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Interview   

YOB : la médecine du doom


Après le succès de Clearing The Path To Ascend sorti en 2014, le futur semblait radieux pour Yob, les pontes du doom américains : retours extrêmement positifs du public et de la critique, tournées pléthoriques, créativité bouillonnante… C’était sans compter les graves problèmes de santé qui ont frappé Mike Scheidt (chanteur, guitariste et leader du combo) début 2017, mettant ses jours en danger et menaçant le destin du groupe. Un an plus tard, Yob nous offre Our Raw Heart, un album en forme de miracle : Scheidt est parvenu à traverser la maladie et les complications qui l’ont accompagnée jusqu’à se mettre à composer à nouveau, jouer, et même apparaître sur scène (le groupe sera d’ailleurs en tournée en Europe à la rentrée). Mieux encore : il en ressort selon ses propres aveux transformé, plus lucide, en meilleure possession de ses moyens, et le groupe a vu ses liens se consolider au fil des épreuves. Loin de déparer devant son illustre prédécesseur, Our Raw Heart est peut-être l’album d’une renaissance.

C’est ce dont nous avons parlé avec le musicien, cueilli au saut du lit pour faire le point sur l’année agitée qu’il vient de passer. Serein et généreux, il nous plonge dans les affres de sa convalescence et de la genèse de fait mouvementée de l’album. L’art peut aider à se reconstruire, à se recréer, et vice-versa : Our Raw Heart en est la preuve.

« Jouer est devenu plus que simplement jouer : c’était une composante à part entière de ma convalescence, de mon processus de guérison. Je jouais de manière presque obsessionnelle, inspirée, autant que je pouvais. »

Radio Metal : Il y a à peu près un an, tu étais en train de te remettre de très gros problèmes de santé qui ont presque eu ta peau. Est-ce que tu aurais pu imaginer alors qu’un an plus tard, Yob sortirait un nouvel album ?

Mike Scheidt (chant & guitare) : Non. Je travaillais sur de nouvelles idées de chanson avant de tomber malade et j’étais plein d’enthousiasme, même si rien n’avait encore vraiment pris forme. Quand je suis allé à l’hôpital, je me suis fait opérer et je n’ai pas pu jouer de la guitare pendant un mois. Ma plus grande inquiétude a alors été que peut-être que j’avais tout oublié pendant tout ce temps, mais pas du tout, ces idées sont restées avec moi et je les ai vues avec encore plus de clarté qu’auparavant. Ce n’est pas une hyperbole du tout, c’est vraiment ce que j’ai ressenti, et à partir de ce moment-là, jouer est devenu plus que simplement jouer : c’était une composante à part entière de ma convalescence, de mon processus de guérison. Je jouais de manière presque obsessionnelle, inspirée, autant que je pouvais. À l’époque, je ne savais pas du tout si je pourrais chanter à nouveau, ou comme il faut, en raison de la nature des opérations que j’avais subies. À ce moment-là, quand je me rétablissais de ces opérations et qu’on m’avait retiré tout ce dont j’avais eu besoin pour cicatriser, je ne savais pas du tout si j’allais pouvoir repartir en tournée ou même faire quoique ce soit avec le groupe. Le fait que nous nous retrouvions avec un album à la fin de l’année, toute cette histoire, même en détaillant toutes les étapes qui ont mené à cet album, c’est complètement dingue.

Apparemment, le groupe a dû faire un break de six mois, mais tu veux dire que pendant ce temps-là, tu continuais de jouer de ton côté ?

Oui, tout à fait.

Est-ce que tu pourrais revenir sur ce qu’il t’est arrivé ? Et est-ce que tu penses en avoir fini, ou est-ce que tu dois toujours en gérer les conséquences ?

J’ai eu une diverticulite aiguë du sigmoïde. C’est une maladie gastro-intestinale, mais ce qui m’a mené aux urgences, c’est que mon colon sigmoïde a crevé et que du coup l’infection a commencé à s’étendre sur tous les autres organes. Souvent, lorsque cela arrive, il suffit d’un jour ou deux pour arriver à un point où ça ne plus être soigné et en mourir. J’étais au début de ce processus-là. Quand je suis arrivé aux urgences, le médecin m’a dit qu’à quelques heures près, ils n’auraient pas pu me sauver. Voilà ce qu’il s’est passé, en gros. J’ai dû être opéré à deux reprises, et en plus j’ai attrapé un staphylocoque doré à l’hôpital. Ça n’a pas été rendu public, je n’ai pas voulu que les gens le sachent parce je ne voulais pas les inquiéter – c’est très flippant, un staphylocoque doré… Maintenant, je suis toujours en train de me rétablir d’une certaine façon, à vrai dire. Ma voix est forte et je me suis plutôt bien remis, surtout de ce point de vue-là, mais en ce qui concerne mon corps dans son ensemble, j’ai toujours des inconforts voire des douleurs chroniques. C’est gérable, mais c’est toujours là. Tant que je suis un mode de vie sain, je peux le gérer pas trop mal, je peux même faire de petits écarts, mais souvent, je sais que j’en paierai les conséquences. Je ne suis plus sur le fil du rasoir, mais ma marge de manœuvre reste assez étroite.

En tant que chanteur, en quoi ces opérations ont changé ta pratique ?

Au début, ça a été un changement énorme : comme j’avais eu de nombreuses incisions internes en plus de ce qui était visible, les conséquences ont été assez terribles – chanter pouvait entraîner des problèmes, et des problèmes potentiellement mortels. Mais une fois passée cette première période, j’ai pu me remettre à chanter, mais doucement. Mon coach vocal, Wolf Carr, m’a appris comment envoyer ma voix dans d’autres parties de mon corps pour obtenir le timbre et la résonance que je souhaite ; j’ai compris certaines de ces techniques, d’autres moins. C’est comme pour toutes les leçons : tu prends ce que tu peux prendre, et puis si tu as de la chance, avec le temps, ça marche par imprégnation. Quand j’ai commencé à reconstruire ma voix, j’ai dû y aller tout doucement, mais je ne voulais pas que ça ne ressemble à rien pour autant. Donc j’ai expérimenté plusieurs choses, j’ai essayé d’envoyer l’air à différents endroits de ma cavité nasale, de ma poitrine, juste au-dessus de ma gorge, au bout de mon nez, pour que quand je travaille, ma voix ne soit pas horrible – je déteste que ma voix sonne mal ! Au fur et à mesure que ma voix s’est renforcée et que j’ai repris des forces, j’ai pu peu à peu regagner le niveau que j’avais avant tout cela, et au cours du processus, j’avais appris toutes ces nouvelles méthodes en plus. Ma voix a changé mais pour le meilleur je crois, elle est devenue plus puissante et je la contrôle mieux. Je ne peux toujours pas être sûr que je n’aurais pas un mauvais jour à l’occasion : la voix est un instrument de chair et de sang, tu l’utilises chaque fois que tu répètes et que tu joues en live, et si ça ne se passe pas bien, tu ne peux pas en changer les cordes ou la peau ou l’échanger pour une autre. Comme je suis toujours en train de me remettre d’aplomb, il va falloir que je garde ça à l’esprit pour réussir à continuer de chanter comme il faut, mais en studio en tout cas j’avais de nouvelles techniques, une nouvelle puissance et un registre plus au point que je n’ai jamais aussi bien maîtrisés.

« La musique que j’écris est un symptôme de mon envie de me sentir apaisé, à l’aise et en harmonie avec le cours des choses sur ce terrain glissant qu’est la vie [rires]. »

La dernière fois que nous avons discuté (fin 2016), tu disais que tu travaillais déjà sur de nouveaux morceaux pour Yob, mais que tu étais toujours en quête du feeling, du « facteur mystérieux » de l’album. Quand et comment l’as-tu découvert ?

C’est toujours difficile à décrire. Comme je le dis souvent, c’est un peu comme aller à la pêche : tu lances ton hameçon, et même avec le matériel parfait et au moment idéal pour que ça morde, il n’y a aucune garantie que ça marche. Tu dois continuer de venir au bord de l’eau pour lancer ton hameçon malgré tout. Au bout d’un moment, ça va mordre, et avec un peu de chance, tu attraperas quelque chose qui te plaira. Bon, je n’ai toujours pas trouvé de version vegan de cette métaphore, mais j’y réfléchis [rires]. Je pense que c’est vraiment comme ça que ça se passe, cela dit. C’est ça, ce facteur mystère, enfin, au moins en partie. Il y a des choses qui peuvent aider évidemment : la persévérance, le fait de lancer sa ligne encore et encore, avec régularité, et puis m’assurer que lorsque je joue ou j’écris, je suive la cadence du moment. Ça peut consister à jammer de vieux morceaux ou juste à m’amuser, mais globalement, ce sont toujours des façons d’attendre l’inspiration. Tu peux toujours essayer de créer les conditions idéales pour qu’elle arrive, mais tu ne peux pas la faire arriver, elle viendra d’elle-même. Le plus tu es ouvert et le plus tu essaies presque de la deviner avec régularité, le plus il y a de chances que ça arrive. Mais même, il n’y a jamais de garantie. À chaque fois que je me prépare à écrire un nouveau disque, la question, ce n’est pas de jouer de la guitare, ou alors seulement dans la mesure où jouer est ma manière d’attendre que ça arrive. Est-ce que ce que je raconte à un sens ? C’est un peu tôt pour moi [rires], il est dix heures mais je suis un oiseau de nuit, généralement je me couche à trois heures du matin parce que je passe mes nuits à jouer, écrire ou lire, c’est là que je suis le plus créatif. C’est un peu intense de vivre comme ça. Bref. En tout cas, le plus gros de l’écriture, c’est d’attendre, en fait.

Comment les épreuves que tu as traversées ont-elles influencé le travail que tu avais déjà accompli ?

Ce qui fait qu’un album est unique, pour nous comme pour tous les groupes je suppose, c’est qu’il reflète un certain moment, une certaine période de notre vie, et tout ce qu’il s’y passe se retrouve dans les morceaux. Ensuite, tu les enregistres, tu donnes tout, et tu espères que ce nouveau disque tiendra une place unique, qu’il complétera les albums précédents, mais qu’il marquera aussi une progression, qu’il apportera un peu de variété… Qu’il respectera certaines traditions propres au groupe tout en apportant quelque chose d’intéressant, de différent. Dans ce cas en particulier, j’ai écrit en ayant une poche de stomie pour ne plus que j’utilise mon gros intestin du tout ; tout était tellement présent, tout ce qui m’arrivait, le fait d’être branché à ce truc… C’était électrique comme sensation, et comme je le disais plus tôt, très incertain. Et l’incertitude, l’instabilité de cette expérience est passée dans la musique, tout comme la joie de pouvoir jouer de la guitare et travailler sur ces chansons. Mais je ne savais pas si nous parviendrions à les terminer, à les enregistrer, si j’arriverais à chanter à nouveau… Nous ne pouvions pas nous y prendre comme d’habitude, en plus ; avec Aaron [Rieseberg, basse] et Travis [Foster, batterie], nous avions nos habitudes, nos méthodes pour faire un album, mais aucune de ces choses habituelles n’était là, donc chaque session d’écriture devait être suffisamment bien en elle-même, et nous devions en profiter pour ce que c’était parce que peut-être qu’elle ne mènerait pas à un album voire même ne serait peut-être jamais enregistrée… C’est étrange de raconter tout ça rétrospectivement, j’ai presque envie de te dire : « Bah, c’était pas si terrible en fait », mais sur le coup… Ça semblait vraiment très réel.

Apparemment, et sûrement parce que comme tu le disais plus tôt, vous ne saviez pas vraiment ce qu’allait devenir ce que vous faisiez, vous avez beaucoup travaillé vos demos et passé plus de temps sur les chansons que par le passé. Est-ce que c’était à cause de tes problèmes de santé ? Et est-ce que tu penses que paradoxalement, ça a pu nourrir votre créativité ?

Notre dynamique de groupe, notre manière de jouer ensemble et de travailler sur de nouveaux morceaux ont indubitablement été renforcées. Cette épreuve nous a rapprochés. Nous étions déjà de très bons amis avec des relations très fortes et très profondes, mais dans cette situation, ce n’était pas que mon futur qui était incertain : ceux de Travis et d’Aaron l’étaient aussi. Ce groupe, nous l’avons créé ensemble, nous jouons dans Yob tous les trois depuis dix ans, et Travis et moi depuis 2002. C’est une partie de notre vie. Aucun d’entre nous ne savait où ça nous mènerait et les mutations que nous aurions à subir, donc au fil du temps, lorsque nous nous sommes rendus compte que nous allions pouvoir avancer, nous avons eu comme une bouffée d’inspiration, nous nous sentions vraiment poussés à creuser encore plus profond, et je ne veux pas dire ça de manière prétentieuse ; nous étions simplement tous les trois à travailler très durs pour trouver les bonnes cadences, où mettre de la grosse caisse, quelle ligne de basse collerait le mieux à telles paroles, sur tous ces petits détails que nous auscultions à la loupe. Nous avons fait des demos de toutes sortes pour les chansons. Ce n’est pas comme si nous n’avions jamais fait ça ou que nous n’y passions pas autant de temps auparavant, mais c’était différent. Nous avions un sentiment de célébration ; chaque fois que nous nous retrouvions, nous étions extrêmement heureux de la musique que nous écrivions et même tout simplement de travailler dessus. Donc je crois que oui, en effet.

« Même la personne la plus dure, sans-cœur, blessée, forte, ou tout ça à la fois, a toujours un endroit en elle qui reste tendre, vulnérable, touché par la moindre brise… C’est profond. C’est comme ça depuis toujours [petit rire], à toutes les époques, chez tous les peuples. Toute la poésie, la littérature, la méditation, tous les mouvements sociaux, même la violence, la peur, l’amour – tout vient de cet endroit. »

Clearing The Path To Ascend était teinté par ton combat contre la dépression, et cette fois-ci, Our Raw Heart a émergé des problèmes de santé que tu viens de décrire. Est-ce que tu penses que la musique t’aide à surmonter ces épreuves, voire que de manière presque alchimique, c’est un moyen de transformer la souffrance en beauté ?

Je n’aime pas trop généraliser ou faire des observations à l’emporte-pièce mais allons-y : je pense que c’est le cas pour tous les amateurs de musique. C’est exactement ce que la musique fait, et en effet, c’est un processus alchimique. La musique peut être le coup de pied aux fesses dont tu as besoin pour t’atteler à faire quelque chose – ton ménage par exemple –, ça peut être le remède ou au moins un réconfort en cas de chagrin d’amour, ça peut être une célébration – du monde, un super groupe et de la musique… Je crois que la musique dit tout ce que notre esprit a besoin d’entendre ou exprimer. Ça, et la dimension visuelle, les photos, la manière dont tout ça prend forme ensemble… Il y a énormément de choses qui entrent en compte dans ce qu’est l’expérience musicale. En ce qui me concerne, la musique que j’écris est un symptôme de mon envie de me sentir apaisé, à l’aise et en harmonie avec le cours des choses sur ce terrain glissant qu’est la vie [rires]. Vraiment, c’est un terrain glissant où on est sans appui : rien n’est ce qu’il semble être, et la musique m’aide à avoir une meilleure relation avec moi-même, et avec cette incertitude.

Le sentiment d’espoir, de lumière, d’élévation est à nouveau très fort sur cet album, mais dans le même temps il contient les passages les plus agressifs de votre carrière, ce qui rend le contraste entre les deux d’autant plus frappant. Est-ce que c’était intentionnel ?

Non, ça s’est fait comme ça. Même les passages les plus agressifs ont une dimension de… J’ai envie de dire de combativité, mais crois-moi, quand j’utilise ce genre de terme et que je parle de moi, ce n’est que comme d’un projet en cours. Parfois je me sens vraiment courageux, et parfois pas du tout [petits rires], et parfois je fais semblant jusqu’à ce que ce soit le cas. Les paroles et la musique que j’écris sont très bonnes pour ça. Parfois c’est un miroir de ma situation actuelle, parfois ça reflète plutôt ce vers quoi je tends. Parfois, certaines choses nécessitent un passage très doux et vulnérable, parfois il faut que ça puisse défoncer des murs, mais l’intention est toujours la même.

Avant ton opération, tu as apparemment vécu une sortie de corps. La dernière fois, nous avions parlé de ton rapport à la réalité et du fait que c’est sans doute bien plus que ce qu’on pourrait croire. Comment cette expérience, souvent vécue comme un bouleversement, t’a influencé ? Est-ce qu’elle a confirmé tes intuitions ?

Comment répondre à cette question… [Silence] Certaines illusions que j’avais à propos de moi-même ont disparu, ou sont en train de disparaître depuis cette expérience. Je dirais que certaines impressions ou intuitions se sont approfondies ; je suis plus convaincu que jamais que je suis le créateur de mon expérience. Si je passe une bonne journée, c’est moi qui l’ai créée. Si je traverse un mauvais jour, une phase de dépression, même si chimiquement, c’est mon corps qui créé cette dépression, c’est moi qui décide de me laisser aller à certaines habitudes qui renforcent cette dépression ou la rendent plus pénible, plus longue, plus destructrice. C’est ce que je faisais. Ce n’est pas que je ne suis plus atteint de dépression chronique, c’est toujours le cas, et c’est toujours dans un coin de mon cerveau, mais ce que je fais de ces sentiments, de mon corps, et ce que j’utilise comme refuge ou comme antidote, sur ces choses-là, j’ai plus conscience des choix que je peux faire, et mon sens des responsabilités de ce point de vue-là s’est renforcé. Et je me rends compte de la manière dont mes choix et mes suppositions sont seulement mentaux, ce ne sont que des pensées ; ensuite, il y a ce que j’en fais. Peut-être que pour certaines personnes, ça ressemble à « la vie pour les nuls », mais moi, ça m’a fait me rendre compte qu’il fallait que je prenne une plus grande part de responsabilité dans ma santé mentale, et qu’en faisait comme ça, j’y gagnerais en clarté. Et je ne parle pas de clarté comme sur une carte de vœux de chez Hallmark du genre « Youpi, de la clarté ! Tout est merveilleux ! » Il s’agit de voir le bon, le mauvais, le moche, de faire des choix conscients en fonction de ça, et d’agir en conséquence. D’une certaine façon, j’ai le sentiment d’être sur une voie qui me mène à voir les choses comme elles sont. Je dirais même que pour la première fois de ma vie, malgré mes vingt ans de méditation, ça m’a fait me rendre compte à quel point il me restait du boulot.

Tu as déclaré à ce propos : « Certaines choses ne sont pas revenues. D’autres sont revenues, mais sous des formes complètement différentes. D’autres sont toujours là, mais ma perspective sur elles a changé. Je vis désormais dans un monde différent, et tout ça se retrouve dans l’album – un nouveau point de vue, une nouvelle perception de moi-même. » Comment ces changements et ces pertes t’ont affecté en tant qu’artiste ?

Avec simplement quatre couleurs, un grand artiste peut peindre des choses fantastiques. Je crois que cette épreuve a ajouté quelques couleurs à ma palette, et a éveillé en moi le désir d’en avoir encore plus, ce qui signifie apprendre, étudier, prendre des leçons, et répéter encore plus, surtout avec ma voix, travailler de nouvelles techniques pour élargir mon répertoire. Peut-être qu’en fin de compte, je reviendrai aux quatre couleurs de base [petits rires], mais tout ce travail va influencer ces choix et en fin de compte, apportera une nuance différente à tout ça.

« J’ai toujours eu l’impression que c’est nous qui avons de la chance : nous arrivons quelque part qui n’est pas chez nous, où potentiellement nous ne connaissons personne, mais malgré cela, il y a toujours toute une foule qui vient nous voir. Pour moi, ça tient du miracle. »

« Raw » (brut, à vif) est un terme important pour décrire cet album : il est dans son titre, c’est un mot que tu utilises beaucoup, et c’est effectivement une bonne description de ce qu’on peut y entendre. Il y a toujours une idée d’élévation dans ta musique, mais il y a aussi à l’inverse un mouvement qui va vers l’intérieur, en soi, pour rejoindre un centre ou une vérité peut-être… Est-ce que tu le vois comme ça ?

Oui, mais avec ce terme, je veux aussi parler du fait que je crois que même la personne la plus dure, sans-cœur, blessée, forte, ou tout ça à la fois, a toujours un endroit en elle qui reste tendre, vulnérable, touché par la moindre brise… C’est profond. C’est comme ça depuis toujours [petit rire], à toutes les époques, chez tous les peuples. Toute la poésie, la littérature, la méditation, tous les mouvements sociaux, même la violence, la peur, l’amour – tout vient de cet endroit. C’est quelque chose que nous avons tous en commun, je crois. Je ne veux pas prêcher la bonne parole, mais si tu penses à la situation du monde actuelle – je pense que personne ne peut s’empêcher de le faire –, à toutes les souffrances, à tout le tumulte qu’il y a en ce moment… Je me dis que cette qualité, c’est ce que nous avons en partage. Quand on se pose des questions sérieuses, profondes, qu’on remet en question certains systèmes, que certains modes de vie, certaines manières d’être sont inspectés à la loupe, cette vulnérabilité tend à être exprimée de plus en plus fortement. Aussi négative et effrayante que soit la situation actuelle, il y a ce mouvement en son sein auquel j’aspire à apporter une contribution positive. On retombe sur l’idée que je dois être responsable de moi-même et de mon travail pour pouvoir être fort et apporter une influence positive à ce mouvement. Ce n’est pas quelque chose d’individualiste, que je fais seul, c’est conscient, réfléchi, et ça s’inscrit dans un mouvement de soulèvement plus large. Cette vulnérabilité, ça en fait partie. La personne la plus sage, la plus profonde, la plus « illuminée » l’a toujours, et toi aussi.

Tu es très généreux en tant qu’artiste et même en tant que personne avec tes fans, mais malgré tout, tu dis à propos de cet album : « C’est un cadeau qui nous a été fait. » Ça rappelle ce que tu dis souvent de vos concerts – qu’il te semble que c’est quelque chose que toute la salle construit ensemble, pas seulement le groupe sur scène. Ce sont des idées voisines ?

Oui, absolument. C’est une relation réciproque. C’est le meilleur retour quand ça forme un cercle qui tourne sans fin, ou deux miroirs qui se reflètent infiniment… C’est comme une série de miroirs qui créent cette impression de profondeur et d’espace dans une pièce, comme ces placards où tu as trois miroirs que tu peux orienter différemment pour changer la vision que tu as de la pièce, de toi-même et de tout le reste. Les concerts sont quelque chose de cet ordre en effet, même si les mots le décrivent mal. Et puis oui… Si je n’avais pas bénéficié de tout le soutien que j’ai eu, cet album n’aurait pas pu se faire. Je n’aurais pas survécu. Je ne sais pas comment je m’en serais sorti. J’ai dû apprendre à recevoir une telle quantité de soutien car ce n’est pas dans ma nature. Lors des concerts, les gens viennent nous voir pour nous remercier et discuter quelques minutes avec nous alors que j’ai toujours eu l’impression que c’est nous qui avons de la chance : nous arrivons quelque part qui n’est pas chez nous, où potentiellement nous ne connaissons personne, mais malgré cela, il y a toujours toute une foule qui vient nous voir. Pour moi, ça tient du miracle. Nous jouons sur scène comme nous le faisons chez nous ou comme nous le faisons en salle de répèt, et tout le monde est positif, enthousiaste, généreux avec nous. Ma tendance à m’auto-dénigrer a eu un peu de mal à accepter l’idée que les gens veuillent m’aider et qu’en plus ils aient l’impression de me donner quelque chose en retour [rires]. J’ai dû apprendre à laisser faire et même à l’accepter. Le cercle se retrouve à nouveau ici : dans le fait de pouvoir jouer cet album, et puis dans tout ce qu’il s’est passé au cours de ces épreuves, ce que nous avons reçu directement et indirectement et qui nous a permis de continuer à exister en tant que groupe et même en tant que personne, de sortir un nouvel album… Quand tu sors un disque, peu importe que ce soit ta première demo ou ton vingtième album, tu l’envoies dans le monde et il ne t’appartient plus. C’est toujours le tien d’une certaine façon, mais les auditeurs se l’approprient, le font leur. C’est très important pour moi que ça se passe comme cela, et que nous puissions offrir cet album… en remerciement, d’une certaine manière, même si j’hésite à parler de ça parce que je ne voudrais pas trop le teinter. Je veux qu’il puisse être, pour chaque auditeur, ce dont il a besoin qu’il soit.

Interview réalisée par téléphone le 24 mai 2018 par Chloé Perrin.
Transcription & traduction : Chloé Perrin.
Photos : Jimmy Hubbard (2, 4 & 5) & Orion-Landau (1).

Site officiel de Yob : www.yobislove.com

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