Acid Mothers Temple est un groupe comme on n’en fait plus et comme il ne devrait plus en exister car on pensait avoir cassé le moule au début des années 70. Voire avant. Ces Japonais suivent un modèle apparu dans les années 60, lui-même fondé sur le principe des communautés hippies, modèle qui, dans ses idéaux Peace & Love, a échoué à la fin des Sixties. Merci Charlie Manson.
Mais Acid Mothers Temple n’est pas vraiment un groupe. C’est une communauté artistique qu’on peut rapprocher de celle des artistes que sont Christian Vander et Magma ou Daevid Allen et son Gong. Tellement proches que, pendant un temps, ces derniers et ATM ont fusionné pour devenir Acid Mothers Gong.
Mais a contrario de Magma et Gong, le collectif japonais ne s’est pas formé en pleine ère du flower-power. Son leader, le « Speed Guru » Kawabata Makoto, a lancé ce projet au milieu des années 90 ! Et derrière ce nom générique s’accroche tout une constellations de formations qui se créent… on ne sait trop comment. Cette communauté est d’ailleurs assez abstraite. Elle compte une trentaine de membres qui vont et viennent à travers tout l’archipel nippon et même au-delà, et quand ces musiciens-ci ou ces musiciens-là ont envie de jouer ensemble, ça donne une nouvelle branche d’AMT qui part explorer une musique toujours plus ou moins heavy, psychédélique ou carrément avant-gardiste : Cosmic Inferno, Pink Ladies Blues, Incredible Strange Band ou encore Melting Paraiso U.F.O. Mais toujours, toujours chapeautée par le maestro Kawabata.
En résulte une discographie énormissime. Et s’il fallait comparer Kawabata l’oriental à l’une des « stars » de la musique expérimentale occidentale, ce serait très certainement à Frank Zappa (partageant aussi avec lui la guitare comme instrument de prédilection), auquel il rend d’ailleurs hommage avec son groupe Kawabata Makoto & The Mothers of Invasion. Et si le leader des Mères de l’Invention, lui, a sorti de son vivant, en moins de trente ans de carrière, plus de soixante albums (live et studio) officiels, en moins de vingt ans, Kawabata le talonne de près avec déjà plus de quarante réalisations !
Maintenant que les présentation sont faites, vous savez à peu près quel OVNI nous sommes partis rencontrer ce samedi 17 novembre au Nouveau Théâtre du 8e de Lyon, une bien belle salle à la scène d’une taille confortable. Ils sont excentriques donc ils sont géniaux. Ils sont géniaux donc ils sont excentriques. On n’est pas bien sûr de l’ordre de causalité. En tout cas, ce soir-là, on avait pris rendez-vous avec le quintet Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O. qui arrive pour sa « dernière tournée en Europe avant la fin du monde » avec en poche un tout nouvel album : IAO Chant From The Melting Paraiso Underground Freak Out (oui, c’est tout ça le titre), une galette krautrock/psyché d’une quarantaine de minutes qui compte… deux morceaux !
Artistes : Acid Mothers Temple – 202.Project – Jean Bender
Date : 17 novembre 2012
Salle : Nouveau Théâtre du 8e (orga : Grrrnd Zero)
Ville : Lyon
« Pliage de circuits ». Voilà ce qu’annonçait le programme en guise de description de la musique de Jean Bender, dont le show et celui de 202. Project précédaient celui des Nippons. Habituel pour un Grrrnd Zero toujours amateur d’artistes expérimentaux. Au-delà d’amuser, l’expression décrit parfaitement la noise de l’artiste qui tournera le dos au public durant l’intégralité des 20 minutes de son set. Qui dit noise dit expérience éprouvante à ne pas mettre entre toutes les oreilles. Pourtant, c’est précisément et paradoxalement en ne se forçant pas à trop comprendre ce style à part, ouvertement bruitiste, et en l’acceptant pour ce qu’il est, à savoir une expérience sonore différente (et certes, peu chatoyante au premier abord) que celle de styles plus traditionnels, que l’on l’apprécie le plus. En l’occurrence, c’est une audience respectueuse et curieuse qui s’est laissée happer par l’atmosphère créée par cette succession de sons produits par la table de mixage, les amplis et divers appareils électriques triturés, voire torturés par Bender. Celui-ci réalise un set ni trop long ni trop court en faisant varier judicieusement ses sons et étant par ailleurs soutenu par un jeu de lumière suivant intelligemment la progression de la trame. Après avoir réalisé son set en ignorant totalement la présence des spectateurs, Jean quitte la scène avec une indifférence que l’on pourrait aisément confondre avec du mépris, sans regarder ou remercier qui que ce soit, et filera directement discuter avec un ami dans le public.
Le guitariste-chanteur, unique membre de 202. Project, produit un doom à l’ancienne quelconque, teinté de temps à autres de drone et de rock expérimental et soutenu par une voix lointaine. On a de la peine à se souvenir des titres, se ressemblant par ailleurs tous beaucoup. L’absence de backing-band, au moins d’un bassiste et d’un batteur, remplacés par un sample que le musicien déclenche à chaque morceau sur son ordinateur portable, se fait cruellement ressentir et donne malheureusement un côté cheap au show. Dommage car la présence d’une section rythmique aurait certainement fait honneur à ces titres mixant intelligemment le lourd et le planant. L’idée de rabattre la capuche de son sweat-shirt sur sa tête rappelle certes les maître du drone Sunn 0))), mais sonne plus comme une excuse pour masquer une certaine timidité que comme un effet scénique voulu. Néanmoins, on ne peut qu’apprécier le courage de ce jeune homme d’avoir pris son courage à deux mains pour assumer à lui tout seul son projet, quitte à laisser transparaître ces défauts, et affronter un public qui le lui rend bien par d’encourageants applaudissements.
Acid Mothers Temple, que l’on aura vu insouciamment déambuler dans le public et discuter très facilement avec les gens, monte sur scène de manière nonchalante, tellement nonchalante que le claviériste en oublie de venir. En conséquence de quoi, le groupe décide d’introduire son concert par un « air morceau », mimant pendant quelques secondes leur show, prenant des poses de guitar-heros, Kawabata passant le manche de son instrument entre les jambes de Tabata Mitsuru (portant fièrement des lunettes fantaisie en plastique ornées du symbole Peace & Love sur les verres). Puis le leader de cette bande de pitres cosmiques nous avoue : « Bon désolé, il nous manque notre claviériste, alors on a commencé sans lui ». Puis Higashi Hiroshi (surnommé le Dancin’ King) au look rappelant, avec ses longs cheveux blancs, Pai Mei dans Kill Bill, finit par arriver sur scène, visiblement quelque peu dans la lune. « Ha,t’es là ! Bon, bah on peut faire n’importe quoi alors ». Ce n’est probablement pas ce qui s’est dit, mais c’est ainsi que l’on aurait pu s’imaginer une conversation entre les membres du groupe qui, après la blague du « air morceau », se lancent sans transition dans un charabia de notes tellement incompréhensible qu’il en devient jouissif. C’est parti pour plus d’une heure, non pas de chansons ni même de morceaux, mais d’ambiances. Même le terme jam ne serait pas suffisant, tant le principe de l’atmosphère, développée plus que de raison, tantôt stoner, tantôt psychédélique, tantôt déjantée, tantôt rock’n’roll, est poussé à son paroxysme : la setlist n’aura compté qu’une demi-douzaine de titres, au plus.
Un jam est certes une improvisation, mais qui a ses codes, ses règles et qui peut être enseigné. Son objectif reste de construire un morceau, en développant un thème, en y incluant des crescendos, des descrescendos, des ruptures. Les titres d’Acid Mothers Temple sont des atmosphères durant lesquelles les membres s’abandonnent pleinement, quitte à ce que ça n’ait aucune logique, quitte à ce que ça sonne faux et quitte à abandonner même l’atmosphère autour de laquelle ils ont commencé à broder, comme ce passage on ne peut plus bruitiste qui s’invite soudainement sur l’arpège mélodique aérien du « Pink Lady Lemonade ». Un lâcher-prise total qui devrait même être interdit par la loi, tant la démarche de nos artistes préférés, même les plus barrés, paraît tristement académique. Une manière de faire de la musique tellement libre qu’elle accuse malgré elle (les Japonais n’ont pas l’air d’avoir envie de se rebeller contre un quelconque ordre musical établi) les artistes du monde entier d’être formatés. Un lâcher-prise qui aura bien entendu touché les spectateurs qui, quand ils ne s’abandonnaient pas totalement à ce qu’ils essayaient de suivre (parce qu’on ne nous la fera pas : il est impossible de tout suivre avec un groupe pareil), paraissaient émerveillé que l’on puisse produire quelque chose d’aussi libre. Quand à plusieurs reprises, les lumières s’éteignaient quasi totalement durant les titres, on pouvait parier que si le noir venait à durer trop longtemps, ce lâcher-prise pourrait aller trop loin.
C’est là qu’intervient le paradoxe d’Acid Mothers Temple. La liberté totale d’un artiste est une hypocrisie populaire. Car aussi extrémiste que paraît ce groupe et la sensation de liberté et de laisser-aller qu’il véhicule, il subsiste une infime part de contrôle (sans quoi, le groupe pourrait se mettre à cuire des gâteaux à la banane sur scène… oh quoique, ça pourrait être pas mal !). Comme le fait de ne pas éteindre les lumières trop longtemps, juste assez pour se dire « Oh, c’est juste fou », mais pas trop afin que cela ne dégénère pas. Comme ces brefs instants de lucidité et de fermeté qu’a Higashi, qui incite d’un regard lumineux et lointain les gens à communier et interagir avec lui, mais qui pousse avec autorité un fan particulièrement éméché qui semble vouloir monter sur scène et le déranger pendant qu’il joue, causant la chute de son instrument de son tréteau. Après quoi Higashi retourne dans sa transe, jouant à même le sol – pas le temps de remettre en place, les autres musiciens, eux, ont continué à jouer autour. Enfin, il trouve un moment pour remettre en place son clavier mais, par la même occasion, le fait lui même tomber (maladroitement ou volontairement). Infime part de contrôle que l’on voit aussi dans le jeu de scène général du groupe, qui va de fantaisies en fantaisies, mais fantaisies maîtrisées. Car, mine de rien, il n’y a pas une seule fausse note quand Kawabata Makoto joue en posant sa guitare sur sa tête. Et car le batteur, malgré son air nonchalant de vieux bonze, est parfaitement en place, ce qui est une prouesse tant les interludes déjantés sont nombreux.
La liberté ne peut être totale, sans quoi elle deviendrait une anarchie. Un groupe doit choisir quelles limites il peut et veut franchir ou non. Acid Mothers Temple joue aussi délicieusement que dangereusement avec les limites de la musique, à tel point que cela ne ressemble pas à grand chose et parfois même pas à de la musique. La tentation d’embrasser cette folie underground et de mépriser fièrement une musique plus codifiée et/ou mainstream se fait forte. Des limites, le groupe en a peu, mais il les connaît et fait preuve de génie – comme quand, vers la fin du concert, Speed Guru Kawabata fait tournoyer sa guitare avec de larges moulinets, il a l’air de complètement réinventer la façon de jouer de son instrument, mais il n’est jamais question de la fracasser sur le sol – en gardant un petit orteil sur la pédale de frein pour ne pas se perdre complètement.
Live Report : Metal’O Phil
Introduction par l’Animal
Source photos : page Facebook d’Acid Mothers Temple


































Live report très intéressant, j’avais déjà découvert le groupe grâce à Radio Metal et là vous me donnez envie d’assister à une de leur prestation!
Super live report qui décuple mon envie d’aller les voir ce soir à Strasbourg, je sent que ce sera fou !
Eh bah super concert ! Je ne connais pas vraiment grand chose à leur discographie aurai tu un album à conseiller Metal’O Phil ?
Pas simple d’en conseiller un seul… Comme dit en intro : plus d’une quarantaine d’albums parmi lesquels choisir ! On peut toujours tenter les tout derniers comme « Pink Lady Lemonade ~ You’re From Inner Space » (où on trouve justement ce fameux morceau joué en concert), « Son of a Bitches Brew » ou le tout dernier.
Dans la formation Cosmic Inferno, il y a le très bon « Starless and Bible Black Sabbath » (avec son morceau titre de 35 minutes) et sa pochette évoquant « à la japonaise » le 1er album de Black Sabb’.
Mais plutôt que de me demander s’il y en a de plus bons que d’autres, personnellement, je fais le choix de prendre ce qui peut me tomber sous la main. Je pense que, de toute manière, ce sera une expérience particulièrement originale.
Merci Animal, oui comme tu dis c’est la densité de la discographie qui donne du mal à choisir par quoi commencer ou quoi conseiller, mais n’ayant pas trouvé grand chose en dessous de 20 euros (import) j’ai préféré demander.
Qui sait peut être que papa noël (déguisé en facteur pour être incognito) me rapportera un de ces objets fantasy offrant une expérience unique. Oui je parle bien d’un album de Acid Mother Temple =)