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Interview   

Wormfood : prendre le ver du bon côté


Emmanuel Lévy - Wormfood - credit Andy JuliaOn utilise souvent la métaphore de la renaissance pour évoquer le retour d’un artiste sur le devant de la scène. Pour le retour de Wormfood, l’image s’avère particulièrement appropriée. Ce retour fait suite au temps mort – sans mauvais jeu de mot – qu’Emmanuel Levy a donné à son projet, qui vivait alors ses heures les plus sombres. Il défendait alors l’album Posthume, parti pris artistique sans compromis quant à sa noirceur. Un album qui lui-même évoquait un contexte difficile pour le groupe, épuisé et désenchanté par sa carrière.

Ce retour avec L’Envers, tître ô combien évocateur, est des plus flamboyants tant il prend le passé à contre pied sans pour autant l’oublier ni le renier. Le line-up – qui comprend notamment Pierre le Pape (Melted Space) – est nouveau, frais et tout aussi compétent si ce n’est plus. Et l’ironie, grande absente de Posthume, est de retour au premier plan.

Entretien avec un Emmanuel Lévy, chanteur et comédien dont la palette et la carrière artistique sont bien remplies et qui se ravit d’avoir à nouveau la possibilité d’« hérisser les poils des gens » avec Wormfood.

Wormfood - credit Andy Julia

« Même quand les paroles paraissent un peu lointaines et dans des univers fantastiques, ça te lance toujours ces racines dans mon existence, dans des sujets intimes, et j’avais donc aussi un peu besoin de recharger mon inspiration. J’ai besoin de vivre pour écrire des chansons ! »

Radio Metal : En parcourant votre page Facebook, on voit que vos influences vont de Type O Negative, Laibach, Black Sabbath – des influences pas trop surprenantes pour des groupes comme le vôtre – à des artistes comme Stephan Eicher, Alain Bashung et Serge Gainsbourg. Quel est ton rapport à ces artistes-là ? Est-ce que tu trouves qu’il y a une noirceur dans les textes et la musique de ces artistes qui sont plus orientés chanson ?

Emmanuel Lévy (chant & guitare) : C’est intéressant car, curieusement, Stephan Eicher a été ma porte d’entrée vers la musique rock puisque ça a été le tout premier que j’ai vu, et c’était à l’époque de « Déjeuner En Paix ». Ca m’avait vachement frappé car c’était assez metal, il tournait déjà avec le guitariste de Coroner. C’était aussi l’époque de « Des Hauts, Des Bas », que l’on a justement reprise sur l’album « Posthume » en une version hyper doom et glauque. Après, je devais avoir vers dix ou onze ans, j’ai découvert ça à la télé, le clip de « Déjeuner En Paix » m’avait vachement frappé. En parallèle, je suis issu d’une génération qui a connu la mort de Gainsbourg, et c’est quand Gainsbourg est mort que j’ai vraiment découvert le personnage. Je le connaissais avant aussi, il y avait eu toutes ses frasques à la télévision, l’histoire avec Whitney Houston, avec les Rita Mitsouko… Enfin, c’était un personnage qui flottait vraiment sur la fin des années 1980, début des années 1990. Et puis, il y a eu Bashung derrière. Oui, il y a beaucoup de noirceur chez Bashung et chez Gainsbourg; chez Eicher un petit peu moins, notamment au niveau de la voix, mais il est resté ma porte d’entrée vers cette musique francophone et vers l’écriture en français. C’est pour ça que cela a perduré, ça s’est intégré à ces influences qui me sont venues après, ces influences doom, goth, metal.

Depuis que le projet s’est recréé, il y a au sein du line-up des musiciens issus de divers groupes dont Pierre Le Pape de Melted Space, et également des invités sur l’album. Est-ce que cet aspect « melting pot » était voulu ?

Pas spécialement, parce que le line-up qui a été constitué est assez stable. Ce line-up a été fondé à Paris, j’ai vraiment auditionné tout le monde puisque j’étais le seul survivant du line-up rouennais d’origine qui avait explosé en 2009. Un an après, j’ai donc remonté le groupe sur Paris, et il y a vraiment eu un processus de sélection des musiciens. À l’époque, les gens étaient à différents stades de leurs projets, Melted Space n’en était qu’à ses balbutiements, je ne savais pas trop, Pierre était plutôt connu pour sa participation à Embryonic Cells, ainsi qu’à un groupe qui s’appelait Kim’s Over Silence qui était plus progressif. Ça ne s’est donc pas vraiment posé dans ces termes-là, les choses se sont faites de la façon suivante : j’ai engagé Renaud [Fauconnier], notre guitariste, qui joue effectivement dans divers projets, dont un groupe de jazz manouche du nom de Ketelo Tropo, un groupe d’avant-garde qui s’appelle Abstrusa Unde, qui est d’ailleurs également chez Apathia Records, et ce sont tous des professionnels, donc ils se sont tous engagés les uns les autres. Renaud m’a proposé de rencontrer Thomas [Jacquelin], notre batteur, qui officie dans Öxxö Xööx, dans Régiment, dans Lugnasad, dans Anus Mundi… Ensuite est venu Vincent [Liard] parce qu’il le connaissait aussi. Et puis, pour Pierre, cela a été un peu différent car j’avais beaucoup de difficultés à trouver un claviériste pour un projet metal, et j’ai fini par mettre une petite annonce sur VS, et Pierre est venu vers moi. J’ai d’ailleurs rencontré deux ou trois types assez étranges à l’époque, qui ne sont pas restés et qui n’étaient pas intéressés par le projet, mais c’était assez surprenant de chercher un claviériste pour ce projet.

Pourquoi les gars que tu as rencontrés étaient-ils étranges ?

J’ai le souvenir d’un gars que nous avions en même temps rencontré et auditionné, et qui avait l’air intéressé de prime abord. Je l’ai donc rencontré en chair et en os. Tu sais, je suis très protecteur avec mon petit terrain de chasse qu’est l’écriture, et le gars commence à me dire : « À tel moment, je trouve que c’est un peu vulgaire, il faudra changer, et puis il faudra aussi changer cette tournure dans ta chanson », et je me suis dit qu’évidemment, ça ne serait pas possible. Non pas que je ne sois pas ouvert à la discussion, mais ça me semblait un peu bizarre. Le gars était aussi très étrange et ça ne s’est pas fait, voilà.

Et comment décrirais-tu l’alchimie de ce nouveau line-up ?

Ces gens sont des professionnels, bien plus que moi. Je suis professionnel dans le domaine artistique mais plus comme acteur, mais aussi comme compositeur de musique pour des spectacles, mais c’est différent car eux sont vraiment des instrumentistes professionnels, ils vivent tous de la pratique de leur instrument, donc c’est vraiment le line-up le plus solide, d’un point de vue technique et théorique, que Wormfood n’ait jamais eu, ce qui est un plus énorme car je suis plutôt quelqu’un qui compose d’oreille, je suis plus instinctif avec la musique. Ils ont donc permis de passer un cap dans le groupe, techniquement. Je trouve qu’actuellement, le line-up de Wormfood est le plus solide sur le plan musical et technique. Ce qu’il s’est aussi passé, c’est que ces gens qui ont presque été « castés » sont devenus des amis très proches dans la vraie vie, et que cela a dépassé le simple aspect de faire de la musique ensemble, nous nous voyons en-dehors, ce sont des gens qui ont été à mes côtés lors de moments importants de ma vie personnelle. C’est une excellente alchimie. C’étaient tous des fans de Wormfood, donc quand je leur ai proposé de rejoindre le truc, ils étaient évidemment très heureux, ils connaissaient déjà, ils se sentaient honorés, toute proportion gardée, de faire partie de ce projet et de l’intégrer. Donc il y a une bonne alchimie parce que ce sont des gens qui sont enthousiastes.

On dirait que leur enthousiasme est quelque chose d’important pour toi, un peu comme si le line-up précédent manquait de cette qualité-là…

Non, le line-up précédent a eu cet enthousiasme. Si tu veux, le groupe a quinze ans, donc quand les choses ont commencé à devenir sérieuses pour Wormfood, c’est-à-dire aux alentours de 2003, nous étions pleins d’énergie, pleins de rêve, nous nous étions dit : « Chouette, nous allons signer un contrat avec une maison de disques, c’est extraordinaire ! » Et puis le soufflet est un peu retombé derrière puisque nous faisions une musique très bizarre, et que parfois nous avons eu de grands moments de joie et de grands moments de détresse [rires]. Nous avons joué devant des salles vides où nous avons eu l’impression que c’était un coup d’épée dans l’eau à l’époque de « France » et aussi de « Posthume », surtout ce dernier qui avait une direction très noire, très tranchée, et qui n’a peut-être pas toujours été très bien accueilli par les gens qui suivaient Wormfood, qui n’ont pas compris ce glissement de quelque chose d’un peu humoristique et grinçant vers quelque chose de complètement dépressif, sans ce second degré qui habitait les précédentes compos. Alors effectivement, sur la fin du line-up rouennais, qui comme tout groupe avait déjà traversé beaucoup de passages, avec beaucoup de gens qui sont arrivés dans le groupe, qui sont repartis, il y a eu des embrouilles, il y a aussi eu de très bons moments, avec de vraies amitiés, mais l’explosion du line-up d’origine de Wormfood a été très douloureuse, ce fut un déchirement car c’étaient des amis d’adolescence, et que toutes les embrouilles qui tournaient autour de Wormfood ont cassé dans leur sillage des relations d’amitié, ce fut franchement triste… Donc c’est vrai que repartir sur une base nouvelle en fixant les apports, les responsabilités, les limites du travail de chacun permet d’avancer, de progresser dans quelque chose de consenti par chacun, dans une méthode bien posée de base, et éviter ces problèmes d’égo qu’il peut y avoir dans un groupe, ou les tensions qui sont naturelles au bout de quelques années avec le fait de sortir des disques et d’avoir plus d’exposition, même si ça se fait à petite échelle dans notre cas, nous restons quand même un groupe avant-gardiste. C’est vrai que les tensions arrivent facilement dans un groupe. Plus les années passent, plus il y a de tensions, à moins d’essayer d’être de plus en plus professionnels, donc de bien construire les choses. C’est ce que nous avons essayé de faire avec ce line-up et cela fonctionne bien, pour l’instant.

Wormfood - L'Envers

« Nous avons toujours pris ce risque de déplaire aux gens, de leur hérisser le poil… Rien qu’en chantant en français, nous avons l’impression de braver un interdit [rires]. »

Et comment se passe le processus d’écriture ? Qui écrit ?

La base part de moi, puisque je suis le fondateur, et l’espèce de « socle » du groupe. Nous avons vraiment utilisé une méthode très segmentée et très carrée. Certes, ça a été un peu long, mais ça a finalement permis d’avoir un processus bien délimité. Finalement, je propose une base au morceau, soit des portions quasiment complètes de squelettes de titres, soit de titres complets que je compose à la guitare. Cette base, je me filme en train de la jouer intégralement, telle que je l’ai en tête, avec l’interprétation que je ressens, je l’envoie à Renaud, mon guitariste, qui est très doué en solfège et qui en refait la restranscription complète et qui commence à en faire des démos en MAO, ce qui permet ensuite d’avoir des échanges, ensemble, autour de cette base, de la retravailler, de la modeler, de créer les premiers arrangements de guitare puisqu’il travaille justement les mélodies et les guitares lead. Ensuite, tout cela fait l’objet d’un travail avec le batteur, donc Thomas et Renaud écrivent ensemble les pistes de batterie, donc il y a un travail entre eux aussi. Moi, je reste consultant sur cette étape d’arrangement, et puis chacun enregistre et crée ses propres parties, chacun apporte son univers et son savoir-faire au projet. En tout dernier arrivent les claviers, sachant que pour les claviers, j’avais travaillé avec Pierre. Il m’avait fait des propositions, et puis nous nous étions revus pour affiner les arrangements, les orchestrations, pour qu’elles collent avec les thèmes des chansons, car j’écris toujours les paroles après la musique, même si j’ai des idées en cours de composition de ce dont je veux parler, mais nous retravaillons ensemble pour faire coller les orchestrations au thème. Par exemple, sur un morceau comme « Collectioneur De Poupées », que tu trouves sur L’Envers, Pierre m’avait fait une proposition au début, et en cours de route, j’ai commençé à gratter cet aspect dans le texte comme quoi ça se passait pendant la nuit de Noël. Quand nous nous sommes revus pour affiner les arrangements, nous sommes un peu plus allés dans cette direction-là, en nous disant qu’il fallait un peu accentuer l’aspect « nuit de Noël ». Nous avons donc mis quelques grelots, quelques petites portions musicales qui évoquaient ça et qui sous-entendaient que ça se passait bien en hiver, pendant la nuit de Noël. Voilà comment ça se passe. Et puis, le chant, arrive en tout dernier, c’est le processus le plus solitaire, car ça se passe vraiment tout seul, à écrire, et puis c’est un travail qui se fait toujours dans la douleur pour moi [rires], puisque ça me demande vraiment beaucoup de travail.

Le nouvel album sort cinq ans après le précédent, qui était donc Posthume. Celui-ci a été quasi-unanimement reconnu comme très noir, donc penses-tu que ce délai de cinq ans était nécessaire pour prendre le temps de digérer cette expérience-là ?

Posthume a été écrit dans des circonstances très déprimantes pour le groupe, qui étaient pour moi très mauvaises dans ma vie personnelle et professionnelle. Ça a été un album de détresse qui a été écrit au fond du trou. Ça a été un disque un peu exutoire, une mise à nu dans les paroles de « prenons le pire de notre existence actuelle et mettons-le en chanson », donc, forcément, ce fut un processus très particulier, ça a eu une réception aussi très étrange. Ce disque est sorti dans un chaos total parce que le groupe a explosé en cours de route, avant même que le disque soit sorti, ce fut vraiment très compliqué. Ensuite, ce Posthume, nous l’avons défendu en live, mais avec d’autres musiciens, avec le line-up actuel. Ces années nous ont également permis d’apprendre à travailler ensemble, à se connaître, à se ressaisir du projet tous ensemble, à le réinvestir en groupe, à avoir la complicité nécessaire pour bien avancer ensemble. Je crois donc en effet que c’était nécessaire de prendre ce temps, de jouer en live, de répéter, de constuire une relation amicale par-delà la simple activité de répétition, et puis pour moi, évidemment, j’écris systématiquement sur du vécu, même quand les paroles paraissent un peu lointaines et dans des univers fantastiques, ça te lance toujours ces racines dans mon existence, dans des sujets intimes, et j’avais donc aussi un peu besoin de recharger mon inspiration. J’ai besoin de vivre pour écrire des chansons ! S’il ne se passe rien… Alors, peut-être que je vais réussir, que je vais avoir une vie très riche dans l’année qui vient et que je vais écrire un album comme ça, sur une seule lancée. J’aimerais beaucoup être capable de le faire, mais globalement, ça me demande beaucoup de temps, j’ai besoin de recharger. Nous essayons toujours, de manière générale, d’avoir une approche originale, de surprendre d’album en album, de progresser d’album en album, et cela demande du temps, tout simplement. Donc là, nous nous sommes accordés tout le temps que nous pouvions, un maximum, nous n’aurions pas pu prendre plus de temps que pour ce disque et c’était plutôt pas mal.

Quand on écoute ce nouvel album, que ce soit au niveau du chant, du texte, ou de la musique, ça reste toujours très noir, mais malgré tout, il y a ce côté taquin qui est de retour. Il y a une petite forme d’ironie, dans ta manière de chanter, il y a ce petit ton un peu moqueur. D’une manière générale, d’où vient ce petit côté « léger » que tu mets dans ta musique ?

Je pense que c’est grinçant et comme tu l’as dit, c’est de l’ironie, c’est ce qui permet de mettre à distance les sujets les plus graves, les angoisses, et puis j’aime bien cette idée selon laquelle, à partir du moment où tu prends un sujet ou une aventure réelle et que tu la mets dans une chanson, tu la sublimes un peu, tu l’exorcises, tu la mets à distance, tu l’offres aussi aux autres, quelque part, donc tu enlèves un truc qui ne pourrait être qu’un mauvais élément de ton existence et tu lui donnes quelque chose d’un peu plus intemporel, toute proportion gardée, encore une fois, et dans lequel d’autres personnes vont se retrouver à leur tour. Je pense qu’il y a aussi quelque chose d’un peu protecteur, je pense que c’est la base de toute démarche artistique de prendre des éléments du quotidien et d’essayer de leur donner quelque chose de plus profond, ou de leur trouver un sens, finalement. C’est un peu la base de ce travail d’écriture.

Du coup, est-ce que c’était aussi une forme de réaction après l’album Posthume qui est pour le coup sans concession par rapport à sa noirceur ?

Oui, je crois que ca a été la suite naturelle, ça s’est imposé comme ça. C’est vrai que nous nous sommes toujours dit, et c’était quand même une envie, que nous allions essayer de faire une bonne synthèse de la carrière du groupe, qui emprunterait à la fois à l’aspect théâtral, cinématographique, un peu immersif, des ambiances de France, mais qui était à l’époque de France un peu « incontrôlée » et immature parfois, et puis le marier avec le côté très francophone, très adulte, très sombre de Posthume, et essayer de voir ce que nous allions obtenir au final, c’est-à-dire à la fois se retrouver avec une espèce de voyage sonore, des histoires, avec des personnages qui sont interprétés, un cadre qui est planté et qui est assez fort, cette espèce de Versailles des cauchemars que nous avons développé et qui est un peu la constante de l’album, la scène sur laquelle se déroulent toutes ces abominations, et de donner une espèce d’album survitaminé et qui fait la synthèse parfaite et beaucoup plus mature de la carrière du groupe ces quinze dernières années, essayer d’avoir un processus bien mesuré, de trouver la formule la plus équilibrée pour Wormfood. Donc effectivement, Posthume était extrême dans la noirceur, France était extrême dans l’humour noir et le côté très hétérogène qui dépassait largement les limites du mauvais goût. Nous avons donc essayé de trouver quelque chose, une formule plus adulte mais qui prenne le meilleur de ces univers que nous avions plantés dans le passé.

Wormfood - credit Andy Julia

« Il n’y a un peu qu’en France où l’on fait des distinctions entre les métiers. Par exemple, aux États-Unis, les gens travaillant dans le domaine artistique, les acteurs sont formés aussi bien au chant qu’à la danse, au mime… Un type comme David Bowie était un mime, il avait suivi des cours d’acteur… »

C’est un paradoxe, mais en général, plus un texte se prend au sérieux, plus on a tendance à vouloir s’en moquer. Est-ce que c’est aussi pour désamorcer cela que tu mets un peu de légéreté là-dedans ?

Sincèrement, je n’ai aucun regret par rapport aux textes qui ont été abordés dans Posthume, dans la mesure où, oui, c’est une prise de risque, mais nous avons toujours pris ce risque de déplaire aux gens, de leur hérisser le poil… Rien qu’en chantant en français, nous avons l’impression de braver un interdit [rires], il ne s’agit même pas de grogner mais seulement de chanter et de faire des textes avec un niveau d’écriture plutôt soutenu, tout en disant des horreurs… Donc non, il n’y a pas de peur des moqueries. Au contraire, je pense que ceux qui se moquent de ces chansons passent à côté et ne se laissent pas toucher, ce qui est leur droit. Nous faisons de la musique ni pour être aimés, ni pour être détestés, ou peut-être que parfois nous faisons plus de la musique pour être détestés, pour que ça hérisse le poil des gens. Parfois je vois passer quelques réactions épidermiques sur le chant en français, justement, et je me dis : « Très bien, nous avons suscité quelque chose » [rires]. C’est très bien comme ça. Ca ne me met pas de doute du genre : « Le prochain album, je le ferai en anglais, parce que là je suis ridicule en faisant ça. » Tant pis, je suis ridicule parce que j’aurai pris le risque d’être ridicule. C’est comme ça, cela s’appelle l’existence [rires].

Tu es très convaincant en tant que narrateur, et pas seulement en tant que chanteur, dans l’album. Peux-tu nous parler de ton expérience en tant qu’acteur « voix » ou même en tant qu’acteur ?

En tant qu’acteur, j’ai fait énormément de choses sur différents supports ces dix dernières années. J’ai joué au théâtre, j’ai joué dans un spectacle d’horreur donné à Paris pendant quatre ans, où j’ai joué quasiment tous les personnages effrayants. Ca allait du masque de fer, à Quasimodo en passant par le fantôme de l’opéra… J’ai joué beaucoup de personnages étranges et tordus, j’ai fait beaucoup de voix-offs pour des musées, des audio-guides. Dernièrement, il m’est arrivé de faire les voix de grands auteurs français comme celle de Jean-Jacques Rousseau pour son musée à Chambéry, ou celle de Stendhal, ce qui était assez rigolo mis en perspective de Wormfood. C’est vrai que la voix est souvent au coeur des préoccupations. Je crois que cette activité d’acteur m’a beaucoup sensibilisé et entraîné sur l’aspect vocal et l’interprétation.

Comment comparerais-tu l’expérience d’acteur et l’expérience de chanteur ?

C’est évidemment proche. C’est une excellente question, je n’y étais pas préparé [rires]. Je crois que nous sommes quand même dans la même démarche, en tout cas je le vis comme ça. Historiquement, quand tu prends par exemple les pièces de Corneille, des pièces de théâtre du XVIIème siècle, quand tu les vois telles qu’elles ont été mises en scène, telles qu’on les jouait à l’époque, les acteurs chantaient. C’est assez surprenant. Si tu as un jour l’occasion de voir une mise en scène telle qu’on la jouait au XVIIème siècle, c’est absolument insupportable pour un spectateur contemporain qui n’a pas du tout l’habitude de ça, mais l’intonation était presque chantée, et tout était réglé comme du papier à musique. Donc finalement, le jeu d’acteur et le chant me paraissent franchement imbriqués. Le support n’est pas tout à fait le même, puisque là, tu as un groupe qui joue de la musique derrière, alors qu’au théâtre tu es un peu dans le vide ou sur les décors, mais je ne crois pas que ce soit si différent que ça, finalement. D’ailleurs, il n’y a un peu qu’en France où l’on fait des distinctions entre les métiers. Par exemple, aux États-Unis, les gens travaillant dans le domaine artistique, les acteurs sont formés aussi bien au chant qu’à la danse, au mime… Un type comme David Bowie était un mime, il avait suivi des cours d’acteur… Je crois qu’il est très important d’avoir un peu de tout ça, et cela procure beaucoup plus de plaisir en tant qu’interprète de pouvoir jouer des personnages, de se déguiser, d’interpréter réellement, de ne pas être qu’un simple narrateur, justement, mais de donner vie à des personnages. Mais elle est intéressante cette question !

Mais dans Wormfood, certes, tu déguises ces sujets-là, mais ce sont quand même des sujets à la base très intimes, alors qu’en tant qu’acteur, tu interprètes des personnages. Est-ce que le fait d’être chanteur de Wormfood est plus exigeant émotionnellement pour toi ?

Forcément, puisque ça vient, comme tu l’as dit, de mon vécu intime, et puis surtout, j’ai la chance de pouvoir choisir mes rôles, et donc de me donner des usages sur lesquels je sais que je serai le plus efficace, finalement. Au bout d’un moment, comme acteur, tu te rends compte aussi qu’on peut toujours travailler pour jouer des personnages qui sont loin de ce qu’on est réellement, mais on se rend vite compte qu’on a une boîte à outils relativement limitée parmi ce qu’on a sous la main et que le champ des personnages que je peux interpréter est bien spécifique. On a un usage qui est le nôtre. Après, c’est intéressant de casser cet usage, de se mettre en danger. Donc oui, c’est plus facile car je plante mon décor. En tout cas, ça me procure un plaisir immédiat et je me donne les rôles que j’aurais envie d’interpréter. On parlait de « Collectionneur De Poupées » : voilà un rôle parfait, c’est tout à fait jouissif à faire.

Quand tu interprètes le chant sur Wormfood, est-ce qu’il y a des acteurs qui t’inspirent dans leur manière d’interpréter les choses ?

Pour la voix, et même pour l’attitude, l’approche du métier, je suis un grand fan d’Alan Rickman qui avait une voix très profonde et une superbe façon de la poser. J’ai beaucoup d’admiration pour Alan Rickman, ça m’a servi quand j’ai bifurqué vers le métier d’acteur – je l’ai fait relativement tardivement donc j’ai un parcours assez particulier, j’avais une formation initiale qui était théâtrale et littéraire. Je me suis ensuite orienté vers des études littéraires qui sont allées assez loin et qui ont duré assez longtemps, puis j’ai travaillé dans le domaine littéraire et de l’édition, et en parallèle, j’ai continué à avoir cette envie de jouer de temps en temps, et puis ça a repris le dessus, j’ai repris le métier d’acteur sérieusement lorsque j’avais vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ca a été un certain réconfort de voir qu’un type comme Rickman avait eu ce parcours-là. Il avait été graphiste jusqu’à ses vingt-cinq ou vingt-six ans, puis il avait eu cette conviction qu’il voulait être acteur. Il s’est donc repris en main, il s’est réinscrit dans un cours de théâtre à vingt-cinq ou vingt-six ans. C’est exactement ce que j’ai fait à Paris, dans les mêmes âges, il a entamé sa carrière, et ça s’est fait comme ça. J’ai donc essayé de marcher dans ces pas-là, de me raccrocher à ce parcours d’acteur.

C’est inspirant, comme parcours, parce que c’est finalement quelqu’un qui s’est mis à ce métier assez tard, et on a tendance à nous dire qu’il faut se mettre assez tôt à la pratique des métiers artistiques pour pouvoir y arriver, notamment la musique. C’est donc bien de parler de personnages comme ça, qui s’y sont mis tard et qui y sont arrivés.

Cela a aussi un intérêt car tout le monde avance en âge. Le corps et la personnalité sont les instruments de l’acteur, on parlait de prendre son temps pour produire des choses artistiques, et je crois qu’un homme de trente-cinq ans a beaucoup plus de choses à dire sur l’amour, par exemple, qu’un homme de dix-huit ans, mais c’est tout à fait logique. Ou bien, ce qu’il a à dire est différent. J’imagine que plus tu avances dans la vie, plus il y a une sincérité dans la démarche artistique. On peut aussi être un affreux cabot à cinqaunte ans, j’en suis persuadé. Mais le temps est très important pour construire quelque chose, pour affiner ces outils dont je parlais tout à l’heure, pour l’interprétation, et savoir exactement quel est ton usage en tant qu’acteur ou en tant que créatif. Ce que tu sais faire, et surtout ce que tu ne sais pas faire [rires].

Wormfood - credit Andy Julia

« Même s’il m’arrive de faire des assemblages de voix qui sont étranges ou monstrueux, j’évite un maximum tout ce qui est voix black ou death, car cela bouffe complètement le sens, et je trouve ça dommage d’écrire de longs textes en français, de réfléchir sur l’écriture, de dire quelque chose aux gens, et que ce ne soit pas audible au final. »

Tu parlais de la manière dont l’art est enseigné en France, et tu as mentionné les États-Unis, du fait qu’on y enseigne un peu tout d’un coup. Ce n’est pas forcément spécifique aux États-Unis, par exemple, en Irlande, la plupart des musiciens savent jouer d’au moins trois ou quatre instruments, et c’est vrai que c’est beaucoup plus séparé en France. Est-ce que cet état d’esprit est un regret pour toi ?

Ca dépend du domaine artistique. Maintenant, tout le monde fait plusieurs métiers et passe par des métiers très différents. C’est aussi valable dans le domaine artistique. En France, j’ai travaillé dans différents milieux, l’opéra de Paris, l’enseignement, l’édition, en tant qu’acteur, voix-off, j’ai fait des musiques de spectacle, je suis chanteur d’un groupe de metal en plus, ça rajoute une difficulté supplémentaire… Pour moi, c’est de l’appétit, ça trahit un appétit pour les choses, et pour les gens qui t’emploient, cela suscite parfois de la méfiance, parce qu’on se dit : « Il est parti dans tous les sens ce garçon, qu’est-ce que j’ai en face de moi ? » [rires]. Je crois qu’il est important d’avoir cet appétit pour différentes activités. Justement, pour moi, Wormfood a un peu cette vertu de mélanger les disciplines, même l’aspect pictural, l’artwork, est très travaillé. Nous essayons d’avoir une réflexion aussi sur l’image, sur la photographie, nous travaillons avec des gens hyper-compétents en la matière qui sont Andy Julia et Hicham [Haddaji] de Strychneen Studio qui a fait le design, il y a le côté acteur, il y a le côté musical… Donc tout ça se mélange. Il y a le côté écriture, j’essaie vraiment parfois d’écrire ces chansons comme on écrirait un roman ! Finalement, je passe une frustration dans Wormfood, parce que ça me permet d’être complètement touche-à-tout et de rassasier cet appétit pour une infinité de sujets car je suis vraiment en recherche constante de nouvelles passions et de nouveaux centres d’intérêt.

Sur cet album, la voix est très en avant dans le mix, et parfois, la musique est même en retrait et sert juste à créer une sorte d’ambiance. Par exemple, à la fin de « Ordre De Mobilisation Générale », il y a ce motif musical qui se répète, et la chose la plus importante est toi en train de parler. Est-ce qu’il était important, dans cet album-là, ou pour Wormfood de manière générale, de mettre la narration en avant ?

C’était vraiment une volonté de mixage. C’est con mais souvent, Wormfood est un projet qui plaît à des gens qui n’aiment pas le metal, ce qui est plutôt agréable, en soi. Mais, les gens qui n’écoutent pas de metal, les gens d’un certain âge par exemple, disent souvent : « C’est bien, les paroles sont en français, mais on ne comprend pas ! » [rires]… Ce qui est normal, car nous avons une approche du mixage pour le metal qui fait que la voix est bien dans la musique, et c’est très bien comme ça aussi. Pour ce disque-là, la voix n’est pas très haute par rapport au reste, nous avons essayé de ne pas faire comme du rap ou du hip-hop, ce n’est pas à ce point-là, mais oui, je voulais que ce soit audible. Ça ne servait à rien de se donner tout ce mal pour que les gens ne comprennent pas ce qui est dit. C’est aussi pour ça que, même s’il m’arrive de faire des assemblages de voix qui sont étranges ou monstrueux, j’évite un maximum tout ce qui est voix black ou death, car cela bouffe complètement le sens, et je trouve ça dommage d’écrire de longs textes en français, de réfléchir sur l’écriture, de dire quelque chose aux gens, et que ce ne soit pas audible au final. C’est pour ça que la voix est parfois plus en avant sur des passages très émotionnels comme celui que tu as cité, où c’est quand même un gars qui raconte comment il a foutu sa vie en l’air en partant au front.

L’album s’appelle L’Envers. Quel est le message derrière ce titre ?

Le choix du titre d’un album, on le trouve toujours à la fin. Ca arrive vraiment en bout de chaîne de fabrication. J’aime bien trouver des titres qui soient en un seul mot, parce que c’est beaucoup plus percutant, comme France ou Posthume. Donc il fallait trouver un mot qui soit fort, un peu intriguant et qui résume un peu les choses. L’Envers, est intéressant à plusieurs égards. D’abord, il y a une sonorité très proche du mot « enfer », et cet album est un peu une descente, un voyage dans un enfer ou dans un cauchemar. Ensuite, il y a le fait que ce soit le premier album que l’on sorte sous ce line-up parisien, donc c’est « L’Envers » avec un jeu de mot sur « l’année du ver ». Wormfood, ça fait penser à ça aussi [rires]. Et puis, il y a aussi la notion d’envers du décor, ce que l’on voit sur l’artwork, à savoir une scène de théâtre. Ça parle aussi de ce qui se passe dans la tête de ce narrateur, donc d’envers, mais aussi d’inversion, voire de perversion lorsque l’on a des personnages effectivement assez sulfureux. C’est un peu toute cette infinité de sens. Je pense qu’il y en a d’autres à trouver. Peut-être pas une infinité, mais j’aimais bien l’idée d’un titre qui pouvait être interprété de différentes manières. C’est comme ça que le je vois, peut-être que quelqu’un dira qu’il voit autre chose, et il aura sans doute raison aussi.

Dans l’album, il y a un morceau qui s’appelle « Mangevers », qui fait quand même référence au nom du groupe. Que représente ce morceau pour toi ?

Quand le groupe s’est remonté, je me suis vraiment posé la question de la pertinence du nom Wormfood. C’est un nom qui a été trouvé un peu comme ça, à l’origine, ça nous est vraiment tombé par hasard quand on était au tout début du projet, nous avons trouvé cela sympa, sans trop mesurer le sens que ça avait réellement en argot américain. Ça veut dire « mort », mais de façon assez vulgaire, finalement. C’est vraiment le sens de nourriture pour vers, comme un tas de viande. C’est quelque part un nom de groupe qui évoque plus du grindcore ou du death metal, que ce concept un peu théâtral et quand même élégant mais sombre que l’on essaie de proposer. Donc je me suis vraiment posé la question, lorsqu’il a fallu remonter le groupe, puisque nous poursuivions dans cette direction artistique, de franciser le nom et de l’appeler Mangevers. Et puis je ne l’ai pas fait, parce que ça aurait quand même été se tirer une balle dans le pied. Nous étions déjà en plein chaos, est-ce que les gens auraient vraiment compris que nous changions de nom ? Est-ce que cela n’allait pas nous faire perdre un peu des auditeurs qui ne sauraient plus très bien qui serait quoi, ou quoi serait qui [rires] ? J’ai donc gardé Wormfood, et puis nous le garderons, nous ne changerons pas le nom du groupe. Mais du coup, j’avais envie de garder cette formule « Mangevers » qui est vraiment la francisation du nom, un peu plus élégante, et puis d’en faire un morceau qui revient sur la carrière du groupe et où s’entremêlent des personnages qui ont été créés par le passé et que l’on reprend aujourd’hui en 2016. Que sont devenus le vieux pédophile, le miroir de chair, le poète de « Love At Last », etc ? C’est ce que l’on découvre dans cette chanson où ils reviennent, et évidemment, le constat est encore plus aigre aujourd’hui puisqu’ils reviennent dans un monde en ruine, et ils ont perdu de leur superbe. C’étaient déjà, pour la plupart, de belles ordures à l’époque, et on les retrouve dans un contexte encore plus noir. Et en même temps, ça célèbre quand même le retour du groupe, sous sa nouvelle formule.

Interview réalisée par téléphone le 3 mai 2016 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Andy Julia.

Site officiel de Wormfood : www.wormfood.fr

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