L’heure du changement a sonné pour Amorphis. Certes, il ne faut pas s’attendre à une évolution drastique comme celles que le groupe opérait régulièrement lors de ses dix à quinze premières années. Le sextet suédois a simplement fait, cette fois-ci, appel à un nouveau producteur, en la personne de Jacob Hansen, après trois albums sous la houlette de l’exigeant Jens Bogren – en plus d’un nouvel artiste pour l’artwork. Juste ce qu’il faut pour briser la routine du processus.
Sans foncièrement chambouler la recette qu’est celle d’Amorphis depuis Eclipse (2001), Borderland est un album plus centré sur l’accroche, avec des claviers qui reviennent sur le devant, plus proche de ce qu’est le groupe en live. C’est ce dont nous discutons ci-après avec le guitariste – et ancien hurleur – Tomi Koivusaari, qui lève le voile sur la façon dont le groupe conçoit un album de nos jours. Il évoque notamment le mélange d’ancien et de nouveau qui semble faire la force de la formation – qui a aligné son neuvième disque d’or avec Halo (2022) – ou encore son rapport à la nature, et fait quelques confidences sur lui-même, comme la raison pour laquelle il a abandonné le poste de frontman en 1998.
« Nous attendions le moment où Jacob Hansen allait commencer à nous essuyer les fesses [rires], mais ça n’est jamais arrivé, car son approche est totalement différente de celle de Jens Bogren. C’était plus : ‘C’est votre boulot de jouer et d’arranger.' »
Radio Metal : Borderland est votre premier album avec le producteur danois Jacob Hansen. Après trois albums avec Jens Bogren, aviez-vous le sentiment d’être arrivés au bout d’un cycle avec lui et qu’un changement s’imposait ?
Tomi Koivusaari (guitare) : Je suppose, oui. Ça a toujours été un peu comme ça avec nous : des cycles de trois albums. A un moment donné – et souvent, ça arrive au troisième album – nous avons le sentiment de devoir faire autre chose ou d’opérer des changements, car nous nous habituons à une certaine manière de travailler et de produire, et nous avons l’impression de trop nous répéter. C’est donc bien pour nous de faire table rase et d’apporter un peu de fraicheur grâce à un nouveau producteur, un nouveau studio, un nouvel artiste pour la pochette, etc. Ce sont de petites choses, mais pour nous ça signifie beaucoup quand nous faisons l’album, c’est parfois suffisant pour nous donner de nouvelles idées.
Jacob et Jens sont tous les deux des producteurs renommés dans le monde du metal, mais comment les comparerais-tu dans leur éthique de travail, leur méthodologie, leur psychologie, etc. ?
Jens était plus exigeant, en un sens. Il faut que ce soit à cent pour cent voire plus pour qu’il soit satisfait. Il est très strict sur de petites choses, comme le tempo. Il faut parfois refaire toute une chanson à cause d’un rythme qui ne serait pas exactement dans le tempo. J’aime aussi cette approche du travail, car ainsi, nous n’avons pas tellement à nous soucier de la façon dont ça sonnera, parce qu’il endosse lui-même le rôle de décideur pour tout. Grâce à ça, je pense que nous étions peut-être un peu mieux préparées avant de nous mettre à travailler avec Jacob. Nous attendions le moment où il allait commencer à nous essuyer les fesses [rires], mais ça n’est jamais arrivé, car son approche est totalement différente. C’était plus : « C’est votre boulot de jouer et d’arranger. » Il était plus sur l’atmosphère. Evidemment, il aidait aussi à prendre des décisions sur les parties que nous jouions et ce genre de chose. Ses compétences en tant que mixeur sont supers aussi parce que ça a donné à l’album un son ample et gros.
Il y a eu par le passé des albums que vous avez produits vous-mêmes, mais vous semblez aujourd’hui beaucoup vous reposer sur le producteur : penses-tu que Peter Tägtgren, Jens Bogren ou Jacob Hansen ont apporté quelque chose que le groupe n’aurait pas pu apporter seul ?
Pas vraiment, car, comme tu l’as dit, nous n’avions jamais de producteur sur les premiers albums. Nous avions juste quelqu’un pour enregistrer et mixer, et s’il avait un avis, tant mieux. La première fois que nous avons eu un producteur, c’était Peter Tägtgren pour Circle, mais il était plus sur le chant, les lignes vocales, etc. En un sens, Jens était notre premier vrai producteur. Il venait à notre local de répétition avant les sessions et il changeait les arrangements et les structures des chansons. Je ne sais pas si nous en avions vraiment besoin, mais il était un peu comme le septième membre du groupe. Maintenant, avec Jacob, nous sommes revenus à notre ancienne manière de faire, où le producteur ne prenait pas trop de décisions en studio. C’était rafraîchissant après dix ans de Jens Bogren. Cela dit, Jacob a quand même décidé des chansons que nous avons enregistrées, parce que nous en avions vingt-cinq en démo. C’était donc son boulot de choisir lesquelles seraient sur l’album, leur ordre dans la tracklist, etc. Nous voulions procéder ainsi, car dans le groupe, il y a six opinions différentes et nous n’avions pas envie de nous disputer pour savoir quelles chansons sont les meilleures ou iraient le mieux dans l’album. C’est plus simple pour nous, mentalement, de donner les vingt-cinq chansons au producteur pour qu’il dise : « Ce sera ces douze-là. »
C’est d’ailleurs ce que Jens Bogren faisait déjà. Avez-vous été surpris par certains choix de Jacob et la direction qu’il a donnée au disque avec ceux-ci ?
Pas vraiment, car il y avait des choses très différentes dans nos démos. C’est sûr que si d’autres chansons avaient été choisies, ça aurait donné un album très différent, mais je comprends très bien les choix de Jacob, parce que ce sont des morceaux qui sont dans une même veine. A noter que nous n’allons sans doute jamais revenir sur les chansons qu’il n’a pas choisies. Ce sont de vieux morceaux maintenant. Parfois, dans le tour bus, si nous n’avons rien d’autre à faire, nous pouvons nous amuser à réécouter de vieilles démos qui ont été abandonnées, mais ça en reste là. Cela dit, Jacob ne voulait pas choisir les chansons, mais nous l’avons forcé à le faire [rires]. Je pense qu’il s’est fait une idée de ce que devait être l’album. Il y avait des chansons plus compliquées et d’autres plus heavy qu’il n’a pas choisies. Ça peut être bien d’avoir des chansons très différentes, mais parfois ça peut aussi créer un album décousu qui ressemble plus à une compilation qu’autre chose, donc je peux comprendre.
« Je suis beaucoup plus lent pour faire des chansons qu’Esa et Santeri [petits rires]. Pendant qu’eux composent dix chansons, moi je n’en compose que deux ! Je ne sais pas où ils vont chercher toutes ces idées ! »
On remarque un retour à une certaine essence mélodique et une attention particulière portée à l’accroche. Penses-tu que ce soit une réaction à Halo, qui était moins accessible, et aux deux albums précédents, qui, eux, étaient très orchestraux ?
C’est bien possible. Comme tu l’as dit, cet album est peut-être plus accrocheur et même plus orienté clavier, mais c’est aussi peut-être parce que le style de mix de Jacob est différent. Jens aime utiliser beaucoup d’éléments orchestraux. Nous avons aussi des éléments orchestraux cette fois, réalisés par Francesco Ferrini [de Fleshgod Apocalypse], un Italien, mais c’est plus dans le fond, ce n’est pas le centre d’attention. On est plus dans la lignée de certains de nos albums plus bruts, mais je ne sais même pas si Jacob les a écoutés. Quand nous avons commencé, il a dit qu’il n’avait pas écouté Amoprhis depuis Tales From The Thousand Likes. C’était donc neuf pour lui aussi.
Esa a déclaré qu’« au début de l’écriture, il n’y avait pas de plan directeur. » N’avez-vous jamais de plan précis quand vous commencez un album ? Penses-tu qu’il soit préférable d’écrire au gré de vos envies du moment ?
Nous n’avons jamais eu de plan par le passé, même lorsque, parfois, notre style changeait assez radicalement. C’est plus intuitif. Nous ne parlons pas du genre d’album que ce doit être. Je n’en suis pas à cent pour cent sûr, mais il semblerait qu’à chaque fois, tout le monde avait la même sorte de vision, sans savoir exactement ce que c’est [petits rires]. Quand nous avons envie d’avoir des morceaux un peu plus heavy, ça se concrétise. Tout le monde fait des démos chez lui et les envoie juste avant les sessions où nous nous mettons à travailler sur les nouvelles chansons. Je ne sais pas ce que les gens ont en tête à ce moment-là, mais je pense que nous sommes toujours d’accord sur la direction quand c’est prêt, d’une certaine façon, même si nous ne planifions rien. Ce qui compte, c’est juste ce qui paraît bien.
Tu évoques l’époque où vous changiez régulièrement de style et le fait que même là, vous n’aviez pas de plan. Comment expliques-tu que depuis l’arrivée de Tomi Joutsen, la direction musicale s’est davantage stabilisée, soit devenue plus cohérente ?
C’est parce que, je pense, quand nous avons commencé, nous étions assez jeunes. Juste avant de fonder le groupe, nous n’écoutions que du death metal, et encore avant, c’était Iron Maiden, Black Sabbath, Metallica, etc. Tu sais comment ça se passe. Quand tu es jeune, tu te cantonnes à un style musical que tu considères être le meilleur, mais avec l’âge tu élargis ton champ d’écoute. Nous avons découvert la musique progressive des années 70, comme Pink Floyd et ce genre de choses, et tout un tas d’autres styles. Nous ne nous sentions pas obligés de rester dans une zone musicale restreinte avec Amorphis, de continuer à ne faire que du death metal mélodique. Nous avons voulu intégrer ces influences à nos morceaux pour nous amuser sans avoir de barrières musicales. C’était donc pour cette raison. Mais juste avant que Tomi n’arrive dans le groupe, nous avons réalisé qu’il y avait aussi de bonnes choses dans notre passé – quinze années s’étaient déjà écoulées à ce moment-là. Nous avons donc commencé à nous influencer nous-mêmes, en prenant ce qu’il y avait de bien dans nos premiers disques, en mélangeant ça aux éléments plus récents et à de nouveaux. C’est là que le groupe a commencé à sonner, comme tu l’as dit, plus cohérent. Certains groupes font leur premier album à trente ans, donc peut-être qu’eux ont déjà trouvé leur identité à ce moment-là, mais nous, nous n’étions pas encore matures.
Dirais-tu qu’Eclipse était une sorte de seconde naissance pour Amorphis, presque comme si c’était un nouveau groupe ?
En un sens, oui, parce que les dernières années avec Pasi [Koskinen], l’ancien chanteur, étaient un peu déprimantes. Nous voulions continuer et faire du mieux possible, mais ça ne marchait pas. Tomi est arrivé et c’était un frontman totalement différent. Il avait énormément d’énergie et sa manière de travailler était très professionnelle. Ça nous a donné de la force. Je pense donc que oui, on peut dire que c’est une seconde version d’Amorphis qui est née à cette époque.
Pour revenir au nouvel album, les chansons étaient quasi terminées à votre arrivée au studio de Jacob, ce qui vous a permis de vous concentrer sur les détails. Avec Amorphis, vous travaillez chacun de votre côté avant de peaufiner les morceaux ensemble. Penses-tu que ce soit plus efficace de cette façon, plutôt que de composer à partir de rien en groupe ?
Maintenant, c’est ainsi que ça se passe, mais quand nous avons commencé, c’était plus : quelqu’un a une idée en salle de répétition, puis quelqu’un d’autre dit qu’il a un riff à apporter et nous associons les deux, et ainsi de suite. Ça faisait que les structures de chansons étaient plus progressives, pour ainsi dire. De nos jours, c’est très facile, chacun a un home studio, donc c’est plus simple de peaufiner au maximum les chansons et de montrer aux autres ce qu’on cherche à obtenir. Je ne me souviens plus quand nous avons commencé à procéder de cette façon. Cela dit, il y a quand même de nouvelles idées qui viennent en répétition ; même si quelqu’un apporte une chanson finie, il y a quand même beaucoup de place pour des arrangements et des idées de partie pour son instrument.
« Dès que je peux, je me rends dans mon chalet à la campagne à deux heures de chez moi. Il y a l’électricité, mais ça s’arrête là : il faut aller prendre l’eau au lac. J’aime vivre dans ce genre d’environnement qui nécessite qu’on fasse des efforts pour vivre. »
Ce que l’on remarque aussi depuis Eclipse est que très peu de tes chansons se retrouvent sur les albums. Comment l’expliques-tu ? Ton style d’écriture naturel est-il trop éloigné de la direction artistique ou des spécifications actuelles d’Amorphis ?
Je dirais que c’est en partie parce que je suis beaucoup plus lent pour faire des chansons qu’Esa [Holopainen] et Santeri [Kallio] [petits rires]. Pendant qu’eux composent dix chansons, moi je n’en compose que deux ! Je ne sais pas où ils vont chercher toutes ces idées ! Il y a aussi que pour cet album, mes chansons étaient vraiment plus heavy, donc je comprends pourquoi Jacob ne les a pas choisies. Et puis parfois, tu es inspiré et t’en fais plus, et d’autres fois, tu es à sec. Avant Queen Of Time, par exemple, je n’avais composé aucune chanson. Je ne sais pas pourquoi. J’ai même essayé de me forcer, mais ça ne marche pas comme ça. J’ai besoin d’être inspiré. Quand ça vient, ça vient. Mais c’est bien que nous ayons autant de compositeurs productifs dans le groupe ! Nous n’avons pas besoin de nous forcer.
D’un autre côté, tu as prouvé avec ton projet Bjørkø que tu avais des choses à dire musicalement…
Nous disons toujours que nous pouvons faire toutes sortes de choses musicales au sein d’Amorphis, mais il y a évidemment des limites. C’était donc très rafraîchissant de faire un projet où c’est moi qui avais le dernier mot et pouvais tout décider. C’était difficile, en un sens, mais c’était aussi plaisant de faire les choses à ma façon et uniquement à ma façon. Je pense que c’est important d’avoir ce genre d’exutoire. Je pense qu’avec les projets parallèles, on peut aussi avoir de nouvelles idées à apporter à Amorphis. Ce n’est que du positif. Quand nous avons débuté avec le groupe, nous nous disions qu’il fallait être seulement dans un groupe, mais ça a évolué avec le temps, même si, j’imagine, nos projets ne sont pas totalement éloignés de notre projet principal. Nous avons tous plein de chansons qui ne sont jamais utilisées par Amorphis et nous ne savons pas quoi en faire, donc ça fait du bien de les sortir via un projet. Au moins, elles sont là quelque part, pas juste dans son ordinateur.
Esa a expliqué que le titre provisoire de « Dancing Shadow » était « Disco Tiger », compte tenu de son côté dansant, et a mentionné une touche de Vangelis dans « The Lantern ». Vous inspirez-vous souvent de styles non metal, comme le disco ou la dance music par exemple ?
Nous avons toujours des titres de travail étranges – c’est généralement la première chose qui vient en tête à la personne qui est en train de travailler sur le morceau, et souvent c’est aussi pour en rire. Le plus dur est d’essayer de se souvenir des vrais titres des chansons. Personnellement, j’ai toujours « Disco Tiger » comme titre en tête. Il faut que je réfléchisse pour retrouver le vrai nom de la chanson, « Dancing Shadow ». Je crois que Santeri aime le disco – en tout cas, c’est ce qu’il nous fait écouter dans le tour bus ! Moi, j’aime bien Abba, c’est mon style de disco. Mais oui, nous écoutons des styles de musique très différents qui nous inspirent. Ça va du death metal à The Cardigans, Atomic Swing, etc. La bonne musique, c’est de la bonne musique. Nous n’avons pas de restrictions dans ce que nous écoutons. Je sais aussi que tous les membres du groupe ont des goûts musicaux différents, donc il faut que nous fassions attention dans le tour bus à ne pas mettre quelque chose que quelqu’un n’aime pas, sinon il va se coucher [petits rires]. Du coup, c’est surtout AC/DC, Dire Straits, Slayer, peut-être Michael Jackson… Ce sont les artistes qui font l’unanimité dans le groupe.
Esa a aussi dit qu’il voyait bien « Dancing Shadow » enflammer une piste de danse metal. Aimez-vous danser dans le groupe ?
Je ne danse jamais ! Esa peut le faire quand il est ivre. Santeri, lui, danse, absolument. Je l’ai déjà vu faire ! Mais moi, non, je ne suis pas un danseur. Je n’aime pas l’idée de faire des chansons pour danser. Je pense que c’était une blague que faisait Esa – j’espère ! [Rires]
A propos de Santeri, en parlant de « Bones », il a déclaré qu’« en tant que claviériste, [il] voulai[t] prouver qu[‘il] pouvai[t] composer un morceau d’Amorphis heavy, centré sur les riffs ». Penses-tu que les claviéristes ont parfois un complexe, surtout lorsqu’ils se comparent aux guitaristes ?
C’est possible, surtout dans la mesure où, sur les précédents albums, les synthétiseurs sont assez bas dans le mix. Je peux donc comprendre la frustration de Santeri. En live, je pense que nous sonnons un peu différemment parce qu’on peut vraiment entendre ce que Santeri joue. Mais Santeri a déjà fait, par le passé, des morceaux d’Amorphis vraiment heavy. Il sait aussi jouer de la guitare – je crois qu’il en enregistre sur ses démos, plutôt que d’utiliser un son de guitare avec son clavier. Je trouve que dans cet album, nous sonnons plus comme le groupe sonne en concert. On peut vraiment entendre, à tout moment, tout ce qui se passe, chaque instrument. Il n’y a pas de piste en sourdine. C’est donc un album très naturel. C’est facile de tout compresser et de se retrouver avec un son bordélique, mais il faut qu’il y ait de la respiration, or là il n’y a pas énormément de pistes ; c’est centré sur les parties de base que nous jouons.
« Tout ce que je voulais faire quand j’étais plus jeune était d’être dans un groupe et de jouer de la musique, mais tout d’un coup, je me suis retrouvé à être le chanteur et ça ne me plaisait pas du tout. »
L’album s’intitule Borderland : qu’est-ce que cette région « frontalière » ou « aux confins » ? Est-ce votre refuge, votre havre de paix, où vous invitez l’auditeur ?
Je crois que pour Pekka Kainulainen, qui a écrit les textes, c’est un lieu entre la vie et la mort – ou la vie sur terre et les Enfers. Ça peut aussi être un état spirituel. Je ne peux pas tellement en dire plus car il ne nous a pas beaucoup expliqué ! Toutefois, nous trouvions que c’était un bon titre pour représenter l’album dans son ensemble, car il n’y a pas de concept.
Le communiqué de presse mentionne que l’album « allie avec brio innovation et tradition ». Évidemment, c’est un texte promotionnel, mais le fait est qu’Amorphis, qui s’inspire fortement du Kalevala, tend à remettre au goût du jour les mythes anciens. Est-ce là l’essence même de ce groupe, mélanger l’ancien et le nouveau, et donner du sens à ce mélange ?
Oui. Lorsque nous avons commencé à utiliser le Kalevala, c’était fascinant. Ce sont de vieilles croyances et mythologies finlandaises, or ces histoires sont intemporelles. On peut les appliquer à tous les siècles, y compris le nôtre. Nos paroles montrent qu’aujourd’hui, on se bat contre les mêmes problèmes que par le passé. Il y a toujours un effet de yin et yang, et les mêmes problématiques dans le monde qui touchent les gens. Je n’ai pas un avis tranché sur la question, mais le bon sens semble indiquer qu’on devrait parfois se reposer davantage sur les choses de base. Quand Pekka a écrit les textes, le seul conseil que nous lui avons donné était de s’en tenir à ce type de sujets. Nous n’allons pas avoir des chansons qui parlent de voitures de course ou de cafétérias ! Dans nos chansons, nous parlons donc de grandes choses, mais à la fois, ce sont aussi de petites choses, comme la nature. Et musicalement, c’est pareil : après le premier album, au même moment où nous avons eu l’idée d’avoir des textes en rapport avec le Kalevala, nous nous sommes mis à écouter la musique folklorique de divers pays. Il y a un groupe finlandais baptisé Piirpauke qui œuvre dans une veine folk progressive, type années 70, et que nous aimions beaucoup. C’est là que la musique folk et traditionnelle a commencé à nous influencer, enrobée de metal.
Tomi Joutsen a déclaré : « Personnellement, je trouve que le côté poétique de Borderland reflète la façon dont l’humanité perd peu à peu son lien avec la nature au nom de la cupidité. Nous nous souvenons encore de nos racines, mais à un moment donné, nous avons tout simplement cessé de nous en soucier. » Pourtant, on n’a jamais autant parlé d’écologie qu’aujourd’hui : penses-tu que ce n’est pas suffisant ou qu’on n’en parle pas de la bonne manière ?
Je suis très préoccupé par la nature et par ce que le monde est en train de devenir, mais en même temps, je ne fais pas grand-chose. Nous devons prendre l’avion, je conduis, etc. Je pense qu’on devrait en faire plus, mais parfois, on se sent impuissant face à ce qui se passe avec les grands patrons qui décident, les politiques, et ainsi de suite. C’est compliqué d’essayer de faire sa modeste part, même si on en a envie. Ça paraît futile. Autrement, la nature est importante pour moi : dès que je peux, je me rends dans mon chalet à la campagne à deux heures de chez moi. C’est là que j’aime passer mon temps libre. Il y a l’électricité, mais ça s’arrête là : il faut aller prendre l’eau au lac. J’aime vivre dans ce genre d’environnement qui nécessite qu’on fasse des efforts pour vivre. Et j’aime être dans la forêt, près des lacs, etc. Je n’aime plus trop la ville – je m’en suis un peu éloigné car je n’arrive pas à m’y détendre. La plupart des moments d’inspiration me viennent lorsque je suis dans la nature, car il n’y a rien pour te perturber. De nos jours, on est tout le temps sollicité par tant de choses, les ordinateurs, les téléphones mobiles, etc. Le seul moyen d’y échapper et de se détendre, c’est d’aller dans la nature.
L’album se termine sur une note très pessimiste avec « Despair ». Pourquoi ? Est-ce le reflet de l’humeur du groupe ou de votre vision de l’avenir ?
Non. Nous avons presque tous des enfants, donc nous essayons d’avoir de l’espoir, même si ce n’est pas toujours simple. Je ne sais pas, ça vient peut-être plus de la mélancolie typique qu’ont les Finlandais. C’est presque un mécanisme de survie et c’est aussi une source d’inspiration. Ce n’est pas comme si nous pleurions constamment. Nous essayons aussi de nous amuser et d’être positifs !
Tu as déclaré : « Borderland est peut-être l’album le plus ‘Amorphis’ que nous ayons jamais réalisé. » Nous avons parlé plus tôt des premiers albums qui étaient variés et changeaient constamment, là où c’est aujourd’hui plus stable, mais si l’on considère la carrière du groupe dans son ensemble, qu’est-ce qu’Amorphis ?
J’aime crois qu’il y a un son Amorphis. Si on tombe sur quelqu’un qui n’a jamais entendu le groupe et qui demande ce qu’il devrait écouter en premier, c’est difficile de répondre, je n’en ai aucune idée. Je pense que c’est accidentellement devenu un mode de vie qui nous suit depuis que nous sommes à l’âge adulte. Quand je repense à certains albums, je me souviens instantanément de ce qui m’est arrivé à cette période, le temps qu’il faisait quand nous étions en studio, si j’avais une relation amoureuse ou pas, etc. Pour moi, c’est une sorte de journal intime. Je pense que c’est aussi ce que ça peut être pour nos fans, surtout ceux qui écoutent Amorphis depuis les années 90 – c’est ce que certains nous ont dit. J’ai moi-même des souvenirs associés à Reign In Blood de Slayer, par exemple !
« En Finlande, le heavy metal est assez populaire, mais plus autant que lorsque Lordi a gagné l’Eurovision. A l’époque, je trouvais que ça prenait trop d’ampleur ; tous les politiques faisaient mine d’aimer ça, c’était ridicule. »
Tu as été le chanteur principal, en growl, jusqu’en 1998. Dans une interview passée, Esa nous avait confié qu’« il faut vraiment [t]e pousser pour [t]e convaincre » de chanter à nouveau. Pourquoi es-tu si réticent à le faire maintenant ?
Quand j’ai décidé d’arrêter de chanter, il fallait que je sois strict, car si je m’étais mis à le refaire un peu, tout le monde allait s’attendre à ce que ce soit une reprise permanente. Je n’aimais pas être à cette place de frontman, au centre, et je me disais que nous devions trouver un meilleur chanteur, car je me suis toujours considéré comme un guitariste. Cela dit, aujourd’hui je reprends plaisir à faire quelques growls de temps en temps en concert. C’est facile parce que je n’ai que quelques phrases ici et là. Je ne sais pas si je pourrais faire des chansons entières. J’ai essayé aussi, mais ma gorge finit par me brûler et je ne peux plus parler pendant une semaine.
Pourquoi n’aimais-tu pas la place de frontman ?
Je ne sais pas ce qui s’est passé dans ma tête quand j’avais vingt et quelques années, mais j’y ai réfléchi. Je pense que c’était un choc pour moi quand je me suis retrouvé dans cette positon, car tout ce que je voulais faire quand j’étais plus jeune était d’être dans un groupe et de jouer de la musique, mais tout d’un coup, je me suis retrouvé à être le chanteur et ça ne me plaisait pas du tout. Je ne me considérais même pas comme un chanteur. Si j’avais été capable de vraiment chanter, ça aurait peut-être été différent. J’ai commencé à faire du growl parce que c’est tout ce dont j’étais capable et personne d’autre ne pouvait le faire. Quand le groupe a pris de l’ampleur, je me suis dit : « Merde, je suis le chanteur de ce groupe », alors que je ne voulais pas. Je suis à l’aise en tant que guitariste.
Vous venez d’être disque d’or en Finlande avec Halo. Il semblerait que vous enchaînez les disques d’or là-bas. Vu d’un pays comme la France, ça paraît incroyable, mais comment définirais-tu la place d’Amorphis dans le paysage musical finlandais ?
C’est notre neuvième disque d’or d’affilée ! Nous avons une communauté de fans assez fidèle ici et elle est plus étendue aujourd’hui. Quand nous avons débuté, c’était surtout des ados fans de death metal, mais désormais, dans nos concerts, on voit aussi bien de jeunes enfants que des grands-parents. Evidemment, nous respectons beaucoup le fait que nous ayons ce type de position. Nous avons aussi fait des concerts spéciaux en Finlande, à jouer dans de vieux châteaux et ce genre de choses, c’était super. Comme tu le sais, en Finlande, le heavy metal est assez populaire, mais plus autant que lorsque Lordi a gagné l’Eurovision. A l’époque, je trouvais que ça prenait trop d’ampleur ; tous les politiques faisaient mine d’aimer ça, c’était ridicule. Maintenant, la poussière est retombée et on est à un bon niveau de popularité du style, je trouve. Quand quelque chose devient à la mode, on sait que le soufflet ne peut que retomber, et c’est ce qui s’est passé. Seuls quelques groupes de cette vague ont survécu, mais il y a encore de gros groupes de metal qui chantent en finnois et ne tournent qu’en Finlande. Les vrais fans restent, pendant que les autres suivent les tendances et se détachent très rapidement. Je pense que le metal a toujours été complètement différent de la pop. Les fans y sont plus fidèles et savent vraiment qui sont les artistes, les chansons qu’ils ont écrites, etc., alors que dans d’autres genres, les gosses ne savent même pas qui chante ou de quel groupe est telle chanson. Ça a toujours été la force du metal. Même quand nous avons commencé, il y avait le tape-trading, ça n’avait rien à voir avec les grandes maisons de disques et les grands magazines. C’était entretenu par des gamins qui avaient les mêmes goûts et la même attitude.
Est-ce qu’on entend parfois Amorphis à la radio en Finlande ?
Oui, tous les jours ! Il y a quelques radios rock qui en diffusent tout le temps, et d’autres qui en passent de temps en temps. Surtout maintenant que nous sortons un nouvel album, j’en entends peut-être deux fois par jour.
Interview réalisée en visio le 3 septembre 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Sam Jamsen.
Site officiel d’Amorphis : amorphis.net.
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