Personnage emblématique connu pour son humour et son franc parler, Tobias Sammet a créé via Avantasia un univers à la fois unique et emblématique depuis plusieurs décennies. Fort d’une carrière de trente ans et sachant toujours s’entourer d’un bel éventail de voix, le « bouffon », comme il se décrit lui-même, se distingue dans la sphère power metal par une anecdote pas si anecdotique : il n’y a jamais eu de dragon dans ses chansons. Pour ce fin joueur sur les mots, la fin du mois de février est accompagnée de la sortie de son tout nouvel album Here Be Dragons. Avec une pochette old school arborant, justement, un dragon et fruit d’une approche artistique libre, voilà une œuvre qui promet un renouveau.
Nous en avons discuté avec lui par téléphone, où son rire communicatif se fera entendre de manière sourde, comme s’il couvrait le micro d’un tissu pour un effet plus mystérieux (en fait, juste la qualité de ligne qui n’était pas optimale). Il a abordé avec nous les secrets de confection de ce nouvel album, mais aussi sa carrière, le sujet Edguy y compris, saupoudrant le tout d’anecdotes, de comparaisons et d’analyses croustillantes. Ce qui est sûr à la fin de cet échange, c’est que Tobias Sammet a toujours autant d’énergie à revendre et compte bien le prouver lors de la tournée imminente qu’il prépare pour Avantasia.
« Après tout, c’est moi le roi, le maire ou le gouverneur d’Avantasia. C’est à moi de prendre ces décisions et de déterminer le son d’Avantasia. Si je dis que c’est un morceau d’Avantasia, alors c’en est un ! »
Radio Metal : Le dossier de presse indique que le nouvel album est l’œuvre d’art la plus cohérente et la plus concise que le groupe ait jamais réalisée. J’ai l’impression qu’à chaque fois que tu sors un album, tu sembles encore plus satisfait qu’avant du travail accompli. Penses-tu que tu parviendras un jour à une satisfaction totale ?
Tobias Sammet (chant) : Oh oui, à chaque fois ! Il n’y a rien dont je ne sois pas satisfait. C’est le premier album que nous sortons sur un nouveau label, donc forcément, ils sont enthousiastes et à fond dedans. Pour être honnête, je pense que cet album n’est pas du tout mauvais. Je pense même que c’est un très bon album. Avec un peu de recul, quelques mois après l’avoir terminé, je trouve que c’est un album très cohérent et percutant. Ce n’est pas juste « encore la même chose », c’est quelque chose de nouveau, avec une approche et une attitude très fraîches. C’est un album très chahuteur et fripon, et très raccord. Je ne veux pas dire du mal des albums précédents – ils étaient bons pour ce qu’ils étaient – mais ils étaient un petit peu différents. L’atmosphère et l’ambiance d’A Paranormal Evening With The Moonflower Society étaient différentes de ce nouvel album. Je dirais que celui-ci est plus libre, plus frais d’une certaine manière, moins réfléchi à l’excès. Les deux albums précédents ont été conçus avec beaucoup de réflexion et émanaient en grande partie d’une sorte de fardeau, de choses qui me pesaient.
Ce nouvel album, ce n’est pas que je n’ai pas réfléchi en le concevant ou qu’il est moins chargé émotionnellement, mais il est simplement plus libre, plus spontané. J’étais comme une toile vierge quand j’ai commencé à travailler dessus. Il est plein d’aventures, de positivité, il n’est pas trop complexe. Les chansons sont au cœur du travail créatif, elles sont indépendantes, il n’y a pas vraiment de fil conducteur ; ce sont juste des petites histoires, des épisodes, des poèmes, des pensées, peu importe comment on les qualifie, qui forment un tout très cohérent. Je ne peux pas dire si c’est mieux ou pire que les albums précédents. Je ne vois pas la musique comme une compétition olympique, il n’y a pas de manière objective de dire : « Oh, c’est un 9/10 », ou « Non, c’est un 12/15 », ou « C’est un 9/9 ». Tout dépend de ce qu’on ressent à un moment donné de sa vie, de son état d’esprit au moment où on écoute l’album. C’est une question de perception et de connexion avec l’œuvre à un instant T. Je peux dire que tout ce que j’ai fait dans ma carrière est absolument génial [rires], et cet album ne fait pas exception. Il est certainement différent de ce que j’ai fait par le passé.
L’album précédent sonnait un peu plus sombre…
Je vois ce que tu veux dire, exactement ! Les deux albums précédents étaient très marqués par une période où je travaillais trop et où j’essayais de répondre aux attentes de beaucoup de monde, comme une machine. C’est ce qu’incarnaient Moonglow et A Paranormal Evening With The Moonflower Society. Ces albums m’ont permis de digérer certaines pensées qui m’accompagnaient partout. Il y a eu une époque où j’étais surmené, où je sortais un album chaque année. J’ai compris que je ne pouvais plus continuer ainsi, pour diverses raisons – peut-être parce que l’ambiance n’était plus très bonne au sein d’Edguy et aussi parce que j’étais épuisé, et que le groupe l’était aussi. Je gérais tout, j’écrivais les chansons, je manageais le groupe… Je faisais absolument tout. Il y a eu un moment où j’ai failli m’écrouler, et personne ne me disait merci. Je ne parle pas des membres du groupe, je ne veux pas dire du mal de qui que ce soit, mais à l’extérieur, personne ne me disait : « Merci pour tout ce que tu fais, prends un peu de repos, ne t’inquiète pas. » Au contraire, les gens venaient me voir en me disant : « Espèce d’idiot, tu fais Avantasia parce que ça marche mieux, mais tu devrais faire Edguy ! » Tout le monde semblait mieux savoir que moi ce que je devais faire, comme si c’était normal que je me tue à la tâche et que je tombe malade. J’ai eu des problèmes physiques et mentaux à cause de ce surmenage. J’ai même perdu une partie de mon audition à cause du stress, mais j’ai continué. J’ai appelé un album Tinnitus Sanctus en me disant : « Ok, fuck, j’ai deux oreilles. » C’est ce que je disais en interview : « Le médecin m’a dit que c’était une chance que ce soit juste mes oreilles, car au moins, j’en ai deux. » Voilà comment j’ai géré ça. Et j’ai enchaîné en chiant un nouvel album et en repartant en tournée – « quatre-vingts concerts ? Allez, on y va ! Je travaille déjà sur un nouvel album d’Avantasia ! » Et puis, quand j’ai sorti l’album d’Avantasia, les membres d’Edguy me demandaient : « Quand va-t-on sortir le nouvel album ? Tu as dix nouvelles chansons, super ! » J’étais en souffrance et personne ne semblait s’en soucier.
J’ai utilisé ces deux albums précédents pour digérer cette période, mais aujourd’hui, j’ai accepté le fait qu’apparemment je suis un égocentrique qui ne pense qu’à lui-même [rires] et qui veut juste être en bonne santé et heureux, et j’ai accepté la situation telle qu’elle est. Avec ce nouvel album, j’ai juste voulu partir à l’aventure. Je n’ai même pas eu peur d’intégrer une chanson comme « Creepshow » dans l’univers d’Avantasia, alors qu’au début, je trouvais que ça ressemblait plutôt à un titre d’Edguy. C’était plus léger, ironique et pas trop sérieux, un peu comme « Lavatory Love Machine » ou « King Of Fools » – je n’irais pas jusqu’à dire « La Marche Des Gendarmes » non plus. Et puis je me suis dit : « Après tout, c’est moi le roi, le maire ou le gouverneur d’Avantasia. C’est à moi de prendre ces décisions et de déterminer le son d’Avantasia. Si je dis que c’est un morceau d’Avantasia, alors c’en est un ! » Ce titre fait partie d’un magnifique recueil d’histoires appelé Here Be Dragons, et c’est ainsi que je le ressens maintenant. D’ailleurs, nous ouvrirons la prochaine tournée avec « Creepshow », et je promets à tous ceux qui en doutent qu’il sera adopté comme un titre d’Avantasia. Les gens vont sauter et l’adorer. Certes, ce n’est pas du power metal, mais franchement, je m’en fiche [rires].
« Je me suis toujours identifié au joker, au bouffon, qui peut dire tout ce qu’il veut et s’en tirer en déguisant ça en blague. D’un autre côté, ce bouffon est, en soi, un personnage épique et il a sa place dans le monde de la fantasy et de l’imagination. Et c’est une partie très importante de ma personnalité. Je gère les situations difficiles avec humour. »
Justement, « Creepshow » est une courte chanson très entraînante, et tu as dit qu’« elle met l’accent sur une facette de [ton] travail qui a pris du recul dans ta musique ces dernières années ». Tu l’as un peu évoqué, mais comment expliques-tu que tu te sois éloigné de ce type de chansons ? Penses-tu avoir quelque chose à prouver ou penses-tu plutôt qu’il est plus facile pour toi d’écrire des chansons moins immédiates ?
Je pense qu’Edguy est devenu de plus en plus « drôle » – je ne sais pas si c’était vraiment drôle, certains soutiendraient le contraire [petits rires]. Avec Edguy, je pouvais faire l’idiot et exprimer ce côté enjoué de ma personnalité. Je me suis toujours identifié au joker, au bouffon, qui peut dire tout ce qu’il veut et s’en tirer en déguisant ça en blague. C’est de là que vient mon idée d’avoir un bouffon comme mascotte, parce que je me sentais comme tel. Quand j’ai fait Avantasia, c’était toujours le côté très sérieux qui prenait le dessus, en proposant une évasion comme dans un film fantastique. D’un autre côté, ce bouffon est, en soi, un personnage épique et il a sa place dans le monde de la fantasy et de l’imagination. Et c’est une partie très importante de ma personnalité. Je gère les situations difficiles avec humour. Comme je viens de le dire, j’ai eu une perte soudaine de l’audition à une oreille. Elle est revenue après avoir été traitée à l’hôpital, mais je l’ai perdue pendant un temps, et la conséquence n’a pas été de m’arrêter de travailler et de prendre soin de moi, mais de dire : « J’ai appelé l’album Tinnitus Sanctus. » C’était le saint Tinnitus, parce qu’il est survenu en travaillant sur la musique et que c’est magnifique ; si tu souffres à cause de quelque chose que tu aimes énormément, alors c’est un mal pour un bien. Tinnitus Sanctus, c’était ma façon d’aborder les choses. L’humour a donc toujours joué un grand rôle dans ma vie. Finalement, après avoir traversé une période plus sombre de ma vie, j’ai trouvé ça génial de simplement lâcher prise et de dire que c’est aussi une partie de moi.
Je ne veux pas transformer Avantasia en un groupe à blagues, mais dire : « C’est parti pour le Creepshow ! » avec un sourire malicieux, en faisant un doigt d’honneur aux gardiens du true metal et en invitant tous mes dingos de fans excentriques dans notre propre petit espace sûr appelé Avantasia, était quelque chose que j’ai beaucoup apprécié. Il y a davantage d’éléments ironiques dans cet album. Si tu écoutes les paroles d’« Unleash The Kraken », tout n’y est pas très sérieux non plus. La chanson parle d’invoquer, de faire appel à une force intérieure, une créature fantomatique, un monstre qui va transformer quelque chose de négatif qui t’est arrivé en positif. C’est ainsi que je traite certaines humeurs. Quand tu es énervé contre quelqu’un ou quelque chose, tu peux soit te prendre la tête avec ça, taper du pied par terre et te plaindre, soit prendre cette expérience, l’intégrer, la laisser pénétrer et essayer de la transformer en quelque chose de positif : une motivation pour être meilleur, pour gérer la situation, pour en sortir, pour prendre le mépris et les piques des autres et en faire le carburant qui te permettra d’atteindre ton but et de trouver ton équilibre intérieur. C’est ce dont parle « Unleash The Kraken », mais dans les paroles, ça dit : « Lightning strikes, I am thunderbolt, the mercury, I am the tentacle divinely ordained » (la foudre frappe, je suis l’éclair, le mercure, je suis le tentacule divinement ordonné, NdT). C’est tellement prétentieux, insolent, impertinent, extravagant ! C’est une flagrante autocélébration, de la pure vantardise. C’est tellement typique de moi ; c’est presque comme si je disais : « Je suis le Napoléon du rock ! », c’est ce genre de paroles. J’ai retrouvé cette fibre et j’en suis très reconnaissant, parce que c’est ce que je suis, c’est ma véritable nature, même quand je suis dans le monde merveilleux d’Avantasia. Désolé pour mes monologues, je me sens presque comme Lars Ulrich [rires].
Le fait est que tu as toujours été perçu comme quelqu’un de drôle. L’humour et le fait de ne pas être trop sérieux ont-ils toujours fait partie de ta vision ou de ton idée du heavy metal ?
Je n’ai jamais pensé que le heavy metal et l’humour ne pouvaient pas aller ensemble, que ça devait prêter à controverse. Enfin, je n’ai jamais pensé que ça devait forcément être drôle, mais je n’ai jamais compris que certaines personnes voulaient absolument les séparer. Mes groupes préférés ont toujours été Iron Maiden, Twisted Sister, Queen, Van Halen, Kiss… Même Ronnie James Dio – que son âme repose en paix – avait un dragon géant sur scène qui avait l’air d’être en papier, il ouvrait la bouche avec de la fumée qui en sortait, les yeux qui brillaient… C’est très Spinal Tap, il faut l’admettre ! J’adore Dio, mais ce dragon sur scène à l’époque, ce n’était pas tellement effrayant [rires]. Dans AC/DC, tu as un mec de soixante-dix ans qui saute partout sur scène en portant un uniforme d’écolier ! Avec Iron Maiden, tu as un monstre qui perd un bras toutes les deux nuits. Il y a tellement d’humour dans la musique, y compris la bonne musique : ça ne dit rien sur la qualité de celle-ci. Pour moi, ça n’a jamais été un problème. Un groupe comme Iron Maiden pouvait écrire des trucs sérieux, mais aussi des trucs drôles. Van Halen, à son apogée, arborait un énorme rictus avec des lunettes de soleil, en ne se prenant pas au sérieux, mais en ayant de sérieuses qualités. C’est ce que j’admirais. Si tu regardes Manowar : ils sont drôles, c’est juste qu’ils ne le savent pas ! [Rires]. Désolé, je retire ce que j’ai dit, je ne veux pas être poursuivi par Joey DeMaio ! J’aime beaucoup Manowar pour ce qu’ils sont, ce qu’ils font et les chansons qu’ils ont écrites il y a quatre-vingts ans. Euh, dix-huit, pas quatre-vingts ! [Rires] Encore une bourde ! Sérieusement, j’aime vraiment ce groupe, mais allez, on ne peut pas prendre ça trop au sérieux. Ce sont des gens qui s’enduisent d’huile pour bébé ou pour concours de musculation, portent des pagnes en fourrure sur scène et qui chantent à propos de batailles en brandissant des épées en plastique. C’est du divertissement ! Ça n’a pas besoin d’être sérieux. J’adore Kings Of Metal et je trouve qu’Eric Adams est un chanteur génial, mais bien sûr que c’est drôle, c’est Spinal Tap. On ne peut pas dire qu’Edguy est drôle et que Manowar est sérieux ! Tous les deux sont drôles de manières différentes !
« Je n’ai jamais compris que certaines personnes voulaient absolument séparer le heavy metal et l’humour. […] Si tu regardes Manowar : ils sont drôles, c’est juste qu’ils ne le savent pas ! [Rires]. Désolé, je retire ce que j’ai dit, je ne veux pas être poursuivi par Joey DeMaio ! »
La chanson éponyme ne devait pas être aussi longue, mais elle s’est avérée être la plus longue de l’album. Est-ce une difficulté ou un défi que tu rencontres parfois, pour raccourcir les choses lorsque tu travailles sur une chanson avec autant de potentiel et de matière ?
Tu sais, c’est même difficile pour moi de raccourcir un discours [rires], alors tu peux imaginer à quel point j’ai du mal à raccourcir une chanson qui veut durer dix minutes et que je veux rendre plus concise. Je pense qu’avec ce nouvel album, j’ai parfois réussi à garder les choses assez brèves. « Creepshow » dure trois minutes ; la version originale était trente secondes plus longue, nous l’avons raccourcie en retirant deux parties – nous allons sortir la version originale dans l’édition limitée. Avec « Here Be Dragons », je n’ai pas vu la nécessité ni la possibilité de la raccourcir, car la chanson a pris vie d’elle-même au fil du processus. J’ai commencé avec le riff principal, les couplets et le refrain, puis j’ai eu l’idée de faire un deuxième refrain différent du premier. C’est une approche très inhabituelle selon le « manuel sur comment composer une chanson ». Ensuite, toute la partie centrale a commencé et j’ai senti qu’elle avait besoin de temps pour respirer. Je ne pouvais pas raccourcir ces parties ; il y a plusieurs sections B, C et D, et elles avaient juste besoin de temps pour respirer.
Bien sûr, la capacité de concentration des jeunes de nos jours est ridicule, on le voit dans les films qui doivent être montés avec énormément de rythme. Dans les années 80, on disait qu’un bon tube devait arriver au refrain au bout d’une minute. Aujourd’hui, on dit qu’une chanson doit être terminée en une minute si on veut gagner de l’argent sur Spotify ! L’approche, de nos jours, est très peu artistique, ce n’est pas marrant du tout. Quoi qu’il en soit, la chanson « Here Be Dragons » avait besoin de ce temps-là, et je joue de la musique principalement pour moi-même. Je veux faire des choses qui me rendent heureux, donc je laisse faire. Je pense que ça ne plairait pas trop à la maison de disques si j’avais cinq chansons de plus de dix minutes ; il faudrait alors les découper et les mettre sur YouTube et sur Spotify en cinq morceaux de deux minutes chacune, là ça fonctionnerait. Je trouve que la chanson est super telle qu’elle est, et j’ai toujours fait des musiques plus longues. J’ai juste besoin de ça, j’ai besoin de cette liberté créative. Si je ne l’avais pas, je ferais mieux d’arrêter.
En parlant de la troisième chanson « The Moorlands At Twilight », tu as déclaré que « quand le power metal est fait comme ça, j’adore ». Quel est ton « règlement » en matière de power metal ? Et comment n’aimes-tu pas que le power metal soit fait ?
Je n’ai personnellement pas de règlement, mais je pense qu’une majorité du power metal est faite en en suivant un. Je ne veux pas dire du mal des autres groupes et de leur approche, mais je trouve que le power metal ressemble souvent à une formule ou à un coloriage magique. C’est une approche ou un style très propre, structuré, carré et organisé. Ce genre musical est plein de règles, d’indications et de contre-indications : « Voilà comment il faut écrire un refrain hymnique. Voilà comment il faut faire l’intro. Voilà comment doit être la guitare. Il faut mettre du clavier ici. En général, il faut des chœurs grégoriens qui sortent d’un synthé Casio, puis un clavecin qui joue la mélodie comme dans ‘Black Diamond’ de Stratovarius – ne te méprends pas, j’adore Stratovarius, je ne dis pas du mal d’eux –, puis intégrer des dragons et tout exploser de façon à ce que tout soit exagéré. » Mais personne ne se soucie vraiment de savoir s’il y a une âme là-dedans. Tout est fait selon des règles, presque comme de l’intelligence artificielle. C’est quelque chose que j’ai toujours remis en question dans le power metal.
Je n’ai même jamais compris le terme « power metal », parce que quand j’ai commencé à faire de la musique, il y avait Helloween, Iron Maiden, Dio, Def Leppard (il n’y avait même pas encore Angra) et personne ne se posait de questions. Puis, soudain, on a qualifié un groupe de power metal, ce qui veut dire que Dio ne serait pas du metal avec de la puissance ?! « Stand Up And Shout » est l’un des riffs, morceaux et chant les plus heavy de tous les temps ! C’est metal, c’est puissant ! Une chanson où le chanteur fait des cris aigus et dans lequel il y a de la batterie en plastique, des claviers en plastique et des guitares en plastique serait du power metal et « Stand Up And Shout » n’en serait pas ? Qu’est-ce que j’ai mal compris là-dedans ? J’ai donc toujours eu un problème avec ce terme, mais je me suis fait une raison et je comprends ce que les gens veulent dire : ils veulent des chansons de quatre à cinq minutes, avec des chœurs, de la double grosse caisse, des guitares qui ne jouent pas vraiment de riff mais des power chords et, généralement, le clavier doit être plus fort et plus prédominant que les guitares. Il y a certaines caractéristiques dans la manière dont les morceaux typiques de power metal sont composés et je pense qu’accidentellement, « The Moorlands At Twilight » tombe dans cette catégorie – pas que le clavier soit globalement plus fort que les guitares, seulement dans certains passages. Malgré tout, c’est une chanson pleine d’âme. Elle respire, elle a de la vie. Elle n’est pas faite comme on joue à un coloriage magique. C’est une approche complètement différente et pourtant, je pense – de ce que je comprends, si je comprends bien – qu’elle a toutes les caractéristiques que les gardiens du metal considèrent comme du power metal. C’est ce que je voulais dire : « Si c’est ça que vous voulez dire, quand c’est fait comme ça, d’accord, j’accepte » [rires].
« Dans les années 80, on disait qu’un bon tube devait arriver au refrain au bout d’une minute. Aujourd’hui, on dit qu’une chanson doit être terminée en une minute si on veut gagner de l’argent sur Spotify ! L’approche, de nos jours, est très peu artistique, ce n’est pas marrant du tout. »
On trouve dans cet album le thème du dragon, très exploité dans le power metal, justement, mais que représente pour toi la figure du dragon ? Y vois-tu une métaphore ?
Absolument ! Je n’ai jamais eu de dragons dans ma musique. J’ai réussi à faire carrière dans le « power metal » pendant trente ans sans un seul dragon ! J’ai juste eu une libellule sur l’album Tinnitus Sanctus d’Edguy (la chanson « Dragonfly », NDLR). Même dans The Metal Opera, je voulais qu’ils voyagent sur des dragons, mais ensuite j’ai pensé : « Pas de dragons, s’il te plaît. Faisons des machines volantes cyberpunk. » C’est ce que nous avons fait dans l’histoire. Il n’y a donc même pas de dragons là-dedans. J’ai lu l’expression « here be dragons », « hic sunt dracones », une expression latine, sur une ancienne carte. C’était une expression utilisée sur cette carte pour indiquer, en guise d’avertissement, un territoire inexploré : « N’allez pas ici, il pourrait y avoir un danger potentiel, il pourrait y avoir des dragons ! » C’est la métaphore qu’ils ont utilisée. J’ai abordé cet album sans vraiment de plan. Je me suis lancé dans ce voyage et j’ai pensé : « Voyons ce qui en ressort. » Ce n’allait pas être un opéra rock ou metal, je n’avais pas de concept d’histoire, j’ai juste plongé tête la première dans le travail, dans le processus créatif, dans le monde de mon imagination, en me disant qu’il pourrait y avoir des dragons, mais que je verrais ce que j’y trouverais. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à aimer l’expression comme métaphore et je me suis dit : « C’est super. Je vais utiliser un dragon dans le ‘power metal’ et, en fait, il n’y aura pas de dragons. » C’est juste une expression qui vient de ce terme. Je dis peut-être douze fois le mot « dragon » dans la chanson éponyme, pourtant il n’est pas véritablement question de dragons. Comme tu le dis, ça a tellement été exploité à l’excès que j’ai voulu emmener cette idée à un autre niveau. Il n’y a rien sur des dragons dans l’album, c’est juste un terme ; le bouffon en moi s’est dit que c’était une excellente manière d’avoir enfin des dragons dans un album sans qu’il y en ait réellement.
Le plus drôle, c’est que lorsque nous avons publié l’artwork de l’album, certaines personnes débattaient en disant que j’avais fait une énorme erreur – en fait, ce n’était pas moi mais M. Rodney Matthews qui a fait le visuel – parce que, je les cite : « Ce n’est pas un dragon sur l’illustration, c’est une wyverne. Un dragon a quatre pattes, ton dragon n’a que deux pattes, c’est une wyverne ! » J’ai pensé : « Je n’ai jamais été très bon à l’école en dragonologie, mais si tu le dis… » Est-on vraiment en train de débattre de la physique corporelle d’une créature qui n’existe pas ?! D’autres personnes ont dit : « Oh, je trouve qu’il a une allure un peu enfantine, il devrait être plus dangereux comme un vrai dragon. » Est-on vraiment en train de parler de cette créature de conte de fées pour enfants sur ma pochette d’album qui n’aurait pas l’air assez méchante pour être réaliste à vos yeux ? Je veux dire, quel âge avez-vous, sept ans ?! À quoi ressemblerait un dragon qui vous ferait peur ? Je n’ai jamais vu quoi que ce soit sur une image qui, au moment où je tiens un petit morceau papier dans mes mains, m’ait véritablement fait peur. Qu’est-ce qui pourrait être potentiellement dangereux ou effrayant sur une pochette d’album ? Je me demandais : « Est-ce qu’il doit cracher du feu ? Est-ce que ce serait si effrayant que tu éviterais de toucher l’album parce que tu croirais que c’est trop chaud ? » Ça fait aussi partie du côté drôle de la scène heavy metal, dans certains aspects. Je ne m’en moque pas, car j’en fais partie activement depuis trente-cinq ans, depuis la fin des années 80, je fais partie de ces gens, mais certains se prennent et prennent tout ça beaucoup trop au sérieux, et ont beaucoup trop de temps pour se plaindre de tout [rires].
En parlant de cette pochette créée par le célèbre artiste fantastique britannique Rodney Matthews (qui avait déjà réalisé celle de The Mystery Of Time). Elle donne une impression old school, beaucoup moins moderne que celle des derniers albums. Était-ce délibéré pour obtenir une sorte de sentiment rétro ? Quelle était ton idée ?
Je ne voulais pas spécialement que ce soit rétro mais, bien sûr, lorsque tu demandes à quelqu’un comme Rodney Matthews de faire ce genre de travail, tu sais que tu n’obtiendras pas le dernier truc à la mode, mais plutôt quelque chose d’intemporel parce qu’il est de la vieille école dans son approche ; il le fait comme de l’art véritable, à la main avec une technique à l’ancienne. Lorsque tu fais une pochette d’album aujourd’hui, il est assez courant de choisir quelque chose qui a l’air un peu moderne et n’est pas aussi détaillé. De nos jours, la plupart des gosses regardent ces visuels sur l’écran d’un téléphone portable, sur les plateformes de streaming. Ce serait donc l’approche contemporaine : faire quelque chose d’iconique, très petit, mastoc et flashy, pour qu’on puisse le repérer même si ce n’est qu’une vignette. Je n’aimais pas l’idée de faire ça juste parce que c’est l’approche contemporaine. Je voulais quelque chose pour moi. Je préfère le vinyle ou, au moins, l’artbook, l’édition limitée, le grand format. Je veux que les couleurs prennent toute mon imagination. Je me suis dit que ce sera le visage de ma musique de 2025, c’est quelque chose qui représentera cet album pour le reste de ma vie.
Quand je pense à un album comme The Scarecrow, quand j’entends la chanson « The Scarecrow », je pense à la pochette ; quand j’entends une chanson comme « Can I Play With Madness? », je pense à la créature Eddie dans la glace. Tu as ces liens et je ne voulais pas que mon album – qui m’est si précieux, qui signifie quelque chose pour moi, qui représente ma personnalité pendant un ou deux années de ma vie – soit lié à une vignette contemporaine qui aurait peut-être même été faite avec de l’intelligence artificielle. Non ! J’aime Rodney, nous sommes amis, j’aime son art, il est très inspirant pour moi, il comprend ma musique. Il a voulu connaître les paroles, en faire sa propre interprétation et la mettre dans une belle œuvre d’art. La seule chose que j’ai dite, c’est : « Rodney, fais-en un dragon avec des ailes ouvertes pour que, même si on le regarde sur un petit écran de téléphone, on puisse quand même voir que c’est le symbole d’un dragon, comme un petit timbre. C’est la seule chose que j’ai dite : « Fais un dessin détaillé, beau, typique de Rodney et assure-toi que l’on puisse voir qu’il s’agit d’un dragon même si ça ne fait que deux centimètres carrés. » Je suis très satisfait de l’œuvre, je l’aime beaucoup.
« Je trouve que le power metal ressemble souvent à une formule ou à un coloriage magique. […] Personne ne se soucie vraiment de savoir s’il y a une âme là-dedans. Tout est fait selon des règles, presque comme de l’intelligence artificielle. C’est quelque chose que j’ai toujours remis en question dans le power metal. »
Dans les paroles, tu chantes : « Ici il y a des dragons, ici il y a de la magie ». Crois-tu en la magie ? Penses-tu qu’un peu de magie régisse notre vie quotidienne ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. Tout dépend de ce que l’on considère comme étant de la magie. Laisse-moi le formuler ainsi : il y a une certaine magie dans le fait de rêver à des choses qui deviennent réelles. Pour moi, ce n’est pas de la magie, c’est de la logique, mais je pense que ça pourrait relever du domaine de la magie et que certaines personnes n’y croient pas. Quand j’ai commencé à devenir musicien ou plutôt lorsque j’ai commencé à travailler sur le premier album d’Avantasia, j’étais assis dans ma chambre chez mes parents, j’avais dix-neuf ou peut-être vingt ans. J’ai imaginé toutes ces histoires et j’écrivais des choses qui n’avaient aucun sens dans le monde des adultes. C’était de la rêvasserie, un château dans le ciel pour ainsi dire, ça n’avait absolument aucun sens selon le règlement du monde des adultes qui te dit : « Fais quelque chose d’utile dans ta vie, gamin. Trouve un travail, gagne de l’argent, construis une maison, fonde une famille, fais quelque chose de concret. » Ça n’avait de sens que pour moi et j’ai tout tiré de mon monde imaginaire, en me disant : « Je vais faire un album, ce sera un concept et Michael Kiske chantera dessus, je ferai ci, je ferai ça. » J’en rêvais avec l’innocence et la naïveté d’un jeune garçon ou d’un adolescent.
Avance rapide d’un, deux, trois, quatre, cinq ans : l’album a été un succès et, tout à coup, il s’est traduit dans le monde des adultes. J’ai pu m’acheter une voiture, des vêtements, une chaîne hi-fi et un clavier. Ma carrière s’est lancée. Tout ça reposait sur l’innocence de mon imagination, sur une simple pensée. Ce n’était ni tangible ni visible. Je le voyais, mais personne d’autre ne le voyais. Je ne savais pas que ça finirait par si bien se concrétiser dans le monde des adultes, le monde réel, le monde matériel, le monde financier. Apparemment, c’était de la magie. J’ai créé quelque chose qui n’existait pas auparavant. Et ce n’est pas parce que je suis quelqu’un de particulièrement intelligent. N’importe qui peut le faire, chacun à sa manière. Certaines personnes ont une idée et finissent par écrire un livre qui se vend à cinq millions d’exemplaires. D’autres ont une idée qui aboutit à la création d’un superbe médicament ou produit pharmaceutique. Des chercheurs font travailler leur imagination en faisant des recherches et découvrent un traitement pour une maladie. Ces idées, ces fruits de l’imagination prennent forme dans le monde réel. Je ne sais pas si c’est de la magie. Pour moi, c’est de la logique, mais peut-être que la magie est une forme de logique, tout dépend comment on l’appelle.
C’est justement ce dont je parle dans la plupart des paroles du nouvel album : on peut prendre quelque chose d’invisible, qui n’existe que pour soi, un refuge personnel, un espace sûr, et s’en servir pour créer quelque chose que, soudainement, les autres peuvent voir et comprendre. Pour moi, tout a commencé lorsque j’étais enfant et que je me faisais harceler, ou lorsque les autres ne me comprenaient pas parce que, je ne sais pas, j’étais peut-être différent à certains égards. Je rentrais chez moi et j’écoutais W.A.S.P., Kiss, AC/DC, Dee Snider, Dio, King Diamond et Ozzy Osbourne. Eux me comprenaient. J’avais l’impression qu’ils étaient avec moi, qu’ils étaient mes amis invisibles. Ils chantaient « We’re Not Gonna Take It », « I Wanna Be Somebody », et ils formulaient tout ce que je n’étais pas capable d’exprimer moi-même. Je le ressentais, je sentais cette magie, et ça me donnait la force et l’énergie de changer ma propre vie, et ensuite de devenir plus fort. Est-ce de la magie ? Je n’en ai aucune idée. C’est peut-être juste de l’autoconditionnement. La musique est un refuge pour moi, que je la joue moi-même ou que j’écoute mes groupes préférés. L’imagination et la musique ont le pouvoir de changer les choses. C’est certainement une chose magnifique de pouvoir créer quelque chose à partir de rien, ou à partir de quelque chose que les autres ne perçoivent pas. Tout le monde a ce pouvoir de faire naître quelque chose à partir de ce qui semble n’être rien.
Michael Kiske apparaît une fois de plus sur la chanson « The Moorlands At Twilight ». C’est toi qui l’as ramené à chanter du heavy metal avec le premier album d’Avantasia. Que ressens-tu, presque vingt-cinq ans plus tard, en le voyant de retour dans Helloween et prendre autant de plaisir à chanter cette musique ? Te dis-tu que c’est, d’une certaine manière, un peu grâce à toi ?
Je ne sais pas. Parfois il est vraiment difficile de dire ce qui est responsable de quoi et si on ne fait soi-même partie d’un plan plus vaste, si on n’est pas juste un outil de ce dernier. Je n’en ai aucune idée. Encore une fois, tout est né d’une pensée innocente. Je voulais que Michi chante du heavy metal. Des chansons comme « Eagle Fly Free », « I Want Out » et « Keeper Of The Seven Keys », c’est ce genre de musique que je voulais qu’il chante. Apparemment, il ne voulait plus en chanter, alors j’ai dû trouver une bonne excuse pour qu’il le fasse. Je l’ai contacté, je lui ai proposé un petit cachet – ce qui n’était pas si mal non plus – et il a écouté. Je pense qu’il m’a bien aimé au début. Enfin, je crois que c’est toujours le cas, nous sommes amis, donc… [Rires]. Le courant est tout de suite bien passé et il m’a dit : « OK, je vais le faire, pourquoi pas. Ça sonne bien. Ce n’est plus vraiment ma musique, mais si tu veux que je le fasse… » Pour je ne sais quelle raison, il m’a dit oui, alors qu’il avait dit non à tout le monde avant moi, et lui comme moi ne savons pas pourquoi. Il ne saurait lui-même pas l’expliquer. Il a dit que c’était étrange, qu’il avait accepté sur un coup de tête. Ce n’était pas pour l’argent ; je ne lui avais pas offert une somme telle que ça l’aurait poussé à abandonner toutes ses convictions, ça ne représentait pas tant d’argent que ça non plus.
« Il y a une certaine magie dans le fait de rêver à des choses qui deviennent réelles. Mais peut-être que la magie est une forme de logique, tout dépend comment on l’appelle. »
Ensuite, nous sommes devenus amis. Pour une raison ou une autre, il m’a toujours dit : « OK, je le fais pour toi. Je ne le ferais pas pour quelqu’un d’autre, mais pour toi, je le fais. » C’était vraiment amusant, car je savais : « Tu vas le refaire, Michi, je le sais bien. » À un moment donné, en 2010, je crois, il était en discussion avec un management – il ne savait pas alors que c’était le management d’Helloween – et il m’a dit : « Je vais à Karlsruhe pour parler avec un management. » Je lui ai répondu : « Ah, une reformation d’Helloween ! » Il m’a rétorqué : « Non, jamais ! Je ne ferais jamais ça, même si c’était vraiment le management de Helloween ! » Ouais, ouais… [Rires] Je lui ai dit : « Michi, vous allez vous reformer, tôt ou tard, vous le ferez. » Il répétait sans cesse que jamais il ne le ferait. J’étais là quand il a parlé pour la première fois avec Michael [Weikath] et Markus [Grosskopf] au Hellfest, en France, en 2013. C’est là qu’ils se sont rencontrés, et je savais que ça allait arriver. Je connais très bien le management, et je savais que ça signifierait qu’il ne partirait plus en tournée avec moi. Je me suis dit : « En tant que membre d’Avantasia, je suis un peu triste, mais en tant qu’ami de Michi et fan d’Helloween, c’est la meilleure chose qui puisse arriver, alors fonce, Michi ! »
Je ne sais pas si j’ai joué un rôle là-dedans. J’ai certainement accéléré un peu les choses, car avant Avantasia, il ne voulait même pas chanter au Wacken et refaire du heavy metal. Je pense qu’Avantasia l’a aidé à voir que les fans de heavy metal sont des gens adorables et qu’ils ne mangent pas tous des enfants ! [Rires] Je l’aime vraiment beaucoup, il a un caractère adorable, c’est une belle personne, et nous nous apprécions sincèrement. C’est pourquoi, j’espère, tant qu’Avantasia existera… Je veux dire, je l’ai contacté pour ce nouvel album en lui disant : « Michi, c’est encore cette période de l’année. Tu veux chanter sur une chanson d’Avantasia pour le nouvel album ? » Et il m’a répondu : « Oui, pas de problème, envoie ! » Il ne fait pas souvent ce genre de choses, il fait très peu d’exceptions, mais pour moi, il trouve toujours deux ou trois heures pour enregistrer un morceau [rires].
« Bring On The Night » est un hommage à Magnum et Tony Clarkin. Bob Catley t’accompagne sur ce morceau, ce qui renforce encore plus sa profonde signification sentimentale. Ce n’est un secret pour personne, tu es un grand fan de Magnum et tu aimes toujours mettre ce groupe en avant. C’est un groupe qui existe depuis 1972 mais qui n’a jamais vraiment connu un succès durable – même s’ils ont eu quelques réussites entre le milieu et la fin des années 80. Si l’on demande aujourd’hui à un rockeur ou un fan de metal moyen, la plupart ne connaissent que très peu le groupe. Penses-tu que c’est une injustice ?
Il y a des groupes qui, malheureusement, n’ont pas eu le succès qu’ils auraient dû avoir. Je connais un peu l’histoire de Magnum de l’intérieur, et ils ont pris quelques décisions étranges dans les années 80. Le label et le management ont également fait des choix bizarres. Ils étaient pourtant assez grands. Maintenant que je me replonge un peu dans Magnum, je dois dire que j’adore ce groupe. « Bring On The Night » est une chanson qui m’est venue de nulle part, et j’ai su immédiatement que c’était la bonne direction. L’essence de la chanson – l’intro, le couplet, le refrain – m’est venue en cinq minutes – pas les paroles, mais la mélodie et les accords. J’ai dû m’asseoir au piano et commencer à jouer, et en cinq minutes, j’avais enregistré cette partie sur mon téléphone. Bien sûr, il m’a fallu un peu plus de temps pour finir la chanson, mais j’ai su immédiatement que ce serait un hommage à Tony Clarkin et Magnum. C’était ma manière de gérer la perte de Tony Clarkin et la fin de Magnum.
Concernant Magnum, je pense qu’ils ont pris une drôle de décision. Ils étaient en train de monter au Royaume-Uni avec Wings Of Heaven. Ils avaient un disque d’argent, ils ont joué au Hammersmith Odeon, ils ont fait une tournée des stades, ils avaient un hit qui passait en radio mainstream. Tout était en place pour qu’ils explosent : ils avaient l’image, les chansons, la musique. Ils sont allés à Los Angeles pour enregistrer Goodnight L.A. avec le producteur Keith Olsen. Bob m’en a parlé plusieurs fois. Keith Olsen était LE producteur à l’époque. Ils ont fait appel à des auteurs-compositeurs additionnels pour composer avec Tony Clarkin et s’assurer d’avoir des tubes sur l’album, comme « Matter Of Survival ». Ils sont allés en Amérique, et le label américain leur a dit : « Ce sera un énorme succès, mais vous devez prendre un management américain en plus pour qu’on puisse travailler main dans la main avec eux. » L’ego de leur management anglais, qui était plus petit, ne l’a pas permis. Ils ont dit : « Non, nous nous en occuperons nous-mêmes depuis le Royaume-Uni. » C’est la raison pour laquelle la maison de disques américaine, même après avoir produit cet énorme album Goodnight L.A., taillé pour le marché américain, avec le groupe prêt à percer, a répondu : « Si vous ne travaillez pas avec un management américain ici, nous ne sortirons pas l’album. »
« Avant Avantasia, Michael Kiske ne voulait même pas chanter au Wacken et refaire du heavy metal. Je pense qu’Avantasia l’a aidé à voir que les fans de heavy metal sont des gens adorables et qu’ils ne mangent pas tous des enfants ! [Rires] »
L’album n’est donc jamais sorti aux États-Unis. Le groupe a perdu énormément d’argent, l’ambiance en son sein s’est dégradée, et tout à coup, ils se sont retrouvés avec cet énorme album de rock américain, hyper bien produit, avec des hymnes taillés pour les stades, mais sans contrat aux États-Unis. Tout s’est effondré. C’était, en quelque sorte, la fin de Magnum, jusqu’à leur reformation. Enfin, ils ont sorti quelques autres albums comme Sleepwalking et Rock Art, mais rien qui allait avoir du succès dans la scène mainstream. Ce n’est qu’au début des années 2000 qu’ils ont redémarré avec leur reformation. Ils étaient revenus au statut de groupe underground jouant dans des clubs. Ils étaient à ça de percer comme Def Leppard ou Ozzy Osbourne et de devenir un groupe d’arène aux États-Unis. Parfois, la frontière est mince entre le succès et l’échec. Ce n’est pas toujours une question de qualité.
Il y a quelques années, tu avais annoncé le dernier album d’Avantasia. Maintenant, le dossier de presse déclare qu’« Avantasia ne montre aucun signe de ralentissement – peu de temps après la sortie de Here Be Dragons, le groupe partira en tournée dans les arènes à travers l’Europe, promettant aux fans une expérience immersive avec leur production la plus grande et la plus épique à ce jour ». Penses-tu que tu vas réellement ralentir un jour, ou es-tu trop hyperactif pour ça ?
Au moins, je n’y pense pas pour le moment. À l’époque, quand j’ai dit que j’allais faire le dernier album… En réalité, je n’ai jamais dit ça, et je ne voulais même pas promouvoir une dernière tournée ou quoi que ce soit. En fait, j’étais sur scène et j’ai dit : « Ce soir, c’est la fin du groupe, c’est fini. » Je le pensais vraiment, ce n’était même pas une stratégie pour vendre quelque chose, parce que je n’avais rien à vendre. Je l’ai dit à ce moment précis, sous l’émotion, et c’était ce que je ressentais réellement, parce que je pensais qu’on ne pouvait pas aller plus haut. C’était énormément de travail, tout avait parfaitement fonctionné et, quand on est au sommet, il faut savoir partir. Je pensais que j’étais au sommet à ce moment-là et je voulais me concentrer sur Edguy.
Les choses ont un peu changé, car aujourd’hui, Avantasia est ma seule activité. Edguy a toujours été mon vecteur créatif et je n’avais pas besoin d’Avantasia, mais il devenait de plus en plus compliqué de trouver un terrain d’entente au sein d’Edguy – sans blâmer qui que ce soit –, il y avait de plus en plus de désaccords, ce qui est naturel dans un groupe, qu’il soit démocratique ou plus ou moins démocratique – il ne l’a jamais vraiment été. Quelqu’un veut faire ceci, quelqu’un veut faire cela… Garder cinq personnes heureuses tout en maintenant la force de travailler avec une vision claire et unique, c’est incroyablement difficile, surtout quand on est celui qui travaille toujours à la limite de l’effondrement à force de tant d’efforts. On veut que l’énergie investie se traduise par un résultat satisfaisant, mais quand il faut convaincre tout le monde d’aller dans la même direction, à un moment donné, ça devient trop épuisant. À l’époque, je croyais encore qu’Edguy resterait éternellement mon principal vecteur créatif. C’est pourquoi j’ai dit : « Ok, c’est fini, je vais retourner à mon autre projet. » Mais aujourd’hui, Avantasia est mon seul projet créatif, et je n’ai pas l’intention de ralentir. Absolument pas. Je ne sais pas ce qui se passera dans quinze ans, je n’ai pas de boule de cristal, mais en ce moment, il n’y a aucun signe de ralentissement. Je me sens vraiment en pleine forme, et ça n’a pas toujours été le cas.
Comme je l’ai dit, il y a eu des moments où, si je n’avais pas ralenti, ma vie m’y aurait forcé. J’en suis absolument certain : j’étais au bord de l’effondrement total. C’était juste une question de temps. Des amis très proches me le disaient, mais je ne les entendais pas. On ne prête pas attention à son corps, on fait des malaises de temps en temps, on perd l’ouïe, et on se dit : « Et alors ? » Des amis me disaient : « Tobi, fais attention, prends un an ou deux de pause, fais autre chose, trouve-toi un hobby, pars dans l’Himalaya ou n’importe où. » Mais tu n’écoutes pas, tu réponds juste : « Nah, je vais bien, je continue. » Une, deux, trois, quatre tournées… Aujourd’hui, ces trois dernières années, j’ai retrouvé tellement de force que je pourrais déraciner des arbres. Je me sens très fort et heureux maintenant.
Interview réalisée par téléphone le 23 janvier 2025 par Mathilde Beylacq.
Retranscription & traduction : Mathilde Beylacq.
Photos : Kevin Nixon.
Site officiel d’Avantasia : avantasia.com
Acheter l’album Here Be Dragons.



































Bon, si je comprends bien, on risque de ne pas revoir Edguy avant un bon bout de temps (voire jamais ?). C’est bien dommage, eux et Gamma Ray (puisque l’interview parle beaucoup de Helloween) me manquent énormément. 😢