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Interview   

Aephanemer : se confronter au réel


Un long chemin a été parcouru pour Aephanemer depuis la sortie de A Dream Of Wilderness. À l’instar de bien des groupes, les Toulousains ont connu leur lot de hauts et de bas. Tournées en tête d’affiche devant des salles combles, passages dans de grands festivals, dont un concert remarqué au Hellfest, mais aussi quelques bouleversements du côté du line-up. De toutes ces expériences est né Utopie, leur quatrième album. L’enracinement musical du groupe repose toujours sur un équilibre subtil entre death metal et musique classique. La nuance est que, cette fois-ci, Aephanemer assume pleinement sa langue natale avec un disque chanté intégralement en français. Ainsi, les textes de Marion Bascoul prolongent leur réflexion critique sur le monde, en s’appuyant sur des images percutantes et en se concentrant sur le concept d’utopie. Mais quand les projections d’un monde meilleur peinent à venir, difficile d’écrire sur le sujet…

La chanteuse et guitariste rythmique nous confie qu’une fois la thématique du disque actée, les choses se sont légèrement compliquées. Nul besoin de se brancher sur les chaînes d’information en continu pour comprendre que le monde actuel n’a rien d’idyllique. C’est la raison pour laquelle l’angle d’Aephanemer est celui de la confrontation au réel, plus que celui de l’évasion vers un idéal. Pour la musicienne, la notion d’utopie repose surtout sur la capacité d’espérer et d’agir pour créer un monde meilleur. Marion s’épanche dans notre entretien sur les différentes émotions qui l’ont traversée en se questionnant sur ce sujet, tout en évoquant naturellement les dernières années mouvementées de la formation en plein essor.

« La musique de Martin est très orientée sur les mélodies. C’est ce qu’il préfère dans la composition : rechercher de jolies et belles mélodies. Il en a donc énormément mis dans cet album. »

Radio Metal : Nous nous sommes parlé en 2021 pour la sortie du précédent album. Entre-temps, vous avez fait pas mal de tournées, notamment en tête d’affiche, beaucoup de gros festivals. Comment vois-tu l’évolution d’Aephanemer depuis ? Dirais-tu que vous êtes passés d’un groupe émergeant à un groupe professionnel ?

Marion Bascoul (chant & guitare) : Je ne sais pas sur quel critère on pourrait mesurer ça. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes devenus un groupe de tournée. C’est le gros changement. Avant 2021, nous n’avions pas réellement tourné, à part à quelques occasions, alors qu’en 2023 et 2024, nous sommes allés un petit peu partout en Europe. Nous avons également joué dans de gros festivals, mais ce sont vraiment les tournées qui nous ont permis de passer un cap et de nous professionnaliser. Aujourd’hui, nous nous considérons comme un groupe professionnel.

Concernant l’aspect professionnalisation, y a-t-il eu un effet Napalm Records ? Le fait que A Dream Of Wilderness soit sorti sur ce label vous a-t-il propulsés ?

Je vais être honnête avec toi : non, nous n’avons pas vu de différence. En dehors des sorties d’albums, le label ne fait pas grand-chose pour les groupes – en tout cas, pas pour nous. Nous avons nous-mêmes booké les tournées que nous avons faites en 2023 et 2024. C’est Martin [Hamiche] qui a booké tous les concerts, ça lui a demandé un temps assez considérable – nous n’avions même pas d’agence à ce moment-là. Il y a juste la tournée française qui a été organisée par Garmonbozia – un tourneur très connu, qui organise beaucoup de tournées pour beaucoup de groupes en France. Napalm Records booke des tournées et des concerts pour certains de leurs groupes, mais pas pour tous. Pour nous, ça n’a pas du tout été le cas, donc nous nous sommes vraiment débrouillés tout seuls. Si nous n’avions pas fait tout ça, nous n’aurions pas pu passer ce cap. C’est vrai que le fait d’être signé sur un label, ça aide un petit peu en termes de légitimité par rapport aux acteurs du milieu, aux organisateurs, aux promoteurs locaux, etc., mais c’est vraiment difficile à quantifier et, pour être honnête, je ne crois pas que les festivals ou les tournées que nous avons pu booker aient été dus au label. Je pense que si nous avions été indépendants, ça aurait été à peu près pareil. Les festivals de cet été, c’était notre nouvelle agence de booking qui nous les a trouvés.

Depuis la sortie du précédent album, Aephanemer a connu quelques changements de line-up. Lucie Woaye Hune a quitté le groupe en 2023, à un mois de votre prestation au Hellfest. Laure Begue a pris le relais, mais est finalement partie en raison de « désaccords fondamentaux » avec le groupe en avril 2024. Que s’est-il passé avec vos bassistes ?

Lucie est restée très longtemps dans le groupe et ça se passait très bien. Elle a décidé d’arrêter parce que la professionnalisation du groupe fait qu’il a fallu qu’elle prenne une décision vis-à-vis de ce qu’elle voulait faire de sa vie. C’est ce que vivent un peu tous les groupes qui se professionnalisent : il y a un moment de bascule où il faut partir en tournée plus souvent, se consacrer plus au groupe, etc. Parfois, certains membres décident de faire autre chose de leur vie. C’est la raison pour laquelle lucie a décidé de partir. C’est dommage pour nous, mais ça fait partie de la vie d’un groupe. Nous avons pris Laure pour la remplacer. Ça ne s’est pas très bien passé, donc nous avons décidé d’arrêter au bout de quelques mois. Ce sont aussi des choses qui arrivent parfois. Ce n’est pas évident de trouver la bonne personne pour occuper un poste dans un groupe. Là encore, quand un groupe se professionnalise, il y a des enjeux assez importants. Il faut avoir envie de tourner souvent et de faire certains sacrifices. C’est parfois difficile de trouver une personne qui soit sur la même longueur d’onde pour vivre ce genre de vie.

Aux dernières nouvelles, c’est Florian Ménard de Lokurah qui occupait le poste de bassiste live. Est-ce provisoire ou est-ce qu’il est encore en phase de test, de réflexion ?

C’est notre bassiste live permanent maintenant. Il n’est pas sur les photos promo de l’album car nous ne l’avions pas recruté au moment où nous avons produit tous ces visuels, mais ça fait plusieurs mois qu’il est avec nous. Il a notamment fait beaucoup de festivals avec nous cet été. Nous espérons et pensons qu’il restera pour un bon moment dans le groupe.

« Mikael Stanne est vraiment le frontman qui m’inspire le plus. Si je devais ressembler à quelqu’un, ce serait lui, parce que j’adore l’énergie qu’il dégage sur scène et c’est ce que nous essayons de dégager. »

Dans ce rythme de tournée, quand Martin Hamiche, le compositeur, a-t-il pu se poser pour se pencher sur ce nouvel album ?

C’est une bonne question parce que le précédent album, pour lequel nous avions discuté en 2021 ensemble, est sorti il y a quatre ans et nous avons mis un certain temps pour produire le nouveau. La raison est celle que tu as évoquée : nous avons décidé de tourner. En 2021, quand nous avons sorti notre précédent album, nous n’avons pas pu tourner du tout puisque c’était le Covid-19. Nous n’avons pas pu tourner non plus en 2022, parce que c’était compliqué de booker des salles, les choses se relançaient petit à petit. C’est uniquement en 2023 et 2024 que nous avons pu tourner pour faire la promotion de A Dream Of Wilderness. Nous avons décidé à ce moment-là de nous consacrer aux tournées pour passer ce cap de professionnalisation, c’était important pour nous, ce qui a fait que nous avons un petit peu retardé l’écriture de ce nouvel album. Martin a commencé la composition assez en amont ; je pense qu’il avait déjà commencé en 2023. Nous avons mis un certain temps pour le composer et l’écrire, mais nous avons commencé à vraiment travailler dessus vers la deuxième moitié de 2024.

Avec ce nouvel album, vous avez gagné sur le côté « cinématographique » de votre musique. Plus que sur la technique, on perçoit beaucoup d’images derrière les mélodies. Martin étant le compositeur principal, quelles sont les exigences qu’il s’est imposées pour ce nouveau disque ?

Une première chose que nous voulions rééquilibrer par rapport à l’album précédent est le fait d’avoir beaucoup plus de guitare. C’était le cas sur l’album encore avant, mais nous trouvions que, dans notre album de 2021, les orchestrations symphoniques prenaient un petit peu trop de place et qu’il n’y avait pas suffisamment de mélodies jouées par les guitares. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’à l’époque, Martin souffrait d’une dystonie focale – c’est toujours le cas aujourd’hui, mais ça va beaucoup mieux. Pendant plusieurs années, il avait de grandes difficultés à jouer de la guitare. Il a suivi une thérapie pendant plus de cinq ans. Pour le nouvel album, la principale chose qu’il a modifiée est qu’il a rajouté beaucoup de leads et beaucoup plus orienté la composition autour des guitares, et moins autour des orchestrations. Cela étant, les orchestrations prennent tout de même beaucoup de place. C’est une autre chose qu’il a améliorée : il s’est vraiment formé dans ce domaine. Nous trouvons que les orchestrations de cet album sont beaucoup plus réalistes et travaillées que ce que nous avions fait sur l’album précédent. Ce sont les deux principaux points qu’il souhaitait améliorer.

On peut parfois avoir l’impression de compositions ayant une forme de narratif. Je pense à « La Rivière Souterraine » : je ne me suis rendu compte qu’elle était instrumentale qu’à la deuxième écoute de l’album… Preuve qu’elle pouvait se passer de textes. Le fait qu’il ait travaillé l’album autour de la guitare a-t-il apporté ça ?

C’est tout à fait possible. La musique de Martin est, de toute façon, très orientée sur les mélodies. C’est ce qu’il préfère dans la composition : rechercher de jolies et belles mélodies. Il en a donc énormément mis dans cet album. Ses mélodies étaient souvent plus jouées par les orchestrations dans l’album précédent, alors que dans celui-ci, elles sont beaucoup plus jouées par la ou les guitares. Et en effet, on dirait que la guitare solo est au centre de la musique, en particulier sur ce morceau qu’il souhaitait garder instrumental pour que, justement, la guitare lead et le piano, dans une moindre mesure, soient au centre. C’est très bien que tu l’aies ressenti comme ça, car c’était le but recherché.

C’est un défi de faire un instrumental de huit minutes sans lasser l’auditeur, surtout à cette place dans l’album.

J’adore ce morceau ! En ce qui concerne la musique instrumentale, Martin a commencé comme ça. Le groupe a commencé avec un EP instrumental, car Martin était tout seul ; Aephanemer était un projet solo. Il a donc l’habitude de composer des morceaux instrumentaux. C’est pour ça qu’il y en a sur tous nos albums. Il a voulu se faire plaisir avec ce morceau-là, c’est pour ça qu’il est très long. Je ne pense pas que ça a été difficile pour lui, au contraire. Je pense que ça a été extrêmement naturel pour lui, parce c’est ce qui est le plus naturel pour lui en matière de composition. Habituellement, il adapte un petit peu sa musique et sa composition pour le chant, mais là, il a pu faire exactement tout ce qu’il voulait.

« C’est génial de chanter dans sa langue. On peut exprimer tellement plus de choses à la fois quand on écrit, quand on interprète en studio au moment de l’enregistrement et surtout sur scène, ça change tout. »

Vous avez un point commun avec Dark Tranquillity : vous avez pas mal de compositions assez lumineuses. Vous-mêmes sur scène avez une attitude très positive et vous en jouez pas mal – quand on vous voit, vous ne faites pas la soupe à la grimace, vous êtes souriants. Malgré les réflexions sous-jacentes de vos textes et l’aspect extrême de votre metal, pensez-vous produire une musique plutôt positive ?

C’est une très bonne question. C’est super que tu l’aies ressenti quand nous étions sur scène, car nous pensons que oui – et on nous le dit souvent, donc nous sentons bien que c’est ce que nous dégageons. Nous sommes très souriants, en général, et c’est vrai que, même s’il y a des styles de metal dans lesquels les musiciens sont aussi très souriants, nous ne sommes pas les seuls, ça peut trancher par rapport à d’autres. Tu parlais de Dark Tranquillity : leur musique n’est pas spécialement joyeuse, elle est même plutôt sombre et désespérée, mais il se dégage des ondes positives d’eux sur scène et même de la musique quand on l’écoute sur album. C’est vraiment ce que leur musique nous a apporté. C’est ce que nous avons voulu prendre chez eux. Mikael Stanne est vraiment le frontman qui m’inspire le plus. Si je devais ressembler à quelqu’un, ce serait lui, parce que j’adore l’énergie qu’il dégage sur scène et c’est comme ça que nous nous sentons et ce que nous essayons de dégager. Pour répondre à ta question : je ne sais pas si ce que nous dégageons est complètement positif, car la musique peut être aussi sombre, les thèmes peuvent être plus pessimistes parfois, mais nous souhaitons une espèce d’équilibre émotionnel, entre des sentiments plus tristes et sombres, et d’autres plus positifs et joyeux, en tirant quand même un petit peu plus vers ces derniers. Cet équilibre se retrouve dans l’association d’une musique très mélodique et d’un chant extrême. Ce mélange correspond exactement à ce que nous souhaitons faire.

Vous gardez d’ailleurs cette bonne humeur en toutes circonstances, puisque lors de la date à Lyon, un limiteur était installé dans salle – anciennement le Hard Rock Café. Or sur du death metal, ça avait vraiment baissé tous les instruments et les deux premiers morceaux avaient été un peu gâchés. Il a dû y avoir des négociations, car ils ont fini par l’enlever. Mais vous avez quand même maintenu le show !

Oui. La manière dont ça s’est passé est qu’il y avait eu une discussion avant le concert. C’était prévu de ne pas mettre ce limiteur. Tout le monde était tombé d’accord. Sauf qu’ils l’ont quand même mis. Ça nous a quand même un petit peu énervés, parce que ça gâchait tout le concert, et ça avait gâché le concert la première partie Aesmah. C’était assez désagréable. Quand notre ingénieur du son est venu me prévenir sur scène – déjà, les gens dans le public essayaient de me le dire –, nous avons arrêté le concert et nous sommes allés en parler. L’association qui organisait était super, ce n’était pas du tout de leur faute. C’est vraiment la salle qui avait décidé de manière unilatérale de faire ça. Pour un Hard Rock Café, c’est quand même assez ironique. Apparemment, ils souhaitaient avoir le public du concert mais pas l’inconvénient de la musique trop forte. J’étais désolé ce soir-là par rapport à l’association qui organisait et qui avait été super, mais il fallait vraiment faire quelque chose, parce que, sinon, tout le concert aurait été gâché.

La dernière fois que nous avions discuté, tu nous avais parlé du défi de chanter en français – à l’époque ça ne concernait que « Le Radeau De La Méduse ». Tu disais que c’était difficile car à l’époque de A Dream Of Wilderness c’était nouveau, mais plus facile car tu gagnais en liberté d’écriture. Qu’est-ce qui t’a convaincue de proposer un album intégralement écrit en français ?

Quand j’ai écrit la version française pour « Le Radeau De La Méduse », j’avais dans l’idée de passer complètement en français. Je voulais tester, car je ne l’avais jamais fait. Il s’agissait de voir si ça allait me plaire, comment j’allais pouvoir m’exprimer et comment ma voix allait rendre en français, en chant saturé, etc., même si je ne suis pas la seule à le faire. Personnellement, ça m’a beaucoup plu. J’ai adoré écrire ce morceau et le chanter en français. D’ailleurs, je crois que nous l’avons la plupart du temps chanté en français lors des concerts que nous avons donnés. C’était une évidence pour moi que, pour le prochain album, ce serait complètement en français. J’ai décidé à ce moment-là, quand nous jouions ce morceau en français et que ça me plaisait beaucoup ; je me suis dit que tous nos morceaux seraient en français, car c’est génial de chanter dans sa langue. On peut exprimer tellement plus de choses à la fois quand on écrit, quand on interprète en studio au moment de l’enregistrement et surtout sur scène, ça change tout. Quand tu chantes en anglais, quand ce n’est pas ta langue maternelle, il y a une sorte de distance émotionnelle avec les textes. C’est un peu plus froid. Tandis que quand tu chantes dans ta langue, tu ressens les émotions portées par le texte beaucoup plus fortement, donc tu peux les incarner plus vivement sur scène. C’est complètement différent. C’est beaucoup mieux, à mon avis.

« Avoir des idoles, pour moi, c’est un peu bizarre. Il faut garder à l’esprit qu’on est tous des êtres humains, avec nos failles et nos côtés très désagréables, voire problématiques qu’on peut potentiellement ignorer. J’aurais trop peur de mentionner quelqu’un et de me rendre compte un jour que cette personne est décevante. »

Penses-tu que ça change quelque chose pour le public international, positivement ou négativement ?

C’est une bonne question. Nous n’avons pas de statistiques. Enfin, nous en avons quelques-unes, car nous avons demandé un peu à notre communauté ce qu’ils en pensaient, même si ce n’est peut-être pas représentatif du public en général. Ce qu’il en ressort est que, globalement, plus de quatre-vingts pour cent des gens, toutes nationalités confondues, préfèrent la version en français, pour ce morceau. Ensuite, j’ai l’impression – c’est plus une idée que j’ai, mais je ne saurais pas dire si c’est vrai – que, généralement, à l’heure actuelle, le public valorise le fait de chanter dans sa propre langue. Ce n’est pas obligatoire, mais quand c’est le cas, ça me semble être plutôt valorisé, par rapport à une époque – il y a peut-être vingt ou trente ans – où ça l’était moins. Aujourd’hui, il y a une sorte de recherche d’authenticité qui fait que les gens apprécient d’entendre les groupes chanter dans leur propre langue, même s’ils ne comprennent pas les paroles. Il y a beaucoup de groupes aujourd’hui qui ont beaucoup de succès et intègrent plus de leur culture et chantent dans leur propre langue – comme Kanonenfieber qui chante en allemand, par exemple. Il y a aussi beaucoup de styles de metal dans lesquels beaucoup de groupes chantent déjà dans leur langue, ce n’est pas original, mais ça dépend des styles. Dans le black ça se fait beaucoup. Cela dit, il y a toujours des personnes qui sont réfractaires et ne le supportent pas, mais globalement, c’est plutôt, au minimum, accepté voire assez valorisé.

A propos du single « Le Cimetière Marin », vous avez déclaré que c’était « l’un des morceaux les plus marquants de l’album ». Vous dites : « Nous avons cherché à créer une œuvre véritablement héroïque, non pas dans un style moderne, mais en nous inspirant de la manière dont l’héroïsme était exprimé dans la musique classique il y a plusieurs siècles. » Musicalement, ça se traduit par un morceau assez puissant et énergique. Mais pour toi, c’est quoi l’héroïsme ?

Ce n’est pas moi qui ai écrit ces éléments de langage – je ne sais pas si c’est Martin ou l’attaché de presse avec, certainement, des informations que nous lui avons données – mais l’héroïsme évoqué dans cette description est probablement celui du romantisme. En tout cas, c’est ce que nous avons voulu faire avec Martin. C’est plutôt un héroïsme qu’on retrouve dans la poésie romantique du dix-neuvième siècle ou la musique romantique. C’est l’héroïsme de l’humain face à l’inconnu, au sublime de la nature, des éléments, du destin, etc. C’est un petit peu l’idée de ce morceau, puisque le sens de ce texte, qui est inspiré du poème de Paul Valéry du même nom, Le Cimetière Marin, est que dans un monde de plus en plus incertain, on doit apprendre à aimer l’inconnu. C’est le sentiment qui, pour moi, est porté par le poème original et qui renvoie aux œuvres romantiques du dix-neuvième siècle.

Qui sont aujourd’hui tes héros ?

Je répondrais plutôt dans le sens suivant : est-ce qu’il y a des personnes qui m’inspirent ? Bien sûr. Tout à l’heure, nous discutions de Mikael Stanne : c’est quelqu’un qui m’inspire par rapport à ce qu’il dégage sur scène. Je trouve ça génial et j’adore ça. Mais est-ce que c’est mon héros ? Non, parce que je ne le connais pas. Je ne sais pas qui c’est, ce qu’il pense. J’aime sa musique, j’aime ses performances sur scène, mais… Je ne sais pas. Avoir des idoles, pour moi, c’est un peu bizarre. Ce n’est pas quelque chose que je valorise, parce que je trouve qu’il faut garder à l’esprit qu’on est tous des êtres humains, avec nos failles et nos côtés très désagréables, voire problématiques qu’on peut potentiellement ignorer. Je peux te dire que, quand je suis sur scène, je vais essayer de dégager un petit peu ce que Mikael Stanne dégage, par exemple. Pour l’écriture des textes, je vais peut-être m’inspirer de tel ou tel auteur ou de telle œuvre. Pour le type de chant, de telle ou telle chanteuse. Mais quels sont mes héros ? C’est une question à laquelle j’ai beaucoup de mal à répondre, car j’aurais trop peur de mentionner quelqu’un et de me rendre compte un jour que cette personne est décevante. Encore une fois, ce sont juste des humains. Il ne faudrait pas avoir de héros ni d’idoles. L’héroïsme, c’est plus un sentiment qu’autre chose.

La dernière fois, tu nous disais t’inspirer des choses que tu aimes et, surtout, que tu lis. Qu’est-ce que tu as aimé ou lu et qui t’a inspiré la thématique de l’utopie ?

D’abord, je voudrais parler de la manière dont nous procédons avec Martin. Quand nous écrivons un album, nous discutons d’un thème en amont, car lui, quand il compose la musique, il a besoin de savoir quel sera le thème de l’album, car il compose en fonction de ce que ça lui inspire. Une fois qu’il a composé la musique, j’écris des paroles. Il se trouve qu’à ce moment-là, j’étais en train de lire L’Utopie de Thomas More, le livre de la Renaissance et de cet auteur qui a forgé ce néologisme d’utopie. L’utopie, c’est le pays de nulle part, un lieu mythique, qui n’existe pas, une société parfaite. Cette idée a beaucoup plu à Martin. Il a voulu écrire sur ce thème, ça l’a inspiré. Tu en parlais, chez Aephanemer, nous sommes très « good vibes », nous aimons bien les choses positives. Ce thème est un peu ambivalent, puisque l’utopie est une société parfaite mais inatteignable, ça n’existe pas dans le monde réel, et il nous a inspirés à écrire cet album.

« Je me suis demandé ce que serait, à notre époque postmoderne, l’utopie. Pour moi, aujourd’hui, l’utopie, Ce n’est pas s’échapper de la réalité mais retrouver la force de se confronter au réel. »

Ensuite, au moment où toute la musique était écrite, j’ai dû écrire des paroles en fonction de la musique que j’avais à ma disposition. J’ai dû trouver quoi dire et trouver des œuvres dont m’inspirer, puisque ma vie, en soi, n’est pas très intéressante. Je n’ai pas grand-chose à raconter de mes expériences personnelles [petits rires] ou, en tout cas, je le fais à travers des choses que j’ai lues et qui m’inspirent. Evidemment, je mets beaucoup de moi, mais pas directement. J’ai donc choisi les thèmes en fonction de la musique. Par exemple, « Le Cimetière Marin » dont nous parlions : quand j’ai écouté la musique, ça m’a tout de suite fait penser à ce poème et je n’arrivais pas à me sortir cette idée de la tête. Pour moi, c’était comme si on avait mis en musique le poème de Paul Valéry. J’ai donc d’abord imaginé utiliser le texte du poème, mais ça ne marchait pas, car habituellement, on écrit la musique en fonction d’un texte poétique et pas l’inverse ; le poème était beaucoup trop long. J’ai donc décidé d’écrire sur ce que m’inspirait ce poème, les émotions qu’il me procurait et ce que je lisais.

Tu relies ce poème au concept de l’utopie ?

Je ne sais pas s’il y a vraiment un concept. Il y a un thème, mais ce n’est pas une histoire qui se suit. C’est plus un chemin émotionnel et chaque morceau est une étape de ce dernier, et peut être inspiré par des œuvres très variées. Par exemple, on a Le Cimetière Marin qui est un poème de 1919, mais on a aussi le morceau « Contrepoint » qui parle d’un événement historique de la Renaissance. Ce sont des périodes historiques et des inspirations très variées, mais qui ont leur place dans le chemin émotionnel que décrit le texte de l’album. Par exemple, comme je disais tout à l’heure, pour moi, « Le Cimetière Marin », c’est le désir de l’inconnu, c’est apprendre à aimer l’inconnu dans un monde incertain, pour retrouver de l’espérance. Retrouver de l’espoir me paraissait être un très bon point de départ pour ce thème de l’utopie et ce chemin émotionnel.

Dans le communiqué de presse, il est indiqué que l’album aborde le concept d’utopie non pas comme une échappatoire, mais comme une confrontation. Qui est confronté et face à quoi ?

Ce n’est pas une confrontation contre quelqu’un, mais une confrontation au réel. Le concept d’origine de l’utopie – celui de la Renaissance et des Lumières – est d’imaginer un monde meilleur. Dans les périodes sombres, les gens ont imaginé des utopies pour s’évader de la réalité. Je me suis donc demandé ce que serait, à notre époque postmoderne, l’utopie. Pour moi, aujourd’hui, l’utopie, c’est la confrontation au réel. Ce n’est pas s’échapper de la réalité mais retrouver la force de se confronter au réel. Ça paraît un peu vague quand je l’explique, mais c’est l’émotion que j’ai voulu retranscrire.

Pour le précédent album, tu nous disais que le changement était un peu le thème : comment changer sa vision du monde pour s’adapter aux grands enjeux de l’époque. Est-ce qu’Utopie incarne la continuité de cette réflexion ?

C’est très intéressant que tu aies noté ce que nous avions dit à l’époque, car je ne m’en souvenais plus du tout ! Mais on se rend compte que les artistes refont toujours le même album en réalité. C’est un petit peu comme si tu refaisais chaque fois la même chose et que tu remâchais un peu les mêmes thèmes, mais en allant un petit peu plus loin. Finalement, cette problématique que j’ai voulu aborder dans le thème de l’album précédent est un petit peu la même dans celui-ci, mais avec des éléments supplémentaires, plus de connaissances, une vision globale plus complète. En tout cas, je le perçois comme ça maintenant que tu me confrontes à ce que je disais la dernière fois. Donc oui, c’est tout à fait dans la continuité, dans le sens où ce sont des enjeux et éléments supplémentaires apportés à une problématique qui se retrouve un petit peu dans tous les albums.

« Il y a comme une sorte de confusion temporelle dans ma tête et probablement que ça transparaît dans la musique et dans les textes. »

Utopie est un album qui prône un monde d’harmonie entre les êtres vivants, toujours d’après le communiqué de presse. Est-ce qu’il y a une certaine vision égalitaire entre l’homme et l’animal, par exemple ?

Ça, ce sont les mots de Martin. Est-ce que ça transparaît dans l’album ? Oui, mais de manière très sous-jacente. C’était plutôt A Dream Of Wilderness qui traitait de ça. On le retrouve dans cet album, mais pas de manière aussi directe. Dans A Dream Of Wilderness, nous avions par exemple le morceau « Strider » qui était écrit du point de vue d’un cheval – c’était inspiré d’une nouvelle de Tolstoï. Dans le nouvel album, on est moins sur ce thème, mais il reste très important pour nous, à Martin et moi. La défense des droits des animaux est quelque chose qui nous tient beaucoup à cœur. Et puis, quand on réfléchit au thème de l’utopie, on réfléchit forcément à ce que pourrait être une utopie, un monde meilleur, pour soi. Pour nous, ce monde-là serait évidemment – et c’est quand même exprimé dans les textes – un monde de symbiose, où chaque être vivant aurait sa place et aurait l’opportunité d’exister. C’est exprimé en particulier dans le morceau « Utope (Partie II) », même si les droits des animaux ne sont pas directement traités dans cet album.

J’ai envie de te poser aussi la question de la temporalité de cet album, puisqu’Utopie semble s’inscrire à la fois dans le passé, le présent et le futur, y compris musicalement, puisque vous puisez aussi bien dans la musique classique, qui peut renvoyer davantage au passé, que dans le death metal, qui renvoie à une musique actuelle. Est-ce que cette confusion temporelle fait partie du concept d’Utopie, voire même d’Aephanemer ?

En tout cas, c’est quelque chose que nous aimons bien mettre dans notre musique. J’y ai beaucoup réfléchi. Nous aimons beaucoup mélanger les différents styles. J’aime beaucoup mélanger les différentes influences au niveau des paroles, m’inspirer d’écrits ou de thèmes historiques de différentes époques. Pour moi – et pour Martin, c’est pareil avec sa musique – ce qui est important est de créer quelque chose avec des manières très variées. J’aime bien l’idée d’avoir une continuité thématique mais en allant piocher dans différentes époques et sources. C’est une démarche qui fait pleinement partie de notre univers à l’heure actuelle. Pour parler de la musique, Martin s’inspire évidemment de beaucoup de groupes de metal, puisque c’est ce que nous sommes avant tout, mais aussi de musiques anciennes, de musique classique, de musique médiévale, etc. C’est très varié. Il recherche un peu partout, où il peut, de l’inspiration pour créer de belles mélodies. Ça peut même être dans de la musique de jeux vidéo ou de films parfois. C’est notre manière de procéder.

Quel est le message sous-jacent finalement dans ce rapport au temps : c’est en regardant le passé que l’on peut façonner le futur ?

Je pense que c’est important de connaître le passé pour façonner le futur, donc tu as raison, je suis d’accord. Cela dit, c’est plus une manière générale d’envisager l’existence. Je ne suis pas quelqu’un de vraiment tourné vers le passé, même si j’utilise des œuvres passées. Il y a effectivement comme une sorte de confusion temporelle dans ma tête et probablement que ça transparaît dans la musique et dans les textes.

L’artwork semble mêler aussi passé, présent et futur, avec des pierres au premier plan et des grandes tours au fond. Quelle était la demande pour cette pochette réalisée par Niklas Sundin ?

Nous travaillons avec Niklas depuis le début. Nous adorons travailler avec lui, car ça marche très bien. Ce que nous faisons est que nous lui envoyons des informations sur le thème, nous lui expliquons ce que nous avons voulu faire dans l’album et nous lui donnons des guides. Après, nous le laissons libre de produire ce qu’il a envie de produire ; c’est important quand on travaille avec d’autres artistes de leur laisser une certaine liberté. Ce que nous lui avons demandé pour cette pochette, c’est, bien sûr, une représentation du thème de l’utopie, mais pas quelque chose qui serait, par exemple, juste une cité humaine. Nous voulions plutôt quelque chose de très organique, qui collerait bien avec son style. Il a un style très organique, donc nous voulions utiliser cet aspect de ses dessins pour retranscrire ce monde de symbiose entre l’humain et la nature, avec une certaine ambivalence. C’est-à-dire que, quand on regarde l’artwork, nous voulions que ça puisse paraître aussi bien un monde onirique que postapocalyptique, qui aurait été dévasté et qui renaîtrait. Il y a cette ambiguïté qui retranscrit bien ce qu’est pour nous le concept d’utopie qui naît toujours de périodes un peu catastrophiques.

« Quand j’ai dû écrire des parties sur le thème de l’utopie, c’était vraiment compliqué : je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à imaginer un monde meilleur, un futur sans catastrophe. C’est pour cette raison que je n’ai pas vraiment écrit sur le thème de l’utopie. »

C’est amusant car quand on regarde vos différents artworks, on pourrait presque croire être dans le registre du fantastique ou du romanesque. Est-ce un peu une manière de déguiser ou romancer les discours plus philosophiques ?

C’est une bonne manière d’envisager les choses, parce que la problématique qu’on a avec un artwork, c’est justement comment tu vas synthétiser un thème complexe qui se déploie sur sept, huit ou neuf morceaux, avec parfois des univers très différents. Ce n’est pas facile ! Nous essayons donc de donner à Niklas des pistes ; parfois, nous lui proposons plusieurs choses. A chaque fois, il arrive à retranscrire une idée que nous lui avons donnée, à sa manière, et à incarner le thème de l’album, mais c’est vrai que c’est toujours très complexe et nous avons toujours un peu peur avant de recevoir l’artwork. Nous nous demandons s’il va réussir à décrire avec une image ce que nous avons voulu nous-mêmes décrire dans notre musique, et à chaque fois il y arrive.

On a l’impression que les trois derniers morceaux de cet album sont un peu des épopées, vu qu’on avoisine les huit minutes à chaque fois. Les deux parties d’Utopie présentent même dix-sept minutes de l’album. Avez-vous pensé ces titres ainsi ?

Oui, c’est plus ou moins ça. En particulier le morceau « Utopie », en deux parties, pour nous, c’est le cœur de l’album. Bien sûr, on ne peut pas les sortir en single ou les présenter au public pour promouvoir un album, parce qu’ils sont beaucoup trop longs, mais pour nous, cet album, c’est surtout ces deux pistes. C’est là que nous avons vraiment transcrit, traduit, tout ce que nous voulions mettre en termes d’émotion et d’écriture pour cet album. Ce n’est pas étonnant que tu les aies perçus comme héroïques.

Lors de notre dernière interview, tu disais que l’écriture t’aidait à clarifier ton esprit et « enlever des angoisses par rapport à la situation actuelle ». En l’espace de quatre ans, malheureusement, on peut facilement dire que le monde est devenu encore un peu plus angoissant. Est-ce que ça t’aide toujours, voire plus ?

C’est drôle, car j’aurais pu répondre exactement la même chose [rires]. Comme quoi, nous les artistes, on se répète toujours ! Simplement, on oublie ce qu’on a fait avant et on le refait sous une autre forme. Mais oui, totalement, ça a vraiment été le cas avec cet album. Pour être honnête, au moment où nous avons choisi ce thème avec Martin, je n’imaginais pas du tout la difficulté que j’aurais à écrire dessus. Quand j’ai dû écrire des parties sur le thème de l’utopie, c’était vraiment compliqué : je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à imaginer un monde meilleur, un futur sans catastrophe. C’est pour cette raison que je n’ai pas vraiment écrit sur le thème de l’utopie. J’ai plus écrit sur ce thème : comment fait-on pour retrouver la capacité de croire dans l’avenir et d’imaginer un monde meilleur, un autre futur ? Finalement, pour moi, c’est ça, la recherche de l’utopie : retrouver la capacité d’espérer et d’agir pour créer un monde meilleur. C’est ce chemin émotionnel que j’ai essayé de traduire dans les textes, à travers tout un tas de références différentes, car au départ, j’ai été bien embêtée pour décrire une utopie, étant incapable de la penser, justement parce que dans le monde actuel, je pense qu’on est beaucoup à ressentir une grande anxiété vis-à-vis du futur – de l’éco-anxiété, de l’anxiété vis-à-vis de la géopolitique. Cette écriture m’a permis de gérer mon anxiété, de passer un cap et de changer, à nouveau, ma manière de voir les choses, pour continuer d’agir et d’espérer.

Lorsqu’on est musicien, on se confronte à des angoisses assez positivement et à une sorte de bon stress, celui de la scène. Alors forcément, dans ma question j’occulte volontairement les angoisses financières des musiciens, qui sont aussi une réalité, mais est-ce que ça vous sert aussi à évacuer le mauvais stress de l’anxiété quotidienne ?

Oui, totalement. Déjà, le fait de m’exprimer par la musique, en particulier par le chant, m’est devenu vraiment nécessaire. Je ne sais pas comment je ferais pour m’en passer, parce que c’est une vraie catharsis, même si c’est bateau à dire. Le fait de monter sur scène et de partager ça avec les gens présents, ce sont des moments magiques. Ce serait irremplaçable pour moi. C’est la manière que j’ai trouvée pour donner du sens à mon existence. C’est clairement une manière d’évacuer toutes les émotions négatives. C’est normal d’avoir des émotions négatives, mais il faut aussi les gérer – c’est ça être humain – et la musique joue totalement ce rôle pour moi. Je ne pourrais pas m’en passer. Aujourd’hui, je ne pense pas que je ferais un autre métier.

Interview réalisée en visio le 27 octobre 2025 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Melody Morana & Nicolas Gricourt (live).

Site officiel d’Aephanemer : aephanemer.com.

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