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Interview   

Wheel : partisan de la nuance


Pour son nouvel album Resident Human, Wheel a expérimenté le lâcher-prise, s’autorisant à enregistrer certains morceaux sans métronome afin de laisser vivre la musique plus librement. Ce qui pour quelqu’un qui comme James Lascelles (chant/guitare) qui a besoin d’avoir de l’emprise sur les choses a représenté un important travail sur lui-même. C’est l’illustration du principal chantier dans lequel le groupe finlandais a souhaité s’investir, à savoir une dimension musicale plus organique. Il en va de même pour l’aspect technique qui doit impérativement raconter quelque chose dans le voyage musical dans lequel Wheel embarque.

Si vous ne connaissez pas encore Wheel, vous découvrirez notamment une utilisation très mélodique de la basse. Une approche de cet instrument qui rappelle forcement Tool et, en tant qu’admirateur de ces derniers, James assume pleinement cette influence. Mais Tool n’a pas la propriété exclusive de sa manière d’écrire de la musique, n’en déplaise à certains adorateurs agressifs du projet de Keenan.

Si la majeure partie de la musique avait été écrite avant 2020, les paroles ont été façonnées par la pandémie et son impact, naturellement, sanitaire, mais aussi économique et moral. Autre grosse thématique de cet album, la mort de George Floyd et, plus précisément, le débat qui en a résulté et que James veut apaiser, notamment en incitant les gens à voir les nuances, à être moins simplistes et à assumer ne pas tout savoir.

« Quand tu réécoutes les pistes isolées, tu peux entendre chaque erreur et chaque respiration. Rien que le fait de faire confiance, en se disant que le résultat sonnera aussi bien que maintenant, était assez terrifiant. »

Radio Metal : Votre tout premier album, Moving Backwards, est sorti en février 2019, un an avant la pandémie. Avez-vous eu le temps de convenablement le promouvoir et de tourner ?

James Lascelles (chant & guitare) : Nous avons beaucoup fait. Peut-être pas autant que nous aurions aimé mais nous avons fait d’extraordinaires tournées durant cette période. Nous sommes partis deux mois sur les routes avec Soen, ce sont de super amis à nous maintenant et, soit dit en passant, leur nouvel album Imperial déchire. Nous avons tourné avec eux en février et mars, et plus tard en août et septembre 2019, c’était une super expérience. Nous avons aussi fait une semaine de tournée avec Katatonia qui était fantastique, je suis aussi un grand fan de leur musique. Nous avons fini par jouer sur plusieurs festivals, nous avons fait le Bloodstock au Royaume-Uni, le Comendatio au Portugal… Nous avons fait des tonnes de concerts et ça s’est conclu à Helsinki, en décembre 2019, quand nous avons joué avec Children Of Bodom au Helsinki Ice Hall. C’était vraiment énorme, le concert était génial. Nous avions d’autres choses de prévues pour l’an dernier, nous devions faire des concerts avec Devin Townsend et Meshuggah, ce qui aurait été merveilleux, mais honnêtement c’est bien que nous ayons pu faire nos concerts en tête d’affiche. Nous avions des concerts prévus avec Apocalyptica aussi et nous avons pu en faire un, puis la pandémie a frappé le jour même et tout le reste a été annulé. Comme tous les autres groupes, nous essayons juste de faire avec et de survivre jusqu’à ce que nous puissions repartir sur les routes.

Dirais-tu qu’à cause de la pandémie, vous vous êtes remis à écrire et avez sorti un nouvel album plus vite que prévu ?

En fait, nous avions commencé à produire l’album avant la pandémie. J’ai eu quelques idées durant l’été 2019 entre les tournées et certaines de ces idées ont fini par devenir la chanson « Hyperion ». Autrement, j’ai écrit l’essentiel des instrumentaux des autres chansons entre décembre et février de l’année dernière : « Dissipating », « Movement », « Ascend », « Hyperion » et « Resident Human ». Après les tournées en tête d’affiche et après l’arrivée de la pandémie, j’ai écrit « Fugue » et j’ai composé « Old Earth » quand nous étions en studio. C’était un truc organique, je trouvais que c’était une super manière de conclure l’album, pour ramener les gens sur Terre après le voyage auditif. La pandémie a clairement façonné l’album, mais je pense qu’elle a eu une influence beaucoup plus importante sur les textes.

Tu as déclaré que du point de vue sonore, vous vouliez faire en sorte que cet album soit un peu plus brut de décoffrage que Moving Backwards. Qu’est-ce qui a déclenché cette envie ?

Les longues tournées. Nous étions souvent sur les routes en 2019 et je pense que nous nous sommes habitués à la manière dont les chansons sonnent en live. Quand nous avons réécouté Moving Backwards – j’adore cet album, je trouve que la production est super et Jesse Vaino, qui s’en est occupé, est un bon ami à moi, un mec très talentueux –, nous nous sommes rendu compte que nous étions partis sur un son esthétiquement très propre, or nous avons beaucoup aimé la dynamique naturelle que nous avons, notamment au niveau du tempo, lors des concerts. Dans « Hyperion », en particulier, nous avons coupé à certains moments la piste de click, et nous ne l’avons presque pas utilisée sur le reste du morceau. Il y a des parties où nous ralentissons et d’autres où nous accélérons, et ça va bien avec la dynamique de la chanson. Santeri [Saksala], le batteur, avait beaucoup plus la main sur ce qu’il fallait accentuer et comment l’accentuer, car c’est précisément ce que nous faisons en live : nous écoutons la batterie et nous jouons en fonction de ce qu’il fait. De même, c’était en phase avec tout ce que nous voulions faire avec cet album. L’album est devenu une sorte de discussion sur l’humanité, et c’est clairement exprimé par la musique grâce à ces parties enregistrées de manière plus honnête. On peut tout corriger, on peut corriger chaque frappe à la batterie, chaque hauteur de note de chant, mais j’ai essayé de lâcher prise là-dessus et d’avoir moins peur de montrer les cicatrices. Quand nous étions en train de le faire, c’était un sentiment horrible. Quand tu réécoutes les pistes isolées, tu peux entendre chaque erreur et chaque respiration. Rien que le fait de faire confiance, en se disant que le résultat sonnera aussi bien que maintenant, était assez terrifiant, mais je suis content que nous l’ayons fait, car je trouve que ça a produit un superbe album.

Ce n’était pas un peu effrayant aussi quand vous avez décidé de couper la piste de click et donc de ne plus être totalement maîtres du tempo ?

C’était absolument terrifiant. C’était un truc constant durant toute la production de l’album : nous avons fait de nombreux paris. Nous avons essayé des métriques sur lesquelles nous n’avions jamais joué avant. Il y avait des parties musicales très denses et longues qui ne pardonnent vraiment pas si on foire. C’était absolument effrayant de faire ces choses mais je suis très content que nous ayons pris ces risques parce que c’était réfléchi et ils étaient calculés. Nous nous sommes dit que si nous n’essayions pas, ça allait être très plat. Si nous nous trompions, au moins nous avions tenté le coup et au moins ça allait être honnête et ça allait sonner comme nous sonnons vraiment en live. Heureusement, nous avons un super batteur. Il y a un vrai contraste sans le click, nous avons essayé différentes approches avec différentes chansons. « Movement » a un tempo fixe sur toute la chanson, il faut qu’il y ait la piste de click. Ça va tellement vite, c’est tellement chargé ; nous avons essayé sans le click mais ça sonnait comme un gros foutoir. Il y a des parties où Santeri suit plus rigoureusement le click et des parties où c’est un peu plus lâche, mais le click est toujours là pour maintenir l’ensemble. Dans « Hyperion », nous l’avons coupé, et dans « Disspating », nous avons programmé les changements. Pendant certaines parties où nous voulions que le tempo ralentisse ou accélère, je l’ai programmé sur la piste de click de la chanson. Nous avons fait toutes ces approches différentes et nous avons réfléchi à ce qui serait la bonne méthode pour telle chanson.

« La complexité pour la complexité est toujours une mauvaise idée, à moins qu’on soit en train d’essayer d’écrire un morceau pour un examen. »

Tu as aussi dit que vous vouliez que l’auditeur ressente vraiment le groove qui lie les musiciens. Comment décrirais-tu la connexion que tu as avec tes collègues quand vous jouez ensemble ?

Je compose la majorité de la musique et je le fais principalement en étant assis devant un ordinateur. Je programme les rythmes de batterie et il nous arrive d’en garder certains. Le groove principal dans la chanson « Please » que nous avons faite il y a des années, c’était exactement ce que j’ai programmé. Puis il y a d’autres rythmes, comme à la fin de « Dissipating » où Santeri a dit que c’était de la merde et a suggéré de faire autre chose à la place. Il a toujours le dernier mot sur ce que nous gardons. Il a toujours dit qu’il aimait le fait que, comme je ne suis pas batteur de formation, j’ai parfois des idées auxquelles il n’aurait pas pensé et que c’était intéressant. Entre les musiciens, nous devons juste décider qui mène la danse, en tout cas quand nous jouons en live. Dans « Hyperion », par exemple, dans la partie qui mène au second refrain, c’est Santeri qui dirige, il lève le pied et ramène la partie où il pense qu’elle doit être. Après le second refrain, c’est moi qui contrôle et définis où ça va. Dans « Dissipating », le premier morceau de l’album, il y a un rythme épuré qui fait le pont entre les deux refrains et le changement de tonalité, là c’est Aki [Virta] qui contrôle comment les choses se tiennent. Quand j’étais plus jeune, j’étais beaucoup plus un maniaque du contrôle avec ce genre de chose, mais je suis dans un groupe avec vraiment de super musiciens, donc ça a plus de sens de lâcher prise et de leur faire confiance. Ça fait peur de devoir se reposer sur d’autres gens mais c’est aussi la marque des bons groupes, c’est ce qui faisait que Led Zeppelin était génial. Quand « Since I’ve Been Loving You » commence, il y a cette frappe de caisse claire et ensuite le tempo descend de 20 BPM et ça sonne magique. Je pense que c’est le genre de feeling que nous avons essayé de capturer.

Est-ce important de prendre le temps de faire groover quand on joue de la musique complexe comme la vôtre, afin d’éviter les clichés musicaux techniques et sans âme ?

Je pense que c’est absolument essentiel, et j’irais même plus loin : la complexité pour la complexité est toujours une mauvaise idée, à moins qu’on soit en train d’essayer d’écrire un morceau pour un examen. Les solos bourrés de techniques savantes ou les solos de vingt secondes dans lesquels on a essayé d’inclure autant de techniques que possible ne me procurent pas grand-chose. C’est le cliché metal : un peu de picking alterné, un peu de sweeping, un peu de tapping, et essayer de caser tous ces trucs dans un tout petit espace. Ce qui est sympa quand on fait de longues chansons, c’est qu’on n’est pas obligé d’entrer dans ce jeu. On peut prendre son temps pour dérouler l’histoire, on peut suivre l’atmosphère du morceau et créer une narration y compris dans les parties instrumentales. En tant que compositeur, ce qui m’intéresse le plus, c’est de trouver ces grooves et de construire une structure avec un début, un milieu et une fin, faire que le voyage soit la particularité même de la chanson.

La basse a un rôle très important dans votre musique, non seulement sur l’aspect rythmique mais aussi dans les mélodies, ce qui est déjà plus inhabituel dans le metal. Les mélodies de basse sont-elles souvent le point de départ de votre musique ?

Tout dépend vraiment de la chanson. Quand j’ai écrit « Fugue », c’était absolument d’abord avec la basse. J’ai littéralement pensé : « J’ai envie d’écrire quelque chose dans cette tonalité. » J’avais ce truc à la basse que je voulais faire et sur cette chanson, toutes les parties de guitare sont construites autour de la ligne de basse. Ensuite, tu as une chanson comme « Movement » et tout tourne autour des guitares, et la basse suit plus ou moins. Il s’agit de varier les approches suivant ce que réclame la chanson. Ça fait vingt-cinq ans que je programme de la batterie, je suis un grand maniaque des détails là-dessus. Parfois je passe vingt-cinq heures rien que pour programmer un rythme de batterie vraiment intéressant qui pourrait inspirer de nouvelles parties, et je joue aussi de la basse. Je pense qu’approcher les chansons avec des centres d’attention instrumentaux différents permet de maintenir l’intérêt. Une chose que j’ai toujours adorée chez les groupes, c’est lorsque chaque chanson a une identité stylistique bien définie. Chez certains groupes, c’est dur de savoir où s’arrête une chanson et où commence la suivante parce que les règles restent les mêmes d’un bout à l’autre de l’album. Il n’y a rien de mal à ça, il y a plein de super musiques qui font ça et que j’apprécie. C’est un truc égoïste, juste pour entretenir mon propre intérêt, j’aime changer les règles car alors, tu es là : « C’est un nouveau puzzle à résoudre, comment je vais faire ça ? » C’est excitant.

Dirais-tu que les possibilités mélodiques de la basse sont parfois oubliées et sous-exploitées ?

De façon générale, clairement, oui. Je pense que c’est très vrai. Il y a plein de groupes qui le font bien aussi. Tu as Tool et Karnivool qui font des choses merveilleuses avec la basse. Dans Meshuggah, j’adore la manière dont ils ont résolu le problème. Ils ont ces guitares huit cordes avec beaucoup de graves, mais il y a beaucoup de basse au milieu de ces guitares : ils ont cette attaque dans les hauts médiums, un peu aiguë et très agressive qui permet de toujours entendre la basse, c’est juste qu’elle ne fait pas ce qu’on s’attendrait à ce qu’elle fasse dans ce genre de musique, et ça va super bien. Primus est un exemple évident, je trouve qu’ils ont tenté des trucs tordus vraiment intéressants et rien que la quantité de musique qu’ils ont faite est merveilleuse. Avec les Red Hot Chili Peppers, tout est dans le groove et ils ont vraiment effrontément mis Flea en valeur et au centre d’un grand nombre de leurs morceaux, ce qui va super bien avec leur musique. La plupart du temps, les groupes ne se focalisent pas tellement sur la basse, mais dans certaines musiques, je pense que c’est probablement un bon choix, tout dépend de ce qu’on veut faire. Je pense qu’il y a beaucoup d’élitisme et de « ça c’est bien et ça ce n’est pas bien » sur la composition. La vérité c’est : est-ce que ça sonne bien ? Est-ce que ça semble être comme il faut ? Et si la réponse est oui, alors c’est qu’on a fait ce qu’il fallait.

« Le fait de saboter les attentes est un point commun à de nombreuses œuvres d’art que j’aime. »

Votre approche de la basse mais aussi la manière dont vos chansons sont composées et votre chant rappellent parfois la musique de Tool. Quelle est ta relation à ce groupe ?

J’ai découvert Tool quand j’étais adolescent et j’ai tout de suite accroché parce qu’avant ça, j’écoutais de la musique assez simple. J’étais à fond dans Nirvana à l’époque, mais aussi dans tous les autres trucs britanniques qui étaient populaires dans les années 90, comme Oasis Blur, Manic Street Preachers, Sterephonics… C’était la première fois que j’entendais quelque chose d’aussi ambitieux réalisé avec un line-up très simple. Quand je dis ambitieux, je ne parle pas des sujets traités dans les textes, je parle des structures et des arrangements. Leur manière de nous dérouler le voyage est de d’abord nous montrer le thème, puis ils le développent et le déforment de façon très surprenante et intéressante. C’est ce qui m’a toujours parlé chez Tool. Si tu as une super idée, pourquoi l’utiliser seulement deux fois comme un riff jetable dans une chanson ? Pourquoi ne pas en faire une composante de base pour faire quelque chose de vraiment inattendu ? Le fait de saboter les attentes est un point commun à de nombreuses œuvres d’art que j’aime. Tu te demandes : « Qu’est-ce qu’il y a après ? » et là arrive quelque chose que tu n’as pas imaginé et ça fait que tu l’aimes encore plus.

En toute franchise, je sais que ce n’est pas un avis très populaire, mais je trouve que Fear Inoculum est leur meilleur album. J’aime toutes leurs musiques mais c’était très plaisant d’entendre cet album pour la première fois. Nous étions en tournée et j’étais en train de dormir dans le bus juste à côté d’un poulailler. Je me suis réveillé à quatre heures du matin avec ce son [imite un coq au réveil] juste à côté de moi, et je me suis dit : « Merde, il est probablement sorti maintenant, il faut que je l’écoute ! » Quand tu entends la polyrythmie de trois temps sur sept temps dans « Invicible », c’est le genre de groove qui paraît tellement évident quand on l’entend qu’on se dit : « Pourquoi personne n’a fait ça avant ? » Le truc, c’est que justement, personne ne l’a fait, et ils continuent à trouver de nouvelles choses, de nouveaux terrains à explorer et de nouvelles limites, même après tout ce temps. C’est inspirant, ça me donne envie de continuer à chercher parce qu’il y a encore de super nouveaux trucs à découvrir.

Ce qui est particulier chez Tool, c’est que l’approche musicale de ce groupe, en soi, est considérée comme un genre musical. Dès qu’un groupe commence à jouer une musique similaire, comme par exemple Soen, quand ils sont arrivés, tout le monde disait qu’ils faisaient de la musique « à la Tool ». Penses-tu que la référence à Tool peut devenir un fardeau pour les artistes qui partagent des similarités avec ce groupe ?

La réponse est probablement oui, mais pas plus que pour d’autres genres musicaux. Il y a une vraie ironie, car le spectre qu’on peut couvrir rien que si on parle de polyrythmie et de métriques étranges est énorme, il n’y a pas de limites à ce qu’on peut faire avec ça. Dans d’autres genres musicaux où les groupes sont tellement peu originaux qu’ils en viennent presque à se cannibaliser, ceux-ci ne sont pas critiqués pour le même comportement. Je n’ai pas envie de balancer des noms pour les accabler, car je pense que ça n’aide personne, et je n’ai pas envie de mettre fin à la carrière de qui que ce soit [petits rires], mais il y a, par exemple, des groupes dans le metal qui vont littéralement sans cesse écrire des chansons pop avec les mêmes couplet-refrain-couplet. Ils sont encensés pour s’être conformés très fidèlement à un ensemble de règles qui a été établi depuis les Beatles.

Ne te méprends pas, Tool m’inspirera toujours, ce groupe m’inspire et j’adore écouter ce qu’il fait, mais je n’ai pas envie que Wheel devienne un groupe de reprises de Tool. J’ai envie de trouver notre propre style qui nous rendra spéciaux et nous démarquera d’eux. Pourquoi voudrions-nous faire ça, sinon ? Ça a déjà été fait et ils le font incroyablement bien. Nous ne serons jamais plus qu’une pâle imitation si nous essayions de suivre leurs traces. Je préfère jouer sur nos propres forces car nous en avons qui sont complètement différentes de ce que eux ont accompli. Rien qu’en termes d’intérêt musical, j’adore Tool mais j’adore aussi plein de musiques différentes qu’eux n’écoutent peut-être pas. Je suis un énorme fan de Radiohead, par exemple, j’adore la musique classique, comme Rachmaninoff et Chopin. Il existe tout un monde avec différentes choses à apprécier et dont on peut s’inspirer.

Je pense aussi que ça vient surtout des fans de Tool ; je ne parle pas des gens qui aiment juste écouter la musique, je parle des fanatiques, des gens pour qui Tool est comme une religion et qui pensent que ceux qui ne serait-ce qu’osent essayer d’utiliser un concept ou une idée que Tool a utilisés… On voit les gens sur internet, ils sont partout dans la section commentaire de chaque clip de Tool. Ce fondamentalisme est stupide, franchement. Quand Tool a commencé, ils avaient leurs influences et au fur et à mesure, ils ont défini et développé leur propre son. Je pense que c’est la trajectoire de n’importe quel groupe cherchant à faire quelque chose d’ambitieux.

« [Il y a] des fanatiques, des gens pour qui Tool est comme une religion et qui pensent que ceux qui ne serait-ce qu’osent essayer d’utiliser un concept ou une idée que Tool a utilisés… On voit les gens sur internet, ils sont partout dans la section commentaire de chaque clip de Tool. Ce fondamentalisme est stupide, franchement. »

Thématiquement parlant, Resident Human est une déconstruction figurative de l’humanité exacerbée à travers le prisme de 2020. Du coup, comment la pandémie a affecté les idées et pensées que tu avais déjà avant que celle-ci ne survienne ?

Musicalement parlant, nous avions déjà la majorité des instrumentaux. Nous avons continué à les développer et les peaufiner, et une partie de ce travail a été faite après le début de la pandémie. Il y a eu de gros changements qui ont été faits. Nous avons coupé une partie de trois minutes dans « Resident Human », car ça ne convenait pas au morceau. Il y a eu un tas de petits ajustements dans « Dissipating ». « Movement » est l’un des rares que nous avons laissés tels quels, car nous le trouvions bon ainsi, donc autant ne pas y toucher. Santeri a composé une superbe partie de batterie qui a amélioré la première partie d’« Ascend ». Mais je pense que la plus grosse influence, c’était sur ce que je chante.

Tout d’abord, « Movement » parle de la rhétorique qu’on a entendue suite au meurtre de George Floyd, et spécifiquement de sa toxicité et du fait qu’on n’ait planifié aucune rencontre entre les factions binaires qui ont émergé pour qu’elle puissent ne serait-ce que parler du problème de façon raisonnable. Ironiquement, quand on parle aux gens, je pense que la majorité d’entre eux ont conscience qu’il y a des nuances. Par exemple, complètement abolir les forces de police est une idée absolument terrible mais permettre que quelqu’un soit tué impunément en plein jour sans rendre des comptes est aussi mal. Cette problématique doit être creusée, peu importe la manière. Il s’agit plus du comportement qu’ont eu les gens après et du fait qu’on voit sans arrêt de fausses logiques, de fausses équivalences et une haine de l’autre parti, parce qu’apparemment, il faut prendre parti. Personnellement, je ne pense pas prendre parti pour quiconque dans cette affaire, j’essaye juste de comprendre ce qu’il faut faire maintenant.

Idem pour « Defund the police », c’est un très mauvais slogan si tu essayes d’engager le dialogue avec le parti opposé. Ce qu’ils comprennent avec ça, c’est qu’on veut abolir les forces de police, et même si tu dis « non, ça ne veut pas dire ça, ça veut dire ça », tu leur as déjà donné envie de ne pas être d’accord avec toi rien qu’à cause de l’intitulé du débat, quand bien même il y aurait de bons arguments là-dedans sur le fait d’avoir une meilleure prise en charge des problèmes de santé mentale, sur la responsabilité, etc. C’est un truc difficile à résoudre. Il y a une chaîne médiatique qui l’a bien exprimé, en disant que si on met George Floyd de côté un instant et qu’on prend un toxicomane déviant, il est clair qu’être une société libre implique qu’on puisse être un toxicomane déviant sans se faire assassiner par la police. Dans ce genre de cas, l’usage de la force est complètement inacceptable et quand ça arrive, il devrait y avoir des comptes à rendre et des changements pour éviter que ça se reproduise. C’était donc une manière de regarder le côté obscur de la rhétorique sur internet, qu’on a vu à maintes reprises toute l’année passée sur plusieurs sujets.

L’autre aspect était que toutes nos tournées ont été annulées. Honnêtement, j’ai eu un peu un burn-out. Après que nous ayons terminé d’enregistrer la batterie, la basse et les guitares, je suis rentré chez moi et je me suis retrouvé dans une impasse. J’ai dormi quatorze heures par jour pendant plusieurs semaines, je n’arrivais à rien écrire et je me sentais horriblement mal. J’ai suivi une thérapie pendant plusieurs années et j’ai souffert de dépression clinique par le passé ; j’ai réalisé que j’étais malheureux et affreux. Vers cette période, j’ai découvert une série de livres de Dan Simmons qui s’appelle Les Cantos d’Hypérion. J’ai trouvé le bon livre au bon moment – c’est drôle comment ces trucs fonctionnent. Ce livre parle notamment de l’indifférence de l’univers. Je pense que pour certaines personnes, la réponse naturelle à ça, c’est le nihilisme et le fait de penser que rien n’a de sens. J’en suis arrivé à la conclusion que l’opposé est vrai, qu’on n’est peut-être pas importants à l’échelle cosmique, mais tout ce qu’on vit, tout ce qu’on nous permet de faire, le fait que des gens nous aiment, qu’on soit en sécurité, qu’on ne meure pas de faim, qu’on ait des amis, qu’on puisse choisir quoi faire de notre temps, tout ceci est lesté de plus de sens que je ne l’avais jamais imaginé. Le résultat net, c’est la gratitude ; je suis reconnaissant de pouvoir vivre ces choses.

Il y a un grand sujet similaire inspiré par la même série de livres dans la chanson « Hyperion », qui est la mortalité. C’est la considération que l’on fait tous partie d’un voyage linéaire entre la vie et la mort. Personne n’y est actif, on est des participants passifs, on est assis dans un train qui nous transporte sur ce chemin. Je pense qu’on a vite fait d’oublier que les autres gens font partie du même voyage, que tout le monde aura la même crise existentielle et les mêmes questions que nous : « Pourquoi ce truc injuste se produit ? », « Quel est le but de ceci ? », « Comment puis-je rationaliser le fait qu’arrivera un moment où je n’existerai plus ? » J’ai commencé à me dire, personnellement, que j’aimerais faire preuve de plus d’empathie envers les autres personnes qui sont sur ce chemin. Tout comme la conclusion de « Dissipating », la chanson qui parle de l’indifférence de l’univers, la solution, c’est la gratitude. C’est le fait que j’ai l’opportunité d’exister, que je suis en bonne santé, que des gens se soucient de moi, que je peux faire quelque chose qui revêt une importance pour moi, tout ceci est merveilleusement significatif et puissant. Plutôt que d’essayer d’opter pour une solution qui exige quelque chose de la part des gens, j’ai trouvé cette philosophie qui m’a beaucoup aidé au cours des douze derniers mois. Je me suis dit que j’allais le partager. Ma plus grande ambition, c’est peut-être que quelqu’un d’autre entende ça et se dise : « C’était un super truc à entendre. Ça a amélioré ma vie ! »

« C’est très facile pour les gens qui ne sont pas d’accord avec le Brexit et Donald Trump de penser que tous ceux qui ont voté en ce sens sont des ploucs racistes et stupides qui n’ont aucune prise avec la réalité, mais je trouve que c’est extrêmement injuste. »

Concernant l’inspiration que tu as tirée des Cantos d’Hypérion de Dan Simmons, la science-fiction est souvent utilisée comme une excuse pour réfléchir et débattre sur les problématiques politiques et sociales actuelles. Quelles réflexions est-ce que l’œuvre de Dan Simmons t’a inspirées concernant notre société ?

C’est une question fantastique, personne ne me l’a posée. J’ai déjà parlé de certaines qui ont fini dans les thématiques de nos textes, mais il y en a d’autres qui sont tout aussi intéressantes. Sans trop en révéler, il y a un poète qui quitte la Terre, il y a tout ce baratin sur ce qui s’est passé, et au final, il commence à écrire ses mémoires sur son vécu sur la Terre qui n’existe plus. Ses mémoires finissent par subir d’énormes modifications pour en exclure toute la philosophie rédigée entre les histoires et c’est publié sous cette version très simplifiée, presque comme un journal intime. Il s’agit de vendre cette version fantasmée et idéalisée du passé. D’abord, cette version fortement revue et corrigée devient très populaire, elle est propagée à travers le moyen de communication de cette époque – si on considère que tout ça a été écrit bien avant internet, c’est fou. Puis le personnage veut faire une suite et se dit : « Bon, je n’aime pas la manière dont ça a été réécrit. Ça a eu du succès mais je me sens vide. Je ne me suis pas exprimé artistiquement. » Du coup, il écrit cet incroyable livre de poésie qu’il apporte à son éditrice qui avait sorti son précédent livre. Elle le lit et essuie une larme en disant : « C’est la plus belle chose que j’ai jamais lue. Personne ne l’achètera. »

Je trouve que ça symbolise bien la culture de la satisfaction immédiate dans laquelle on est. A moins d’en avoir conscience – car il y a aussi plein de bonnes choses dans la culture et la communication de la satisfaction immédiate –, on risque de perdre l’art qui essaye d’aborder de plus grands sujets, ou qui essaye de faire de l’art pour de l’art ou pour la philosophie de l’art et traiter de ces autres sujets qui sont tout aussi importants et dignes d’être discutés. En lisant ça, j’ai pensé aux vidéos sur TikTok. TikTok est un merveilleux média pour communiquer certaines choses. Par exemple, tu es un artiste maquilleur et tu veux rapidement montrer comment tu réalises tes looks, tu peux faire une vidéo en stop motion où en vingt secondes tu passes d’un visage sans maquillage au même visage maquillé ; c’est un super moyen de communication pour ça. Je pense qu’on peut être très créatif par ce biais. Mais par exemple, on ne peut pas vraiment prendre une des longues chansons présentes sur notre album et la réduire pour en faire une vidéo de quinze secondes. Je ne dis pas que l’un est bien et l’autre mauvais, car les deux ont leurs bons et mauvais côtés, tout dépend de ce qu’on fait avec, je pense que les deux ont de la valeur. Je reste optimiste, j’espère qu’on essaiera de construire un futur où les deux pourront coexister.

Dirais-tu que la pandémie de Covid-19 donne du crédit à tous les scénarios catastrophiques que la littérature et le cinéma de science-fiction ont dépeints pendant des décennies ?

D’une certaine façon, oui. En vérité, s’il y a une chose que j’ai ressentie avec le Covid-19 – et je crois ne pas être le seul à avoir eu cette réaction –, c’est que ça m’a montré à quel point j’étais impuissant et à quel point, lorsque quelque chose qui est totalement hors de mon contrôle arrive, ma vie est chamboulée et affectée. Ça fait quatorze mois que je ne suis pas allé voir ma famille au Royaume-Uni. J’ai une jeune nièce que j’ai vue à sa naissance mais que je n’ai plus vue depuis. Je n’ai jamais été loin de mes parents aussi longtemps. Je n’y retourne pas tous les mois mais au moins quelques fois par an. J’essaye juste d’être responsable en n’allant pas les voir, mais je vais probablement essayer d’y aller au cours des prochains mois parce que j’ai besoin de voir ma famille. Ma carrière a été décimée, il n’y a eu aucun concert durant tout ce temps. Quand je dis que j’ai eu un burn-out l’an dernier, je pense que c’est en partie dû à un sentiment global de désespoir. Je pense qu’on a tous ressenti ce poids dévastateur de l’inévitable, en raison de notre impuissance et de cette course vers le fond qu’on perçoit en lisant au sujet des insurrections américaines, des difficultés de l’Union européenne pour obtenir les vaccins et de toutes ces autres merdes qu’on voit tous les jours aux infos.

La dernière chanson de l’album parle d’ailleurs d’essayer de gérer ce genre de connerie. La chanson « Resident Human » se base sur quelque chose que j’ai appris en thérapie, qui est l’état métacognitif consistant à être un observateur. On réagit à tout ce qu’on voit. Quand on lit des infos sur la société qui contredisent notre vision du monde ou notre perception de la réalité, ça nous stresse, ça peut nous mettre en colère ou on peut se sentir blessés ou contrariés. Personne n’a besoin de se supplicier avec ces infos. Je pense qu’il est important de séparer l’émotion de la réalité, d’essayer de prendre un peu de recul et de voir les choses sous un autre angle : ceci s’est produit mais réagir à cette émotion ne va rien régler, ça va ne faire qu’empirer ce qu’on ressent. Ça a été une courbe d’apprentissage pour moi au cours des deux ou trois derniers mois et c’est quelque chose auquel j’essaye d’être plus attentif, le fait de vivre davantage ici et maintenant.

Tu parles de manière plus spécifique de la pandémie dans la chanson « Fugue ». Les paroles décrivent le fait qu’on a tous été tentés de se focaliser uniquement sur nous-mêmes et d’oublier que tout le monde traverse la même chose. Penses-tu que ce soit une conséquence directe de la pandémie vu qu’on était obligés de rester chez nous ou bien est-ce plus une excuse ?

Tout dépend du prisme par lequel on regarde. Encore une fois, j’en reviens à ce sentiment d’impuissance et au fait qu’on peut en être furieux autant qu’on veut. Plein de gens ont des opinions contraires sur l’efficacité des masques et, en général, sur les diverses réponses des pays à la pandémie. Je n’essaye pas de [dire que j’en sais plus que les autres], car la vérité est que j’ai les mêmes informations que tout le monde. Je pense que, globalement, la Finlande s’est plutôt bien débrouillée jusqu’à présent. Même si aujourd’hui, le Royaume-Uni, qui s’y est très mal pris avec la pandémie, a maintenant cent millions de vaccins alors que l’Union européenne n’en a presque pas. Ça mérite probablement d’être discuté. Tout le monde foire de différentes façons et tout le monde fait des choses positives. « Fugue » parle de cette idée d’observer où tout le monde en est ; c’est presque comme si on était dans un bunker en temps de guerre à attendre que les retombées radioactives se dissipent à l’extérieur. On est tous sous traitement et on boit davantage, rien que pour endurer et tenir le coup. Je n’arrête pas de penser aux adolescents en particulier, à quel point ça doit être merdique d’avoir entre douze et dix-huit ans et de vivre ça, car lorsque j’étais jeune, on pouvait sortir, faire la fête avec nos amis, commencer à explorer et devenir adultes, on avait un exutoire et un cercle social. J’espère vraiment que les jeunes ont le soutien mental dont ils ont besoin pour traverser ça, car c’est déjà dur de vivre cette pandémie en tant qu’adultes, mais au moins notre norme perdure, on peut travailler et aller au supermarché. Je pense que quand on est gamins et que notre seule lien vital dans la société est l’école, perdre ça doit être incroyablement dur.

« On ne devrait pas avoir honte de dire : « Je ne sais pas grand-chose là-dessus, qu’en penses-tu ? » Car c’est beaucoup plus utile que si on dit tous : « Fais des recherches » et d’avoir un avis sur quelque chose qu’on comprend à peine. Ça crée plus de problèmes que ça n’en résout. »

Pour revenir à la chanson « Movement » où tu parles des événements qui ont suivi la mort de George Floyd, tu as déjà commencé à y répondre, mais dirais-tu que ces événements illustrent précisément à quel point le moindre débat dans notre société moderne est simplifié à l’excès et divisé, comme d’ailleurs tu le mentionnes dans la chanson « Ascend » où tout est noir ou blanc ?

Absolument. Je pense que c’est un mécanisme auquel les politiciens ont recours pour se faire élire. Un très bon exemple, c’est le Brexit qui, ironiquement, a beaucoup de connotations de l’élection ayant mené Donald Trump à la Maison-Blanche. C’est très facile pour les gens qui ne sont pas d’accord avec le Brexit et Donald Trump de penser que tous ceux qui ont voté en ce sens sont des ploucs racistes et stupides qui n’ont aucune prise avec la réalité, mais je trouve que c’est extrêmement injuste. Il y a une large part de la société qui se sent laissée pour compte ou oubliée par leurs gouvernements, qui a l’impression de s’appauvrir un peu plus d’année en année avec les politiques qui sont menées à chaque fois qu’une nouvelle personne est élue. Le bien-être est progressivement dégradé par des institutions qui se fichent des pauvres et les riches deviennent de plus en plus riches.

J’ai un ami qui a grandi à Moss Side, un quartier de Manchester au Royaume-Uni et un endroit vraiment rude quand on est gamin. Mon ami s’est fait fracturer la mâchoire par la police quand il avait neuf ou dix ans parce qu’il vendait de la marijuana. Je ne peux pas vérifier cette information mais il dit que la police avait un réseau de drogue, dont elle profitait en vendant de la drogue. C’est en Grande-Bretagne, un pays qui est considéré comme étant plutôt progressiste et moderne. Dans l’intérêt de mon argumentation, partons du principe que tous ces faits sont avérés, quand on demande à des gens comme ça s’ils ont envie de voter en faveur de l’Union européenne lors d’un référendum, je pense que nombre d’entre eux répondent : « Allez vous faire foutre, vous ne faites rien pour moi. Vous vous en fichez de moi, donc si vous me dites de faire quelque chose, je ferai l’inverse. » Il y a ce sentiment qui prend de l’ampleur comme quoi la politique ne nous représente pas. Quand les gens se rebiffent, même d’une manière avec laquelle je ne suis pas d’accord, car je pense que voter pour quitter l’Union européenne est une erreur pour la Grande-Bretagne, je comprends leur état d’esprit. Je pense qu’on pourrait dire la même chose concernant Trump, c’est-à-dire qu’aux Etats-Unis, les petites villes se sentent délaissées par rapport aux grandes villes, tout l’argent ou le centre d’attention politique et économique est sur le développement de ces larges zones urbaines. Les plus petites villes ont l’impression que les industries sont parties car la production a été décimée. Tout est simplifié à l’excès, absolument, alors que les raisons des changements observés sont pleins de nuances. Ma seule réponse est qu’on est tous enfermés dans des chambres de réverbération et qu’on devrait collaborer de manière empathique avec les gens de l’autre bord.

Tu vis en Finlande. Ces événements liés à la mort de George Floyd ont une résonance dans le monde entier. Comment est-ce que ça a affecté le débat public en Finlande ?

Je pense qu’il y a deux aspects et je suis sûr que tu pourrais dire la même chose concernant la France. D’abord, il y a un sentiment de dégoût, c’est horrible et incroyablement émouvant. Quand j’ai regardé la vidéo, j’étais en larmes. C’est juste horrible de voir quelqu’un souffrir autant d’une façon aussi vulnérable et à laquelle on peut facilement s’identifier. A la fois, il y a ce côté où on est vraiment obnubilés par les médias américains ici en Europe alors que ce n’est pas toujours comparable avec nos sociétés. Par exemple, il y a du racisme en Finlande, il y a du racisme en France et au Royaume-Uni, mais on a – en tout cas j’espère – d’autres problèmes en comparaison de ce que vit les Etats-Unis, en tout cas, la brutalité policière est différente, dans une certaine mesure. Je n’ai pas suffisamment fait de recherches pour répondre à la question mais de manière générale, on peut dire que ça nous serait peut-être plus utile de nous concentrer sur le racisme dans nos sociétés si corriger ce problème est notre préoccupation, plutôt que de regarder les médias américains comme si c’était les seuls auxquels on doit prêter attention. Pour être juste, ce n’est pas la faute des Etats-Unis, c’est de notre faute, en tant que consommateurs, en cliquant sur ces articles et en lisant ces sujets à chaque fois qu’on tombe dessus. J’en suis tout aussi fautif que n’importe qui. Il y a de la politique en Finlande aussi, il y a du racisme en Finlande aussi, et peut-être qu’on devrait en parler un petit peu plus dans les médias. Je pense que les deux sont vrais, c’est important de critiquer ce qui est arrivé à cet innocent qui a été assassiné mais on devrait aussi regarder chez nous pour voir ce qu’on peut faire.

Toujours sur cette idée de simplification à l’excès, la tendance actuelle est de faire ces TED talks où on explique quelque chose d’extrêmement compliqué en seulement cinq minutes. C’est vraiment un symptôme de nos sociétés : ce n’est pas parce que quelque chose ne peut pas être expliqué rapidement que ce n’est pas bien, or les gens ont tendance à l’oublier.

Tu as complètement raison. C’est en partie lié à notre relation à la publicité et à la politique, c’est-à-dire qu’on a l’habitude d’entendre un slogan pour tout expliquer. Comme tu le dis, certaines choses sont très difficiles à expliquer avec un slogan. Un bon exemple est la relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne qui est incroyablement compliquée. Je comprends parfaitement pourquoi c’est difficile de bien l’expliquer. Ça me stupéfait encore que les gens qui voulaient rester dans l’Union européenne n’aient pas pu en parler un peu plus en détail et dire ceci, et puis faire suivre des informations un peu plus justes que les conneries qui ont suivi. Il y a aussi ce sentiment que ce n’est plus acceptable de dire « je ne sais pas », on te répond : « Fais des recherches », « Instruis-toi ». On devrait tous s’instruire, mais la vérité est que pas une personne sur cette planète n’est experte en tout. J’ai beaucoup d’expérience en tant que compositeur, je m’intéresse à ce genre de sujet, je m’intéresse à la philosophie et à la science mais j’ai de grandes lacunes. J’ai décidé il y a douze mois que j’allais commencer à apprendre un peu au sujet de l’économie, juste parce que ça m’intéresse. Jusqu’à présent, je m’étais toujours dit que j’étais trop stupide pour comprendre ça parce que c’est en grande partie contre-intuitif. Ce que j’ai appris jusqu’à présent pourrait tenir sur deux ou trois bouts de papier, mais je pense qu’on ne devrait pas avoir honte de dire : « Je ne sais pas grand-chose là-dessus, qu’en penses-tu ? » Car c’est beaucoup plus utile que si on dit tous : « Fais des recherches » et d’avoir un avis sur quelque chose qu’on comprend à peine. Ca crée plus de problèmes que ça n’en résout.

Interview réalisée par téléphone le 16 février 2021 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Wheel : wheelband.net

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