C’est alors qu’Angra célèbre les trente ans de son premier album Angels Cry que sort Cycles Of Pain, dixième disque des Brésiliens. Cette longévité est un exploit de taille pour un groupe dont le pays, certes, est reconnu pour ses amateurs de musiques extrêmes, mais offre également un environnement peu propice à une carrière qualitative de longue durée : « Nous sommes géographiquement excentrés. Notre économie fait qu’il est difficile d’investir dans du matériel et dans d’autres ressources, qu’il est compliqué de durer, et ainsi de suite », constate le guitariste Rafael Bittencourt. Cependant, rien n’a jamais découragé le quintet, qui a tiré profit de ses atouts culturels et musicaux pour élaborer son nouvel opus. La pochette de celui-ci, réalisée par l’artiste brésilien Erick Pasqua, est un sujet de discussion à part entière : on y voit une sorte d’ange de la mort avec des ailes lumineuses, entouré d’une combinaison de symboles religieux et païens, le tout sur fond de nature brésilienne en flammes ; ces détails, au-delà de leur esthétisme, ne manquent pas de rappeler les pochettes de certains des albums précédents du groupe, comme pour établir un lien temporel et artistique entre toutes ces années. De quoi bien implanter visuellement le thème parolier et musical.
Dès la première écoute, les arrangements musicaux seront familiers aux adeptes d’Angra. Les nombreuses influences exotiques et les plans progressifs confèrent finesse et richesse à l’œuvre. Les musiciens rendent hommage à leurs racines culturelles au travers de rythmes et mélodies typiquement brésiliens. Comme en écho au mythique Holy Land (1996), sons de la nature et percussions sont incorporés à l’intro de « Faithless Sanctuary » ou à la surprenante et solaire « Vida Seca » qui met en vedette Lenine, l’une des légendes de la musique populaire brésilienne. D’autres artistes sont d’ailleurs de la partie, de manière plus ou moins discrète : Fernanda Lira, Mayara Puertas, Vanessa Moreno qui agrémente « Here In The Now » de vocalises aux consonances ethniques éthérées ou encore Amanda Somerville qui sort ses plus belles voix lyriques sur le dernier titre. Fabio Lione, chanteur de la formation depuis maintenant dix ans, joue avec facilité avec sa gamme vocale étendue : il passe facilement d’un refrain grandiloquent digne de son passé dans Rhapsody Of Fire (« Ride Into The Storm ») au chant opératique dans « Tears Of Blood », tout en sachant se montrer accrocheur (le puissant refrain de « Tide Of Changes – Part II ») ou plus posé et amener de la sensibilité (« Cycles Of Pain » qu’il accompagne dans un crescendo vers des sommets d’emphase orchestrale). Le duo de guitaristes Rafael Bittencourt et Marcelo Barbosa a su avec le temps développer son alchimie, comme le démontre un « Dead Man On Display » aux solos et parties instrumentales techniques, bien intégrés à la base power metal. C’est d’ailleurs ce qui fait tout le sel de Cycles Of Pain : une écriture diversifiée et progressive qui varie sans arrêt les plaisirs. En témoigne le pont aux plans dissonants et rythmes alambiqués qui démarque « Ride Into The Storm » d’un simple titre de speed metal épique. Le surdoué Felipe Andreoli, ici principal compositeur avec Bittencourt, y est sans doute pour quelque chose. Sa basse n’a jamais été aussi valorisée, que ce soit par ses arpèges qui forment le socle de « Tide Of Changes – Part I » ou ses délicates mélodies qui tapissent « Cycles Of Pain ».
Cette profondeur musicale renvoie à celle des thématiques, inspirées par les « montagnes russes émotionnelles » de ces cinq dernières années où le groupe a « connu beaucoup de douleurs, de défis, de frustrations, de gloires et de succès », autant sur le plan personnel que sur celui du contexte mondial. Le clip de « Gods Of The World » donne d’ailleurs le ton avec ces chiffres accusateurs des divers maux dysfonctionnels de nos sociétés actuelles. L’idée est de présenter les différentes perspectives de la douleur humaine et les cycles qui sont impliqués. La maturité s’impose, toute douleur entraînant un apprentissage. C’est ainsi que des thèmes forts, tels que la perte, la solitude, la famine, l’addiction, la souffrance animale ou la répartition monétaire mondiale, sont abordés. Le groupe se veut sensibilisateur mais pas moralisateur, comme pour entamer une prise de conscience auprès de l’audience touchée par son art.
Cycles Of Pain est un album vivant, peut-être justement pour conjurer le cycle de douleur voire la mort elle-même (Rafael Bittencourt a dû encaisser le décès de son père, puis celui d’Andre Matos, son ancien compère et membre fondateur du groupe, avant qu’on n’ait vu surgir les décomptes morbides de la pandémie…). A travers la multiplicité de chœurs, d’orchestrations, de rythmes, d’ambiances et d’instrumentations, y compris acoustiques, Angra dévoile l’un des albums les plus sophistiqués et progressifs qu’il ait pu produire jusqu’à présent. Malgré le temps passant et les changements, la formation brésilienne se montre plus forte et solide que jamais. Trente ans après Angels Cry, Angra n’a pas dit son dernier mot !
Clip vidéo de la chanson « Gods Of The World » :
Clip vidéo de la chanson « Tide Of Changes » :
Clip vidéo de la chanson « Ride Into The Storm » :
Album Cycles Of Pain, sortie le 3 novembre 2023 via Atomic Fire Records. Disponible à l’achat ici




























