l’extérieur mais qui peut s’écrouler au moindre coup de vent, c’est un échec. En revanche, si on construit un building carré, qui a l’air très simple de l’extérieur, mais qui est solide comme un roc et que personne ne peut faire bouger, le travail a été bien fait. C’est un petit peu une analogie d’école primaire [rires]. Il y a une expression en anglais : « There’s more than meets the eye. » Les apparences sont trompeuses. Cet album était un ficelage chirurgical. Toutes les notes jouées et écrites ont été pensées et placées avec une volonté et une expertise pour que chaque pièce du puzzle soit à la bonne place. Par contre, ce n’est pas parce qu’une musique est complexe qu’elle doit le paraître. Et puis je pense que ce côté-là, nous l’avons beaucoup travaillé sur cet album. Par exemple, la pièce « Synchro Anarchy », je suis sûr que quelqu’un qui l’entend pour la première fois et qui ne connaît pas le groupe pourrait avoir envie de bouger, de danser ou de taper du pied en l’écoutant, alors qu’elle a des mesures irrégulières, comme du 7/8, il y a beaucoup de contre-temps et de trucs déstabilisants, mais les lignes vocales de Snake collent le tout ensemble et fait en sorte que ça se tient comme une chanson populaire. Pour être capable d’accomplir ça, ça nécessite du travail. Et si c’est moins apparent, alors mission accomplie pour nous, parce que le but n’est pas de compliquer la vie des gens mais plutôt d’exprimer ce que nous avons à exprimer, en tant qu’êtres humains et artistes, à travers le médium de la musique et le vocabulaire de Voivod. Il y a des moments plus progressifs et complexes, parce que c’est l’émotion que nous voulions véhiculer à ces moments-là dans l’histoire d’une chanson. Le but n’est pas de compliquer les chansons juste pour les compliquer, mais plus pour exprimer quelque chose et aller au bout de ce que nous voulons faire de façon créative.

Après, quand je disais qu’il est plus brut, c’est surtout en comparaison avec The Wake qui est très progressif et arrangé par moments. Après, il y a une chanson comme « Quest For Nothing » qui se rapproche du côté un peu plus orchestré de The Wake…

Je comprends ce que tu dis. En fait, pour The Wake, comme tu l’as mentionné, avec le temps que nous avons eu pour le développer, répétition après répétition, et en plus j’ai pu écrire un arrangement de cordes pour la dernière pièce, disons que ça nous a permis de requestionner certains bouts musicaux et de les retravailler de façon à aller plus loin dans toutes les pièces dans un laps de temps beaucoup plus long. Le contexte est tellement différent… C’est pour ça que je disais au début qu’on ne peut pas comparer un album avec un autre. Et puis c’est quatre ans plus tard, donc c’est quatre ans d’expérience de vie de plus pour chacun de nous et collectivement en tant que groupe. Je pense qu’il n’y avait pas grand-chose de prémédité dans l’album Synchro Anarchy. Ça s’est fait de façon spontanée et tranchée. En revanche, je peux affirmer sans aucun doute qu’il n’y a pas une seconde de travail qui a été arrondie ou qui constitue un compromis. C’est un album très honnête.

Il s’agit de ton second album avec Voivod, Rocky. On sent une vraie dynamique et un vrai dialogue entre la guitare et la basse. Il y a toujours eu ça dans Voivod, mais je trouve que c’est frappant sur cet album, surtout dans des morceaux comme « Synchro Anarchy » et « Planet Eaters » avec ces jeux de syncope entre les deux. Avez-vous l’impression que Synchro Anarchy est le véritable album de l’intégration pour toi, d’une certaine manière ?

Rocky : C’est clair qu’avec The Wake, parfois j’étais plus en position du musicien qui faisait de la création et qui parfois prenait le recul du fan qui écoutait ça et se demandait si telle partie devait bien être là ou sonnait comme du Voivod. Pour Synchro Anarchy, c’était sur un plus court laps de temps, mais j’étais encore plus imprégné dans cet univers en tant que membre de Voivod, en ayant encore plus Voivod dans mon ADN pour, non pas essayer de faire du Voivod, mais tout simplement être Voivod. Avec le travail de la composition de Chewy et l’urgence créative que nous avions, j’avais parfois peut-être plus de latitude pour créer de la basse sur les riffs de guitare. Il y a quand même eu une bonne partie de cet album où les lignes de basse étaient suggérées par Chewy, car ça demande quand même une recherche pour pouvoir rythmiquement développer quelque chose sous les riffs de guitare, notamment harmoniquement. J’ai donc eu un gros support de Chewy sur plusieurs sections de l’album pour les lignes de basse. Cependant, j’ai tout le temps la liberté de m’exprimer et j’amène mon jeu et mes articulations. J’ai encore beaucoup appris durant ce processus au niveau de la création, nous avons repoussé des limites, disons, au niveau théorique. C’était un grand apprentissage de travailler aux côtés de Dan sur la composition, puis avec Away et ses beats qui sont super old school, qui font que toutes ces syncopes que nous rajoutons par-dessus ont du sens. En tout cas, il y a une belle liberté d’expression. Par rapport à The Wake, je trouve que c’est encore plus mature sur bien des aspects, dans le jeu notamment. Et comme je l’ai dit, il y a plusieurs parties de basse qui ont été suggérées par Dan, ce qui fait que parfois il y a des passages où j’ai un rôle de guitare rythmique et qui demandent, entre autres, à adapter l’articulation avec le médiator. Et puis avec ma main gauche je dois parfois faire des accords que je n’ai pas nécessairement acquis ou pour lesquels je dois m’asseoir et pratiquer pour pouvoir jouer la partie. C’est très enrichissant.

« Depuis la nuit des temps, la musique est le reflet des sons qu’on entend tous les jours. La vie maintenant est très dissonante. Ces sons font partie de notre quotidien, alors c’est normal que les dissonances sortent de plus en plus dans la musique. »

Snake a donné le nom de « Paranormalium » à une particule imaginaire à travers laquelle différentes réalités ou dimensions se rejoignent. Considérez-vous que, sans parler de concept album comme The Wake, la chanson « Paranormalium » et l’idée de cette particule – qui touche à la notion de réalité, à l’espace-temps, à la spiritualité, etc. – sont le point d’entrée du reste des thématiques de l’album ?

Chewy : Disons que « Paranormalium » est la première pièce qui a été complétée par Rocky et moi au tout début. C’est peut-être la pièce que nous avons le plus travaillée et structurée en groupe. Je trouvais qu’elle était assez coup de poing. Musicalement, je me dirigeais plus vers quelque chose comme ça au départ, mais finalement l’album est varié et il y a beaucoup d’ambiances différentes. Au niveau du contexte, Snake essayait de m’expliquer une espèce de particule, quelque chose qui n’est pas palpable mais qui pourrait être la réponse à la vie après la mort, la spiritualité, l’espace-temps distordu, les trous noirs, le fait que deux particules peuvent se retrouver à deux endroits en même temp, la théorie des cordes, être piégé entre deux dimensions, c’est-à-dire être à moitié dans une et à moitié dans l’autre comme les fantômes, les esprits, les sens altérés par la psilocybine, les champignons magiques, la drogue psychédélique, la schizophrénie, la bipolarité… Est-ce qu’il y a du vrai dans tout ça ? Ce que quelqu’un voit et que l’autre ne voit pas, est-ce que ça existe ? C’est un petit peu le Paranormalium, cette particule imaginaire, qui à travers ce texte exprime tous ces concepts. Si on trouvait cette particule au CERN, ça pourrait répondre à bien des questions [rires]. Je trouvais son approche intéressante et c’est un concept assez vaste, donc on peut se poser beaucoup de questions et laisser aller notre imagination. Ce genre de truc excite mon imagination !

Ce morceau « Paranormalium » s’ouvre avec la toute dernière mélodie de guitare qu’on entend dans le dernier morceau de The Wake « Sonic Mycelium ». Quel lien entretiennent ces deux albums pour vous, par ce biais ?

La dernière pièce de The Wake s’appelle donc « Sonic Mycelium » et le mycélium, c’est toute la ramification sous la terre sur laquelle les champignons vont pousser. Le fait que la pièce était composée de tous les riffs principaux, les paroles et les mélodies principales de toutes les autres pièces de l’album, je trouvais que c’était intéressant de l’amener vers une autre chanson et de se servir de la dernière mélodie de guitare qu’on entend dans le fondu, à la fin du quatuor à cordes, un petit peu comme une horloge, comme s’il y avait un décompte vers quelque chose qui vient, mais que ça meure. Ce nouveau quelque chose, dans le nouvel album, c’est un punch assez violent. Il n’y a pas d’intro, on rentre directement dans l’album, et c’est la même mélodie qui était jouée de façon plus « creepy » à la fin de l’album d’avant. Ce n’est pas quelque chose que nous sommes les seuls à avoir fait ; ça a déjà été fait dans l’histoire de la musique, à bien des reprises, de faire le lien entre deux albums comme ça, mais j’ai toujours aimé quand ça arrive et qu’il n’y a que les oreilles attentives et les vrais connaisseurs qui peuvent le déceler. C’est le genre de chose qu’on peut remarquer dans la musique de Voivod, des petites citations qui sont cachées à l’intérieur, comme des boîtes à surprises. Ça fait aussi un lien dans le mycélium sonore de Voivod, d’arriver à la fin d’un album pour en ouvrir un autre. Ce n’est pas non plus obligatoire de le savoir. Des fois, c’est aussi inconscient : « Ah, j’ai déjà entendu ça ! » Et parfois c’est une nouveauté totale. Mais pour nous, c’est juste un truc de geek [rires]. C’était prémédité, mais avant d’avoir fini « Paranormalium », nous ne savions pas si ça allait fonctionner en pièce d’ouverture d’album. Finalement, c’est ce que nous avons choisi et ça a fonctionné.

Encore aujourd’hui, on retrouve des sonorités héritées de Voivod dans des groupes très modernes. On a l’impression d’entendre partout des emprunts à Voivod, notamment dans certains accords. Diriez-vous que Voivod était en avance sur son temps ?

Rocky : Présentement, moi ça fait déjà huit ans que je suis membre du groupe, mais Voivod a tout un parcours, c’est quarante ans l’an prochain. La reconnaissance que le groupe a reçue et le fait qu’il soit considéré comme étant visionnaire, ça en dit long. Voivod a une vision depuis toujours qui est intemporelle et qui, on dirait, n’est pas dans le même espace-temps… C’est très étrange. C’est ce qui m’a accroché, d’ailleurs, la première fois que j’ai entendu Voivod, les sonorités dissonantes qui ne sont pas si simples à utiliser dans un contexte musical. Puis avec le contexte postapocalyptique dans lequel le personnage de Voivod est apparu, je trouve que ça ne pouvait pas mieux représenter l’univers, en utilisant le triton. Effectivement, quand j’entends le triton utilisé parfois par d’autres groupes, dont Foo Fighters… Les Foo Fighters vont parfois utiliser le triton et je sais que Dave Grohl est un grand fan de Voivod, alors peut-être que ça l’a influencé. Voivod a une signature assez définie depuis longtemps. En tout cas, j’entends régulièrement du monde dire : « Eh, ça ressemble Voivod ! Cet accord fait Voivod. » Ce n’est pas : « Je trouve que vous sonnez comme ça. »

« Nous sculptons des ondes sinusoïdales, nous leur donnons une forme, un genre de vibration, et nous travaillons chacun sur cette entité invisible qui est devant nous… La musique est peut-être du Paranormalium, sait-on jamais ! »

Chewy : Il y a des groupes qui disent ouvertement qu’ils ont été influencés par Voivod ; Dave Grohl en est un, Ghost aussi par exemple. Des fois ce sont des artistes solos. Et ce qui me fascine personnellement, c’est que c’est dans des styles de musique complètement différents de Voivod. Ce sont des groupes parfois issus de la pop, du rock et d’autres choses. On sent surtout l’influence que Piggy a eue depuis le début du groupe, du vocabulaire qu’il a amené et qui est un mélange d’accords de musiques progressives… Piggy parfois jouait plus comme un joueur de clavier qu’un joueur de guitare. Il va prendre les voicings qui viennent plus de Genesis, Emerson Lake And Palmer, des dissonances qui viennent plus de King Crimson. Les gars écoutaient aussi beaucoup Stravinsky, de la musique complètement différente, et pas juste Judas Priest et les Sex Pistols, par exemple. Snake avait un côté plus punk. Et l’espèce d’amalgame que ça a créé était avant-gardiste, car personne ne faisait de crossover à ce moment-là. Quand les gars ont tourné aux Etats-Unis vers 86, la moitié de la foule était punk et l’autre moitié était thrash metal, alors que c’était deux entités qui n’allaient pas ensemble à ce moment-là dans l’histoire, mais ça a créé ce lien. Et je ne pense pas que c’était forcé de leur part. Ils sont restés honnêtes et authentiques, et ça a donné Voivod avec tout le bagage qu’il y avait. C’est sûr qu’on reconnaît parfois, même dans des groupes qui ont beaucoup de succès aujourd’hui, une signature ou petite couleur qui vient de Piggy et de la musique de Voivod. C’est très flatteur. Je pense que c’est un groupe qui a été très influent dans l’histoire de la musique, peut-être pas à la meilleure connaissance de la population générale.

Rocky : Et il y a aussi les illustrations d’Away, son art visuel. Ça fait partie intégrante de l’univers de Voivod et c’est complémentaire avec la musique.

Chewy : C’est vrai que cet art amène une troisième dimension à la musique de Voivod. Quand j’avais onze ans et que j’écoutais Killing Technology, je m’imaginais dans le monde de l’espèce de cyborg dans le vaisseau spatial, avec ses mains robotiques et cybernétiques. Je sais que Away m’a déjà dit que c’est vraiment en achetant le premier album d’Iron Maiden qu’il a compris qu’il y avait un gros impact côté pochette et musique. Et puis il y avait le talent et l’imagination pour le faire, il a son style très à lui. Ça nous plonge dans l’univers. D’ailleurs, la vidéo « Planet Eaters » que nous avons sortie pour le nouvel album, tous les dessins viennent d’Away et l’animation a été faite par un Français qui s’appelle Pierre Menetrier qui avait fait une vidéo il y a trente ans sur la musique de « Nothingface » alors qu’il étudiait. C’est devenu un animateur vidéo professionnel et trente ans plus tard, il a accepté de travailler sur la vidéo de « Planet Eaters », et il a fait un travail époustouflant.

Dans le temps, Voivod était considéré comme une curiosité, et aujourd’hui, maintenant que plein d’autres groupes utilisent ces dissonances et ces structures alambiquées, avez-vous l’impression que ça profite au groupe ou, au contraire, ça fait qu’il est plus difficile de se démarquer parce que ça vous « normalise » ?

Quelque part, je pense que depuis la nuit des temps, la musique est le reflet des sons qu’on entend tous les jours. Quand l’industrie est arrivée, avec l’art industriel, la musique a beaucoup changé, dans les orchestres symphoniques, dans la musique concrète, Edgard Varèse, Arnold Schönberg… Je pense que les sons qu’on entend influencent beaucoup. La vie maintenant est très dissonante. La tension monte partout, globalement. Il y a des sons qu’on entend dans le quotidien qu’on n’entendait même pas il y a trente ans. Par exemple, tu te rappelles, avec internet, quand on était obligé de se brancher avec le téléphone et qu’on entendait le son distordu ? Ces sons font partie de notre quotidien, alors c’est normal que les dissonances sortent de plus en plus dans la musique. Quant à savoir si ça « normalise » la musique de Voivod, c’est très difficile à dire. Ceci dit, je pense que Voivod est encore pertinent aujourd’hui et est encore unique, car je n’entends pas grand-chose qui ressemble à ce que nous faisons, même aujourd’hui. Et personnellement, j’accueille les dissonances de quiconque avec mes oreilles grandes ouvertes [rires]. Il y a des groupes beaucoup plus dissonants que Voivod, dans le metal extrême par exemple. Nous utilisons peut-être certains mêmes ingrédients mais la recette a une saveur très différente.

Chewy, tu fais justement partie des disciples de Voivod, et de Piggy en particulier. Aujourd’hui, tu es le compositeur principal de Voivod, mais ton regard est forcément différent de celui de Piggy, car quand tu es arrivé, tu es arrivé en tant que fan plutôt qu’en tant qu’inventeur du style Voivod. Qu’as-tu apporté selon toi, en tant que tel, au groupe ?

Ça va faire quatorze ans que je suis dans le groupe et les cinq premières années, c’était que de la tournée. Voivod est probablement le groupe que j’ai le plus écouté dans toute mon existence, tous styles confondus. J’ai encore la première cassette que j’ai achetée à onze ans. Donc je connais le vocabulaire musical, ça fait partie de mon ADN musicale depuis le tout début où j’ai commencé à jouer de la guitare. Pour moi, le fait de jouer cette musique pendant cinq ans avec le groupe, ça m’a permis de développer une alchimie et une compréhension de la machine de l’intérieur, plutôt que juste faire de la reprise. Après, nous avons commencé à écrire et je me sentais très nerveux à écrire de la nouvelle musique alors que Piggy avait toujours été le maestro du groupe à plusieurs égards, mais je savais parler le Voivod, je connaissais le langage du Voivod, je connaissais la syntaxe, la grammaire, les couleurs. De plus, j’ai toujours été un compositeur dans mes autres projets. J’étais compositeur principal dans Martyr, j’étais compositeur principal dans Gorguts, ça fait partie de moi en tant que musicien et artiste. Je suis un compositeur. Donc j’étais confortable dans ce rôle-là de créer, de structurer, de peaufiner, et la création est quelque chose qui me passionne.

« Rocky et moi avons assisté à notre premier concert de Voivod alors que j’avais treize ans et Rocky avait peut-être quatorze ou quinze ans. Nous ne nous connaissions pas, mais nous étions dans la même salle, c’était la tournée Nothingface, et ça a changé notre vie. […] Nous redonnons à Voivod ce qu’ils nous ont donné en tant que fans. »

Au début, j’étais un peu nerveux à l’idée d’écrire du nouveau matériel, mais les gars m’ont toujours fait me sentir à l’aise et ils ne m’ont jamais mis la pression. Surtout, ils n’ont jamais dit : « Il faut que ça sonne comme Piggy. Il faut qu’on reconnaisse Voivod. » J’étais déjà très conscient qu’il fallait que ça sonne Voivod, et moi, en tant que fan, je veux que ça sonne comme Voivod, mais en même temps, je veux rester moi-même. Je veux que mon identité transparaisse, mais pour ça, je n’ai pas besoin de forcer quoi que ce soit. Je pense que chacun de nous apporte sa couleur, sans penser : « Est-ce que ça sonne comme Voivod ? Est-ce que ça sonne comme moi ? » C’est plutôt tout le bagage et toute l’influence que nous avons accumulés avec les années, avec l’écoute, avec le fait que nous jouons ensemble, qui transpirent. Nous voulons composer un peu ce que nous aimerions entendre en tant que fans, mais aussi être satisfaits en tant qu’artistes. Ce qui est le plus important dans ce process entre les quatre, c’est d’être honnêtes par rapport à ce que nous ressentons et ce que nous voulons partager. La création est aussi une espèce d’exutoire. J’ai du mal à m’imaginer écrire quelque chose qui serait forcé. Je me sentirais mal d’essayer de copier quelque chose. Dans ma perspective personnelle, il y a une espèce d’honnêteté, de transparence et d’authenticité qui est obligatoire dans la création.

Je m’éloigne peut-être un peu de la question… Ce que j’ai amené… Je pense que j’ai juste essayé de faire de mon mieux, d’utiliser des ingrédients qui existaient déjà, mais je pense que j’ai aussi ajouté ma couleur en tant que musicien, et aussi l’alchimie dans le groupe. Aussitôt qu’il y a quelqu’un de nouveau dans la formation, ça change tout. Tout change de couleur. Mais si ces quatre entités, dans notre cas, travaillent ensemble à sculpter de la pression d’air… C’est ce que nous faisons, nous sculptons des ondes sinusoïdales, nous leur donnons une forme, un genre de vibration, et nous travaillons chacun sur cette entité invisible qui est devant nous… La musique est peut-être du Paranormalium, sait-on jamais ! Nous essayons de nourrir ces idées pour que ça devienne quelque chose de voivodien, mais aussitôt que Away et Snake se mettent à jouer là-dessus, ça devient du Voivod.

C’est ce qui est remarquable avec cette période de Voivod, depuis Target Earth : ça sonne comme du pur Voivod à la Dimension Hatröss ou Nothingface, plus encore que certains albums réalisés dans les années 90 et 2000.

C’est peut-être parce qu’en tant que fans nous-mêmes, nous représentons la majorité des fans de Voivod. C’est difficile à dire, mais je sens qu’une bonne partie du fanbase de Voivod aime principalement les albums comme Dimension Hatröss, Nothingface, The Outer Limits, Angel Rat, Killing Technology, cette période-là qui était thrash mais aussi technique et progressive. Et nous, en tant que musiciens, sommes un peu issus de cette période. Rocky et moi avons assisté à notre premier concert de Voivod alors que j’avais treize ans et Rocky avait peut-être quatorze ou quinze ans. Nous ne nous connaissions pas, mais nous étions dans la même salle, c’était la tournée Nothingface, et ça a changé notre vie. Nous avons vécu ce moment-là ensemble. Nous faisons partie de ces fans-là. Donc pour nous, le fait de participer du côté créatif, c’est sûr que ces couleurs sont déjà en nous, nous ne nous forçons pas à composer dans ce style-là, avec ce langage-là, car c’est ce que nous voudrions entendre. En fait, nous redonnons à Voivod ce qu’ils nous ont donné en tant que fans.

D’ailleurs, ce que j’ai dit vaut aussi pour toi, Rocky. Il y a un peu de Blacky dans ton jeu et ton son de basse…

Rocky : Certainement. Si on regarde les projets auxquels j’ai participé avant Voivod… Par exemple, avec un de mes bons amis, qui s’appelle Steve Hill, avec qui j’écoute beaucoup de musique, quand nous faisions de la création, il m’arrivait d’essayer de penser des trucs un peu plus à la Voivod, ça faisait déjà partie de mes articulations, de mon son, de mon attitude. Nous étions plus dans du blues à ce moment-là et il me le faisait remarquer. Il savait que Voivod était une couleur forte pour moi intérieurement. Donc c’était déjà là dans mes projets avant Voivod quand je participais à de la création. Quand j’écoutais Martyr aussi, je remarquais que Chewy avait la couleur Voivod. Donc oui, certainement que Blacky fait partie des influences que j’ai eues, ça fait partie de mon langage.

« Les connaissances ne donnent pas d’idées. Les idées viennent de nos émotions, nos influences, etc. Par contre, ça donne de très bons outils pour être efficace avec ces idées et les traduire plus facilement en musique à travers différents instruments. »

Tu évoques Martyr, et justement, comment c’était pour toi Chewy le passage de Martyr, où vous étiez deux guitaristes, à Voivod, où tu as un plus grand espace à remplir ? Est-ce que ça t’a poussé à penser les choses très différemment ?

Chewy : C’est une bonne question. Avec Martyr, j’avais l’habitude de toujours orchestrer deux parties de guitare. Avec Martin Carbonneau, et Pier-Luc Lampron avant, nous travaillions beaucoup en équipe. Quand je suis arrivé dans Voivod, étant donné que nous avons tourné pendant cinq ans sans nouvelle composition, je me suis habitué à jouer à seulement une guitare dans le groupe, et puis le vocabulaire était différent aussi. J’avais toujours entendu Voivod avec une guitare, sauf qu’en studio parfois il y avait des riffs à plusieurs couches que je ne pouvais pas reproduire live. Ceci dit, dans Voivod, un peu comme Rocky le disait tantôt, la basse a parfois un rôle de joueur de basse, avec des parties typiques et des idiomatiques de la basse, mais parfois elle agit aussi comme une guitare bariton, un peu comme une seconde guitare rythmique. La musique est composée dans ce sens-là, ce qui fait qu’il y a beaucoup de dialogues entre les parties de basse et les parties de guitare.

Nous pouvons dialoguer énormément, et c’est ce qui fait des trucs intrigants, des textures et échanges intéressants. Quand la guitare respire plus, il y a plus de place pour la basse, à la mélodie, à la rythmique, aux bouts agrégés ou un peu plus rythmés, syncopés. Et quand la guitare est plus occupée, nous essayons d’y aller plus efficacement pour que le riff passe mieux avec la batterie. Ça fait partie du ficelage des partitions qui demande beaucoup d’efforts, il faut creuser loin dans la partition, sans parler du côté harmonique. C’est-à-dire que souvent dans Voivod, la guitare va jouer un certain type d’accord qui n’est pas conventionnel dans le metal, mais ça peut être des quartes étagées, des tritons ou des choses plus complexes, et la basse va jouer une note étrangère à tout ce qui est joué à la guitare pour enrichir et élargir les harmoniques et toute l’harmonie, ce qui fait que l’accord est très complet et qu’il n’y a pas de notes doublées entre la basse et ce qui se passe dans les structures supérieures de l’accord. Ça fait que l’accord devient encore plus riche en haut. Dans ces moments-là, la guitare agit plus comme un clavier au niveau du concept d’orchestration, et la basse joue vraiment le rôle d’une basse.

Toutes ces choses font en sorte que c’est possible, et même parfois peut-être un peu plus libre, de jouer avec seulement une basse et une guitare au niveau harmonique, plutôt que de remplir le panorama avec deux guitares qui souvent sont jouées en parallèle dans le metal, qui ont sensiblement les mêmes rythmiques, les mêmes punchs. Là, on a vraiment deux entités qui se complètent continuellement. C’est ce qui donne aussi beaucoup plus d’espace à la voix pour établir des mélodies, parce qu’on a un plancher harmonique qui permet à la mélodie de naître et de prendre sa place. Je pense que le trio – guitare, basse, batterie, sans parler du chanteur – est une formation très efficace. Ça limite des fois à de petites harmonies, et c’est pour ça que j’utilise un harmoniseur dans certaines pièces, et puis en studio, à certains endroits, je vais faire un rythme quand il y a un solo pour remplir un peu l’espace. Mais en live ça passe toujours très bien parce qu’il arrive aussi souvent que Rocky modifie ses parties de basse live pendant un solo. Il va aller chercher un accord ou une note qui va faire sortir les notes caractéristiques de l’harmonie pour que le solo ait plus de sens, pour que les couleurs principales de ces accords sortent et fassent que la note que je joue dans mon solo ait le rôle qu’elle doit avoir en ayant ce coussin harmonique plus précis.

Tu enseignes le jazz : vois-tu un lien entre le jazz et Voivod ? D’ailleurs y exploites-tu tes connaissances en jazz ?

Oui, j’enseigne au collège ici, qui est juste avant l’université, on appelle ça le Cegep. J’ai étudié en jazz à l’université de Montréal, j’ai fait un bac en interprétation jazz. J’ai beaucoup appris du côté théorique, tous les mécanismes de l’harmonie, etc. Les connaissances ne donnent pas d’idées. Les idées viennent de nos émotions, nos influences, etc. Par contre, ça donne de très bons outils pour être efficace avec ces idées et les traduire plus facilement en musique à travers différents instruments. C’est plus facile pour écrire pour des cordes, des cuivres, un groupe, et pour mieux comprendre comment les voicings fonctionnent, la complémentarité des parties, etc. Mais ce sont des outils. Beaucoup de musiciens qui n’ont pas forcément fait des études pourront faire la même chose, c’est juste que ça prend peut-être un peu plus de temps, car c’est plus à tâtons. Tandis qu’avec des connaissances, on sait ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, on n’a pas besoin de l’essayer, on le sait déjà et on le comprend. C’est donc des outils qui parfois accélèrent le processus, mais parfois le ralentissent parce que vu qu’on a ces outils-là, on veut toujours creuser plus loin. Ceci dit, dans la musique de Voivod ces outils me servent beaucoup pour la composition, mais les idées brutes, comme je disais, me viennent instinctivement. La composition est très instinctive, ça ne vient pas des études – les études ne donnent pas d’idées. Ça sert pour structurer et fabriquer les charpentes de pièces et s’assurer que c’est solide et beau – idéalement les deux à la fois. Je pense que ça aide beaucoup pour faire quelque chose de beau mais qui est bien fait à l’intérieur.

« La première fois que j’ai entendu la chanson ‘Voivod’, j’avais dix ans et je n’étais pas prêt [rires]. Je me promenais à vélo et je criais : ‘Voivod !’ car c’était le nouveau cri de ralliement de toute la gang de gens plus vieux que moi. Je ne savais pas ce que c’était et probablement même que je ne le prononçais pas bien, mais je voulais être dans la gang. »

Et les couleurs d’accord jazz étaient déjà dans Voivod, parce que la musique progressive d’Angleterre – et de plusieurs pays, mais c’est principalement né en Angleterre – a influencé la musique de Voivod, et cette musique était elle-même influencée par le jazz, le jazz-fusion, le jazz-rock autant que par la musique classique. On entendait donc déjà ce genre de couleur dans la musique de Voivod, consciemment ou non. Je pense qu’il y a une certaine densité harmonique dans Voivod qui n’existe pas beaucoup dans le metal en général – on y trouve des accords plutôt de quinte ou de tierce, des fois des tritons, mais c’est rare qu’on ait des accords de quatre, cinq ou six sons différents dans du metal. Quand je parle de « six sons différents », je parle d’un accord à densité avec des couleurs étagées très différentes qui donnent de la dissonance au bout de la ligne.

Vous l’avez mentionné : Voivod est en train de passer la barre des quarante ans. Le groupe a été fondé en 1982. A l’époque, Chewy, tu avais à peine six ou sept ans. J’imagine que Rocky, tu avais à peu près la même tranche d’âge. Quelle était votre vie à cet âge-là ?

[Rires] Je jouais avec le G.I. Joe ! J’ai commencé à jouer de la musique à l’âge de sept ans. J’ai pris des cours de piano pour suivre les traces de mon frère, et ma mère était musicienne, elle jouait dans les églises quand elle était plus jeune. La musique a toujours fait partie de ma vie, mais c’était loin d’être du heavy metal.

Rocky : Moi, je viens d’une formation classique. Mes parents avaient compris que j’avais un intérêt pour la musique. Je préférais m’amuser avec le piano qu’avec les jouets. Donc j’ai une eu formation classique avec du chant choral, du violon, du piano, etc. Vers l’âge de douze ans quand je suis arrivé au secondaire, j’ai appris la basse électrique et je suis rapidement tombé en amour avec cet instrument. La première fois que j’ai entendu la chanson « Voivod », j’avais dix ans et je n’étais pas prêt [rires]. Je me promenais à vélo et je criais : « Voivod ! » car c’était le nouveau cri de ralliement de toute la gang de gens plus vieux que moi.

Chewy : C’est vrai, on criait « Voivod » dans la rue et on ne savait même pas ce que c’était !

Rocky : Je ne savais pas ce que c’était et probablement même que je ne le prononçais pas bien, mais je voulais être dans la gang. Si tu disais « Voivod », tu étais hot, tu étais bienvenu dans la gang. Donc mon premier souvenir de Voivod, c’est à dix ans, je criais « Voivod » sur mon vélo [rires]. C’était il y a déjà quarante ans.

Pour finir, Chewy : aucune chance de te voir ressusciter Martyr ?

Chewy : En ce moment, ce n’est pas possible avec la pandémie [rires]. Ecoute, j’ai appris à ne jamais dire jamais. C’est tout ce que je peux dire. Ça ne semble pas en prendre la direction, mais je ne sais pas, je ne connais pas le futur. C’est une possibilité qui existe dans l’espace-temps.

Rocky : Petite parenthèse : il se trouve que présentement, je suis avec Martin Carbonneau qui est l’autre guitariste de Martyr. Je suis chez lui pour faire les envois de merch pour Voivod, il donne un bon coup de main pour ça. Si tu veux, Chewy, je peux lui demander, il est à côté de moi [rires].

Interview réalisée par téléphone le 28 janvier 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Voivod : www.voivod.com

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