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Interview   

YOB : le doom au sommet


Pour les fans de doom (et bien d’autres), la sortie de Clearing The Path To Ascend des Américains de YOB a été l’un des événements de ces dernières années. À la fois sobre, monumental et lumineux, il a marqué les esprits et étendu le succès du trio au-delà du monde du metal après une quinzaine d’années de doom écrasant et mystique. Profitant du fait d’avoir croisé le groupe lors de sa tournée européenne, nous avons décidé d’en discuter avec Mike Scheidt, le chanteur, guitariste et principal compositeur du combo.

Musicien prolifique et inspiré, il nous a parlé de son processus de création ainsi que des nombreux projets qui l’attendaient. On imagine que les graves problèmes de santé auxquels il a dû récemment faire face – il a en effet frôlé la mort à cause d’une poussée de diverticulite du sigmoïde – en ralentiront inévitablement le développement ; ce long entretien où il évoque avec chaleur et humilité son rapport à son art et plus largement à la réalité offrira à ses aficionados de quoi patienter un peu.

« J’adore le doom mais je me suis toujours demandé si YOB en était vraiment. Peut-être que nous avons des influences doom, mais alors nous faisons du doom pour gens qui ont des troubles de l’attention. »

Radio Metal : Vous êtes revenus d’une longue tournée européenne il y a quelques semaines. Comment est-ce que ça s’est passé ?

Mike Scheidt (chant & guitare) : C’était fantastique ! Le public est venu nombreux. Tourner avec Black Cobra a été un grand plaisir. Ce sont de très bons amis, nous adorons ce groupe. Nous envisageons les tournées de la même manière, ce qui a donné une série de concerts agréable, fun et décontractée.

Clearing The Path To Ascend est sorti il y a presque deux ans maintenant, suscitant immédiatement des retours extrêmement positifs et enthousiastes. Maintenant que ça s’est un peu calmé, qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

C’était génial ! Et complètement inattendu : chaque fois qu’un artiste présente une nouvelle production, même si il y a mis tout ce qu’il ressentait, si il a fait en sorte que ça ressemble vraiment à ce qu’il voulait en faire avant que quiconque d’autre n’en prenne connaissance, à partir du moment où l’œuvre est sortie, il n’a plus vraiment son mot à dire à propos de la manière dont elle doit être reçue. Ces réactions si positives nous ont laissé entendre que nous étions sur la bonne voie, mais surtout ça nous a permis de faire des choses que nous n’aurions pas pu faire autrement : nous avons pu faire des tournées fantastiques, rencontrer plein de monde, avoir des discussions et des interactions très sincères et passionnées… Nous l’avons vraiment ressenti sur nos dernières tournées aux États-Unis et en Europe : dès que nous jouions quoique ce soit de ce dernier album, le public y réagissait immédiatement. C’était génial ! Je ne veux pas utiliser le mot « génial » à tort et à travers mais vraiment, ça l’était !

Avec cet album, vous avez attiré l’attention de médias mainstream, on peut citer Rolling Stone notamment. Avec le recul, qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que tu as l’impression que ça a changé quelque chose ?

Dans une certaine mesure, je pense que ça a eu un effet, oui. Nous avons vu des gens à nos concerts que nous n’avions jamais vus auparavant. Comme ça fait longtemps que nous tournons, quand nous jouons quelque part, nous savons à peu près qui va venir, les amis que nous verrons, l’ambiance de l’endroit, et en effet, le public s’est élargi ! C’est indubitable, mais je ne pense pas que ce soit propre à notre groupe. On dirait que les médias s’intéressent plus à l’underground et à la musique extrême en général, c’est quelque chose qui est de plus en plus visible dans toutes les scènes underground metal ou punk, mais je pense que les scènes les plus extrêmes surtout bénéficient de beaucoup d’attention en ce moment.

Pourquoi à ton avis ?

Je ne sais pas. Prenons un auditeur lambda, et disons qu’il s’était toujours dit que le metal, c’était un truc de brutes, de criminels et de malfaisants, et que par conséquent il n’en avait jamais vraiment écouté. Tout à coup, il découvre un groupe comme Satyricon par exemple, qui fait de la musique depuis vingt ans et qui a toujours créé des albums sérieux et bien composés sans rechercher l’approbation de gens comme lui, sans en avoir besoin d’ailleurs. Tout à coup, ce mec découvre à la fois un groupe, et toute une discographie très riche de musique sincère, vraie et passionnée. Je parle de Satyricon, mais j’aurais pu parler de The Obsessed ou d’un autre de ces groupes qui ont déjà une longue carrière derrière eux sans avoir jamais eu l’approbation des médias mainstream : ça ne les a pas empêché d’être des artistes passionnés. De plus en plus de gens s’intéressent à cette musique et la voient sous un autre angle, découvrent toutes ses nuances, de la même façon qu’il y a énormément de nuances dans la pop : il y a de la pop très profonde et il y a de la pop qui est clairement un produit de consommation. Dans la scène metal underground, non seulement il y a tous ces groupes dont tu as déjà pu entendre parler, mais il y a en plus un véritable océan de groupes qui jouent de la musique qu’ils adorent, or c’est très communicatif un artiste qui fait ce qu’il aime !

Clearing The Path To Ascend est sorti chez Neurot Recordings. En tant que fan de Neurosis, comment ça a été de travailler avec eux ?

Ça a été un immense honneur, et un privilège d’avoir leur confiance. Ils nous ont signés sans même avoir entendu une seule note de nos nouveaux morceaux, uniquement parce qu’ils croyaient en nous. Quand tu proposes ton album à un label, à chaque fois tu veux qu’il leur plaise, mais je n’ai jamais été aussi nerveux que lorsque que j’ai donné Clearing The Path To Ascend à écouter à Scott [Kelly] et Steve [Von Till]. Leur musique a été une part très importante de ma formation, et ce depuis que j’ai entendu Pain Of Mind, le premier album de Neurosis que j’aie jamais écouté. Ils ont toujours porté le flambeau et ouvert la voie, ils sont vraiment intrépides dans leur manière de créer, donc quand ils ont reçu notre album, ont travaillé avec nous et l’ont autant apprécié, aucun mot ne peut exprimer la joie que nous avons ressentie.

Tu n’as pas caché que cet album était lié à une période assez difficile de ta vie. Est-ce qu’il faut le voir comme un récit de cette période, ou plutôt comme ta manière d’en sortir ? Est-ce que tu penses que ce processus de création t’a aidé ?

Je pense que la plupart des artistes envisagent leur travail comme un remède, et exprimer ce qui se passe en eux par le medium qu’ils ont choisi aide, ou au moins fait redescendre un peu la pression. Comme je travaillais sur ce disque alors que j’étais en train de m’extirper de toutes ces difficultés, ça a en effet été un choix délibéré de faire que le fil directeur de l’album mène à « Marrow », un morceau plus clair, plus ouvert, un peu céleste, ce qui permet de finir sur quelque chose que beaucoup de monde a perçu comme une note d’espoir. Mais enfin chacun peut y entendre ce qu’il veut, c’est ouvert à toutes les interprétations. C’est l’une des raisons pour lesquelles je préfère ne pas parler dans le détail des paroles des chansons et de leur « signification », parce que je trouve que potentiellement, ça peut biaiser et trop teinter l’expérience de l’auditeur qui est unique en soi. Quand on me demande ce qui a inspiré l’album, je réponds avec honnêteté, mais j’essaie aussi de rester un peu dans le vague parce que je veux que les gens achètent l’album, l’écoutent encore et encore et se l’approprient pour avoir leur propre relation à la musique.

« Je ne me dis pas que j’ai besoin de faire une dépression pour faire un album. Si je me mets à écrire des albums moins intéressants parce que je suis heureux, engagé dans ma communauté et dans ma vie de famille, alors ça se défend. »

Depuis l’Antiquité, on a établi une relation entre la créativité ou le génie et la dépression, au point qu’on puisse en avoir une image un peu romantique : pour être un artiste, il faudrait être tourmenté. En tant qu’artiste confronté à la dépression, qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que la dépression nourrit ta créativité ou au contraire l’entrave ?

Un peu les deux. Ça peut me rendre vraiment prolifique comme ça peut mettre ma créativité au point mort pour des semaines voire des mois d’affilée. Et ma créativité n’est pas la seule chose qui pâtit de mes dépressions, hélas. Ces derniers temps, je concentre donc vraiment mes efforts sur le fait d’agir de manière responsable vis-à-vis de cette maladie et de faire des choses bonnes pour ma santé : être beaucoup plus actif, sortir plus, faire de l’exercice, voir avec mon docteur pour avoir un traitement léger, rester en contact avec mes amis, jouer de la musique, m’occuper de ma famille, être bien conscient de la manière dont j’utilise mon énergie et mon attention, et guetter les signes avant-coureurs. Ça a l’air beaucoup dit comme ça, mais en fait c’est juste une question d’habitude, et ça me rend plus disponible pour être un meilleur ami, un meilleur compagnon, un meilleur père et j’espère, un meilleur artiste. Je ne suis pas du tout attaché à ces épisodes dépressifs et je ne me dis pas que j’ai besoin de faire une dépression pour faire un album. Si je me mets à écrire des albums moins intéressants parce que je suis heureux, engagé dans ma communauté et dans ma vie de famille, alors ça se défend. Ma priorité, c’est surtout de m’épanouir et de continuer à être une personne en bonne santé sur cette planète, dans la mesure du possible.

La voie de Clearing The Path To Ascend [« Dégager la voie vers l’élévation »] est la tienne je suppose, mais comme tu le disais à propos de « Marrow », écouter l’album donne bien ce sentiment d’élévation. Est-ce que tu as envisagé l’album comme une manière de guider l’auditeur sur cette voie ?

Lorsque j’écris un album, je veux qu’il ait un fil conducteur, une trajectoire. Tu sais, j’adore le doom mais je me suis toujours demandé si YOB en était vraiment. Peut-être que nous avons des influences doom, mais alors nous faisons du doom pour gens qui ont des troubles de l’attention parce qu’il n’y a jamais de longs passages drone avec très peu de variations dans notre musique. J’essaie d’écrire de manière à ce qu’il y ait toujours des changements au sein d’un album ou d’un passage, des plus subtils – dans l’inflexion de la voix, la manière de jouer un riff ou la manière de taper du batteur –, aux plus extrêmes, pour faire en sorte que chaque moment soit une progression et qu’il en émane un sentiment d’urgence. En plus de cela, je m’efforce qu’il y ait des sommets et des vallées, des moments de tension puis de soulagement au cours de l’album, pour que la traversée de l’auditeur jusqu’à cette montée en puissance au sein d’une chanson soit fructueuse. À côté de ça, en effet, l’album commence sur une note très lourde et sombre, se dirige ensuite vers un deuxième passage plein de rage et d’énergie, puis traverse à nouveau quelque chose d’encore plus sombre avant d’aboutir à un endroit bien plus lumineux. Ce trajet est complètement délibéré, pour autant je n’ai pas l’intention d’emporter l’auditeur avec moi sur ma propre voie. Mon propre chemin est ce qui transpire, ce qui a permis à tout cela de devenir des chansons, mais à partir du moment où la musique est sortie, elle ne nous appartient plus vraiment. Lorsque quelqu’un aime vraiment un album, quel que soit cet album, alors ça devient le sien, d’une certaine façon. Dans la discographie d’Iron Maiden par exemple, il y a des albums qui sont devenus mes albums d’Iron Maiden, j’ai ma propre histoire et ma propre relation avec eux : le moment où je les ai achetés, la manière dont ils m’ont touché et dont ils me touchent toujours… Indépendamment de ce que le groupe y a mis, comme j’ai développé ma propre relation à cet album, il m’appartient. C’est très important pour moi que les auditeurs puissent développer ce genre de relation à notre musique.

L’album s’ouvre sur un sample d’Alan Watts qui dit : « Time to wake up… » [« C’est le moment de se réveiller »], puis plus loin « What is reality ? Obviously, no one can say, because there is no word. It isn’t material, it’s just an idea. It isn’t spiritual, that’s also an idea. » [« Qu’est-ce que la réalité ? Personne ne peut le dire, nous n’avons pas les mots nécessaires. Ce n’est pas matériel, car ce n’est qu’une idée. Ce n’est pas spirituel non plus, car c’est aussi une idée. »] Avec des titres comme « The Illusion Of Motion », « Before We Dreamed Of Two » ou « The Lie That Is Sin », on dirait bien que la question de la réalité, de ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, t’obsède un peu. Qu’est-ce que c’est la réalité pour toi ?

[Rires] Je n’en sais rien ! Je suis là, à Eugene dans l’Oregon, je te parle par l’intermédiaire de cet ordinateur. Plein de choses et de langages ont été créés pour nous aider à nous connecter et à interagir. Là, je prends un stylo et si je te disais que je tiens un gros stylo bleu, tu aurais directement une image en tête qui ressemblerait sans doute beaucoup au stylo en question. Si j’étais à côté de toi et que je te demandais : « Tu peux me passer ce stylo s’il te plaît ? », tu me le donnerais, je pourrais t’écrire des choses, tu pourrais les lire… Tout ça, c’est très pratique. C’est super, c’est une invention géniale, pas de problème. Mais en réalité, je ne sais pas ce que c’est, ce stylo [petits rires]. Un microscope électronique pourrait y voir aussi loin que nous pouvons voir dans le ciel grâce au télescope Hubble. Ce qui a l’air séparé n’est en fait pas séparé du tout. On donne des noms aux choses que l’on observe, on décrit des phénomènes, des actions, mais en réalité notre vision, nos mots, nos aptitudes proviennent de la chose elle-même, c’est toujours la réalité qui est à l’origine, c’est le mystère qui est à l’origine – ça se passe avant même qu’on puisse y penser, et nos pensées en surgissent. On doit partir du principe que beaucoup de choses vont de soi pour pouvoir faire tout ce que nous faisons, le bon, le mauvais, les expériences que nous nous inventons sur cette planète. Toutes ces questions, ce n’est pas très utile du point de vue matériel, ça ne va pas t’aider à t’acheter un café latte ou à aller à un meeting, et je pense que pas mal de gens me répondraient juste : « Et alors ? Même si c’est vrai, qu’est-ce que ça peut faire ? Ce n’est pas ça qui va m’aider à nourrir ma famille ! » Mais en ce qui me concerne, j’ai tellement galéré avec la dépression, avec chaque petite chose qu’on nous apprend en grandissant à propos de ce qui est réel, de ce qui est vrai, de ce que nous sommes, d’où nous venons, de ce en quoi nous sommes censés croire… Ce sont juste des inventions à partir de ce charabia qu’on nomme réalité. Et puis quand je mourrai – tant de personnes sont mortes et passées dans quelque chose qu’on ne comprend pas non plus ! – je n’ai aucune idée de ce qu’il va se passer non plus. Ça peut arriver à chaque instant. Il y a cette incertitude incroyable dans notre réalité… Ça va bien au-delà de nos propres créations. C’est quelque chose qui m’apporte du réconfort mais qui ne m’acquitte pas des responsabilités qui m’incombent en tant qu’être vivant dans ce monde et qui essaie d’en être un élément positif : j’ai l’impression qu’il y a beaucoup plus que ce que nos sens et nos créations nous permettent de percevoir.

Est-ce que tu penses que ta musique est justement une manière d’essayer de comprendre ce que nous ne pouvons pas percevoir ?

En ce qui concerne notre musique, mes prétentions ne sont pas aussi ambitieuses. Je nous vois toujours comme ce groupe bizarre, un peu punk dans l’âme, où tout n’est qu’une question de passion et de vitalité : quel que soit ce que nous décidons d’explorer dans une chanson, nous y allons à fond, et quoi que nous jouions en live, nous nous y investissons corps et âme. Cela dit, je peux écrire des riffs à longueur de temps, mais je n’arriverai jamais à avancer sur un morceau ou sur un album tant que la vibration n’est pas là, cette espèce d’aura, d’atmosphère de l’album. Cette chose englobante et mystérieuse dont je peux juste dire que je sais si elle est là ou pas. Tant qu’elle n’est pas là, j’ai l’impression de jouer à faire des maths avec ma guitare, c’est juste une question d’intervalles. Je peux écrire des riffs intéressants qui sont presque de la musique, mais tant que le cœur, ce qui fait que c’est vraiment vivant n’y est pas… C’est comme un être humain : quand une personne meurt, elle ressemble exactement à ce à quoi elle ressemblait quelques instants plus tôt. Mettons qu’elle fasse une embolie : elle s’écroule, mais elle a toujours les mêmes vêtements, la même apparence, et pourtant quelque chose n’est plus là. Ce qui faisait qu’elle était vivante. C’est ça que je dois trouver dans la musique pour pouvoir avancer. Encore une fois, je ne suis pas en train de raconter des trucs grandioses avec lesquels tout le monde doit être d’accord, je ne parle que de moi et de ce que je ressens, peut-être que les gens qui écoutent notre musique trouvent ça chiant. En tout cas, tant que ce phénomène ne se produit pas, l’album ne peut pas se faire, impossible de faire de vraies chansons et de la vraie musique. À mes yeux, voilà l’interface avec la « réalité ».

« On donne des noms aux choses que l’on observe, on décrit des phénomènes, des actions, mais en réalité notre vision, nos mots, nos aptitudes proviennent de la chose elle-même, c’est toujours la réalité qui est à l’origine, c’est le mystère qui est à l’origine. »

Tu disais plus tôt que YOB est moins un groupe de doom qu’un groupe qui emprunte des éléments au doom. C’est la même chose au point de vue des thématiques que vous abordez : le doom a tendance à être très désespéré et nihiliste (ça s’appelle doom après tout !), pour autant votre musique ne l’est pas du tout. Elle évoque plutôt des philosophies et religions orientales. Comment est-ce que tu combines ces deux choses ?

Le doom, c’est très large finalement, les gens y amènent toutes sortes de choses, et ça s’élargit de plus en plus. Tous les genres et sous-genres musicaux sont en évolution constante. Dans les premiers groupes de doom, notamment ceux de la scène du Maryland [Pentagram, The Obsessed, les groupes signés sur Hellhound Records], il y avait beaucoup de chrétiens, et il y a beaucoup de christianisme dans ces riffs. Il y a cette obscurité mélancolique évidemment, mais il y a aussi un côté hymne presque gospel dans ces premiers disques doom. Au début, dans The Obsessed, il y avait aussi beaucoup de rage et de défiance, ça va au-delà de dire « le monde est foutu », il s’agit d’être fort et de résister. Ça me parle plus que le côté « c’est foutu » du doom, même si j’aime beaucoup de groupes qui sont dans cette veine et qu’elle est complètement pertinente au vu de ce qui se passe actuellement dans le monde : il y a de quoi concevoir beaucoup de colère, de désespoir et de nihilisme qui passent alors directement dans la musique. C’est simplement que ce n’est pas de ça dont j’ai envie de parler. Cela dit, il n’y a que dans ce milieu qu’on dit que nous sommes un groupe super positif. Si tu vas faire écouter « Unmask The Spectre » à quelqu’un au hasard qui n’y connaît rien du tout, je pense qu’il dirait : « Oh mon dieu, c’est sombre, maléfique et complètement tordu ! » [Rires] Il faut vraiment connaître le groupe et les paroles pour comprendre que ce n’est pas le cas. C’est un peu la même chose pour Neurosis : sous cette apparence de musique puissante, grandiose et hurlante, il y a un sous-texte profond, tribal et spirituel. Dans beaucoup de groupes de punk que j’écoutais plus jeune, il y avait aussi cette attitude de défi qui consiste à dire : « Défends ce en quoi tu crois, crois en toi, » etc. Je m’inscris plutôt dans cette lignée-là ; ajoute à ça un peu d’Alan Watts, de Sri Nisargadatta, de Ramana Maharshi et de physique quantique rudimentaire, et tu obtiens les paroles de YOB !

En effet, tu utilises des samples d’Alan Watts et d’autres écrivains dans votre musique. Comment tu travailles avec ces extraits ? C’est une source d’inspiration ou quelque chose que tu ajoutes après coup ?

Ce sont juste des choses qui personnellement me parlent. Je passe beaucoup de temps à écouter à des conférences, des lectures, des audiobooks… Généralement, ça se répercute sur le processus d’écriture, mais parfois je tombe sur un passage dans un audiobook qui synthétise vraiment quelque chose qui est très important à mes yeux, et là j’essaie de trouver un moyen de l’intégrer à la musique, soit en intro ou dans une chanson. Ensuite, j’écris à l’éditeur du livre en expliquant qui nous sommes pour avoir la permission d’utiliser l’extrait en le créditant. Personne n’a jamais refusé.

Est-ce que tu écris la musique et les paroles en même temps ou est-ce que tu as besoin d’avoir l’un avant de pouvoir écrire l’autre ?

J’ai quelques métaphores bancales pour parler de mon processus d’écriture, parce que je trouve que c’est un processus qui lui-même est un peu bancal. Quand j’écris, je prends ma guitare à peu près une dizaine de fois par jour, et je joue de deux à quarante-cinq minutes, en gros. Si je sens que je n’arrive à rien, je repose ma guitare, je vais faire un tour, et j’essaie de me changer les idées. C’est un peu comme aller à la pêche : tu vas au bord de l’eau avec ton matériel, tu lances ta ligne, tu pêches, mais parfois tu n’attrapes rien. Parfois par contre, alors que tu es là à attendre, quelque chose finit par mordre, tu le récupères, et ensuite tu vois si c’est suffisamment bon pour être gardé ou si tu le jettes. Mais si tu n’y vas pas et que tu ne crées pas la situation nécessaire pour que ça puisse se passer, ça n’arrivera jamais. Donc durant les périodes où je ne me sens pas très inspiré, c’est encore plus important que je continue à jouer pour avancer. L’autre comparaison que j’utilise parfois, c’est que créer, c’est un peu comme entrer dans une pièce sombre et chercher l’interrupteur de la lampe. Il y a des choses dans cette pièce qui pourraient être utiles, mais dans l’obscurité, tu ne peux pas vraiment les voir, tu es maladroit… Au bout d’un moment, tu vas trouver l’interrupteur, allumer la lumière, et enfin tout voir clairement. C’est à ce moment-là que l’album commence pour de bon : avec la première chanson vraiment inspirée. Il peut se passer deux ans avant que je parvienne à trouver cette chanson, et puis tout d’un coup, tout le reste de l’album se fait en trois mois. L’idée, c’est de trouver cette première étincelle de clarté. À chaque fois, je le ressens différemment. Ensuite, quand j’ai trouvé un certain nombre de choses qui me tiennent vraiment à cœur, je les amène en salle de répétition, et avec Aaron [Rieseberg] et Travis [Foster], nous passons tout ça en revue. Dans notre groupe, tout le monde peut mettre son veto, donc si l’un d’entre nous ne sent pas trop un passage ou une chanson, nous ne le garderons pas dans notre musique. Il faut que nous soyons tous complètement à fond sur ce que nous jouons. Ensuite, nous travaillons tous ensemble sur la suite de l’élaboration de l’album.

Comme chacun de vos albums est très cohérent et apparaît comme une sorte de voyage avec un début et une fin, comment élaborez-vous vos set-lists ? Est-ce que vous envisagez l’expérience live différemment ?

Nous essayons de faire en sorte que nos set-lists soient un peu comme nos albums, dans le sens où chaque chanson va déployer des sommets et des vallées qui lui sont uniques, et qui apportent au set quelque chose qu’aucune autre chanson ne lui apporte. Parfois, nous décidons de faire des trucs qui nous amusent beaucoup comme un set composé uniquement de chansons épiques. C’était il y a assez longtemps, nous avions joué « Revolution », « Catharsis », « The Illusion Of Motion » et nous avions fini sur « The Mental Tyrant » il me semble. C’était un set très long. C’est exactement ce que généralement, nous ne faisons pas, parce que c’est très exigeant pour le public, c’est vraiment pour les fans les plus dévoués. Nous préférons mettre au point des sets où vont s’enchaîner des moments pleins d’énergie, puis des moments lents, très lourds, très puissants, des passages beaux, ascendants, presque tangents qui font redescendre la pression, des moments tristes, et nous essayons toujours de terminer sur une note positive. Beaucoup de nos chansons fonctionnent très bien dans ce contexte live mélangées à nos titres plus récents. Nous essayons de construire nos sets pour faire en sorte que du début à la fin, il y ait quelque chose de nouveau à chaque instant.

« Quand une personne meurt, elle ressemble exactement à ce à quoi elle ressemblait quelques instants plus tôt […] et pourtant quelque chose n’est plus là. Ce qui faisait qu’elle était vivante. C’est ça que je dois trouver dans la musique pour pouvoir avancer. »

Vos performances live sont très intenses et puissantes, et tu passes de la voix claire aux grunts les plus profonds avec beaucoup d’aisance. J’ai lu que tu avais pris des cours de chant dernièrement. Est-ce que c’est important pour toi de continuer à t’améliorer et à progresser même si tu es désormais un artiste établi ?

J’ai grandi à une époque où Pro-Tools n’existait pas encore, en écoutant de la musique des années 50, 60, 70, 80, et les performances vocales en ce temps-là étaient de vraies performances. Je pense que c’était plus courant à l’époque pour les chanteurs d’avoir une formation. Peut-être pas dans la scène punk, mais je crois que même dans le monde du death, certains des meilleurs chanteurs ont vraiment une bonne technique, c’est d’ailleurs pour ça qu’ils sont en mesure de continuer pendant des années et de tourner intensivement. Personnellement, j’ai commencé à prendre des cours de chant en 2012 parce que même si j’ai des capacités naturelles, j’étais très frustré en tournée de voir que certains soirs, ça se passait bien, d’autres pas bien du tout, de me casser la voix, d’enchaîner des performances épouvantables ou géniales sans jamais vraiment savoir pourquoi. Je voulais mieux comprendre cet instrument et apprendre les bonnes techniques. Des gens comme Halford, Dio, Joni Mitchel, Marvin Gaye, Aretha Franklin et bien d’autres sont fantastiques à chaque fois pour une bonne raison : ils ont appris comment chanter ! J’ai eu la chance d’avoir comme professeur Wolf Carr qui habite maintenant à Seattle. Il est diplômé de la Berkley School Of Music, sa mère est professeur de chant elle aussi, mais il est suffisamment jeune pour comprendre les formes de chant moderne comme les grognements du death metal, les hurlements du black, le chant crié du hardcore, tout en étant très familier des chanteurs de classique, de jazz, du monde du théâtre… Il m’a enseigné les techniques et la conscience de mon corps nécessaires pour renforcer ma voix, comme par exemple avec quelle partie de mon corps chanter, comment utiliser ma voix si je suis malade ou blessé… Mes chanteurs préférés ont atteint un tel niveau que je suis à peu près sûr que jamais je n’atteindrai de telles hauteurs, mais j’ai une marge de progression, et travailler avec ces techniques m’a vraiment confirmé cette intuition. Ces dernières années, j’ai aussi fait plus attention à mon hygiène vocale et aux habitudes qu’ont les très bons chanteurs. C’est différent pour tout le monde et il y aura toujours une exception qui confirme la règle, mais en ce qui me concerne, il aura fallu que je travaille dur pour arriver où j’en suis. À l’inverse, je ne sais pas vraiment comment Ronnie James Dio a commencé, sans doute dans une chorale à l’école ou à l’église, mais en tout cas sa préparation quand il chantait dans Black Sabbath, Rainbow et Heaven And Hell consistait à boire une bière et fumer une Marlboro 100, il ne se chauffait même pas la voix et ses performances étaient toujours incroyables ! Mais quoiqu’il en soit, ça vient quand même de sa technique de chant, de sa manière d’utiliser son corps et ses cavités nasales, ce sont toujours les mêmes règles. C’est très important à mes yeux de progresser en tant que chanteur, pour moi avant tout, peu importe que mille ou des millions de personnes nous entendent. J’adore ça !

J’ai souvent lu ou entendu des gens dire que voir YOB en live avait été une sorte de révélation et que ça avait changé leur vie. Comme tu t’intéresses beaucoup au mysticisme et à la spiritualité, est-ce que c’est une chose que tu cherches à délibérément induire avec ta musique, ou alors que tu aurais vécu toi-même ?

Oui, complètement. Dans le contexte du live, j’essaie de créer le plus d’espace et d’ouverture possible en moi. Lorsque nous montons sur scène, nous commençons où nous commençons : peut-être que nous n’avons pas très bien dormi ou pas assez mangé, peut-être que je suis un peu malade… Il y a plein de facteurs qui vont influencer le point de départ d’un concert. Nous partons de là, et commençons avec ce que nous avons ce soir-là. C’est moins une histoire de mysticisme qu’un processus énergétique : j’essaie de vraiment m’ancrer sur scène et aux autres membres du groupe, de développer des racines avec le public et la salle, de les étendre pour créer un espace qui inclut tout le monde, et une fois que c’est fait, y balancer l’intégralité de ma vitalité et de mon énergie, et m’assurer en permanence que la connexion n’est pas interrompue et que nous ne nous retrouvons pas seuls sur scène, perdus dans notre propre expérience. Si on a d’un côté le groupe et de l’autre le public avec une séparation tranchée entre les deux, l’expérience devient un peu ennuyeuse et sans saveur. C’est beaucoup plus intéressant quand nous sommes tous rassemblés dans une salle et que nous créons ça tous ensemble. On dit que c’est grâce à nous parce que nous sommes le groupe qui créé la musique qui permet à certaines personnes d’avoir l’expérience dont tu parles, mais à mes yeux, c’est en fait toutes les personnes présentes au concert qui créent ça toutes ensemble.

En 2015, tu as sorti un album avec Vhol. Tu as aussi un projet solo acoustique où tu chantes des chansons beaucoup plus dépouillées. Tu es dans Lumbar qui ressemble un peu plus à YOB, mais ce sont quand même des choses très variées. C’est comment de travailler sur des projets aussi différents ?

C’est génial. Chaque projet me donne beaucoup d’inspiration et me permet d’utiliser des muscles que je n’utilise pas nécessairement dans YOB. Dans Vhol, je travaille avec John Cobbett, Sigrid Sheie et Aesop Dekker qui sont tous des musiciens de très haut niveau qui ont fait de brillantes carrières. Ils ont eu des formations très solides : John et Sigrid ont eu une formation classique et ils ont un talent pour la mélodie et les harmonies vocales que je suis capable d’entendre sans avoir le langage et les qualités nécessaires pour atteindre leur niveau. Donc quand nous travaillons sur un album, je compte sur eux pour m’aider à construire de bonnes harmonies, nous les établissons ensemble et ensuite, mon travail, c’est de les exécuter. J’apporte mes propres qualités, mais j’apprends tellement d’eux et du travail que nous accomplissons ensemble… Je les tiens en très haute estime. Et c’est tout à fait différent des collaborations que j’ai pu faire avec Red Fang [sur la chanson « Dawn Rising »] ou avec Aaron Edge dans Lumbar, ou même de mes projets solo. J’ai aussi de nouveaux projets qui s’annoncent, quelques featuring, un autre album solo qui sera différent du premier… J’apprends tellement à chaque fois que je travaille avec tous ces gens. Bien sûr, tout ça demande de l’énergie, et le seul inconvénient est que je dois refuser pas mal de choses aussi parce que je veux faire de mon mieux sur chaque collaboration, ce qui implique de ne pas trop en faire et de vraiment passer en revue ce dans quoi je me suis déjà engagé avant de me lancer dans de nouveaux projets.

Qu’est-ce que tu as de prévu, pour toi et pour YOB, dans les mois à venir ?

En ce moment, je travaille sur de nouveaux titres pour YOB. C’en est au stade embryonnaire et il n’y a pas d’urgence, mais je ressens vraiment l’envie de découvrir le feeling du prochain album, ce facteur mystérieux dont je parlais plus haut. À défaut d’un meilleur mot, j’ai l’impression d’être enceint de cette chose et de devoir lui donner naissance. Avec Vhol, on discute d’un troisième album. J’ai deux autres projets dont je ne peux pas trop parler mais qui pourraient être de super collaborations. Et puis quelques disques où j’apparaîtrai en invité, et mon projet solo. Peut-être que c’est ce projet solo d’ailleurs qui s’annonce le plus compliqué, parce que je veux vraiment parvenir à en faire quelque chose de différent de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, sans vraiment savoir pour le moment à quoi ça pourrait ressembler. On me propose tout le temps de faire des concerts solo, mais j’en ai vraiment marre des chansons que j’ai faites, je n’ai plus envie de les jouer… Il faut que je trouve quelque chose de nouveau, je ne sais pas trop quoi encore, j’y travaille. Voilà tout ce qui s’annonce, mais la nouvelle musique pour YOB est ma priorité en ce moment, je veux que ça avance sur ce front.

Interview réalisée par téléphone le 15 novembre 2016 par Chloé Perrin.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Traduction : Chloé Perrin.
Photos promo : James Rexroad (2, 3, 4 & 5).

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