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Interview   

Alter Bridge : penser l’avenir, jouer le présent


Depuis plus de vingt ans, Myles Kennedy et Mark Tremonti incarnent un rare équilibre entre puissance et sensibilité, technique et émotion, au cœur d’Alter Bridge. Ce duo, que tout pourrait opposer – un chanteur à la voix céleste et expressive face à un guitariste au riff tranchant et au jeu nerveux –, forme au contraire un binôme d’une complémentarité presque instinctive. Là où Mark ancre la musique dans un socle heavy et précis, Myles l’élève, y insuffle de la lumière et de la tension dramatique. Ensemble, ils signent une alchimie qui a fait de leur groupe une entité vivante, à la fois technique et profondément humaine.

Au fil des années, la relation entre les deux hommes s’est affinée, gagnant en confiance et en complicité. Dans cette interview, on perçoit cette dynamique : Mark parle souvent du groupe en « nous », là où Myles évoque le collectif avant de se citer. Leurs échanges témoignent d’un respect mutuel, forgé par les tournées, les défis vocaux, les morceaux interminables qu’ils façonnent à deux en studio, et une passion commune pour la recherche sonore. Ce n’est pas un hasard si « Slave To The Master », morceau fleuve de neuf minutes qui clôt leur dernier album, repose justement sur cette tension entre contrôle et lâcher-prise — une métaphore de leur façon de créer ensemble.

Mais derrière la rigueur du musicien et la précision du chanteur, il y a aussi de la légèreté. L’humour qu’ils ont mis en avant dans leur dernière vidéo promo montre un duo plus détendu que jamais, capable de rire de lui-même après deux décennies de collaboration. Entre les blagues complices, les souvenirs d’enregistrements partagés et une sincère admiration réciproque, cette conversation révèle une chose : Alter Bridge repose sur une amitié solide, nourrie d’exigence artistique et d’une loyauté rare dans le monde du rock moderne.

« Ce qui m’impressionne toujours chez Mark, c’est sa discipline et sa motivation. Un jour, quand on ira se recueillir sur sa tombe, il y aura marqué : ‘Le lapin Duracell du rock, le gars qui n’a jamais arrêté.' »

Radio Metal : Vous travaillez ensemble depuis si longtemps. Vous avez construit une vraie relation créative. C’est presque comme être en couple. Alors, comment on fait pour garder la flamme après toutes ces années ?

Myles Kennedy (chant & guitare) : Nous nous envoyons toujours des fleurs [rires]. Plus sérieusement, nous sommes généreux, nous partageons nos idées, nous restons ouverts d’esprit et nous nous soutenons. Nous allons finir par écrire un livre sur comment faire durer un groupe. Ça fait plus de vingt ans qu’Alter Bridge existe avec le même line-up, et je pense que c’est sain que nous ayons chacun d’autres projets à côté. Comme ça, quand nous revenons vers Alter Bridge, nous l’apprécions encore plus.

Mark Tremonti (guitare & chant) : Oui, ça aide. Ça nous permet de déployer un peu nos ailes, d’essayer d’autres choses dans d’autres styles ou au sein du même sous-genre. Et quand nous revenons à Alter Bridge, nous avons un peu évacué tout ça, nous sommes prêts à refaire ce truc précis ensemble.

Myles : Surtout pour deux types qui sont – enfin, je déteste ce mot parce qu’il fait prétentieux – disons « prolifiques ». Nous écrivons beaucoup.

Mark : Nous sommes occupés.

Myles : Oui, « occupés », ça sonne mieux. Nous aimons toujours créer, et le fait d’avoir d’autres projets permet que, quand nous revenons à celui-ci, nous nous sentons régénérés, remis à neuf.

Mark : Le boulot que j’avais avant, c’était cuisiner. Et pas de la grande cuisine, hein [rires].

Est-ce que vous continuez à vous surprendre mutuellement ?

Oui, nous avons la chance de vivre des choses assez folles dans notre carrière. Nous nous surprenons nous-mêmes tous les jours. Comme là, enregistrer au studio 5150 : qui aurait cru que nous aurions cette opportunité ? Et puis nous venons d’apprendre que Myles figure sur un album hommage à B.B. King ! Bref, nous avons souvent des opportunités que nous n’aurions jamais imaginées.

Myles : Oui, nous continuons à nous surprendre mutuellement. Ce qui m’impressionne toujours chez Mark, c’est sa discipline et sa motivation. Un jour, quand on ira se recueillir sur sa tombe — enfin, je dis ça, mais je risque d’y passer avant lui parce que je suis plus vieux [rires] —, il y aura marqué : « Le lapin Duracell du rock, le gars qui n’a jamais arrêté. » C’est ça qui compte : garder cette énergie, cette envie d’avancer. Et c’est vrai pour tout dans la vie si tu veux maintenir un certain niveau, pas seulement pour la musique.

Tu as parlé du studio, le 5150. Tu as dit qu’il avait eu une influence importante sur ce disque. Qu’est-ce que ça a changé concrètement ? Y a-t-il des moments qui n’auraient pas existé sans ce lieu ?

Beaucoup, oui. Je pense que le plus important, c’est que, pour nous deux, en tant que guitaristes, Eddie Van Halen était une sorte de divinité. Il comptait énormément. Alors quand nous avons eu l’occasion d’enregistrer là-bas, nous avions toujours ça en tête. C’est comme : « On va enregistrer là où Eddie et les gars ont créé toute cette musique… » Et tu te dis : « Et si je me pointe sans rien de vraiment à la hauteur ? » Alors ça te pousse. Chaque fois que je me disais : « Ok, c’est bon, j’en ai assez », je pensais : « Attends, tu vas enregistrer au 5150, il faut que ce soit à la hauteur ! » Donc je retournais bosser. C’était une vraie source de motivation.

« Pour nous deux, en tant que guitaristes, Eddie Van Halen était une sorte de divinité. Il comptait énormément. Alors quand nous avons eu l’occasion d’enregistrer au studio 5150, il fallait que ce soit à la hauteur. C’était une vraie source de motivation. »

Et concrètement, ça ressemble à quoi à l’intérieur ? Quelle a été votre première impression ?

Mark : C’est très fonctionnel. Ce n’est pas un studio luxueux ou tape-à-l’œil. Tu entres, il y a un canapé en cuir, des enceintes hi-fi, une grande console Neve, et une vitre entre la salle de contrôle et la salle de prise. Et dans ce mur en plexiglas, il y a des petits objets, des créatures, des sortes de figurines qui sont là depuis le premier jour. J’ai oublié exactement ce que c’était. Puis tu entres dans la live room, avec un plancher en bois. Et il y a une toute petite pièce noire, d’environ un mètre carré, dans laquelle David Lee Roth enregistrait toutes ses voix. Quand tu passes entre les deux salles, tu marches juste à l’endroit où se trouve cette « pièce ».

Myles : Sauf que ce n’est même pas une vraie pièce : c’est juste une cloison pour éviter que le son circule entre les salles. Je ne sais pas pourquoi ils le mettaient là, peut-être pour l’isoler complètement ? Mais franchement, on aurait dit une punition. Tu ne peux même pas lever les bras là-dedans [rires]. Tu es enfermé là-dedans pendant des heures à faire tes prises voix… Je ne voudrais pas y enregistrer mes voix. Je suis un peu claustrophobe, je serais là : « Faites-moi sortir de là ! »

Est-ce qu’il y avait du matériel spécifique, quelque chose de très particulier à ce studio que vous avez utilisé ?

Oui, l’ampli 5150 III, la version cinquante watts, celui qu’Eddie a conçu. Je ne voulais pas faire venir tous mes amplis Diezel, donc je me suis dit que j’utiliserais ce qu’ils avaient sur place, vu que ce n’était que pour la préproduction. Je comptais enregistrer mes guitares pour de vrai à Orlando, pendant qu’ils feraient les batteries là-bas. Mais pendant la préprod, quand nous travaillions sur les morceaux, nous nous sommes dit tous les deux : « Ouah, cet ampli sonne vraiment bien. » Et c’est devenu un peu le son de l’album. Par exemple, le riff d’ouverture [chante le riff], c’est exactement ce son-là. Ça nous a tous les deux rendus accros à cet ampli. Nous avons fini par l’intégrer dans nos deux setups. C’est un ampli génial.

Mark : J’ai toujours adoré quand un groupe s’arrête et qu’il ne reste qu’un riff de guitare tout seul. Dans le premier titre « Silent Divide », ça arrive plusieurs fois : le groupe se coupe net et on entend le son de l’ampli, pur. C’est un son incroyable. C’est le seul ampli que nous utilisons tous les deux en même temps.

Ensuite vous êtes revenus à la maison, dans votre studio habituel, entourés des gens avec qui vous travaillez depuis des années. C’était important pour vous d’avoir d’abord cette nouvelle expérience au 5150, puis de revenir dans un environnement familier ?

Myles : Oui, complètement. Nous avons fait tellement de disques dans le studio d’Elvis [Michael Baskette, producteur], à Orlando. Personnellement, en tant que chanteur, je suis un peu une fleur fragile [rires]. J’ai de grosses allergies, donc je dois faire attention à l’environnement. Il y a des endroits où je pourrais probablement bien chanter, mais je ne veux pas prendre le risque. Je ne savais pas comment ça se passerait là-haut, donc l’idée de finir à Orlando me rassurait : il y a plus d’humidité, et ma voix adore ça. Je savais aussi que ce n’était pas la saison des allergies. Bref, je savais que ma voix serait au mieux à cet endroit, à ce moment de l’année. C’est ça qui m’a séduit.

Mark [s’adressant à Myles] : Et imagine si nous n’avions jamais testé ce micro ? Je t’en parlerais encore dans dix ans : « Mec, un jour, il faut que tu essaies ce micro ! »

Myles : Oui, Mark a ce micro magique, un modèle spécial qu’il s’était procuré. C’est celui que nous avons utilisé sur… c’était la première fois que je l’utilisais ? Je l’ai aussi utilisé sur le disque de Slash.

Mark : Je l’ai acheté à Paul Reed Smith. Il sonne incroyablement bien.

« Nous aimons bien aller sur le terrain de l’autre. Et l’un comme l’autre, nous ne sommes pas du tout possessifs sur nos rôles. […] C’est génial de pouvoir étendre ses talents et, au passage, réaliser ses rêves – le mien d’être chanteur, le sien d’être guitariste. »

Après vingt ans de carrière, vous dites que vous vous sentez enfin assez à l’aise pour appeler un album simplement Alter Bridge. C’est vraiment comme ça que vous le ressentez ?

Oui. C’est venu assez naturellement, en fait. Quelqu’un a suggéré que nous fassions enfin un album baptisé Alter Bridge. Nous ne l’avions jamais fait. Tout le monde a dit « oui », parce que quand nous avions des titres comme Blackbird ou Fortress, ils s’imposaient d’eux-mêmes, certains titres sont juste parfaits, mais là, nous avons regardé la liste des morceaux, et honnêtement, aucun ne s’imposait vraiment comme titre d’album.

Myles : Disregarded aurait été un mauvais choix [rires].

Mark : [Rires] Oui. Silent Divide ou What Lies Within auraient pu faire l’affaire.

Myles : What Lies Within aurait été un titre tout à fait approprié, complètement.

Mark : Mais finalement, un album portant le nom du groupe, c’est plus… je ne sais pas, plus parlant. Quand on y pense, nous tirons énormément de bénéfices du fait d’avoir nommé l’album Alter Bridge. Tout le monde nous en parle.

Myles : Nous ne nous y attendions pas du tout. Nous pensions que les gens diraient juste : « Ah ok, Alter Bridge sort un nouvel album. » Mais en fait, c’est devenu un vrai sujet de conversation, entre amis, avec la presse, partout. Et je crois que, finalement, ça fait une sorte de déclaration. Ce n’était pas du tout quelque chose de calculé ou réfléchi à l’excès. Franchement, la décision a pris une minute, à tout casser.

Mark : Même l’aspect visuel allait avec : la pochette est minimaliste, comme le titre. C’est simple, direct. Et justement, les gens en parlent encore plus à cause de ça. Mais à la base, nous n’avions pas prévu que ce soit perçu comme ça.

Myles : Et je crois que, personnellement, à part le tout dernier morceau, les onze premiers titres représentent vraiment les marqueurs sonores du groupe, ce qu’on retrouve sur presque tous nos albums d’une manière ou d’une autre — c’est un peu notre terrain central. Sur chaque disque, nous explorons un peu : parfois, nous nous orientons vers plus de claviers, un peu de synthé par-ci, par-là, pas beaucoup, juste une touche. Sur d’autres, nous allons plutôt dans des formats plus longs, plus épiques, ou plus acoustiques, avec des intros à la guitare à cordes en nylon, ce genre de choses. Mais cette fois, nous nous sommes dit : « Restons dans notre voie. Ne partons ni à gauche ni à droite. Assumons ce pour quoi on est connus. » Ce n’est vraiment qu’à la toute fin de l’album que nous nous autorisons un écart. Donc oui, c’est l’essence même du groupe. D’où ce titre simple : Alter Bridge.

Dès la première écoute, on retrouve ce son heavy et puissant. Pourtant, après toutes ces années, on pouvait se demander si vous aviez encore envie de faire une musique aussi heavy. Le doute semble vite balayé.

Mark : Oui, absolument. Myles a son côté plus folk et americana dans son autre projet, et moi j’ai mon groupe plus metal à côté. Donc quand nous revenons à Alter Bridge, c’est vraiment pour faire ce rock mélodique à grosses guitares que nous aimons depuis le premier jour.

Myles : Pour moi, c’est sans doute le projet le plus éloigné du reste que je fais, avec Slash et en solo. C’est orienté blues – surtout mon dernier disque solo –, alors qu’ici, c’est plus heavy – beaucoup plus heavy. Et ça, je ne pourrais jamais le faire dans mes projets solos, ce ne serait pas cohérent.

Mark : Tu devrais en parler à Zia [Uddin]…

Myles : Ah, Zia, c’est le batteur de mon projet solo ! C’est marrant, parce que quand nous étions gamins, c’est lui qui, au départ, m’a fait sortir un peu du pur metal. Nous jouions ensemble dans un groupe, et il me disait : « Hé mec, tu devrais écouter ça. On devrait essayer ça… » Il m’ouvrait un peu à d’autres sons. Zia n’est clairement pas un gars metal. Pas du tout.

« Mark comprend très bien ma névrose : j’ai toujours peur d’attraper un rhume ou de tomber malade. Maintenant qu’il chante aussi, il comprend cette pression. »

Sur le côté heavy, il y a un morceau comme « Power Down ». Il commence très fort, très rapide, très heavy… mais les paroles, elles, disent l’inverse : elles invitent à ralentir, à apprendre à profiter du moment présent, ce qui est très difficile à faire.

Oui, c’est très difficile à faire, surtout dans un monde où on est constamment sollicités, et dans notre milieu où on travaille sans arrêt. Ce morceau, pour moi, c’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin de me souvenir. Surtout avec le temps qui passe : il faut parfois s’arrêter et respirer. Nous adorons bosser, nous adorons créer, mais la famille, les amis, les gens qu’on aime, c’est tout aussi important. Et aussi, littéralement, se déconnecter, c’est bon pour soi. On ne peut pas rouler à mille à l’heure indéfiniment. Il faut se rappeler de prendre soin de soi, de sa santé, bien manger, et ralentir.

Mark : Nous disons qu’il faut ralentir, mais nous ne le faisons pas [rires]. Ce morceau, c’est tout l’inverse. « Power Down » aurait dû être comme « Baker Street » (de Gerry Rafferty, NDLR) [rires].

Myles : Exact, nous devrions en faire une version yacht rock, genre [chantonne sur un rythme lent] « Power down, just long enough to see… » C’est probablement le morceau le plus énergique de l’album, rien qu’à entendre le rythme de batterie, mais c’est justement ce que j’aime : ce n’était pas forcément réfléchi, mais ça colle. Les paroles parlent du besoin de ralentir, mais la musique, elle, est frénétique, à l’image de la vie. Ça file à toute vitesse. Et puis, tout d’un coup, « stop, stop, power down » – c’est comme si tu appuyais sur un bouton et que tout s’arrêtait.

Un autre morceau heavy, c’est « Tested And Able », où vous échangez les voix. Comment c’est venu ? C’était naturel ? Vous aviez envie de le faire, ou c’était improvisé ?

Mark : En fait, l’idée de départ venait d’un ancien album, mais le morceau n’a pas pris forme comme je le souhaitais. J’adorais un passage — le couplet en l’occurrence —, mais le reste ne marchait pas. Au moment de l’enregistrement, je me suis dit : « Ce passage est trop bon, je ne peux pas le laisser tomber. » Je l’ai donc retiré de l’ancien disque, je l’ai retravaillé, et je l’ai proposé à Myles. Il a tout de suite adoré le couplet. Comme c’était moi qui chantais dessus dans la version d’origine, nous avons décidé de le garder tel quel. C’est d’ailleurs la prise vocale originale qui se trouve sur la version finale. Ensuite, nous avons réécrit le refrain, que je devais aussi chanter au départ. Elvis m’a fait poser une piste témoin en attendant, mais avant que Myles ne parte en tournée ou pour des festivals, par précaution, il a enregistré toutes les pistes possibles : le chant principal, les harmonies, tout. Ainsi, quand ça a été à mon tour, Elvis m’a fait écouter et j’étais là : « Pourquoi je chanterais là-dessus ? C’est parfait comme ça ! » Et voilà, c’est resté comme ça. Au final, je trouve ça cool quand nous alternons nos voix.

Myles : C’est drôle, parce qu’on nous demande souvent depuis quand nous faisons ce partage du chant. Nous répondions toujours que ça avait commencé sur l’album Fortress, avec le morceau « Waters Rising », mais en réalité, non : ça a commencé sur AB III avec « Words Darker Than Their Wings ». C’était la toute première fois que nous faisions ça. Et c’est un peu devenu notre marque de fabrique – ce partage des voix, mais aussi des solos de guitare. Nous aimons bien aller sur le terrain de l’autre. Et l’un comme l’autre, nous ne sommes pas du tout possessifs sur nos rôles. Nous aimons bien porter différentes casquettes, essayer d’autres choses. Ça permet d’éviter la routine.

Mark : Si c’était notre premier album et que nous essayions encore de nous faire une place, ce serait différent. Nous nous dirions : « Ok, moi je dois chanter, toi tu dois jouer de la guitare. » Mais là, nous avons déjà eu plusieurs groupes, une longue carrière, alors autant s’amuser. C’est génial de pouvoir étendre ses talents et, au passage, réaliser ses rêves – le mien d’être chanteur, le sien d’être guitariste. Voilà, des rêves qui se réalisent [rires].

Tu ne te considères toujours pas vraiment comme un chanteur ?

Aujourd’hui, si, bien sûr, après toutes ces années, mais à la base, j’étais surtout auteur-compositeur. J’écrivais des chansons, je chantais les mélodies, mais je trouvais ma voix affreuse. Ma tessiture était limitée, alors je chantais souvent en falsetto. Ce que je détestais le plus, c’était de devoir compter sur quelqu’un d’autre pour faire vivre mes morceaux. Je me disais : « Les idées que j’ai dans ma tête seraient géniales si un vrai chanteur les chantait – pas moi. » J’ai fini par me dire : « Allez, tente-le toi-même. »

« Flip, notre batteur, avait du mal avec une intro. Alors que pour moi, c’était facile, ça me paraissait totalement naturel. Le souci, c’est que Wolfgang [Van Halen] était assis là, à nous écouter. Je me disais : ‘Merde, Wolfgang doit se dire qu’on est nuls’ [rires]. »

Myles : C’est exactement pour ça que je me suis mis au chant. J’ai commencé comme guitariste, je vivais dans une petite ville et je ne trouvais personne pour chanter mes chansons. Je n’avais pas envie de le faire, à vrai dire. Je ne voulais pas être chanteur – trop de pression, trop d’exposition –, mais on s’y fait, petit à petit. Je crois que toi aussi, tu t’y es fait, non ? Au bout d’un moment, tu apprends à te dépasser. Ce qui est marrant avec lui, c’est que je me souviens de nos premières sessions ensemble, il y a vingt ans. Nous étions assis à la table de la cuisine, nous écrivions, tu chantais une idée, et tu disais : « Non, je ne veux pas chanter. » Tu ne disais pas que tu étais nul, juste : « Je ne pense pas être vraiment un chanteur. » Et moi, j’étais là : « Je ne sais pas, mec… ta justesse est bonne, ton timbre est bon, tu sonnes super bien. » Je me disais même : « Mais pourquoi je suis là, moi ? » [Rires] Je lui disais : « Tu devrais vraiment envisager de chanter certaines de ces chansons, ta voix sonne super. » C’était pareil pour moi. Au début, je pensais : « Je suis juste un guitariste. » Alors faire cette transition, c’est un vrai cap. C’est intimidant.

Mark : Être chanteur, c’est se mettre à nu. Les gens n’entendent plus un instrument, un bout de bois ou un métal qui vibre. Ils t’entendent, toi, ta voix. C’est hyper personnel. Souvent, ils entendent aussi tes paroles, ton humeur, etc. Tu t’exposes. Il faut avoir la peau dure pour être chanteur et auteur-compositeur.

Myles : Ce n’est pas facile, mais c’est amusant – quand ta voix fonctionne, du moins [rires]. Là-dessus, il comprend très bien ma névrose : j’ai toujours peur d’attraper un rhume ou de tomber malade. Maintenant qu’il chante aussi, il comprend cette pression.

Mark : Moi-même j’ai vécu des galères : sur ma dernière tournée européenne, je suis tombé vraiment malade, et ça a été un enfer à surmonter. Quand tu parles trop, le concert en pâtit, et il n’y a rien de pire qu’un petit rhume. Tu te sens impuissant quand tu montes sur scène et que tu as l’impression dès les deux premiers morceaux que ta voix n’est pas là. Inversement, tu peux te retrouver à jouer dans un tout petit club moite et ta voix sonne super. Il y a des soirs où tu te sens invincible, où tu peux faire tout ce que tu veux, et d’autres… pas vraiment.

Myles [en s’adressant à Mark] : Tu as déjà eu ça en festival ? Parce que ça m’est arrivé la dernière fois, quand je suis venu pour le projet solo, et j’étais juste en train de m’en remettre. Je crois que c’était presque fini quand nous avons fait le Hellfest, mais je n’étais pas encore à cent pour cent, parce que j’avais chopé un truc, genre dès le deuxième concert, juste après Rock am Ring et Rock im Park en Allemagne, et je galérais vraiment à aller au bout des morceaux. Et tu joues devant énormément de gens, un peu comme quand nous avons fait le Soundwave. Tu te souviens ? J’avais eu un truc vraiment méchant. C’est le pire, quand tu es devant une foule immense et que tu ne peux pas assurer à cause d’un rhume.

Mark : Tu étais malade sur ce qui était probablement le plus gros concert que nous ayons jamais fait en tant que groupe : le Rock in Rio.

Myles : C’est vrai ! Il devait y avoir deux cent mille spectateurs et c’était diffusé à la télévision dans tout le pays. J’étais vraiment très malade pour celui-là.

Mark : C’est là qu’il m’a dit : « Hé mec, tu vas devoir beaucoup chanter ce soir. » J’ai répondu : « Évidemment, mec. » Du coup, j’ai juste chanté mes chœurs plus fort. Je ne sais pas si j’ai pris des parties de chant principal en plus ou quoi…

Myles : Nous avons réussi à nous en sortir, de justesse, mais clairement, je n’étais pas au top de ma forme, loin de là.

Mark : C’est toujours comme ça sur les plus grosses dates. Tu prends l’avion, il y a quelqu’un derrière toi qui tousse, et bam. C’est tellement agaçant, surtout quand tu es chanteur et que ça t’arrive juste avant un show.

« J’aimerais lancer une activité à côté et m’associer à quelqu’un qui comprend vraiment l’IA pour créer un logiciel capable d’analyser un morceau et de certifier qu’il n’a pas été généré par l’intelligence artificielle. Comme ça, à l’avenir, un artiste comme nous pourrait présenter un album garanti ‘authentique’. »

Vous avez la chance de pouvoir compter l’un sur l’autre. C’est rassurant de se dire que si jamais tu ne peux vraiment pas chanter, quelqu’un d’autre peut le faire à ta place.

Mark : Mais Myles ne fait pas partie du groupe Tremonti [rires]. Eric [Friedman] est un chanteur à la tessiture très haute. Sa voix ne sonnerait pas bien sur mes parties. C’est un excellent chanteur pour les harmonies aiguës, mais moi j’ai une voix plus grave, plus lourde, donc il faudrait que je trouve quelqu’un capable de faire ça. Cela dit, j’ai un bassiste, Tanner [Keegan], qui chante très bien aussi dans le groupe Tremonti.

Si on revient à l’album, il y a quelques morceaux où vous avez tenté quelque chose de différent, comme « Disregarded », par exemple. Il y a presque un petit côté Sepultura, dans le son.

Myles : Oui, je n’y avais pas pensé, mais je vois bien. C’est un peu inquiétant, un peu étrange, comme si quelque chose griffait sans arrêt. Tu te dis : « Mais qu’est-ce qui est en train de se passer ? »

Et le groove aussi est très années 90. Comment en êtes-vous arrivés à créer cette ambiance-là ? Parce que tout repose vraiment sur l’atmosphère.

Mark : C’est Myles qui a initié ce morceau. Ensuite, nous nous sommes réunis en groupe pour travailler la partie du couplet. Je me souviens avoir commencé à bidouiller le riff du pont. Je voulais que nous passions sur une section uniquement à la basse, que ce soit quelque chose de filtré, qui monte en pression, mais Brian [Marshall] n’arrivait pas à choper le rythme. Il jouait tout le temps sur un autre temps, ou un autre accent, quelque chose comme ça. Il a fallu s’y reprendre plusieurs fois pour y arriver. C’est le seul souvenir précis que j’ai du processus d’écriture. Parfois, quand tu es en studio, chacun visualise les choses très clairement dans sa tête, mais pas forcément de la même manière et tu te retrouves à ne pas comprendre un passage. C’est comme sur « Slave The Master », il y a une section dont je ne comprenais pas du tout le timing. Eh bien, Brian, lui, c’était pareil avec « Disregarded ».

Myles : C’est marrant, parce que quand je repense à « Disregarded », crois-le ou non, je ne trouve plus que ça ressemble à ça aujourd’hui, mais à l’époque, j’étais un peu inspiré – enfin, pas consciemment, mais presque – par quelque chose que ferait Joe Duplantier dans Gojira. Tu vois, un truc un peu tordu, un peu dissonant, un peu étrange. Et puis, nous ne savions pas trop quoi faire après le refrain. C’est là qu’est venue toute l’idée du pont. Mais c’est toujours drôle de voir comment certains passages peuvent vraiment nous bloquer. Un truc paraît évident pour l’un d’entre nous : « Mais si, regarde, c’est facile, tu fais juste comme ça ! » Et pour les autres, c’est juste impossible à sentir. Le passage sur « Slave The Master », c’était l’enfer. Le pire, tu veux savoir ? C’est l’intro qui fait [chante le rythme]. Le problème, c’est que Flip, notre batteur, avait du mal avec cette partie. Alors que pour moi, c’était facile, ça me paraissait totalement naturel. Le souci, c’est que Wolfgang [Van Halen] était assis là, à nous écouter. Tu te souviens ? Et je me disais : « Merde, Wolfgang doit se dire qu’on est nuls » [rires].

Mark : C’était un passage vraiment piégeux. Quand tu écris quelque chose, ça te semble tellement évident… Comme « Ghost Of Days Gone By ». Quand j’ai écrit la partie de guitare du couplet, ça me paraissait parfaitement logique, mais les autres étaient là : « Qu’est-ce que tu fais, mec ? »

Myles : Oui, au début, je n’arrivais pas à comprendre non plus.

Mark : J’ai dû la modifier pour que ça rentre dans une mesure plus classique en quatre-quatre. Il m’a fallu un petit moment pour m’y faire. Nous sommes tous un peu dans notre propre bulle créative, parfois.

Vous avez mentionné « Slave The Master ». C’est le morceau épique qui clôt l’album. Vous semblez avoir vraiment pris le temps de raconter une histoire. Il y a plusieurs parties : au début, vous installez une ambiance, puis il se passe autre chose, et on sent une montée en intensité, une tension qui s’installe. Ensuite, on ne sait plus où le morceau va nous emmener ni comment il va se terminer. C’est très intéressant, cette forme de narration musicale, si c’est bien ce que vous vouliez faire. Comment l’avez-vous vécu ?

Myles : C’est agréable à entendre, parce que c’est un très beau compliment. Avec un morceau comme celui-là, nous espérons vraiment que ce sera une sorte de voyage, avec de la tension, du relâchement, et aussi une part d’imprévisibilité. C’est essentiel, surtout quand la chanson dure neuf minutes. Le meilleur retour que nous ayons eu, c’est quand nous l’avons fait écouter à quelques amis pour la première fois, quelqu’un a dit : « Je n’ai même pas eu l’impression que ça durait neuf minutes. » Tu ne veux pas que ce soit neuf minutes juste pour dire « on a fait un morceau de neuf minutes », et que les gens finissent par dire : « Ok, ça suffit maintenant. » Non, tu veux que ce soit une aventure. C’est comme regarder Le Seigneur Des Anneaux. C’est un long film, mais tu ne t’ennuies pas. En tout cas, moi, je ne me suis pas ennuyé [rires].

« J’ai l’impression qu’on n’a jamais rien vu d’aussi susceptible de changer le cours de l’humanité depuis la mise au point de la bombe atomique. Sauf qu’à l’époque, tout le monde s’était rassemblé pour comprendre le potentiel de destruction. »

Et concernant le contenu, les paroles ?

Ce morceau parle un peu du fait de s’interroger sur la direction que prennent les choses avec l’intelligence artificielle. Il y a beaucoup de possibilités, beaucoup de potentiel, mais ça évolue tellement vite, à une vitesse exponentielle maintenant. L’idée, c’est donc une forme d’inquiétude : si jamais ça tournait mal ? Aujourd’hui, techniquement, c’est encore l’esclave de nos besoins, mais si les rôles s’inversaient ? Si, au final, elle devenait notre maître ? Et je pense que, d’une certaine façon, on pourrait déjà dire que c’est le cas, vu à quel point les gens sont totalement dépendants de leurs appareils, des réseaux sociaux, etc. On est tous accros à ça. Donc peut-être qu’on y est déjà, mais ça pourrait devenir encore bien plus fou. A la fin du morceau, c’est un peu ça : quand tout devient incontrôlable, où est-ce qu’on va ? C’est l’idée de : « Et maintenant ? » C’est trop tard pour faire machine arrière.

Mark : D’ailleurs, j’aimerais lancer une activité à côté et m’associer à quelqu’un qui comprend vraiment la science derrière les algorithmes, le cœur de l’IA, pour créer un logiciel capable d’analyser un morceau et de certifier qu’il n’a pas été généré par l’intelligence artificielle. Comme ça, à l’avenir, un artiste comme nous pourrait présenter un album garanti « authentique ». C’est triste d’en arriver à devoir prouver ça, mais c’est quelque chose que j’aimerais vraiment voir apparaître dorénavant. J’aimerais savoir que la musique que j’écoute est « réelle », parce que je pense que, même dans l’année qui vient, tout ça va changer de façon radicale. Tout le monde s’y met déjà, et de plus en plus d’artistes vont commencer à l’utiliser. Et moi, je n’ai pas envie de prendre ce train-là.

Sur YouTube, par exemple, tu peux tomber sur des morceaux que tu crois être les versions originales des groupes que tu aimes… mais en fait, ce sont des copies légèrement différentes. Et si tu n’es pas hyper attentif à ce que tu écoutes, c’est presque impossible à distinguer. C’est vraiment effrayant.

Oui, c’est super flippant. Pour l’instant, quand on m’a fait écouter certaines choses – à part celle que je t’ai fait entendre l’autre jour –, la plupart du temps, j’arrive encore à faire la différence. Tu entends que les paroles sont un peu prévisibles. Mais j’ai entendu un morceau de jazz fusion l’autre jour et j’aurais été incapable de deviner que c’était de l’IA. Il y avait des solos de guitare incroyables, des trucs que, si je les avais entendus joués en vrai, j’aurais trouvé ça génial. Et ça, c’est terrifiant. Un autre ami m’a envoyé un morceau qu’un de ses potes avait fait, et ça sonnait exactement comme Chris Stapleton : une super chanson, qui n’existe pas. Une voix incroyable, un super arrangement, tout ce qu’il faut pour un énorme tube pop-country. Tout ça, à partir d’un simple riff de guitare et de quelques paroles qu’il a rentrées dans un programme. Le résultat sonnait comme un hit absolu. C’est dingue. C’est complètement fou.

Vous êtes inquiets pour l’avenir ?

Je le suis.

Myles : Oui, je suis très inquiet. J’ai juste l’impression qu’on n’a jamais rien vu d’aussi susceptible de changer le cours de l’humanité depuis la mise au point de la bombe atomique. Sauf qu’à l’époque, tout le monde s’était rassemblé pour comprendre le potentiel de destruction. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que, dans le cas de l’IA, ce sont les entreprises – et, dans une certaine mesure, la cupidité – qui dominent. Les gens se disent : « On veut être les premiers à atteindre l’AGI (l’intelligence artificielle générale, NDLR), les premiers à créer une super-intelligence. » Parce qu’une fois que tu y arrives, celui qui détient ce pouvoir gagne. Le problème est que si aucun cadre n’est posé, ça ne peut que mal finir. J’ai regardé un documentaire avec le gars qu’on considère comme le père de cette technologie, quelqu’un qui bosse là-dessus depuis les années 70. Je crois qu’il a travaillé chez Google à un moment, puis il est parti. Il expliquait pourquoi tout ça est un tel enjeu. Il disait : « En fin de compte, l’espèce la plus intelligente sur la planète est celle qui domine. » On lui demandait : « Mais pourquoi est-ce un problème ? » Il répondait : « Demandez à une poule. » Ça m’a marqué, parce que la poule est inférieure à l’humain, et nous, on mange les poules [rires]. Je ne pense pas que l’IA va vouloir nous « manger », mais je crois qu’il est tout à fait possible qu’on ne soit plus, à terme, les êtres les plus intelligents sur cette planète. Je ne sais pas si je me sens à l’aise avec cette idée. Je ne sais pas comment tout ça va tourner. Peut-être que tout ira bien, que je m’inquiète pour rien, mais on verra. Espérons juste que l’IA ne finira pas par avoir soif de pouvoir… ou par décider qu’on n’est plus nécessaires. Ouah, on a bien sombré, là ! [Rires]

Pour présenter votre nouvel album, vous avez fait une vidéo plutôt marrante. J’ai l’impression que c’est la première fois que vous utilisez vraiment l’humour comme moyen de créer du lien avec le public. Comment cette idée est-elle venue ?

Nous traînions simplement avec notre manager, Tim [Tournier], et nous nous sommes dit : « Allez, cette fois, faisons un truc amusant, dès le départ, pour la promo. » Nous avons pensé que ce serait vraiment drôle. Les gars venaient de finir une tournée super réussie avec Creed et, même si, de mon côté, j’avais mon projet solo et que j’étais bien occupé, je me suis dit : « Et si on faisait croire que je vivais dans le sous-sol de ma mère, comme un vrai looser, sans vie, et que ces mecs me contactaient ? »

Mark : Tu devrais faire la prochaine avec des bras de robot IA qui te retiennent [rires].

Vous avez mis en avant Wolfgang dans cette vidéo. C’était quoi, l’intention derrière tout ça ?

Myles : Juste beaucoup d’amour. C’est comme une famille. Et puis, aussi, le fait que nous ayons enregistré chez lui – il a eu la gentillesse de nous laisser utiliser son studio. Nous sommes fans, il est incroyable, et nous sommes vraiment fiers de voir son évolution. C’est génial.

Interview réalisée en face à face le 10 octobre 2025 par Marion Dupont.
Retranscription & traduction : Marion Dupont.
Photos : Chuck Brueckmann.

site officiel de Alter Bridge : alterbridge.com.

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