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Interview   

Yann Armellino : le sens du partage


Ceux qui connaissent le chanteur Butcho Vukovic, alias El Butcho, avant tout pour sa carrière dans le groupe de néo-metal Watcha pourront être surpris, ou au moins découvrir une nouvelle facette de sa fibre artiste, et peut-être même celle la plus proche de ses racines, en écoutant l’album 17. Dans ce second album de sa collaboration avec le guitariste Yann Armellino, ceux-ci explorent un classic rock, bluesy et feelgood, où le plaisir et le partage de celui-ci sont les maîtres mots. Et comme il s’agit de leur seconde collaboration, leur alchimie a eu le temps de mûrir. Ci-après Yann Armellino revient sur les origines du projet et explique comment celui-ci a évolué jusqu’à aboutir à 17 (chiffre résultant simplement de l’addition de tous leurs albums respectifs).

Toujours très impliqué et attaché à la pédagogie musicale, Yann Armellino revient également avec nous sur l’enrichissement personnel que cela lui apporte encore aujourd’hui, malgré sa longue expérience, faisant l’éloge de la simplicité et d’une démarche d’ouverture aux autres dans l’approche de l’instrument.

« Nous ne sommes pas là à nous prendre la tête, nous n’avons pas de problème d’ego, que ce soit lui ou moi. Nous avons déjà fait beaucoup de choses à côté, ce n’est pas notre premier album, donc si nous travaillons ensemble aujourd’hui, c’est plus pour le fun, le plaisir, le partage. »

Radio Metal : Ce projet est né de ta rencontre avec El Butcho au Paris Metal Fest en 2014. Peux-tu nous parler de cette rencontre un peu plus en détail, et nous raconter comment cette rencontre a déclenché le projet ?

Yann Armellino (guitare) : Effectivement, c’était en 2014, lors du Paris Metal France Festival, c’était au Divan du Monde, une salle parisienne, et nous étions invités tous les deux à jammer sur le set de Christophe Godin. Donc nous avons passé beaucoup plus de temps dans les loges que sur scène, parce que nous ne jouions qu’un ou deux titres. El Butcho et moi, nous nous croisions déjà depuis un certain nombre d’années, et là, il se trouve que nous avons passé pas mal de temps en loges, à papoter, à échanger, à nous rendre compte que nous avions toujours des goûts en commun. Et puis l’idée a émergé comme ça, nous nous sommes dit que ça serait peut-être pas mal que nous essayions de faire un titre ensemble, et qu’on verrait après si ça collait bien, s’il y avait une bonne alchimie. Et puis de fil en aiguille, je l’ai pris au mot, je l’ai rappelé quelques mois après, et nous avons commencé à travailler, à faire un premier album suite à ça, et puis maintenant un deuxième… Effectivement, c’était parti de là, c’est rigolo. Comme quoi, des fois, c’est ce que je dis souvent, quand l’environnement est favorable, tu sens que tu as des zones d’accroche, il peut se passer des choses.

Qu’est-ce que vous connaissiez l’un de l’autre avant de vous rencontrer ?

Butcho connaissait un peu mes albums instrumentaux, et moi je connaissais bien entendu Watcha, avec qui il a fait pas mal d’albums. À côté de ça, je savais qu’il était assez branché classic rock, donc Watcha était une partie de ce qu’il faisait. Musicalement, je savais que nous avions des atomes crochus sur pas mal d’artistes.

Concrètement, comment s’est passée l’écriture la première fois ? Est-ce que chacun de votre côté vous aviez déjà du matériel sous la main, ou bien avez-vous vraiment tout écrit ensemble ?

Non, nous avions déjà un peu de matériel chacun de notre côté. J’avais déjà des titres, et puis j’en ai écrit vraiment pour qu’ils soient chantés. Donc sur le premier album, il y avait moins de partage que sur le nouvel album, que nous avons réellement plus composé ensemble, et nous avons vraiment fait des séances de travail, des échanges… Donc il y a une vraie progression à ce niveau-là , mais c’est normal, quand tu ne connais pas trop les gens au départ, tu proposes, et on travaille un peu comme ça à distance, et au fur et à mesure, quand on passe deux ans à faire quelques dates, des showcases, à se voir régulièrement, si ça passe bien humainement, ça facilite tout, et effectivement, ça aboutit à de vraies séances de travail, et à une façon de composer qui est plus cohésive.

Quand on entend le nouvel album, la musique est avant tout accrocheuse, et orientée chanson et riffs. Du coup, on imagine que ce résultat n’est effectivement pas obtenu en travaillant chacun de son côté, mais plutôt en travaillant en symbiose pour vraiment réussir à trouver cette alchimie parfaite entre les riffs et le chant. Peux-tu nous parler de ce processus d’écriture de ce nouvel album ?

En général, nous partons souvent d’un riff à la guitare, je peux avoir une idée de mélodie de chant dessus, ou alors Butcho pose directement sa voix. Et au fur et à mesure on tâtonne, on propose différentes choses. Butcho ne joue pas d’instrument, mais il est très créatif dans sa tête par rapport même aux instruments, que ce soit la guitare, la basse, les chœurs… Donc il me chantonne des choses, des riffs à la guitare, que je reproduis, et au fur et à mesure, c’est le canevas qui se met en place. Donc c’est assez intéressant, parce que des fois, on part de Marseille, et on a envie d’aller à Strasbourg, donc on fait quand même plusieurs étapes, avant d’arriver au terme de ce que doit être la chanson telle que les gens la découvrent aujourd’hui. C’est assez rigolo. Et puis il ne faut pas oublier qu’il y a un côté bon enfant, d’échange, de bonne humeur, qui est vachement important. Nous ne sommes pas là à nous prendre la tête, nous n’avons pas de problème d’ego, que ce soit lui ou moi. Nous avons déjà fait beaucoup de choses à côté, ce n’est pas notre premier album, donc si nous travaillons ensemble aujourd’hui, c’est plus pour le fun, le plaisir, le partage. Je pense que nous fonctionnons d’une manière assez traditionnelle, finalement.

Le groupe s’est agrandi sur cet album-là, puisque les musiciens qui ont tourné avec vous ont contribué à l’écriture de ce disque. Est-ce que tu sens qu’ils ont eu un impact particulier sur la musique quand on compare ça avec le premier ?

Oui. C’est sûr et certain qu’ils ont eu un impact au niveau de la compo, de l’interprétation… Quand Julien [Boisseau] joue sur les deux titres (« Mr Wish » et « Separate Ways »), il pose vraiment sa patte, alors qu’en général, c’est moi qui fais toute la basse. Idem pour Jacques [Méhard-Baudot], qui tient la guitare, qui a joué sur trois titres, il apporte vraiment sa patte, son feeling. Et puis mon frangin à la batterie, qui joue sur huit titres. Donc tout ça fait qu’effectivement, il y a eu une progression dans le son, et peut-être dans l’efficacité, sans avoir la grosse tête ou quoi que ce soit, mais peut-être qu’à l’arrivée, ce sont des titres plus facilement jouables en live.

Peux-tu revenir sur la façon dont tu avais recruté, avant qu’ils fassent partie du groupe, les musiciens qui vous ont suivis sur la tournée ?

« Recruter », c’est un bien grand mot, mais il se trouve que suite à la sortie de Better Way fin 2016, mon frangin qui ne jouait plus de batterie depuis un certain nombre d’années a eu envie de rejouer après avoir écouté l’album, donc il m’en a fait part tout de suite. Il m’a dit : « Je me remets à la batterie, ne cherche pas de batteur, j’ai envie de m’y remettre. » Parce qu’il se trouve que j’ai commencé la musique avec lui. Il a commencé la batterie deux ans avant que je me mette à la guitare, et pendant une quinzaine d’années, nous avons toujours tout fait ensemble, musicalement. Après, il a eu une longue pause, puis il est revenu, et il a récupéré un bon niveau, en six mois de temps où il a beaucoup rejoué. Ce qui est rigolo, c’est que lorsque nous nous sommes retrouvés dans un studio tous les deux, c’est comme si nous ne nous étions jamais quittés. Il y a des automatismes, une espèce d’alchimie, qu’on ne peut avoir qu’entre frangins et frangines, qui est un peu incompréhensible. En un regard, on arrive à se comprendre… Rien que pour ça, je ne regrette pas cette aventure, parce que ce sont des sensations que j’avais perdues, même si j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer avec d’autres batteurs. Mais avec lui, c’est différent. C’est quelque chose de pas vraiment palpable, qui nous dépasse un peu, mais je pense que ça se ressent. Pour Jacques, dès que j’ai envisagé d’avoir un guitariste avec moi, j’ai tout de suite pensé à lui, parce que c’est quelqu’un que je connais aussi depuis des années, que j’apprécie beaucoup, humainement et musicalement. Il fait partie de Jesus Volt, et il se trouve que dans Jesus Volt, il y a aussi Julien, qui a une bonne assise rythmique, c’est un bon bassiste, et je pensais qu’il pouvait vraiment avoir sa place avec nous. Et c’est sans compter le talent musical de Jacques et Julien. Ça facilite les emplois du temps, parce que je sais que quand l’un est disponible, l’autre l’est aussi, parce qu’en général, ils jouent ensemble. Donc c’est aussi très pratique par rapport au planning de chacun.

« Au départ, je n’étais pas chaud du tout, parce que je ne me sentais pas très bien avec [le crowdfunding], j’avais l’impression de quémander de l’argent aux gens pour nous aider à faire notre métier […]. Maintenant, ce qui m’a fait totalement changer d’avis, c’est qu’on ne demande pas des sous, […] ils achetaient quelque chose, tout en nous aidant. »

Au départ, quand tu as lancé ce projet, quelle était l’ambition de ce projet, et comment dirais-tu qu’elle a évolué avec le temps ?

Au départ, je ne suis pas quelqu’un qui marche par ambition et par plan de carrière. Mais si on peut parler d’ambition, c’était pour partager quelque chose, déjà voir ensemble si ça pouvait coller. Au bout de deux, trois titres, on sent que ça colle, donc on pousse un peu plus loin en essayant de faire un premier album. Après, nous avons eu le soutien des médias, des gens qui ont écouté, qui ont acheté, nous avons vraiment eu de bons retours pour ce premier album, donc ça nous a poussés à en faire un deuxième. Je serais tenté de dire que tant que ça rigole, on continue. Après, pour revenir à l’ambition, c’est vrai qu’on aimerait tous que ça fonctionne de mieux en mieux, et peut-être avoir une porte ouverte vers l’étranger, parce que je pense que notre musique recevrait un écho beaucoup plus favorable à l’étranger que dans notre pays, ou que dans n’importe quel autre pays latin, parce que c’est aussi une question de culture. Ici, nous sommes vraiment dans une culture de chanson. Dans les pays nordiques, ou en Allemagne, voire plus loin, aux États-Unis, nous pourrions avoir un écho plus favorable et des oreilles plus attentives. Maintenant, ce n’est pas simple, même si aujourd’hui, tout semble facile, parce que d’un clic, tu peux avoir accès à n’importe quel guitariste qui vit en Islande, ou à Strasbourg, mais il n’empêche qu’après, pour le suivre, acheter ses disques, etc., ce n’est pas si simple que ça. Même si, aujourd’hui, avec un clic, tout est à la portée de tout le monde.

Pour cet album-là, vous aviez vraiment l’envie de retrouver l’ambiance live que vous aviez vécue pendant la tournée. Concrètement, comment avez-vous travaillé en studio pour recréer cet aspect-là ?

Étonnamment, l’aspect live, nous l’avons beaucoup plus eu dans le processus de création et de composition. Mais après, pour ce qui concerne l’enregistrement, nous n’avons pas changé. Donc, les parties guitare et basse dans mon home studio, le chant dans le studio de Butcho, et la batterie dans le studio du réalisateur, et le tout mixé chez le réalisateur également. Donc nous n’avons pas vraiment changé de processus, c’est juste l’aspect création-composition qui a changé, et qui y fait pour beaucoup, parce qu’à l’arrivée, nous essayons d’être le plus fidèles possible envers ce que nous avons composé et écrit quand on doit le coucher… j’allais dire sur bande, mais ce n’est plus sur bande depuis longtemps, mais on me comprendra ! [Rires] Donc finalement, le processus d’enregistrement n’a pas changé, nous ne nous sommes pas retrouvés tous les cinq dans la même pièce à enregistrer comme si nous jouions live. C’est quelque chose que j’aimerais bien tenter, mais après, c’est une question de budget. C’est un peu ce qu’on pourrait appeler les enregistrements à la papa, comme il y avait à l’époque, où on se retrouve pendant trois semaines en immersion dans un gros studio d’enregistrement, avec tout le matériel adéquat, et ce n’est pas facile. Il faut avoir le budget qui suit.

Le hard rock classique est apparemment au départ un amour de jeunesse d’El Butcho, et c’est vers ça qu’il est allé lorsque Watcha s’est séparé. Malgré tout, ressens-tu d’un point de vue extérieur une forme de patte un peu Watcha dans sa façon de chanter, d’une manière ou d’une autre dans ce projet-là ?

Non, pas du tout ! [Rires] Je crois que c’est parce qu’El Butcho est revenu à ce qu’il écoutait, à ce qui l’a toujours fait vibrer, même si Watcha en fait partie. Mais non, je ne vois pas. Après, Watcha était aussi composé beaucoup plus grave, je crois qu’ils jouaient sur des sept cordes, il n’y avait pas de chorus de guitare, ou très peu, il y avait des choses techniques très complexes, un peu à la Meshuggah des fois… Donc nous ne sommes pas du tout dans le même univers. Ceci dit, peut-être que les fans de Watcha reconnaissent des trucs, mais c’est plus aux gens de me le dire. Moi, personnellement, je ne l’ai pas ressenti.

En termes de son, il y a un équilibre assez particulier entre le côté assez léché de la prod, surtout sur les solos de guitare, qui ont ce côté très clean, très classic rock, et en même temps, le côté assez brut et organique. Est-ce que c’est un équilibre que vous avez vraiment essayé de créer ?

Là, nous n’y sommes pour rien, parce que c’est Erick Benzi qui a produit l’album. Mis à part les options de son de guitare, parce qu’il ne nous a pas transformé les sons de guitare, pour l’équilibre entre chaque instrument, c’est lui qui nous propose. Après, nous pouvons changer des choses quand elles ne nous conviennent pas. Mais sinon, c’est vraiment lui qui prend les options de production, de son… Et je trouve que de travailler comme ça, quand tu ne participes pas au mixage de tes propres albums, ça t’évite de te lasser des titres, parce que tu ne vas pas passer des heures à écouter le même solo de guitare, ou pinailler pendant des heures pour trouver le son de caisse claire qui va bien, etc. Là, c’est vraiment son domaine, et c’est un luxe de pouvoir travailler comme ça, parce que quand il nous envoyait des titres, ils n’étaient pas loin de ce que l’on peut découvrir aujourd’hui. Donc nous-mêmes, qui avons enregistré et créé ces titres, ça nous permettait de les redécouvrir avec des oreilles un peu vierges, et sans avoir ce côté lassant, que peut représenter un mixage. C’est usant de mixer un disque. Quand tu passes quinze jours à écouter des titres en boucle, tu n’en peux plus, tu ne peux plus les voir. Alors que là, pas du tout, tu gardes vraiment une certaine fraîcheur.

Y avait-il quand même des consignes, des demandes particulières que tu lui avais formulées ?

Oui, bien sûr. Plus sur le premier album que sur celui-là, parce que c’est lui aussi qui a produit Better Way. Il nous connaissait déjà, il connaissait un peu nos goûts, nos « exigences », il savait où il pouvait aller et où il fallait éviter d’aller. Par exemple, Butcho n’aime pas trop l’électro, donc si on pouvait éviter de mettre des boucles, des trucs un peu trop « modernes »… C’est un cahier des charges, somme toute, très réduit, et après, c’est lui qui organise le tout comme il le souhaite. Personnellement, ses choix me conviennent complètement.

Sujet complètement différent mais quand même lié à l’album, celui-ci a été financé en partie par un label, et en partie par crowdfunding. Peux-tu nous en dire plus sur comment cette répartition du financement s’est décidée ?

Par rapport au crowdfunding, c’est Sylvie Gotteland, qui s’occupe de booker les dates, qui nous a soumis l’idée du financement participatif. Au départ, je n’étais pas chaud du tout, parce que je ne me sentais pas très bien avec ça, j’avais l’impression de quémander de l’argent aux gens pour nous aider à faire notre métier, et je trouve qu’il y a des causes beaucoup plus nobles et beaucoup plus urgentes dans lesquelles on peut demander des sous. Maintenant, ce qui m’a fait totalement changer d’avis, c’est qu’on ne demande pas des sous, on leur demande une vraie aide de production, et en même temps, il y avait des contreparties, donc ce sont des précommandes, les gens qui nous ont aidés ont reçu l’album, des T-shirts, de la discographie… Donc ils achetaient quelque chose, tout en nous aidant. Donc là, déjà, ma vision par rapport au crowdfunding avait un peu changé, donc j’ai dit pourquoi pas. Et effectivement, à l’arrivée, je ne regrette pas, car ça nous a permis de respirer un peu mieux, et de savoir que nous pouvions aller au bout financièrement de ce disque, sans que nous mettions trop d’argent, et en s’y retrouvant plus rapidement, et en proposant un produit tel qu’on l’a aujourd’hui… Sachant qu’il y a quand même beaucoup d’artistes qui font ça, et je trouve que tant que c’est fait comme ça, ça fonctionne. Et surtout, les gens ont répondu présent. Quand tu lances une campagne participative, tu ne sais jamais. Il suffit que tu arrives à cent ou cinq cent euros en dessous, la campagne est annulée.

« Ce n’est pas parce que tu vas faire quinze mille notes à la seconde… Les gens vont te regarder, ils vont dire : “Wouah !”, et après, ils vont oublier. Si tu fais deux beaux accords, avec deux notes placées au bon endroit, ils vont dire : “Wouah !”, ils vont taper du pied, et ils vont surtout venir et dire : “Putain, c’était vachement beau.” Il ne faut vraiment pas jouer pour soi. »

Pourquoi avez-vous scindé le truc en deux, avec une partie pour le label et l’autre par crowdfunding ? C’était une question de budget ?

Oui, c’était une question de budget, parce que le crowdfunding n’aurait pas suffi à tout financer, et le label avait du mal à tout financer aussi. Du coup, en ne faisant pas tout à fait moitié-moitié, mais presque, on arrive au résultat que l’on connaît aujourd’hui. Après, juste avec la partie crowdfunding, nous aurions pu sortir l’album, mais que numériquement. Donc sans le pressage, sans la pochette, etc.

En sortant du sujet de l’album, ton rapport à la pédagogie représente une part importante de ta carrière musicale. Peux-tu nous parler de ce que la pédagogie représente pour toi, et de comment ce métier t’enrichit en tant que musicien ?

Ça représente toujours une part importante de mon activité, vraiment. Et en tant que musicien, ça me permet de ne jamais me reposer sur mes lauriers, de toujours me faire découvrir plein de choses. Je continue à donner des cours individuels, ça m’arrive encore de faire des démos, des master classes… Tout cela est super enrichissant, parce que tu vas au contact d’autres guitaristes, et quel que soit leur niveau, tu as toujours à apprendre des choses. Ils vont te faire découvrir des artistes, ils vont avoir des demandes auxquelles parfois tu ne sauras pas trop comment répondre, mais tu dis oui parce que c’est ton rôle en tant que pédagogue de pouvoir apporter des solutions, des réponses. Donc c’est super enrichissant, ça me permet de continuer à découvrir des choses et de ne pas rester en pilotage automatique, pour continuer à explorer mon instrument, la guitare, dont je n’ai absolument pas fait le tour, loin de là. Je pense que des gens qui sont bien plus vieux que moi auront à peu près la même réponse, qui est que c’est ça, la magie de n’importe quel instrument. Quand tu en fais ton métier, tu joues tous les jours, ça t’apporte des choses très personnelles, parce que les émotions que j’ai quand je joue et que je suis seul avec mon instrument, j’ai l’impression que je peux vraiment atteindre des émotions qui sont différentes de celles que je peux avoir quand je joue pour les autres, ou en studio. C’est aussi l’enrichissement personnel, musical. Et ça te permet aussi d’analyser ce que tu joues, parce que quand tu joues depuis un certain nombre d’années, ce n’est pas pareil de jouer et puis t’arrêter, poser le truc et expliquer ce que tu joues pour essayer de le transmettre. Ce n’est pas facile, mais c’est super enrichissant de faire un arrêt sur image, de dire : « Je t’explique comment j’ai fait ça », tu commences à décortiquer. Des fois, ce n’est pas facile parce que quand c’est des automatismes que tu as depuis des années, tu te sens un peu bête, parce que tu te dis : « Comment je vais expliquer ça, alors que je joue ce truc-là depuis des années ? »

Ce métier de pédagogue t’oblige aussi beaucoup à faire preuve d’autocritique en permanence, parce qu’en tant que pédagogue, tu es obligé de donner l’exemple, et de toi-même être au top de ton niveau, te remettre en question…

Oui, et en plus de ça, tu n’es pas motivé tous les jours pour jouer, mais il se trouve que d’avoir des rendez-vous comme ça, avec des gens, et de transmettre, ça t’oblige aussi à jouer tous les jours. Ça aussi, ça fait du bien, parce que c’est en jouant que tu as l’envie d’en faire plus. Et il y a quand même des jours où tu n’as pas envie de toucher ton instrument, mais tu es obligé de le faire, et puis finalement, au bout de cinq minutes, tu te demandes pourquoi tu ne l’as pas pris avant. Parce que ça t’apporte tellement de choses ! J’avais vu que la pratique d’un instrument fait travailler une zone du cerveau qui en général ne travaille pas quand tu ne pratiques pas un instrument. C’est vrai, je pense que vraiment ça touche des zones qui sont différentes.

Selon toi, qu’essayes-tu de transmettre à travers tes cours ? Si tu devais retenir un truc qui revient quand même souvent dans le discours que tu as avec tes élèves ?

L’écoute des autres. Ne pas jouer pour soi, mais toujours jouer pour les autres, d’être ouvert. C’est un état d’esprit, il faut être ouvert, il ne faut pas tirer la couverture sur soi, il ne faut pas essayer d’attirer le projecteur sur soi. Il faut toujours être au service de la musique, au service des autres, et transmettre une émotion. Ce n’est pas parce que tu vas faire quinze mille notes à la seconde… Les gens vont te regarder, ils vont dire : « Wouah ! », et après, ils vont oublier. Si tu fais deux beaux accords, avec deux notes placées au bon endroit, ils vont dire : « Wouah ! », ils vont taper du pied, et ils vont surtout venir et dire : « Putain, c’était vachement beau. » Il ne faut vraiment pas jouer pour soi. Tu joues bien sûr pour toi quand tu travailles ton instrument et quand tu travailles des choses techniques, mais même quand tu travailles des choses techniques, il ne faut pas perdre de vue qu’il faut transmettre des émotions, et quand tu joues en groupe, tu es au service de la chanson sur laquelle on te demande de jouer, même quand la composition vient de toi. Et c’est souvent le défaut des débutants. Un batteur qui commence, il va vouloir mettre des breaks partout. Je prends souvent comme exemple AC/DC, Phil Rudd, il fait poum-tchak, et il le fait super bien, et il ne faut pas plus. Et AC/DC sans lui, je trouve que ça sonne différemment.

Et le poum-tchak de Phil Rudd, il faut le faire comme il le fait aussi, et pour le coup, c’est loin d’être aussi simple !

Complètement ! Tu sens qu’il écoute la guitare de Malcolm Young, la basse de Cliff Williams, il est vraiment dedans, ils font bloc. Il n’est pas là à dire : « Regardez comme je joue ! » et à balancer un break. Les maîtres de l’économie… Ou Billy Gibbons, à la guitare, c’est pareil, il te balance un riff, ou un petit chorus, avec trois petits bends… C’est le feeling, et c’est pareil, il ne va pas tirer la couverture sur lui.

Penses-tu que ce soit une leçon importante à transmettre aux guitaristes ? La guitare est quand même un instrument très mis en avant dans le rock et le metal, faut-il à ton avis que les jeunes guitaristes qui nous lisent fassent attention à ça ?

Oui, vraiment. En tout cas, quand ils jouent avec d’autres gens, oui. Après, qu’ils s’éclatent, tout seuls de leur côté, en faisant des plans flashy et en travaillant la technique, c’est très bien. Mais des fois, travailler la technique pour faire ressortir ce qu’il y a de plus simple, ça te permet justement de maîtriser les choses simples et de les ressortir avec un certain feeling.

Interview réalisée par téléphone le 11 décembre 2018 par Philippe Sliwa.
Introduction : Nicolas Gricourt.
Transcription : Robin Collas.

Site officiel de Yann Armellino : yannarmellino.com



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