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Chronique   

White Ward – Love Exchange Failure


En provenance d’Odesa en Ukraine, l’animal hybride White Ward a émergé de la scène black metal en 2017 grâce à son premier opus Futility Report très remarqué par le public. Son mélange des genres et son inspiration jazz sur une base de post-black metal avait fait sensation dans ce microcosme en permanente évolution. Ce premier opus fut aussi l’occasion de présenter son identité, musicale et conceptuelle, avec un décor urbain déprimant où les tourments individuels se projettent à plus grande échelle. Là où la scène ukrainienne nous avait habitués à de longues contemplations de la mère nature sous toutes ses formes, la photographie choisie par ce collectif mystérieux qui illustre leur deuxième méfait, Love Exchange Failure, annonce à elle seule une nouvelle balade nocturne dans une ville intensément froide.

Si avec son nouvel album l’intention de White Ward est de poursuivre les contours de son art, ce n’est pas sans changement majeur au sein de son line-up, puisque les seuls membres restants de Futility Report sont le guitariste Yurii Kazarian et le bassiste Andrii Pechatkin, qui prend au passage également la place de chanteur. Cela n’a rien d’anecdotique puisque si le groupe reste sur les fondations du premier album, l’auditeur percevra rapidement sa mutation. Avant cela, les Ukrainiens nous amènent là où ils nous avaient laissés : en pleine métropole. Ainsi l’introduction est bâtie avec des bruits de sirène sur un fond jazzy lancinant et mélancolique, desservi par quelques touches de piano, une batterie discrète jouée aux balais et un saxophone presque sinistre. Mais le black metal battant ne tardera pas à rompre la sérénité de la nuit pluvieuse dont White Ward semblait nous faire le tableau sur ce titre éponyme. Ce dernier pourrait à lui seul évoquer la direction prise par les musiciens. Si leur premier opus jonglait entre ambiance froide et timbre chaleureux, Love Exchange Failure sera davantage porté par des changements de rythmes radicaux : entre accélérations propres au metal extrême et des pauses bienvenues, comme sur les ponts et refrains presque langoureux de « Poisonous Flowers Of Violence » ou sur l’étrange conclusion d’« Uncanny Delusions ». Contrairement à son prédécesseur, il restera dans une teinte grisâtre et glaciale ; en premier lieu par le chant d’Andrii Pechatkin qui se fond avec la structure musicale et se montrera plus cru, dans une certaine mesure plus proche du black traditionnel que son prédécesseur résolument moderne.

Les Ukrainiens privilégient également des compositions plus étendues pour y apporter davantage d’expérimentation et appuyer leur concept, à savoir l’expression d’une lutte existentielle de l’humanité à comprendre sa place sur cette planète. Celle-ci se manifeste par un affrontement entre des mondes oniriques et une dure réalité, imagé ici par l’immersion dans la ville. Cette confrontation est par exemple incarnée par la déconcertante « Shelter », seulement constituée de voix parlées d’outre-tombe, d’un piano confondu dans diverses dissonances de guitare, et de growls cryptiques. Si le style est différent, la démarche pourrait rappeler celle de Cult Of Luna avec Vertikal, qui s’appuyait déjà sur des films expressionnistes allemands, notamment Metropolis, pour s’imprégner du décor urbain. Le pont jazzy de « Dead Heart Confession » avec ses voix en arrière-plan, son orgue et cette basse répétée renforce ce sentiment d’oppression. L’absence d’issue possible amène à une implosion, illustrée par le retour à une musique extrême aux harmonies mélancoliques, où Pechatkin scande avec désespoir : « Bury your god, bury your blood, bury your soul, bury yourself ». Si l’auditeur peut croire l’espace d’un instant à une échappatoire avec l’introduction de « No Cure For Pain » et ce saxophone romantique, ses illusions seront abrégées par un riffing brut et un duo de vocalise black intense. On apercevra tout de même un lointain filet de lumière avec le chant clair de Vitaliy Gavrilenko, faisant écho au doux spleen des leads de saxophone et de guitare. Plus l’auditeur avance dans l’album, plus il marchera dans le noir, à mesure que les tempos ralentissent. Même le titre « Surfaces And Depths » plus proche du jazz que du metal, avec la voix enivrante de la chanteuse Renata Kazhan, peinera à consoler l’auditeur. Le fin mot de l’album est que l’homme ne trouvera peut-être jamais de sens à ses actes et à sa place. Son combat serait alors inévitablement voué à l’échec et à l’aliénation, comme pourrait le suggérer le final « Uncanny Delusions ».

White Ward ne change pas véritablement de visage avec Love Exchange Failure. Néanmoins il délaisse une partie de l’accroche mélodique qui faisait du premier opus une œuvre assez accessible (pour un album de metal extrême) au profit de son concept. En conséquence, d’une certaine manière, Love Exchange Failure est plus immersif, mais demande davantage un effort de la part de l’auditeur : celui d’assimiler ses longueurs, ses expérimentations et ses sonorités atypiques. Love Exchange Failure est à l’image de son propos : à la fois complexe et paradoxal. Plus insolite encore que ne l’était son prédécesseur, c’est finalement l’intelligence de la composition et du traitement qui donne tout son sens à l’album.

L’album en écoute intégrale :

Album Love Exchange Failure, sorti le 20 septembre 2019 via Debemur Morti Productions. Disponible à l’achat ici



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