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Chronique   

Wolvserpent – Aporia:Kāla:Ananta


Wolvserpent - Aporia:Kāla:AnantaAlors que de nombreux groupes de metal s’attachent à conserver voire retrouver l’essence du genre, d’autres au contraire s’appliquent à en explorer les franges, à en repousser les limites et à en raviver la formule. Wolvserpent appartient indubitablement à la seconde catégorie. En plus de dix ans de collaboration, les deux musiciens qui le composent, Brittany McConnell (batterie, violon) et Blake Green (guitare, basse, voix), ont visité de vastes territoires musicaux qu’ils ont distillés en un style unique, empruntant ses moyens autant au drone qu’à la musique classique contemporaine, et partageant les préoccupations de la folk autant que celles du black metal des Cascades. Après deux albums, le duo propose Aporia:Kāla:Ananta, morceau unique de 40 minutes, sous forme d’EP malgré sa longueur : c’est le statut du projet qui a motivé le choix du format. Son écriture a en effet été amorcée il y a près de huit ans, et sa maturation s’est faite en parallèle de l’évolution générale et des autres projets du groupe. Mais de part son ambition et les richesses qu’il déploie, Aporia:Kāla:Ananta est bien plus qu’un simple à-côté.

Si Perigaea Antahkarana, sorti en 2013, impressionnait par sa variété tant en terme de sonorités que d’ambiances évoquées, Aporia:Kāla:Ananta est quant à lui d’une noirceur radicale, ce qui est suggéré dès son titre : « aporia » désigne en grec une impasse (notamment philosophique et logique), « kāla » est un terme sanskrit qui signifie noirceur mais aussi instant, et enfin « ananta », en sanskrit aussi, signifie infini. Selon les musiciens, ces trois termes ne sont pas à envisager comme une succession, mais bien chacun comme une lecture possible du morceau dans son intégralité. En effet, l’EP se déploie de manière linéaire, presque narrative, tout au moins cinématographique : il pique d’abord l’attention et séduit avec une introduction subtile et mélancolique, puis gagne peu à un peu en intensité, tout d’abord avec des violons déchirants voire démoniaques qui rappellent Black Angels de Robert Crumb, puis, rupture à presque la moitié du trajet, avec l’entrée en scène d’une voix gutturale, d’une basse extrêmement lourde et de larsens parmi lesquels l’auditeur se retrouve presque pris au piège. À la superposition des concepts induite par le titre répond la profondeur et la complexité de la musique, composée elle-même de la superposition de pas moins de 30 enregistrements de violon et 16 de basse, et de celle d’influences très variées : si la première partie de l’EP évoque surtout des artistes comme Gyorgy Ligeti et Krzysztof Penderecki tant dans les sonorités en elles-mêmes que dans leur dimension très visuelle (ce n’est pas un hasard si le travail de ces compositeurs a été utilisé dans The Shining et Eyes Wide Shut pour l’un, et L’exorciste pour l’autre), la seconde tient plutôt du funeral doom, du « Alice » de Sunn O))) et du black avant-gardiste et/ou hybride de groupes comme Gnaw Their Tongues ou Ruins Of Beverast.

Bref, si cet EP semble s’élaborer sur une dualité – musique contemporaine/metal, background classique de Brittany McConnell/approche intuitive de l’autodidacte Blake Green, beauté/horreur –, le groupe opère en réalité une synthèse, un effet de boucle – le morceau s’ouvre et se ferme sur de longs silences –, de ressac – de même, on entend le bruit des vagues au début et à la fin du titre – qui a sans doute à voir avec l’impression de fascination étouffante que génère son écoute. Les musiciens insistent volontiers en interview sur la cohérence esthétique des sentiments inspirés par les styles musicaux qu’ils convoquent et le démontrent parfaitement en 40 minutes ressenties comme un même voyage ou mieux : comme une méditation guidée. La métaphore est d’autant plus appropriée que comme ses voisins de Wolves In The Throne Room avec qui il partage beaucoup, le duo se nourrit d’un rapport spirituel et organique à la nature et d’un panthéisme primitif qui tient de la tragédie nietzschéenne : entre la bestialité menaçante de la basse et la mélancolie déchirante des violons, on oscille bien entre terreur et pitié… Œuvre qui demande – ces 40 minutes ne ménagent pas leur auditeur – à la mesure de ce qu’elle se propose de faire – exprimer l’inexprimable –, Aporia:Kāla:Ananta, des cimes du désespoir aux abîmes de l’angoisse, de la beauté éclatante à l’horreur cauchemardesque, touche au sublime.

EP Aporia:Kāla:Ananta, sorti le 4 mars 2016 via Relapse Records.



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