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Interview   

Alien Weaponry : le sens des origines


Les membres d’Alien Weaponry ont des choses à dire. Venus de Nouvelle-Zélande, ils ont à cœur de valoriser la culture māorie, que ce soit dans la musique, les paroles, les clips ou leur jeu de scène. L’objectif, outre de développer un style qui leur est propre, est aussi de faire connaître plus largement cette culture parfois victime de préjugés – y compris leur propre pays – et d’inspirer la fierté non seulement chez le peuple māori, mais chez tous les peuples indigènes.

Suite à notre premier entretien avec les trois membres à l’occasion de la sortie du troisième album Te Rā, nous avons voulu poursuivre la discussion et notamment en savoir plus sur ces traditions et les messages qu’ils souhaitent faire passer, paroles à l’appui. Les frères Lewis et Henry de Jong ayant contracté une bonne grippe, c’est le bassiste Tūranga Morgan-Edmonds, dernier arrivé dans le groupe, mais déjà remarqué par son moko, sa gestuelle scénique et son apport musical, qui a répondu à l’appel. Ça tombe bien, les textes en māori, c’est surtout lui qui les a écrits, tout comme une partie non négligeable des chansons.

« Quand je suis rentré dans le processus de composition des chansons de ce troisième album, j’ai étudié Alien Weaponry. Presque toutes les chansons que les gens ont aimées par le passé ont été composées en drop Do dièse, donc je me suis dit que c’était clairement un son important pour les fans d’Alien Weaponry. »

Radio Metal : La dernière fois, vous avez parlé de votre style et de l’évolution de celui-ci. Or il semblerait que ce soit vraiment avec votre second album, Tangaroa, que vous avez trouvé votre propre style, qui s’est encore plus développé sur ce troisième album. Tout ça coïncide avec ton arrivée dans le groupe : penses-tu que tu en sois directement responsable, d’une certaine manière ?

Tūranga Morgan-Edmonds (basse) : Je suis le seul dans le groupe à avoir des connaissances en théorie musicale, une formation musicale classique et ce genre de chose. Donc quand je suis rentré dans le processus de composition des chansons de ce troisième album, j’ai étudié Alien Weaponry. Je ne suis pas là pour écrire la musique des groupes que j’aime, parce que ça n’en fait pas forcément du Alien Weaponry. Je suis aussi le bassiste, donc même si je compose les chansons sur une guitare – car je suis guitariste chez moi –, ça ne veut pas dire que c’est ainsi que Lewis joue, donc j’ai essentiellement étudié Lewis. Ça impliquait donc de réunir mes éléments favoris des deux premiers albums afin de créer de la musique pour le troisième.

Personnellement, j’ai adoré le développement technique du deuxième album par rapport au premier ; c’était plus mature, les compétences s’étaient améliorées, etc. D’un autre côté, je trouvais que les compositions, d’un point de vue structure, n’étaient pas aussi bonnes. Les chansons se perdaient un peu et étaient plus longues. J’ai donc essayé de combiner ces deux aspects pour créer un son qui, je pense, plaira aux gens. Et bien sûr, Lewis a fait ses propres chansons… Pour quiconque est curieux de savoir qui a écrit quelles chansons : celles en drop Do dièse sont principalement celles que j’ai écrites et presque tout ce qui a est en drop La a été écrit par Lewis, en dehors de quelques-unes – son style de composition a aussi un petit peu changé ici et là. Mais presque toutes les chansons que les gens ont aimées par le passé ont été composées en drop Do dièse, donc je me suis dit que c’était clairement un son important pour les fans d’Alien Weaponry, qu’ils en soient conscients ou pas. Je ne sais pas comment les gens décident quelles chansons ils aiment, mais il se trouve simplement qu’une grande partie de celles-ci est en drop Do dièse, donc je me suis dit que nous devrions maintenir cet accordage. Traditionnellement, le groupe avait aussi pour habitude d’écrire en Si, mais je suppose que Lewis a maintenant voulu aller encore plus bas, pour avoir des riffs plus trapus. Je trouve qu’il y a une belle diversité pour les gens qui veulent se plonger dans ce troisième album.

Le dossier de presse de l’album indique que « les paroles de Te Rā évoquent un penchant marqué pour le découragement, le désespoir et la frustration ». Considériez-vous cette musique comme un moyen d’exorciser ces sentiments sombres ?

C’est sûr, en particulier pour Lewis qui écrit tous les textes en anglais. C’est un superbe exutoire pour lui. Quand il voit quelque chose, que ce soit une expérience personnelle liée à sa santé mentale ou à une querelle dans une relation, ou des choses plus globales comme des guerres, des conflits mondiaux, les réseaux sociaux, etc., ça lui donne une occasion de mettre ses émotions sur papier. Il dit souvent que c’est presque une forme de cicatrisation une fois qu’il a mis ça dans une chanson. Concernant, les textes en māori – pour cet album, j’ai écrit la majorité des paroles en māori –, c’était principalement des histoires que je voulais raconter, des choses que je voulais faire connaître aux gens du monde entier à propos de notre peuple et de notre culture ou, simplement, une extension de ce que je fais sur mes propres réseaux sociaux. Ces derniers, c’est un peu mon autre job et tout ce que je fais là-dessus, c’est parler aux gens de la culture māorie. Ça et le groupe vont de pair car c’est la même philosophie.

Sur une chanson comme « Blackened Sky », vous évoquez la menace imminente de la Troisième Guerre mondiale. Comment percevez-vous, depuis la Nouvelle-Zélande, tout ce qui se passe actuellement entre l’Amérique, la Russie et l’Europe ? Êtes-vous affectés ou préoccupés malgré la distance ?

Oui. Encore une fois, Lewis a écrit cette chanson et il se sent clairement affecté, d’une certaine façon. Nous en voyons aussi les effets, ils s’entendent jusqu’ici. Par exemple, la Nouvelle-Zélande a beaucoup d’oligarques russes dans le pays. C’était donc un gros truc quand ce conflit a commencé, ils ont tous été refoulés ou n’avaient plus le droit d’être ici à cause, je suppose – je ne sais pas comment ça marche, je ne comprends pas tout –, de la façon dont ils ont financé leur propre pays. Donc même de ce côté de la planète on en voit les effets secondaires. Le prix de l’essence a augmenté dès que la guerre a commencé. Et on fait partie de ces pays où la guerre n’a pas éclaté – que Dieu nous en préserve. On est un petit pays et il suffirait d’un rien pour que l’on soit conquis, donc c’est assurément inquiétant de voir ces choses se produire dans le monde, même si nous ne sommes pas directement affectés. Il est clair que c’est pire pour les gens qui font partie de ce conflit.

« L’héritage permet de comprendre ce qui est plus grand que soi, car le monde est devenu très égocentrique. Sauf qu’aucun de nous ne serait là sans cet héritage. Aucun de nous ne serait là sans ces ancêtres et ces valeurs par lesquelles ils vivaient autrefois. »

Tu évoquais les paroles que tu as écrites en māori : vous puisez dans vos racines, dans la sagesse et les traditions ancestrales. Penses-tu que notre salut puisse ou doive venir de l’héritage ? Que, d’où que l’on vienne, on doit s’y reconnecter ?

Je pense que ça ne ferait pas de mal. Tant de gens aujourd’hui sont déconnectés de leurs origines. Parfois, quand je demande aux gens : « Connais-tu ton arbre généalogique ? Sais-tu d’où viennent tes ancêtres ? », je trouve ça dingue qu’on me réponde : « Oh, je ne sais pas… », peu importe d’où ils viennent, ils peuvent être issus de n’importe quel groupe ethnique et ascendance. Je pense que ça permet de comprendre ce qui est plus grand que soi. Car le monde est devenu très égocentrique, c’est beaucoup « moi, moi, moi, moi, moi », « je suis la chose la plus importante là tout de suite », etc. Sauf qu’aucun de nous ne serait là sans cet héritage. Aucun de nous ne serait là sans ces ancêtres et ces valeurs par lesquelles ils vivaient autrefois. Evidemment, il n’est pas non plus nécessaire d’idéaliser le passé. Il y a assurément des choses qui se sont produites dans le passé qui ne sont pas super du côté de tout le monde. Ce n’est pas comme si nous allions continuer à manger des gens [petits rires]. Ça, ça peut rester dans le passé, pas de problème. Mais ça permet une ouverture d’esprit sur le monde. C’est une tendance que l’on observe en ce moment et qui va dans le sens du pire : les gens sont de plus en plus séparés, ils ne se sentent pas ouverts aux autres idées et aux autres gens. L’éducation et la compréhension à cet égard sont essentielles pour empêcher notre monde d’être dominé par un état d’esprit du genre : « On n’est qu’un seul type de personne dans ce monde. »

« Mau Moko » retrace l’histoire du moko, la pratique traditionnelle du tatouage māori. Tu as décrit cette chanson comme « un hymne plus large, presque une chanson de protestation », mais aussi « une chanson de fierté, pour rappeler aux Māoris [v]os pratiques traditionnelles de marquage, appelées moko, et potentiellement sensibiliser ceux qui ne les connaissent pas ». Êtes-vous souvent confrontés à des préjugés concernant ces tatouages ?

Ça arrive encore, oui. Je dirais que ça s’améliore, car le moko commence à ne plus paraître aussi bizarre quand les gens en voient en Nouvelle-Zélande. Quand j’étais gamin et qu’on se baladait, on ne voyait personne qui en avait, alors que maintenant, je peux aller au supermarché et voir trois ou quatre personnes qui en ont. Ça devient donc davantage commun et avec ça, ça devient plus déstigmatisé et moins sujet à discrimination. Mais il est clair que ça arrive encore. Bien sûr, ça arrive encore dans le reste du monde, parce qu’on ne voit pas du moko partout. Par exemple, à titre personnel, j’ai vécu toutes sortes de drôles d’expériences en tournée. Ceci dit, ne te méprends pas, quatre-vingt-dix-neuf pour cent sont bonnes. Incroyablement, la plupart du temps, les gens à travers le monde permettent une communication plus large et favorisent le partage et la compréhension.

J’ai pu me retrouver au milieu de nulle part, comme en Espagne, par exemple, je n’avais aucune idée où j’étais, et un gars vient me voir et me dit : « Oh mon Dieu, es-tu māori ? As-tu du moko ? C’est dingue ! Que fais-tu en Espagne ?! J’adore la Nouvelle-Zélande et je vois des choses sur internet à ce sujet. Je n’aurais jamais cru en voir pour de vrai ! » Ça signifie que cette personne ne te regarde pas, genre : « Bordel, c’est une sorte de membre d’un gang ou quelque chose comme ça ? » C’est parce qu’il est instruit et qu’il connaît. Ce partage des connaissances est donc vraiment crucial pour un monde plus tolérant. Car les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas, et il est clair que j’y suis confronté aussi : les gens te regardent bizarrement, genre : « C’est quoi ce truc ?! » Pire encore lorsque on m’a refusé des services. En Allemagne, par exemple, une dame n’a pas voulu me donner un billet de train parce qu’elle était trop concentrée à me dire que je ne devrais pas être en Allemagne, que je ne trouverais jamais de travail et ce genre de choses dingues. J’étais là : « Madame, je vais bien, je donne un concert de l’autre côté de la rue. Je serais parti demain matin » [petits rires]. Donc bien sûr, ça arrive encore, parce qu’il reste encore beaucoup à faire en termes de pédagogie auprès des gens, mais à la fois, ça s’améliore.

Et qu’est-ce que tes propres mokos représentent pour toi ?

La façon la plus simple de l’expliquer est que c’est comme un arbre généalogique. Tu es tout en bas, et l’arbre s’étend jusqu’aux nombreuses générations. Ça représente l’individu et la personne que je suis ici, tout en bas, mais je ne serais pas là sans tout le reste.

« En Allemagne, une dame n’a pas voulu me donner un billet de train parce qu’elle était trop concentrée à me dire que je ne devrais pas être en Allemagne, que je ne trouverais jamais de travail. Il reste encore beaucoup à faire en termes de pédagogie auprès des gens [au sujet des mokos], mais à la fois, ça s’améliore. »

On parle des mokos, mais une habitude que tu as aussi sur scène est de tirer la langue. Qu’est-ce que ce geste signifie pour toi ?

Traditionnellement, le pūkana… Techniquement, le pūkana consiste à ouvrir les yeux, mais chez les hommes, il est aussi suivi d’un mouvement de langue tiré. Autrefois, le but était de dire à l’ennemi : « Quand je te tuerai, je te mangerai. » C’était une façon d’effrayer l’ennemi juste avant le combat. C’est donc devenu un geste expressif essentiel dans la danse māorie moderne, car il constituait une part importante du haka d’avant-guerre. Les femmes le font aussi, mais juste avec les yeux en faisant une mine renfrognée avec la bouche. C’est donc la même expression, sauf que les hommes tirent la langue, la plupart du temps, car ça a un rapport avec les guerriers. Quoi qu’il en soit, c’est parce que nous exécutons le haka sur scène et que le côté māori de nos prestations est également une part essentielle de notre son. Non seulement nous chantons māori, mais nous sommes māoris et c’est un autre élément de notre culture, donc c’est en quelque sorte un ajout naturel pour compléter l’image d’Alien Weaponry et la performance māorie.

Le clip vidéo de la chanson aborde un aspect particulier de cette histoire : le commerce des têtes. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet et votre message derrière ?

Les Māoris précoloniaux préservaient les têtes, et l’une des particularités était que le moko était encore visible sur ces têtes. Les Britanniques avaient tendance à aimer les têtes réduites. Ils ont montré que les têtes étaient quelque chose qu’ils aimaient prendre aux cultures qui faisaient ça, donc quand ils ont vu les nôtres qui portaient ces marques mystérieuses, ils étaient là : « Oh mon Dieu, c’est le meilleur truc que j’ai jamais vu ! Il faut qu’on les leur achète ! » C’est ce qu’ils ont fait. Ils allaient dans les tribus māories en demandant : « Avez-vous des têtes ? » Le problème était que les Māoris ne voulaient pas donner celles qui signifiaient quelque chose pour eux, donc on a commencé à se battre entre nous, à s’entretuer pour nos têtes et vendre celles d’autres gens.

Aujourd’hui, beaucoup de familles dont les têtes avaient été volées… Car l’un des commentaires qu’on voit souvent est : « Comment ça, volé ? C’est écrit ‘échangé’, ce qui veut dire qu’elle appartient à celui qui l’a achetée. » Je suis là : « Ouais, mais comment le vendeur l’a-t-il obtenue ? En tuant quelqu’un et en la lui prenant. » La personne qui l’a échangée n’était pas la personne qui l’avait au départ, elle est allée la prendre. Des lieux comme le British Museum en possèderaient des centaines dans leur sous-sol. Ils les exposaient autrefois et on s’est tellement plaint qu’ils ont au moins arrêté de les montrer, mais maintenant, ils ne veulent pas les rendre, ils veulent juste les garder là en bas. Donc beaucoup gens travaillent pour essayer de récupérer ces têtes pour qu’elles retrouvent leurs familles et puissent reposer en paix. Pourquoi ces têtes sont si importantes pour nous ? Non seulement ce sont des ancêtres et des membres de la famille qui n’ont pas eu l’occasion de reposer en paix, mais pour les Māoris, les têtes sont aussi considérées comme les parties les plus sacrées du corps. Ce sont des objets hautement sacrés pour nous. C’est bouleversant pour beaucoup de familles dont les ancêtres sont entreposés dans un sous-sol au milieu de Londres.

Dans son ensemble, Te Rā évoque ce que ça signifie d’être pris au piège de cultures divergentes – non seulement pour les descendants des peuples colonisés, mais pour tous. Alien Weaponry est un groupe qui a rapidement attiré l’attention en Europe et en Amérique. Est-ce que ça vous inspire l’espoir d’un respect et d’une amitié entre les cultures lointaines ?

Oui, je crois. Et étonnamment, en dehors de la Nouvelle-Zélande, l’accueil est beaucoup plus favorable à ce que nous faisons musicalement, car ils n’ont pas les mêmes complexes ou liens que les Néo-Zélandais non māoris ont ici. Le racisme le plus important auquel on sera confronté viendra généralement de Nouvelle-Zélande. C’est pourquoi nous passons beaucoup de temps à jouer à l’étranger, car il y a plein de gens ici qui n’aiment pas ce que nous faisons parce que nous chantons en māori et ce n’est pas quelque chose à quoi ils veulent être associés – ils pensent que c’est une langue rétrograde de l’âge de pierre ou je ne sais quoi. En dehors de la Nouvelle-Zélande, il n’y a pas forcément de tels problèmes. Jouer à l’étranger nous donne l’occasion de rééduquer les gens ici. En grandissant en Nouvelle-Zélande, on nous disait : « Le māori n’est pas une langue importante à apprendre, ne perdez pas votre temps. Personne ne s’intéresse aux choses māories ni aux Māoris en dehors de la Nouvelle-Zélande. C’est une perte de temps totale. » Évidemment, c’est faux. Nous jouons devant des gens du monde entier qui prennent le temps d’apprendre et de chanter notre langue. C’est donc l’occasion pour nous de prouver aux Néo-Zélandais, non seulement aux détracteurs, mais aussi à ceux qui sont affectés par ces détracteurs, [que c’est important]. De nombreux Māoris, encore aujourd’hui, refusent d’être māoris. Ils pensent que c’est une chose dégoûtante, que ça ne sera d’aucune utilité, « j’aurais aimé être blanc » ou peu importe. Il y a eu beaucoup de dégâts et il faut guérir tout ça. Donc si le fait que nous puissions jouer à l’étranger permet aux gens de se sentir valorisés chez eux, tant mieux.

« En dehors de la Nouvelle-Zélande, l’accueil est beaucoup plus favorable à ce que nous faisons musicalement, car ils n’ont pas les mêmes complexes ou liens que les Néo-Zélandais non māoris ont ici. Le racisme le plus important auquel on sera confronté viendra généralement de Nouvelle-Zélande. »

« 1000 Friends » aborde les effets néfastes des réseaux sociaux. D’un autre côté, je suis sûr qu’il aurait été beaucoup plus difficile pour un groupe néo-zélandais de se faire connaître et de toucher les gens partout dans le monde. Cela signifie-t-il que vous entretenez une relation d’amour-haine avec les réseaux sociaux ?

Toujours ! Le truc avec les réseaux sociaux est que c’est… Enfin, tout dépend comment on voit ça, bien sûr, mais c’est un outil. C’est un outil très utile. Mais comme n’importe quel outil ou n’importe quoi, il peut être utilisé à mauvais escient. Quand Lewis a écrit « 1000 Friends », ce n’était pas pour parler intrinsèquement du concept des réseaux sociaux, mais plutôt de la façon dont les gens les utilisent, comment ils en ont abusé et ont développé une relation malsaine avec les chiffres qui ne représentent essentiellement rien – ces chiffres ne veulent rien dire, c’est juste mille amis et tu es tout seul. Quand votre valeur vient de ces chiffres, c’est que vous êtes allé trop loin. Qui plus est, ces environnements permettent aux gens de perpétuer la haine et la négativité, et ça, c’est le pire dans ce que font ces plateformes. Oui, on peut avoir toutes ces choses incroyables, mais, par exemple, on sort un nouveau single, on le poste sur les réseaux sociaux pour que ses fans sachent qu’il existe, on a quatre-vingt-dix-neuf commentaires disant : « Wouah, c’est une super chanson ! Alien Weaponry, génial ! », et un commentaire qui dit : « Bordel, cette chanson est nulle ! » D’après toi, à quels commentaires on pense toute la semaine ? Aux quatre-vingt-dix-neuf qui sont positifs ou à celui qui est négatif ? A celui qui est négatif, car c’est ainsi que le cerveau humain fonctionne. C’est le problème avec ce que font ces plateformes. Et les créateurs de ces plateformes le savent. Ils savent ce qui provoque cette décharge chimique dans le cerveau, cette montée de dopamine, qui pousse les gens à se dire : « Ah ah ah ! Je ne suis pas content de ma vie, alors je vais l’exprimer en me moquant de quelqu’un d’autre. » C’est du harcèlement de cours d’école classique, mais maintenant, on peut le faire à n’importe qui, n’importe où dans le monde. Comme pour tout, ça a d’énormes avantages, mais aussi de gros inconvénients.

Les tournées mondiales vous ont donné l’occasion de rencontrer d’autres peuples indigènes : peux-tu nous parler de vos expériences en la matière ?

Notre récente tournée nord-américaine en est un excellent exemple. Nous venons de terminer une tournée avec Kerry King aux États-Unis et au Canada. Nous avons vu plein d’Amérindiens venir aux concerts, ce qui est génial, car même à l’autre bout du monde, il y a un sentiment de familiarité, de retour à la maison, presque comme une famille. Lors de nos concerts en Finlande, des Samis sont venus témoigner de leur attachement à la musique. Bien sûr, si nous jouons en Australie, nous voyons aussi des Australiens indigènes. C’est vraiment génial de voir des gens attachés à ce que nous faisons, même si nous chantons sur les Māoris, parce que… La réponse est simple : la colonisation a touché de nombreux peuples à travers le monde, pas seulement les Māoris. Beaucoup de ces groupes voient un sentiment de fierté culturelle qu’ils aimeraient bien avoir. Ça les incite peut-être à renouer avec leurs pratiques culturelles. Il y a tellement de belles cultures à travers le monde. C’est dommage que tant d’endroits veuillent être « un seul et même peuple », car c’est une idée répandue dans le camp raciste en Nouvelle-Zélande : « On n’est pas ceci et cela, on est un seul peuple. » Mais la réplique qui suit toujours, c’est : « Oui, mais le seul peuple que vous voulez, c’est celui des Européens de Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas que vous voulez que ce peuple soit māori, si ? » Ils donnent l’impression d’être inclusifs : « Mais on est tous pareils… » Je réponds : « Oui, mais vous voulez que ce soit un peuple européen et non māori », par exemple. Du coup, quand on voyage à travers le monde, ces groupes partagent les mêmes sentiments, adhèrent au même message, à la même philosophie musicale d’Alien Weaponry, et viennent nous témoigner leur affection. En particulier la Nation navajo d’Arizona et du Nouveau-Mexique. Nous y avons joué plusieurs fois et nous avons un drapeau de la Nation navajo que nous mettons sur scène. Nous entretenons un lien fort avec eux en particulier. Mais des gens de partout viennent à nos concerts, et c’est formidable.

Pour vous, les histoires de colonisation et de résistance unissent les communautés indigènes, d’une certaine manière ?

A cent pour cent. Même si nous chantons des choses qui nous sont arrivées spécifiquement, ce n’est pas une histoire propre à nous, c’est notre version de l’histoire. Mais les groupes coloniaux du monde entier, tout au long de l’histoire, ont fait subir bien des choses à des groupes différents. Ceux d’entre nous qui ont encore la chance d’être là en 2025 ressentent un lien les uns avec les autres grâce à ça.

Interview réalisée en visio le 17 mars 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Frances-Carter & Nicolas Gricourt (live).

Site officiel d’Alien Weaponry : alienweaponry.com

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