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Chronique   

Zeal And Ardor – Stranger Fruit


Il n’y a pas si longtemps que ça, personne n’aurait eu l’idée de mentionner black metal et negro spiritual dans la même phrase. Mais depuis l’entrée en scène tonitruante de Zeal And Ardor, cette association étrange a non seulement été matérialisée, mais elle a en plus rencontré un succès sur lequel peu sans doute auraient tablé. Projet expérimental du multi-instrumentiste américano-suisse Manuel Gagneux, Zeal And Ardor est né d’un thread 4chan où il se proposait de réaliser les associations de style les plus improbables. Quelque part entre le collage post-moderne, la blague potache et la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie annoncée par certains il y a bien longtemps, le mélange prend immédiatement : Devil Is Fine, ses litanies habitées, ses riffs audacieux et ses blasphèmes en série remportent tous les suffrages, même chez les blackeux les plus orthodoxes. La machine s’emballe à toute vitesse, menant Gagneux sur la route et sur des scènes prestigieuses comme celle du Roadburn aux Pays-Bas. À peine deux ans plus tard, il en revient avec un nouvel album substantiellement plus long et plus riche, Stranger Fruit. Attendu au tournant, c’est un moment délicat pour l’artiste : il s’agit de prouver que le projet est plus qu’un concours de circonstances voire un gimmick ingénieux et séduisant. En seize chansons, Gagneux avance des arguments auxquels il sera difficile de résister.

La genèse de Zeal And Ardor étant bien connue, nul n’ignore que c’est le projet d’un seul homme, bricolé dans un home studio comme une véritable créature de Frankenstein musicale. Ça pouvait se percevoir dans la production de Devil Is Fine, dans sa brièveté aussi, mais on entend immédiatement dans Stranger Fruit que la bête s’est désormais déployée de toute sa hauteur : servie par une production musclée signée Kurt Ballou (Converge), rien que ça, elle enfle lors de passages metal énervés – le bien nommé « Fire Of Motion » par exemple –, et susurre lors d’intermède plus calmes, comme les deux paires ésotériques « The Hermit » et « The Fool » (qui représentent les arcanes de l’ermite et du fou du tarot) ainsi que « Solve » et « Coagula » (qui forment l’un des principes les plus connus de l’alchimie, dissoudre et solidifier). C’est qu’en trois quart d’heure de musique, Gagneux nous en fait voir, passant du coq à l’âne avec un naturel et une jubilation évidents. Loin de s’asseoir sur les acquis de Devil Is Fine, il pousse le concept dans toutes les directions, offrant les passages les plus soul de sa carrière comme le metal le plus impétueux. Car en effet, il ne faut pas se fier aux premiers morceaux communiqués au public qui sont aussi ceux qui ouvrent l’album : si dans Devil Is Fine, le metal était relativement anecdotique, ici, il est très présent, et sous les formes les plus variées. Des riffs presque indus de « Servants » au tremolo picking lointain de « Built On Ashes » qui ferme l’album en passant par les hurlements glaçants de « Don’t You Dare », Gagneux met à profit les qualités expressives redoutables de notre style de prédilection pour donner du corps à ses mélopées pop imparables.

Stranger Fruit relègue Devil Is Fine au rang de teaser ou de bande-annonce : entre les deux albums, l’artiste a pu peaufiner ses techniques, qu’elles soient musicales, vocales ou de composition. Pour autant, c’est avec la même fraîcheur que dans ses premiers morceaux qu’il les met à profit. Il a aussi pu s’emparer de toutes les implications symboliques de ce mélange explosif des genres, conjuguant avec malice tout l’attirail occulte du black metal (on entend Aleister Crowley himself dans « Fire Of Motion ») avec des allusions moins souriantes au contexte politique actuel où les descendants des « strange fruits » chantés par Billie Holiday gisent dans des mares de sang sur le sol. Bref, iconoclaste, décomplexé, Gagneux continue de tracer sa route entre expérimentations obscures et pop accrocheuse, utilisant le plus extrême comme le plus mainstream – dans « Waste » par exemple le black metal le plus typique côtoie l’inénarrable « millennial whoop » – avec la même irrévérence et une efficacité redoutable, prouvant pour de bon que les plaisanteries les plus courtes ne sont pas toujours les meilleures.

Chanson « Built On Ashes » en écoute :

Chanson « Waste » en écoute :

Clip vidéo de la chanson « Gravedigger’s Chant » :

Chanson « Baphomet » en écoute :

Album Strange rFruit, sortie le 8 juin 2018 via MVKA. Disponible à l’achat ici



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