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Interview   

Zeal And Ardor : métissage satanique


Zeal And Ardor, c’est un peu la nouvelle sensation du moment, avec un album, Devil Is Fine, dont la « hype » a vite pris en profitant d’un effet boule de neige : « C’était irréel ! » s’exclame Manuel Gagneux, musicien suisse à l’origine du projet, que nous avons pu rencontrer à Paris. « Car j’ai enregistré ça dans mon sous-sol et maintenant des médias reconnus en parlent ! Regarde, je te parle, je viens à Paris pour parler à des radios metal et tout, c’est bizarre ! Evidemment, c’est super, mais c’est bizarre. »

L’album a si bien attiré l’attention qu’il s’apprête désormais à ressortir internationalement via NVKA/Caroline le 24 février prochain : « NVKA nous a approchés et ils ont dit qu’ils voulaient le sortir. Bien sûr, je suis surexcité et honoré… En fait, je n’ai aucune idée de comment les choses se sont passés, donc je suis le mouvement [petits rires]. »

Gagneux est visiblement dépassé par la portée de sa propre création, car Zeal And Ardor n’a jamais eu pour vocation d’attirer les foules, et l’origine du projet émane en réalité d’une sorte de blague : « Ouais, tout a commencé comme une expérimentation amusante. C’était via 4chan, un site internet où j’avais pour habitude de mélanger des styles de musique qu’on me proposait et d’en faire une chanson en trente minutes. Et un jour quelqu’un a dit : ‘S’il te plaît, fait un truc black metal !’ et un autre gars a dit : ‘Fait un truc de musique noire !’ Et puis petit à petit, j’y ai vu une connotation conceptuelle. J’ai remarqué qu’il y avait peut-être une connotation philosophique avec le christianisme qui a été imposé aux esclaves américains et aux gens en Norvège. Et les Norvégiens se sont rebellés de façon intéressante et je me demandais comment ça aurait sonné si les esclaves Américains avaient fait de même. Mais au départ ce n’était vraiment que de l’expérimentation. J’ai dû faire plein d’essais, et les tous premiers étaient horribles [petits rires], ça sonnait vraiment mal ! Mais finalement, j’ai pu trouver une direction qui me plaisait. »

« Je m’ennuie très vite en faisant de la musique, donc j’essaie d’expérimenter. Mais… Ouais, je suis désolé, il y a pas mal de bordel là-dedans [rires]. »

Le résultat est un gloubi-boulga musical, qui mélange black metal et chants spirituels, mais aussi beats hip hop et électro, du rock, du melodeath, etc. « Mais c’est très cohérent selon mes standards, » rétorque-t-il. « Je m’ennuie très vite en faisant de la musique, donc j’essaie d’expérimenter. Mais… Ouais, je suis désolé, il y a pas mal de bordel là-dedans [rires]. Ce ne sont que des éléments que nous avons déjà entendus mais peut-être pas regroupés sur un seul album. Tu sais, c’est toujours étrange de voir des groupes toujours ne pratiquer qu’un seul style de musique. Lorsque tu y réfléchis, tu n’imagines pas qu’une personne puisse ne faire qu’un seul style. Ça m’a toujours fasciné et un peu rendu perplexe. Et puis tout a un peu déjà été fait et la seule nouvelle chose que nous pouvons faire, c’est combiner différents éléments et pour moi, c’est carrément plus amusant ! C’est ce avec quoi j’aime expérimenter. »

Si finalement Zeal And Ardor ne contient pas tant d’éléments black metal que ça, il en emprunte tout de même les thèmes et l’esthétique. Du coup, quel est sa relation à ce genre musical ? « Je pense que ce qui me plait le plus dans le black metal, c’est le fait qu’il s’agit d’un genre de musique très bruyant et direct mais une fois que tu t’y es habitué, il y a ces choses subtiles et belles que tu peux entendre, et pour moi, c’est absolument magique. Et c’est quelque chose que tu ne peux trouver que dans le black metal, selon moi. » Et malgré les tendances conservatrices de la scène black metal, Devil Is Fine y a été incroyablement bien accueilli. « D’abord, j’étais très perplexe et surpris, » nous avoue-t-il. « Mais je pense que la scène en tant que telle est en train de changer, parce qu’ils s’ouvrent au mouvement synthwave, qui est énorme dans la scène black metal maintenant. Les premières réactions à des groupes comme Deafheaven étaient juste ‘allez vous faire foutre !’ mais maintenant, je crois qu’ils sont davantage ouverts à l’expérimentation. Comme le black metal en tant que tel était une musique très sauvage et extrême, et que maintenant c’est en train de devenir un truc classique, ça a parfaitement du sens qu’ils recherchent de nouveaux extrêmes. »

Un peu plus tôt, Gagneux évoquait l’idée conceptuelle derrière Zeal And Ardor, ce que l’on retrouve d’emblée sur la pochette de l’opus montrant le sceau de Lucifer par-dessus une vieille photographie d’un homme. « En fait, c’est un mec très important, » nous explique-t-il. « Il s’appelle Robert Small et c’était un esclave mais il s’est libéré. Il a volé un putain de bateau et puis a libéré d’autres esclaves, et est devenu politicien. C’est un mec complètement badass ! » Par ailleurs, les voix présentes sur l’album ont généré une petite confusion tant les gens ont d’abord cru à de vieux samples, alors qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que de l’œuvre de Gagneux, qui nous raconte comment il est parvenu à ce résultat : « Je n’ai pas de bon matériel, donc j’ai un très mauvais microphone, et j’ai encore dégradé le son avec des outils digitaux. C’est assez simple, tu dois juste distordre un peu la voix. C’est marrant que les gens aient pensé que c’était des samples parce que les paroles sont très sataniques [rires] et je n’arrive pas à croire qu’ils aient pensé que c’était réel. »

« Si un Asiatique avait fait mon album, j’aurais adoré ça, parce qu’on ne devrait pas forcément être noir pour faire du blues ou de la musique spirituelle, et on ne devrait forcément être blanc pour faire du black metal. »

Dans black metal, une frange de la scène a la réputation d’être obsédée par la volonté d’être « true » et fidèle à certains traits, ce qui se retrouve également dans des idées politiques très conservatrices, sans même aller jusqu’aux extrêmes, et donc le fait de mélanger black metal et chants spirituels, qui est à la racine de la musique noire, peut avoir l’air d’une prise de position politique, d’autant que l’esclavage, en soi, est un sujet politique. Du coup, y a-t-il avec cette œuvre un désir de faire passer un message à cet égard ou bien est-ce fortuit ? « Ce pourrait être fortuit mais je pense que le concept est important à mettre en avant, car la culture, que ce soit la littérature ou l’art musical, ne devrait pas faire partie d’une ethnicité. Disons, par exemple, que si un Asiatique avait fait mon album, j’aurais adoré ça, parce qu’on ne devrait pas forcément être noir pour faire du blues ou de la musique spirituelle, et on ne devrait forcément être blanc pour faire du black metal. Et je trouve que ceci s’applique à plein de domaines. […] Ma mère est Américaine et aussi noire, donc il y a forcément un sens particulier pour moi. Mais ce que je voulais faire, c’est rendre ceci davantage universel car je ne voulais pas séparer les noirs et blancs, ou bien stigmatiser les blancs. Le fait que l’album possède de la musique blanche et de la musique noire devrait plutôt être une entropie, j’imagine [petits rires], davantage un mélange. »

Que ce soit d’un point de vue historique ou sociétal, ces sujets ont souvent été abordés par le cinéma, lui fait-on remarquer. Mais Gagneux tempère la comparaison : « Ce sont deux choses différentes parce que la musique a tendance à être une célébration de quelque chose, alors que les films peuvent être une chronique ou un documentaire de quelque chose qui s’est produit. Je pense que les films nous rappellent davantage ces sujets qu’ils ne les traitent. Et j’ai certaines convictions à ce sujet, car si on te rappelle constamment quelque chose, ça fini par t’énerver parce que c’est toujours là ; la réaction inhérente est de le repousser et d’en être agacé. Parfois ça peut être contre-productif. Moi-même ça me fatigue. »

La prochaine étape pour Gagneux, c’est sur les planches que ça se passera, et il ne sera plus seul : « Maintenant j’ai cinq personnes dans le groupe pour la tournée. Car je pense qu’on ne peut pas jouer des concerts metal avec un simple ordinateur portable, ça serait assez merdique. Au final, les gens paient pour me voir, et si je les déçois, s’ils n’en ont pas pour leur argent, ce n’est pas bien. Donc c’est vraiment important pour moi d’offrir quelque chose dont les gens se souviendront. Car c’est un spectacle ! Au final, c’est quelque chose dont tu veux te rappeler et qui devrait être divertissant. Je ne peux pas trop en dire mais je suis surexcité ! [Petits rires]. » On sait au moins qu’il devrait y avoir des décors, comme le logo qui a été reconstitué en fer forgé : « C’est un ami a moi, Luca Piazzalonga, il fait… des choses étranges [petits rires]. Et il m’a simplement écrit sur Facebook : ‘Hey, j’ai fait ça !’ [Rires] C’était un putain de fer forgé ! Et il est également impliqué dans le show, donc il y a d’autres surprises à venir. »

Pour finir, quel est l’avenir, musicalement, d’un tel projet ? « C’est difficile à dire. Je suis encore en train de voir ce qui fonctionne le mieux. C’est encore à un niveau expérimental. Ce n’est pas abouti. Donc je suis toujours en train de chercher et expérimenter. Donc je ne peux pas te dire ce qui se passera ensuite parce que je ne le sais simplement pas encore. Mais il est clair que je vais poursuivre pendant encore quelques temps sur ce concept. »

Interview réalisée en face à face le 12 janvier 2017 par Aline Meyer.
Fiche ce questions : Chloé Perrin.
Retranscription, traduction & textes : Nicolas Gricourt.

Page Facebook officielle de Zeal And Ardor : www.facebook.com/zealandardor

Acheter l’album Devil Is Fine.



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