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Interview   

William DuVall : une guitare, une voix


William DuVall est l’homme qui a réussi l’exploit de passer après l’irremplaçable Layne Staley dans Alice In Chains, celui qui a donné un second souffle, une seconde vie à l’un des groupes les plus puissants et créatifs de Seattle. Mais connaît-on William DuVall ? A cette question, une réponse : écoutez One Alone, son premier album solo. Une guitare, une voix. Rien d’autre. L’homme mis à nu.

Mais William DuVall est aussi un artiste au parcours surprenant, où à chaque étape on découvre une nouvelle facette de ses talents artistiques, depuis ses premiers pas dans la scène hardcore d’Atlanta au début des années 80 – donc loin du grunge de Seattle – jusqu’au rock énergique et inspiré de Comes With The Fall, en passant par l’ovni No Walls grâce auquel il s’est révélé chanteur.

Avec la sortie de l’élégant et intime One Alone, l’occasion était idéale pour nous entretenir avec William DuVall et découvrir un peu plus non seulement ce premier pas en solo, mais aussi l’homme, l’artiste et son parcours, qui peut-être vous donnera envie de creuser un peu plus dans son passé, un passé qui mérite clairement qu’on s’y attarde.

« Il y avait un blocage psychologique et émotionnel que je devais dépasser. Durant toute ma vie, depuis que je suis adolescent, j’ai toujours été dans des groupes. L’idée de sortir un album sous mon propre nom me paraissait étrange, c’est le moins qu’on puisse dire. »

Radio Metal : Tu as sorti ton premier album solo, intitulé One Alone. C’est un mélange de nouvelles chansons et de vieilles chansons de ton groupe Comes With The Fall que tu as retravaillé, le tout en format acoustique, avec uniquement ta voix et une guitare. Tout d’abord, à quel moment et comment as-tu eu l’idée de faire un tel album solo ?

William DuVall (chant & guitare) : Ça a évolué à partir de l’enregistrement initial de la chanson « ‘Til The Light Guides Me Home ». L’impulsion originelle pour aller en studio était que j’allais enregistrer ce que je pensais devoir être une démo de cette chanson afin de la présenter à un autre artiste avec lequel j’envisageais de travailler, peut-être pour produire un album à lui ou un autre. J’ai donc voulu aller en studio pour vite fait enregistrer cette chanson pour moi-même et peut-être ensuite la présenter à cet autre artiste. L’enregistrement a été très rapide, ça n’a pris que quelques minutes. En la réécoutant, l’ingénieur et moi, nous nous disions : « Wow, c’est pas mal du tout ! » Et il a dit : « Peut-être que tu devrais reconsidérer l’idée de la donner. » J’étais déjà en studio, les micros étaient installés, tout était prêt et j’avais réservé considérablement plus de temps qu’il était nécessaire pour cette seule chanson qui, encore une fois, a été bouclée en seulement quelques minutes. Je me suis donc dit : « Ecoute, je suis là, alors autant continuer et enregistrer des trucs en plus. » Et il y avait une poignée de chansons que j’avais auparavant enregistrées avec Comes With The Fall et qui, je pensais, pourraient bien se présenter dans un contexte solo acoustique. Je m’y suis donc mis et j’ai enregistré ces chansons tant que j’étais là. En une après-midi, j’en suis ressorti avec huit chansons !

Je ne savais pas trop si j’allais faire quoi que ce soit avec ces chansons, honnêtement. De temps en temps, il y en avait une qui sortait de manière aléatoire dans ma playlist pendant que je conduisais ou parfois je voulais juste les écouter pour voir ce que j’en pensais. Au fil du temps, j’ai trouvé que ces chansons se tenaient bien ensemble et que si un jour j’avais envie de faire un tel album – un album acoustique – ça pourrait ressembler à ça. Mais évidemment, je n’avais jamais sorti d’album sous mon propre nom, et je ne parle même pas d’un album solo acoustique. Il y avait donc un blocage psychologique et émotionnel que je devais dépasser pour me faire à cette idée. Durant toute ma vie, depuis que je suis adolescent, j’ai toujours été dans des groupes. L’idée de sortir un album sous mon propre nom me paraissait étrange, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais la musique a fini par s’imposer à moi, car je ressentais de plus en plus que ces enregistrements solo acoustiques que j’avais faits en une après-midi pourraient valoir la peine qu’on les sorte. Bien sûr, huit chansons c’est bien mais ce n’est pas assez pour un véritable album. Donc j’y suis retourné, j’ai enregistré quelques chansons en plus en une soirée, et ça a donné l’album One Alone.

La musique est vraiment ce qui m’a poussé à la sortir dans un album. Je n’étais vraiment pas sûr que ça allait sortir un jour. Je veux dire que lorsque j’ai été enregistrer, ce n’était pas du tout l’intention. Aussi, la musique a été le moteur pour enfin lever les réserves que j’avais sur le fait de sortir un album sous mon propre nom plutôt que celui d’un groupe. Cette musique est si personnelle et si intime, par sa nature, avec une guitare, une voix tout le long de l’album… Je veux dire qu’il n’y avait que moi dans la pièce avec une guitare, quelques micros et un ingénieur. Je ne voyais pas d’autre solution que d’appeler ça William DuVall, One Alone. Mettre une sorte de pseudonyme ou je ne sais quoi ne me paraissait vraiment pas authentique. J’ai donc fini par m’en convaincre et le voilà : One Alone [rires].

Qui était l’artiste à qui tu allais initialement donner la chanson ?

Je ne peux pas donner de nom ! Ça n’a de toute façon pas été aussi loin. J’ai fini par conserver la chanson, donc tout va bien [rires].

Il n’y a donc que toi avec ta guitare et ta voix sur cet album. C’est très simple, très dépouillé et direct si on compare à Alice In Chains et Comes With The Fall. Il y a un côté folk évident. Est-ce que ça veut dire que le rock n’est pas forcément ton premier amour ?

Non, j’adore le rock n’ roll ! Remets une pièce de monnaie dans le Jukebox ! [Rires] J’aime un tas musiques différentes et j’ai grandi dans ma carrière en jouant toutes sortes de musiques. C’est juste que ça fait environ trente-cinq ans que je joue dans des groupes qui sont dynamiques et globalement très agressifs, et ça fait trente-cinq ans que je fais des albums qui reflètent ça, qui t’explosent au visage. Donc depuis que je suis adolescent, ça représente la majorité du travail que j’ai réalisé. Durant les vingt-cinq dernières années de ces trente-cinq années, la guitare acoustique a joué un certain rôle dans une grande partie de la musique que j’ai faite, mais ça se présentait plus comme un ingrédient dans cette musique et ça n’a jamais été le seul centre d’attention. Donc après toutes ces années à être connu pour un certain type de musique et d’attitude, que ce soit avec Alice In Chains ou Comes With The Fall, ou n’importe quel groupe avant ça, en remontant jusqu’à mes débuts dans le hardcore, j’ai trouvé qu’il était temps de faire une pause et de faire quelque chose de complètement différent et peut-être d’assez inattendu, tout du moins pour moi. C’est ça l’album One Alone.

« Une guitare acoustique va tout de suite t’arrêter dans ton élan si tu n’y es pas préparé. Il faut avoir une certaine force dans les mains et de la maîtrise. Si tu ne maîtrise pas, la guitare acoustique te le fera tout de suite savoir [rires]. »

Mais je pense que le saut psychologique que je devais faire était plus lié au fait de ne pas être du tout dans un groupe, indépendamment du son de guitare que j’emploie. C’est plus l’idée d’être seul et de ne pas du tout avoir de groupe, et tout ce que ça implique. Les groupes, c’est super, et pour moi, souvent, comme c’est le cas de plein de musiciens, les groupes dans lesquels j’ai été ont joué un rôle de famille de substitution, mais ça apporte aussi son lot de prises de tête [petits rires]. Il y a plein de conflits et de problèmes inhérents qui surviennent quand on traite avec d’autres gens, surtout quand ça fait plusieurs années, mais il y a aussi une sécurité là-dedans. Donc, le fait de ne rien avoir de tout ça, c’est ce qui représente le plus grand changement pour moi, plutôt que le son spécifique de la guitare. Le risque était de sortir cette musique, mais maintenant, je suis content de voir que les gens comprennent l’album, qu’ils l’apprécient vraiment et qu’ils absorbent la musique dans leur propre vie. J’entends de magnifiques histoires sur ce que vivent les gens avec cette musique. C’est vraiment gratifiant, et ça fait vraiment chaud au cœur.

Était-ce un challenge de faire face à la pureté d’une guitare acoustique ?

Evidemment, jouer sur une guitare acoustique, c’est aussi… Faire un album entier en acoustique et mettre en place tout un concert avec seulement de la guitare acoustique, c’est aussi un grand saut dans le vide. Une guitare acoustique va tout de suite t’arrêter dans ton élan si tu n’y es pas préparé. Il faut avoir une certaine force dans les mains et de la maîtrise. Si tu ne maîtrises pas, la guitare acoustique te le fera tout de suite savoir [rires]. Et tous ceux qui t’écoutent l’entendront aussi. Mais ça va. Il faut changer les choses des fois. C’est important pour moi, à tous les niveaux, en tant qu’artiste et en tant qu’être humain, et c’était le moment pour moi d’enregistrer un album comme celui-ci.

D’un autre côté, est-ce que ça te donne plus d’espace pour t’ouvrir émotionnellement ?

Oui, ça me donne considérablement plus d’espace pour aller où j’ai envie d’aller avec la chanson sur le moment, parce qu’évidemment, je n’ai pas de groupe. Je n’ai pas à me soucier d’être dans le temps avec le batteur, ou que le batteur soit dans le temps avec moi, ou de quiconque qui oublierait l’arrangement de la chanson, ou de vouloir emmener l’arrangement dans une autre direction au dernier moment alors que les autres gars dans le groupe sont parfaitement calés sur l’arrangement tel qu’il a toujours été. Il n’y a rien de tout ça. Je peux aller où j’ai envie d’aller. Je peux pivoter comme je veux, quand je veux, accélérer, ralentir, etc. En ce sens, c’est très libérateur. Evidemment, c’est aussi stressant parce qu’il n’y a pas de groupe. Il n’y a rien de tout ce sur quoi j’ai l’habitude de me reposer. Il n’y a pas de volume, il n’y a pas… Encore une fois, j’ai toujours été dans des groupes qui t’explosent au visage [petits rires], pour ainsi dire, qui sont assez agressifs ou qui ont un certain impact. Or là, il n’y a que moi. Donc autant ça me rend anxieux, autant je suis aussi très excité.

N’as-tu pas l’impression d’être à nu en jouant de façon aussi brute et dépouillée ?

Bien sûr ! Mais c’est aussi en partie ce qui donne à cette musique toute sa puissance. Je pense que c’est ce qui donne sa puissance à l’album et donc j’espère que c’est ce qui donnera aux concerts leur puissance également. Il y a déjà une tournée européenne qui est calée. Les places sont en vente actuellement. Je viens à Paris, Les Etoiles, le 3 avril 2020. Pour tous ceux qui habitent à Paris ou dans les environs : venez le 3 avril ! Car je vais venir vous voir avec le spectacle de One Alone et ce sera génial ! Donc oui, il y a un peu de stress, bien sûr, mais je suis surtout excité.

Une majorité des chansons sur One Alone sont des chansons de Comes With The Fall. Quel a été ton processus pour réarranger ces chansons ? Je veux dire que tu n’as pas seulement transposé des chansons électriques en acoustique, c’est parfois presque comme si tu les avais en partie réécrites…

Oui, dans certains cas, il se peut que j’ai fait des trucs avec la musique, où une chanson plus basée sur des riffs devient une chanson plus basée sur des accords. Dans de nombreux cas, ces arrangements solo acoustiques renvoient les chansons à leur point d’origine. Une chanson comme « White Hot » est plus proche de ce qu’elle était quand je l’ai écrite et elle est probablement très proche de ce que j’ai fait écouter aux gars la première fois, juste avant de l’enregistrer. La version de cette chanson qu’on entend dans Beyond The Last Light de Comes With The Fall a été enregistrée environ cinq minutes après qu’ils aient entendu la chanson pour la première fois. Nous étions en studio, j’étais là : « J’ai ce morceau, voilà comme ça fait. » Et je leur ai probablement joué quelque chose qui était très semblable à ce qu’on entend sur l’album One Alone maintenant, et ensuite nous avons enregistré la version de Comes With The Fall qu’on entend sur Beyond The Last Light, quelques minutes après. Et ensuite, dans d’autres cas, comme « Smoke And Mirrors », c’en était une qui… L’atmosphère de la chanson est vraiment comme à l’origine quand elle a été écrite, mais parce que c’est en solo et en acoustique, j’ai mis des accords là où le riff mène la danse tout du long sur la version de Comes With The Fall. Mais l’atmosphère de tous ces trucs est menée à bien sur les deux versions, si ça a du sens de dire ça. Le côté sonore doit parfois être ajusté mais l’attitude globale et l’atmosphère sont là, et encore une fois, ça les ramène vraiment à leur point d’origine.

« [Ma mère] est revenue jusqu’au club et j’étais là : ‘Maman, il faut que tu viennes rencontrer Jello Biafrra ! C’est un chanteur et il dit que je peux rester, il se porte responsable.’ C’est tout à son honneur d’avoir laissé faire. Plein de mamans auraient traîné leur enfant en train de se débattre et crier pour les ramener à la maison, mais elle a laissé faire. Il y a eu plein de choses comme ça où, malgré les doutes et les réserves qu’elle pouvait avoir à propos de ce que je faisais, elle pouvait aussi être très permissive et encourageante. »

« White Hot » a presque un côté à la « More Than Words » d’Extreme dans cette version…

Oh super ! Je veux dire que c’est un bon morceau de ces gars ! Il y a un petit côté à la Beatles dans certains passages de cette chanson. C’est quelque chose pour lequel j’ai toujours un faible, surtout cette sensibilité à la McCartney. C’est vraiment une chanson sincère, sans complexe dans sa quête de connexion [rires]. Donc c’est cool.

Tout comme tu as réarrangé des chansons électriques en version acoustique, pourrais-tu, à l’inverse, électrifier une chanson comme « ‘Til The Light Guides Me Home » ?

Je ne sais pas ! Je n’y ai pas tellement réfléchi mais c’est possible. Je pense qu’une bonne chanson est une bonne chanson. Elle peut tenir le coup confrontée à de nombreux arrangements différents. Donc oui, c’est possible.

Thématiquement, il semblerait que de nombreuses chansons dans cet album parlent de relations et de liens personnels – comme « ‘Til The Light Guides Me Home » qui est inspiré de conflits et de dysfonctionnements familiaux. D’un autre côté, tu es vraiment tout seul sur cet album, et ça s’appelle One Alone, donc on dirait qu’il y a là un paradoxe… ou peut-être pas. Du coup, qu’est-ce que ça dit sur toi ?

Je pense que simplement le son de la musique, et le contexte de la musique, étant une voix, une guitare, se prête naturellement à aborder des sujets personnels. J’ai naturellement été attiré vers ça, plutôt que d’aller vers des chansons engagées ou des trucs à la Woody Guthrie ou Bob Dylan. C’est une autre façon de faire de la musique solo acoustique, mais j’ai choisi de prendre une direction plus personnelle. One Alone, le titre, est plus un commentaire sur ce qu’est la musique. Evidemment, dans ma vie personnelle, comme tout le monde, il y a eu des hauts et des bas dans mes relations. Mais aujourd’hui, ça va plutôt bien, je suis avec quelqu’un avec qui je suis heureux. Elle est très cool. On peut d’ailleurs la voir dans le clip de « ‘Til The Light Guides Me Home ». Elle fait une brève apparition à la fin. Une grande partie des chansons, quand elles ont été écrites, parlaient de ce qui se passait à ce moment particulier. C’est comme la vie ; c’est un instantané de ma vie. Et « ‘Til The Light Guides Me Home », en l’occurrence, je pense que plein de gens peuvent s’y identifier. Nombre d’entre nous vivons ce genre de chose, autant en tant qu’enfants qu’en tant qu’adultes, quand les choses ne se passent pas comme on l’a peut-être prévu. Je pense que c’est une chanson qui parlera à l’auditeur, peu importe l’auditeur, peu importe où il en est dans sa vie, et j’espère qu’il en retirera quelque chose.

Autant cet album aborde des problématiques relationnelles, autant il apporte aussi de l’espoir, surtout, encore une fois, dans une chanson comme « ‘Til The Light Guides Me Home ». D’où tires-tu ton espoir ?

La vie, simplement ! La vie est tout le temps faite de hauts et de bas. La vie est très dynamique. Je pense que plus longtemps on vit, plus on a d’occasions de voir que rien n’est jamais fixé, rien n’est jamais permanent. C’est un énorme concept à véritablement accepter, car ça signifie que rien de bien dans notre vie durera éternellement, pas de la même manière, ça changera et ça se transformera, mais ça veut aussi dire que n’importe quelle épreuve qu’on traverse est également susceptible de passer, et probablement plus tôt que tard. On ne sait jamais ce qui nous attend au tournant, en bien ou en mal. C’est particulièrement inspirant de réaliser qu’il y a beaucoup de bien qui nous attend au tournant aussi et qu’on peut faire plein de choses dans notre vie pour créer des opportunités qui nous apporteront de bonnes choses. Donc une grande partie de l’album parle de s’accepter et de peut-être reconnaître des erreurs, et aussi d’être suffisamment courageux pour se demander ce qu’on veut, et se faire aux aspects de nous-mêmes qui nous ont peut-être empêchés d’obtenir ces choses qu’on dit vouloir, c’est-à-dire à ce qu’on s’inflige pour éviter l’intimité, éviter d’atteindre notre propre obscurité, et qui peuvent devenir des habitudes ; je fais là référence aux mécanismes de défense que l’on utilise, qui peuvent être utiles, honnêtement, et essentiels à la survie, mais qui parfois sont mal utilisés. Ça parle donc de se réconcilier avec tout ça. Donc oui, il y a de l’espoir là-dedans, il faut qu’il y en ait.

La famille joue évidemment un grand rôle dans ce qu’on devient et elle nous guide. Du coup, en quoi tes relations familiales ont-elles fait de toi l’homme et l’artiste que tu es aujourd’hui ?

Déjà, ma grand-mère du côté de mon père est très… Enfin, toute ma famille a un amour pour la musique, mais ma grand-mère du côté de mon père voulait vraiment devenir auteur-compositeur. Ensuite la vie lui a barré la route et elle n’a jamais réalisé cette aspiration. Donc je pense qu’à bien des égards, pendant que je grandissais, elle vivait en quelque sorte par procuration à travers moi et me soutenait beaucoup dans ma quête de musique. D’ailleurs, j’ai trouvé une vieille guitare acoustique en nylon toute défoncée dans le sous-sol de ma grand-mère, et c’est comme ça que j’ai commencé à gratouiller. Ensuite, j’ai eu de la chance, car, quand j’ai commencé à jouer de la guitare à huit ans, j’avais un cousin qui avait dix-huit ans, il était donc dix ans plus vieux que moi. Il a déménagé pour vivre avec ma mère et moi, et il a amené avec lui sa petite mais très puissante collection de disques. Là-dedans, on trouvait l’album Band Of Gypsys de Hendrix, qui est celui qui m’a vraiment lancé dans mon parcours ; c’est celui qui a vraiment capturé mon imagination. Mais il avait toutes sortes de trucs super là-dedans : Weather Report, Santana, le premier album solo de Jaco Pastorius… Et j’ai passé de super moments avec la musique en général. J’avais plein de bonne musique autour de moi et c’était en partie parce que j’avais des gens dans ma famille qui aimaient de la très bonne musique. Après, cela dépendait des doutes et de la résistance que peut naturellement subir une jeune personne face aux membres de sa propre famille quand elle essaye de poursuivre une carrière dans la musique. Parfois tes parents ou d’autres veulent que tu fasses quelque chose d’un peu plus normal de ta vie, ou quelque chose de moins risqué, ce qui est compréhensible, surtout maintenant, avec le recul.

« J’ai appris que quelque chose est important si on décrète soi-même que c’est important. Si quelque chose est vraiment important pour nous, ça suffit pour justifier de le faire et de le traiter comme quelque chose d’important. »

Ceci étant dit, ma mère, à certains égards, était très tolérante. Souvent, il y avait un concert qu’il fallait que j’aille voir, genre : « Les Ramones jouent à l’Agora Ballroom, il faut que j’y aille, mais il faut avoir dix-neuf ans et plus ! Je n’ai pas l’âge ! » Ce genre de truc. Ma mère y allait avec moi et elle restait au fond de la salle [petits rires]. Il y avait toute cette folie autour de nous, mais elle était là au fond. Ou une fois on m’a viré d’un concert des Dead Kennedys en 1983 parce que j’étais encore mineur. Ils jouaient au 688 Club, ma mère m’a déposée et elle est rentrée à la maison. Tout d’un coup, je l’appelle d’une cabine téléphonique parce que le gérant du club était devant moi pour s’assurer que j’appelais ma mère. J’ai dit : « Maman, il faut que tu reviennes me chercher. » Elle est revenue me chercher, mais pendant qu’elle était sur la route, j’ai rencontré Jello Biafra, je lui ai raconté ce qui se passait, parce qu’il m’a posé la question, il pouvait voir que j’étais contrarié, et lui, Jello, a offert de se porter responsable pour moi auprès du gérant du club. Evidemment, c’était avant qu’on ait des téléphones portables, c’était en 1983. Donc il n’y avait aucun moyen d’appeler ma mère pendant qu’elle était sur la route. Elle est revenue jusqu’au club et j’étais là : « Maman, il faut que tu viennes rencontrer Jello Biafrra ! C’est un chanteur et il dit que je peux rester, il se porte responsable. » C’est tout à son honneur d’avoir laissé faire. Plein de mamans auraient traîné leur enfant en train de se débattre et crier pour les ramener à la maison, mais elle a laissé faire. Il y a eu plein de choses comme ça où, malgré les doutes et les réserves qu’elle pouvait avoir à propos de ce que je faisais, elle pouvait aussi être très permissive et encourageante. Donc c’était bien.

As-tu eu l’occasion de recroiser Jello Biafra une fois que tu avais fait carrière ?

Oui. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu, mais oui, je l’ai recroisé plusieurs fois après ça. C’est un chouette type. Je trouve qu’il est très important dans la scène underground en Amérique. C’est un peu un héros américain, si tu veux mon avis, vraiment. Toutes les choses qu’il a faites pour la liberté d’expression, les droits des artistes et autres. Il est vraiment génial. Mais il faut comprendre que tout le monde connaissait tout le monde à l’époque. La scène était très petite, et à Atlanta, il n’y avait rien du tout. Mes amis et moi, en gros, nous avons créé la scène à Atlanta. Evidemment, maintenant ça a grandi pour devenir un truc énorme, mais à l’époque, ça n’était rien. Donc si tu connaissais Atlanta, tu me connaissais et tu connaissais Neon Christ. Nous étions un peu le groupe représentant de cette ville. Jello était celui qui a demandé à Neon Christ d’être sur la compilation P.E.A.C.E. ; c’était une compilation punk rock incontournable, qui est sortie, je crois, en 84, mais c’est Jello qui a personnellement demandé à ce que nous soyons dessus. Donc oui, nous nous connaissions, tout le monde se connaissait. Je connaissais Black Flag, je connaissais les Bad Brains, tout le monde connaissait tout le monde, c’était obligé.

Ça peut d’ailleurs surprendre les gens que tu aies commencé dans la scène punk hardcore d’Atlanta au début des années 80, surtout quand ils écoutent One Alone. Comment était le jeune William DuVall de cette époque ?

J’étais vraiment intense ! [Petits rires] Va comprendre… Et vraiment impitoyable dans ma quête musicale, quel que soit le but que j’essayais d’atteindre. J’étais donc très dur avec tous les groupes dans lesquels j’étais, j’étais très dur avec moi-même, je n’avais jamais l’impression que nous en faisions assez, ou que j’en faisais assez, ou que les choses arrivaient assez vite. C’était ça, le jeune moi. J’étais comme un missile [rires]. Un missile guidé fonçant à travers tous ces trucs. En y repensant, si je devais dire quelque chose à ce jeune homme, ce serait peut-être simplement de se détendre un peu, que ça va, et de profiter de cette époque. Ce serait ce que je dirais, mais évidemment, je ne peux pas le dire, littéralement. Donc j’essaye de le faire un peu maintenant.

Quelle part de ton background hardcore est restée en toi aujourd’hui ?

Une grande partie. Je veux dire que ça m’a énormément influencé en tant que personne et en tant que musicien, y compris par rapport au label indépendant que je gère depuis vingt ans maintenant, dans ma façon de travailler, dans ma façon de faire des albums, du fait que j’ai dû apprendre à faire des albums très rapidement et sous pression. Le côté DIY est très important pour moi. C’est quelque chose que j’ai appris très jeune en regardant des gens comme Greg Ginn et Chuck Dubowski de Black Flag et tout ce qu’ils faisaient avec SST records. J’ai pu voir ça directement et c’était une énorme leçon pour moi. J’ai appris, d’une part, qu’on n’est pas obligés d’attendre qu’une entité extérieure nous découvre, réalise à quel point on est géniaux et nous aide à partager ce génie avec le monde [petits rires]. Si on attend après ça, dans la plupart des cas, on va attendre éternellement. Donc autant arrêter d’attendre, se prendre en main et se débrouiller par soi-même pour que les choses se fassent. J’ai appris que quelque chose est important si on décrète soi-même que c’est important. Si quelque chose est vraiment important pour nous, ça suffit pour justifier de le faire et de le traiter comme quelque chose d’important. Ensuite, quand on fait ça, dans certains cas, d’autres gens commenceront à eux aussi penser que c’est important, soit parce qu’ils s’y identifient, surtout quand c’est de la musique ou de l’art en général, soit simplement parce qu’ils aiment, soit parce qu’on a eu l’audace de dire publiquement que c’était important, de le traiter comme tel et d’aller faire des concerts avec.

« J’ai vu comment ces gars [de Black Flag] travaillaient dans leur bureau. Ils n’avaient pas de logement, ils vivaient dans leur bureau. Ils dormaient sous les tables ! C’était non-stop. Tant qu’ils avaient un lieu pour répéter et quelques bureaux avec des téléphones, ça leur allait. Tout le confort matériel des gens normaux, ils ne connaissaient pas. Ce qui leur importait était de sortir cette musique. Ce genre de dévouement est quelque chose qui a été solidement ancré en moi par l’exemple. »

Par exemple, Black Flag jouait deux cents concerts par an et ils emmenaient avec eux leurs propres groupes d’ouverture, qui étaient tous sur SST Records. Ils essayaient de défier la culture et de dire : « Ceci est important. Ce qu’on fait en tant que groupe, en tant que Black Flag, mais aussi en tant que label, SST, est important. On emmène tous ces groupes avec nous parce qu’on trouve qu’eux aussi sont importants. » Au final, dans de nombreux cas, la culture se mettait à la page ! Tout d’un coup, Rolling Stone Magazine donnait quatre étoiles dans ses chroniques à Hüsker Dü et les Meat Puppets, alors qu’avant, ils ignoraient tout de ce qui sortait sur ce label et de cette ville comme si c’étaient des déchets. Je l’ai vu se produire en étant aux premières loges et j’ai vu comment ces gars travaillaient dans leur bureau. Ils n’avaient pas de logement, ils vivaient dans leur bureau. Ils dormaient sous les tables ! C’était non-stop. Tant qu’ils avaient un lieu pour répéter et quelques bureaux avec des téléphones, ça leur allait. Tout le confort matériel des gens normaux, ils ne connaissaient pas. Ce qui leur importait était de sortir cette musique. Ce genre de dévouement est quelque chose qui a été solidement ancré en moi par l’exemple.

Donc aujourd’hui, je porte la même éthique de travail, dans tout ce que je fais. L’album One Alone ? C’est vraiment un truc de base. C’est un album solo mais c’est aussi album indé au sens le plus pur. Porter toutes ces casquettes et faire tout le travail administratif est souvent incroyablement éprouvant et intimidant, mais c’est comme ça, tu t’y mets et tu le fais. Ce sont des choses que j’ai apprises en observant certains des meilleurs gars à avoir jamais fait ça. Je dirais que cette époque a directement façonné une grande partie de ce que je fais aujourd’hui. Et même si le son de la musique que je joue a changé, les valeurs qui façonnent cette musique et les modes opératoires côté business n’ont pas changé.

Tu as expliqué précédemment comment tu es devenu guitariste à un jeune âge, mais comment t’es-tu retrouvé à devenir chanteur plus tard ?

Tu veux parler du fait que je ne voulais pas vraiment être un chanteur au départ ? [Rires] Parce que je ne voulais pas ! Je n’en avais pas vraiment envie. Je n’y aspirais pas. C’était bizarre ! c’est une chose qui a évolué à partir du moment où j’ai commencé à écrire des chansons pour lesquelles je ne me sentais plus à l’aise de les donner à chanter à quelqu’un d’autre. A l’époque j’étais dans un groupe qui s’appelait No Walls. J’ai écrit une chanson et j’ai dit : « D’accord, je ne sais pas ce qui va se passer mais je ne peux pas donner ces paroles à quelqu’un d’autre. » Donc le bassiste de No Walls, Henry [Schroy], a dit : « Mec, pourquoi tu ne chantes pas ? » [Petits rires]. Nous avions pour habitude d’enregistrer toutes nos répétitions sur cassette à l’époque. Donc nous avons joué la chanson et l’avons réécoutée sur cassette, et il était là : « Mec, c’est vraiment bien ! » Hank n’était pas du genre à mâcher ses mots. Donc quand il a dit que c’était bien, je savais qu’il pensait vraiment que c’était bien. Ça m’a encouragé à dire : « D’accord, bon, je suppose que je vais être le chanteur dans ce groupe. » C’était donc un trio, je jouais de la guitare et je chantais, et nous avions un bassiste et un batteur qui étaient des musiciens de jazz. C’était un super groupe. Nous faisions de la musique qui était pas mal dans la veine de ce qu’a fait Jeff Buckley quelques années plus tard, genre après notre séparation. Ça mélangeait le jazz, le rock, la musique du monde et tout, mais c’est comme ça que je suis devenu chanteur. C’était pour ce groupe, pour cette musique que je composais. Ça a évolué à partir de là.

Est-ce que tu as pris des cours ensuite ?

Pas pendant de nombreuses années. J’ai seulement eu mon premier cours de chant il y a peut-être dix ans. Et là, l’idée était de se dire : « D’accord, je tourne tout le temps et je cours le risque de causer des dommages irréversibles si je ne comprends pas ce que je fais et n’apprends pas à le faire correctement. » Quand tu dois le faire tout le temps dans toutes les circonstances, ça change vraiment la situation. Tu te dis : « Ok, maintenant c’est mon boulot. » Donc à ce stade, je me disais : « Il faut que je regarde sur le long terme. Il faut que je pense à ce que je vais faire quand j’aurai soixante ans et que j’aurai toujours envie de faire de la musique, ce dont je suis sûr. Comment préserve-t-on ce qu’on a ? Et il faut aussi que j’apprenne à m’améliorer. » Donc oui, j’ai effectivement commencé à prendre des cours, mais pour la majorité de ma vie musicale, c’était totalement à l’instinct.

Aujourd’hui, la plupart des gens te connaissent en tant que frontman d’Alice In Chains. Mais, même si tu as mis ta patte dans Alice In Chains, Alice In Chains reste Alice In Chains. Donc cet album solo est-il un moyen pour toi de vraiment te présenter et montrer qui tu es ?

Bien sûr, oui. Je pense qu’il pourrait très bien servir à ça. Pour ceux qui veulent savoir, me voilà. C’est une très bonne occasion de le faire, vu à quel point cet album est dépouillé. Si vous voulez l’essence de qui je suis en tant que chanteur, compositeur et guitariste, One Alone est la version la plus distillée et sans filtre que vous pourriez obtenir. A partir de là, ça ne peut qu’aller en montant. Il est certain que j’ai fait plein d’albums dont je suis très fier et je suis toujours content quand je vois que des gens retournent dans le passé et découvrent Comes With The Fall, Giraffe Tongue Orchestra ou d’autres, c’est toujours super, mais ceci est vraiment un très bon point de départ, je trouve, pour ce qui pourrait arriver ensuite.

« Cette époque [où je faisais du hardcore] a directement façonné une grande partie de ce que je fais aujourd’hui. Et même si le son de la musique que je joue a changé, les valeurs qui façonnent cette musique et les modes opératoires côté business n’ont pas changé. »

Comes With The Fall est en hiatus depuis que tu as rejoint Alice In Chains. Y a-t-il la moindre chance de te voir raviver le groupe ?

Peut-être. Il faudra voir. Encore une fois, il se passe tellement de choses en ce moment et il est clair que j’ai du pain sur la planche avec One Alone, et je suis aussi le gérant, le curateur de ce catalogue, or c’est aussi une chose que je prends très au sérieux. Réactiver ce groupe présente des challenges vraiment uniques. Ce serait super si nous pouvions le faire, mais que nous le fassions ou pas, il est certain que j’adore ces albums et je resterai le très fier gardien de ce catalogue, et j’ai très envie d’ajouter… Maintenant que j’ai fait One Alone, j’adorerais revenir en arrière et j’ai hâte de me mettre à rejouer ce type de rock dynamique, que ce soit avec Comes With The Fall, sous mon propre nom, avec d’autres musiciens ou peu importe comment. Ce son est un son qui me manque, c’est clair.

Tu as un autre projet avec Ben Weinman et Brent Hinds baptisé Giraffe Tongue Orchestra. Prévoyez-vous de faire une suite à Broken Lines ?

Ce serait sympa ! Rien n’est prévu pour l’instant mais je dirais que c’est quelque chose auquel je pourrais être ouvert, c’est sûr. L’album Broken Lines est un super album. Je trouve que c’est un sommet dans nos carrières à chacun et nous nous en sommes terriblement mal occupés, malheureusement, à cause de notre incapacité de faire des concerts pour le soutenir [petits rires]. Nous avons fait notre premier concert à Reading And Leeds, en Angleterre, c’était super, et ensuite nous avons fait le rassemblement South By Southwest à Austin, au Texas, en 2017 et ça aussi c’était super, mais il y a eu trois concerts de Giraffe Tongue Orchestra, c’est tout ! [Rires] C’est là toute l’étendue de notre parcours live. J’aurais aimé que nous puissions davantage tourner. Je veux dire que nous avions une tournée américaine de calée mais ensuite, malheureusement, Brent Hinds s’est cassé la jambe sur sa moto, donc nous l’avons annulée. Mais malgré ça, je trouve que cet album est super et je suis très reconnaissant que les gens continuent de le découvrir.

Comment envisages-tu ta carrière solo maintenant ?

Le fait que cet album fonctionne est de très bon augure pour le futur. Je me suis dit, avant de sortir cet album, que si ça marchait, si les gens s’y retrouvent, alors ça ouvrira plein de perspectives et de possibilités pour le futur. Car c’est tellement différent de ce pour quoi je suis connu que ça établira un précédent pour les gens, pour le public et pour moi, et pour notre relation ensemble, comme quoi je suis capable et j’ai envie de faire des choses différentes. Et avec un peu de chance, suffisamment de gens, parmi mon public, trouveront ces choses suffisamment captivantes pour les emmener dans leur vie. Des chansons solo acoustiques, avec une guitare, une voix, pour l’intégralité de l’album, c’est… Comme je l’ai dit, c’est beaucoup demander et le fait que les gens me suivent dans cette aventure est vraiment génial. Donc, je crois que si j’ai envie de faire davantage de musique électrique à l’avenir, ce sera peut-être un petit peu plus facile de réussir à mener campagne.

Interview réalisée par téléphone le 14 octobre 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de William DuVall : williamduvall.com.

Acheter l’album One Alone.



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  • Par contre, ses photos promos… Mon Dieu…

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  • des questions interessantes, pas bêtes, pas clichées, pas grotesques, ça change de celles de Metallian…

    [Reply]

  • Ce mec a l’air en or, vraiment merci pour l’interview RM!

    [Reply]

    Spaceman

    Et ce n’est pas fini, car la seconde partie de notre entretien va arriver un peu plus tard, réalisée à l’occasion des 10 ans de son premier album avec Alice In Chains, Black Gives Way To Blue 🙂

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