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Interview   

Avatar : invitation au cauchemar


L’heure est à l’exploration. Freaks de la première heure ou nouveaux initiés, acceptez l’invitation du clown et cédez à la tentation de pénétrer dans une forêt sombre, vous y trouverez peut-être des réponses attendues de longue date… ou encore Avatar jouant ses méfaits sous une tente de cirque. Nos bêtes de foire favorites sont de retour avec Don’t Go In The Forest, un album qui se veut progressif et introspectif, laissant enfin toute leur place aux rêves, traumas et à l’obscurité intrinsèque à chacun. Loin d’être un album fourre-tout, le groupe, aujourd’hui établi depuis plus de vingt ans déjà, ouvre un nouveau chapitre de son histoire insolite, en profitant pour clore certains chapitres.

C’est ainsi que Johannes Eckerström, arborant son plus beau t-shirt Blind Guardian, nous a fait le plaisir de répondre à nos questions plus introspectives et curieuses les unes que les autres. Affichant un sourire presque timide, il évoquera sans tabou son syndrome de l’imposteur, la fierté qu’il ressent concernant son groupe, l’importance de l’amitié solide qu’il entretient avec ses camarades de scène ainsi que les détails plus ou moins poussés ayant abouti à l’accouchement de ce nouvel album. Alors, laissez-vous emporter et tenter par ce récit truffé d’anecdotes et allez, osez, entrez dans cette sombre forêt qui saura vous préparer à un dernier jour d’octobre… plein de surprises.

« Je crois que ce syndrome de l’imposteur existe chez tous ceux qui font quelque chose avec ambition, c’est normal. […] Il te pousse à lâcher prise, à arrêter de tout contrôler, et quelque part, ça aide à avancer. »

Radio Metal : Pour commencer, comment vas-tu ?

Johannes Eckerström (chant) : Je vais bien, merci. Nous n’avons pas fait de tournée de presse depuis longtemps, parce qu’après la pandémie, tout le monde s’est habitué aux appels Zoom – ce qui est bien à plein d’égards. Mais du coup, voyager entre différentes villes européennes pour ça, ça fait un peu chic et glamour. Nous ne sommes pas un groupe pop du Top 40, donc nos tournées de presse ne durent pas trois mois, mais en faire une d’une semaine comme celle-ci, c’est vraiment cool. D’un autre côté, comme je suis coincé en intérieur toute la journée, ça aurait été sympa qu’il y ait une mauvaise météo, car j’adore Paris ! Là, il fait beau, donc je suis un peu déçu de ne pas pouvoir aller me balader.

Tu as déclaré que « le secret, c’est que [vous avez] encore l’impression de ne faire que commencer ». Qu’est-ce qui alimente encore ce sentiment après toutes ces années ?

Je pense que ça vient en partie du syndrome de l’imposteur, tout simplement. Tu ne te promènes pas en te disant que tu fais partie de ces groupes de la scène professionnelle. Quand tu travailles là-dedans et y passe toute ta vie tous les jours depuis ton adolescence, une part de toi reste un peu coincée à cette époque, du genre : « Il faut qu’on leur montre, que je joue dans la salle commune de l’école devant ma classe. » Sauf que tu es là : « Attends une seconde, tout le monde a grandi et est passé à autre chose… » C’est un peu une cicatrice psychologique, mais je crois que ce syndrome de l’imposteur existe chez tous ceux qui font quelque chose avec ambition, c’est normal. L’autre partie, c’est la curiosité et le fait d’être encore fans de ce que nous faisons, c’est-à-dire être des metalleux qui ont réussi à faire partie d’un groupe de metal. Musicalement, il y a tellement de façons de faire, tellement de choses à apporter. Parfois, ce sont des détails que l’auditeur remarquera à peine, mais pour nous, musiciens, c’est énorme. C’est cette curiosité de base qui nous donne envie de savoir ce qui est possible et comment l’intégrer dans ce que nous faisons. Nous n’avons pas de formule : nous écrivons, nous enregistrons, nous jouons du metal, point. Mais nous pouvons emprunter deux notes ou un accord au monde du jazz, pas pour faire une chanson jazz mais juste pour nous amuser avec. Tout ceci donne l’impression que nous n’en sommes qu’au début.

Peu de musiciens avouent avoir le syndrome de l’imposteur…

Le syndrome de l’imposteur, c’est très humain, mais les gens n’en parlent pas souvent. Cela dit, aujourd’hui, je me sens quand même très confiant dans beaucoup de choses que nous faisons. Jouer en live m’a surtout appris à lâcher prise. Sur scène, tu n’as plus le temps de douter : c’est trop tard pour corriger quoi que ce soit, tu y vas, point. Le studio est devenu de plus en plus fun avec le temps, ce qui renforce la confiance et, probablement, la maîtrise, mais j’ai toujours préféré la scène. Ce que j’adore là-dedans, c’est cette petite urgence, à se dire : « Oh, trop tard, il n’y a pas de retour arrière possible, il faut y aller maintenant. » C’est là que je fonctionne le mieux : dans le feu de l’action. Par exemple, je déteste jouer aux échecs avec John [Alfredsson], parce qu’il réfléchit à toutes les possibilités avant de bouger une pièce – ça dure une éternité ! Je suis là : « Allez, décide-toi ! » Nous sommes différents, mais c’est ce qui fait que nous nous complétons. Et si je finis par faire la plupart des interviews, même si nous sommes plusieurs compositeurs et que c’est un vrai collectif, c’est parce que j’aime être dans ce moment-là, à répondre spontanément, que ça sorte naturellement. Le syndrome de l’imposteur te pousse à lâcher prise, à arrêter de tout contrôler, et quelque part, ça aide à avancer.

« Tu te demandes : ‘C’est quoi, le heavy metal, au fond ? Qu’est-ce qu’on fait ici ?’ Et cette flamme se rallume quand tu écoutes Judas Priest pendant les périodes d’écriture. Tu reconnectes avec cette étincelle d’origine. »

Quand un musicien ou un groupe débute, il est plein de rêves, mais aussi d’innocence. Penses-tu avoir conservé ces deux qualités – les rêves et l’innocence – malgré la dure réalité du métier ?

Les rêves, certainement. Simplement, ils changent d’orientation avec le temps. Au début, tu penses savoir ce que tu veux faire, puis quand tu y arrives vraiment, tu découvres ce que ça implique et ce que tu voulais en réalité. C’est cette expérience qui finit par redéfinir tes rêves et les dirige vers ce que tu apprécies le plus. L’innocence, par contre, non, évidemment pas, parce qu’il faut gérer les contrats et les aspects plus terre à terre. Mais il reste quand même une certaine forme d’innocence liée au fait de rester un fan. Surtout quand je compose de la musique, j’ai tendance à raviver un amour pour certaines choses. Je peux écouter Judas Priest n’importe quand, mais il y a quelque chose de particulier qui se produit quand c’est pendant les périodes d’écriture. Tu te demandes : « C’est quoi, le heavy metal, au fond ? Qu’est-ce qu’on fait ici ? » Et cette flamme se rallume. Tu reconnectes avec cette étincelle d’origine. Même si tu découvres sans cesse de nouvelles idées, influences et trucs que tu as l’occasion de voir et entendre, tu peux toujours les relier à ce qui t’a fait vibrer au départ.

La dernière fois, tu nous as dit que tu voulais « désintellectualiser » le metal. D’un autre côté, on a l’impression que tu réfléchis beaucoup à ton art et que tu as un processus très intellectuel, mais ce n’est peut-être qu’une impression. Comment gères-tu ce qui semble être une contradiction ?

Je pense que c’est aussi peut-être une question de timing. En écrivant cet album en particulier, l’idée était surtout de suivre l’intuition, d’écouter son subconscient, sans chercher tout de suite à comprendre ce que chaque chose veut dire, en laissant juste les morceaux devenir ce qu’ils doivent devenir. Ensuite, une fois la chanson terminée, on se dit : « Ah tiens, Satan ! » [Rires]. Ce genre de prise de conscience arrivait à la fin, pas au début. C’était encore plus vrai cette fois-ci. Mais ce qui se passe aussi, c’est que maintenant, je dois t’en parler. C’est l’étape suivante, une fois la musique terminée, et il faut déterminer ce qu’elle va devenir sur scène, dans les clips, etc. Ce sont des réflexions qui interviennent après coup. Le fait d’en parler maintenant, comme ici, me force ou me permet d’aborder les choses sous cet angle. C’est finalement très enrichissant, parce que je commence à comprendre ce que nous avons fait.

Tu as déclaré que « cet album comporte une dimension onirique, laissant parler le subconscient à travers des images que [tu as] captées dans [t]es rêves ». Es-tu quelqu’un qui se souvient toujours de ses rêves ? Quelle importance revêtent-ils pour toi et ta créativité ?

Cette fois, c’est devenu plus important. Je ne me souviens pas de tous mes rêves, mais certains détails me restent en mémoire. Il suffit parfois de tomber sur quelque chose de beau pour que ça ravive des moments de rêve distincts. Je ne pense pas que les rêves aient une signification précise, dans le sens où ils viennent simplement de notre cerveau qui bouillonne constamment, mais ils sont liés à notre quotidien et il est évident que, dans certaines périodes de ma vie, quand j’ai ressenti des émotions très fortes – de la peine, de la douleur, de la joie – ça se reflétait dans mes rêves. En général, ce sont juste des choses étranges qui se produisent, mais parfois, quand elles marquent vraiment, on leur accorde une certaine valeur. Par exemple, « Take This Heart And Burn It » vient directement d’un rêve très étrange et frappant. Je me souviens que je pouvais voler – normal, c’est un rêve – et j’étais sur une île tropicale, comme les Caraïbes. En arrivant dans un lagon peu profond, j’ai senti qu’il y avait un danger. Sous l’eau cristalline, il y avait des corps de pilotes morts ; des pilotes qui avaient essayé d’atteindre l’île ou de s’enfuir. Sur l’île, il n’y avait que des gens nus. Parmi eux, il y avait cette femme dont on voyait les marques de bronzage, et c’est comme ça qu’on comprenait qu’elle était nouvelle ici, alors que les autres vivaient nus depuis longtemps. Bref, ce rêve a nourri des idées qui ont fini par devenir cette chanson.

« Maintenant, j’essaie d’éliminer une autre couche de foutaises et de me rapprocher d’une sorte de vérité intérieure. À chaque album, tu es aussi honnête que possible, mais tu peux toujours l’être encore plus. »

L’autre grande chanson issue d’un rêve est « Howling At The Waves ». Le rêve en question a été façonné par une période très intense de ma vie et reflétait mes sources d’inquiétudes à ce moment-là. J’y traînais ma fiancée de l’époque – devenue ma femme – hors des vagues d’un océan en furie. Nous essayions d’escalader une falaise, accrochés à des touffes d’herbe prêtes à rompre. C’est ce genre de rêve où tu veux courir mais tu n’y arrives pas, ou grimper sans jamais avancer. La pente devenait de plus en plus raide, presque à quatre-vingt-dix degrés, et l’eau montait. Ce rêve était directement lié à ce que nous vivions : cette idée de ne rien lâcher. J’ai donc emprunté les images du rêve pour exprimer tout ça, plutôt que de décrire mes pensées à l’état éveillé. Mon père dit toujours qu’il déteste quand les gens lui racontent leurs rêves, il trouve que c’est la conversation la plus inutile qui soit. Et bien sûr, juste après avoir dit ça, il te raconte un de ses rêves. On est tous un peu hypocrites.

Tu as déjà joué un peu de piano par le passé, et maintenant tu en joues pendant que la batterie se fait entendre sur « Howling At The Waves »…

Oui, j’ai enfin rejoint le groupe !

Justement, c’était le sens de ma question : est-ce que tu as vraiment ressenti une déconnexion entre toi et le reste du groupe par le passé pour dire ça maintenant ?

Non, bien sûr que non. Parce qu’en coulisses, je joue… Je ne joue pas vraiment de la guitare, sauf pour des enfants ou quand je compose de la musique. Aujourd’hui, je me tourne de plus en plus vers le piano – c’est un instrument qui m’a attiré pour diverses raisons. Parfois, dans la salle de répétition ou en studio, pendant que nous travaillons sur quelque chose et que les gars font un jam, je me joins à eux au piano pour les mélodies vocales, simplement pour participer à la création et au brainstorming. Nous n’avons pas besoin d’une troisième guitare à ce moment-là, donc je fais ça à la place. Il n’y a donc pas de déconnexion de ce genre, mais j’ai un rôle différent dans l’apport du rythme et de l’harmonie de la chanson. Le chant étant un instrument lead, quel que soit ce qu’ils ont posé, je peux réagir et eux maintiennent la cohésion, de façon à me permettre d’aller dans une direction ou dans une autre selon les besoins de l’expression de la chanson. Il y a une sorte de marge de manœuvre. Quand tu fais partie de la machine et que tu chantes, tu peux expérimenter par-dessus les autres. Sachant que la façon dont tu entends la batterie quand tu la joues avec tes mains et quand tu le fais avec ta bouche, c’est très différent. C’est donc de cette façon que je me suis senti comme faisant partie du groupe, par la manière dont on se prépare techniquement pour chanter sur un album par opposition à la façon dont on joue sur un album. Ce qu’ils font tout le temps, j’ai pu le faire un petit peu cette fois, et c’était génial !

La chanson « Captain Goat » utilise l’imagerie de Satan pour entreprendre un voyage spirituel. Où situes-tu la limite entre provocation et sincérité dans ce type de symbolisme ?

Je suppose que ça dépend de l’intention, mais nous sommes un groupe de metal qui a chanté à propos d’un bouc, sachant qu’on n’est plus en 1983, donc je ne pense pas que quiconque dans notre public soit particulièrement choqué par ça – pas comme ça pouvait arriver dans le temps ou avec des groupes qui ont un vrai penchant pour ces thématiques. Et si ça avait dû arriver, ça aurait été sur le dernier album. Il y a des chansons sur toutes sortes de sujets, mais le fil conducteur sur celui-ci, ce sont les rêves et le subconscient. La dimension spirituelle était plus présente sur le précédent. Il y a toujours une chanson qui fait un peu le pont entre le passé et le présent. « Captain Goat », sur le plan des paroles, c’était un peu : « Oh, je pensais en avoir fini avec Satan, mais pas tout à fait. En voici une de plus. Voilà, maintenant c’est fini ! » C’était presque comme ça. D’un point de vue artistique, j’ai le sentiment d’en avoir fini avec ce thème. Dire que ça m’« ennuie » serait un mauvais mot parce que je suis satisfait de ce que nous avons fait avec, mais nous l’avons fait, donc passons à autre chose.

« Je me sens complètement libre de changer d’avis à tout moment, ça fait aussi partie de notre projet artistique : nous changeons d’avis tout le temps. C’est important. »

Maintenant, j’essaie d’éliminer une autre couche de foutaises et de me rapprocher d’une sorte de vérité intérieure. À chaque album, tu es aussi honnête que possible, mais tu peux toujours l’être encore plus. Quand tu as viré des conneries, il y en a toujours plus derrière à dégager. A chaque album, j’en dégage un peu plus. C’est ce que nous avons fait avec la couche qui m’empêchait de faire le voyage satanique de l’album précédent. Cela dit, je me sens complètement libre de changer d’avis à tout moment, ça fait aussi partie de notre projet artistique : nous changeons d’avis tout le temps. C’est important. On verra, peut-être que ça reviendra sous une autre forme plus tard, ou peut-être que John et moi deviendrons mormons, qui sait ? Enfin, ne comptez pas trop dessus non plus [rires].

Tu as dit qu’avec Avatar, vous ne ferez jamais deux fois la même chanson. Cette quête constante de nouveauté peut-elle aussi devenir une pression ou une contrainte ?

Bien sûr. Cela dit, si je suis complètement honnête, certaines choses continuent de se produire. « In The Airwaves » est une chanson très rapide où je hurle à pleins poumons à propos de tout qui part en vrille, et ensuite, il y a un refrain accrocheur. En ce sens, ça peut rappeler d’autres morceaux que nous avons faits dans le passé. Il y a aussi le type de musiciens que nous sommes, le type de musique que nous apprenions à jouer en apprenant à jouer, les choses dont nous sommes fans, etc. Il n’y aura donc jamais de changement complet de genre musical. Des fois, nous avons été plus death metal et, d’autres fois, plus power metal – relativement parlant – mais c’est toujours du metal. Il s’agit juste de trouver une manière de faire et d’arriver à créer une chanson qui nous excite encore pour une raison ou une autre.

A savoir si c’est une contrainte… Je me demande si « contrainte » est le bon mot. Tu n’as pas complètement tort, bien sûr, parce que parfois, tu te poses, tu commences à travailler sur quelque chose et tu penses : « Hmm, ça ressemble à une version inférieure de ‘Let It Burn’. Merde, putain, je pensais avoir quelque chose, mais non. On l’a déjà fait. » Ça ne ressemble pas vraiment à une contrainte, mais plutôt à un défi ou un obstacle que tu dois surmonter de manière positive. Une contrainte serait quelque chose qui nous freinerait, et je pense qu’en fin de compte, ce n’est pas le cas, c’est plutôt le contraire. « Obstacle » est un meilleur mot : ça te force à grimper, à devenir plus fort, à passer par-dessus et à voir ce qu’il y a de l’autre côté. Ça nous bénéficie. C’est une règle que nous nous imposons, non pas parce que quelqu’un nous a dit de faire comme ça, mais parce que nous nous le sommes dit. Il y a une motivation manifeste derrière ce raisonnement.

C’est le négatif qui devient positif…

Oui. C’est toute l’idée. Le metal, c’est transformer des sujets sombres en chansons fun, c’est les contrastes étranges, etc. Hier, je me suis rendu compte que si tu vas voir Metallica, par exemple, tu prends quelques bières et tu cries « ouais, thrash metal ! », pendant qu’ils chantent à propos d’un type qui n’a ni bras ni jambes et veut mourir ! Et ça va, c’est super, mais cette rencontre folle entre deux choses opposées arrive tout le temps, c’est inhérent au metal. C’est un exutoire positif de la négativité ; il s’agit de trouver le côté positif dans un défi.

« Je veux apprendre des choses quand je fais un nouvel album ; je veux, au mieux, apprendre quelque chose sur moi-même et sur les gens autour de moi, pour qu’il y ait une forme de développement personnel lié à ça. »

« In The Airwaves » est la chanson la plus rapide que vous ayez écrite depuis longtemps.

Oui, je pense qu’en comptant les BPM purs, c’est la plus rapide que nous ayons faite en quinze ans, environ.

En revenant à la vitesse, essayiez-vous aussi de vous reconnecter avec l’énergie brute de vos débuts ? Aviez-vous le sentiment de vous être éloignés de certaines racines ?

Peut-être en partie, mais ce n’était pas l’ambition affichée de cette chanson. Autant c’est cool de trouver de nouvelles musiques, autant retourner à ce qui te paraissait vraiment génial à seize ans restera toujours le plus cool. Donc quand nous nous reconnectons à ce qui nous excitait au départ, la musique rapide et agressive en est une part énorme. Pour cette chanson en particulier, Jonas [Jarlsby] a apporté plusieurs parties de guitare et nous avons dit : « C’est vraiment cool. John, à quelle vitesse peux-tu jouer la double pédale maintenant ? Super, ok, juste un peu plus vite. Bien. » Et c’est enthousiasmant à entendre. Donc oui, la reconnexion est là, mais pas dans le sens où on serait là : « Tu sais ce qu’il faudrait qu’on fasse maintenant ? » en ayant un plan précis en tête. Non. Quelqu’un a été inspiré à faire quelque chose, et ça a inspiré le reste du groupe à travailler dessus ensemble, et voilà le résultat.

L’album s’intitule Don’t Go In The Forest. Que représente la forêt pour toi et quelle métaphore est-ce dans le contexte de cet album ? D’ailleurs, te rends-tu souvent en forêt ?

Absolument, oui. J’aime être parmi les arbres. J’ai grandi dans un endroit où ce n’est pas difficile à faire. Je n’ai jamais été scout ni rien de ce genre, mais quand tu as grandi en Suède, c’est là que tu vas jouer, c’est là que tu fais des bêtises plus tard, etc. Nous aimons les arbres dans ce pays ! Quant à ce que ça signifie pour l’album, on en revient au plaisir du heavy metal tout en affrontant l’obscurité. Ce genre d’avertissement parle généralement à un certain type de marginal excentrique qui aime les choses bizarres, notamment ceux qui sont attirés par le metal et le mode de pensée différent qui va avec. Quand ils entendent « ne va pas dans la forêt », ils pensent : « Oh, je vais aller dans cette forêt ! » L’avertissement devient une invitation. Il y a aussi une esthétique particulière là-dedans. Nous sommes de grands fans de David Lynch et de Twin Peaks, or dans les bois se trouve la porte vers le Black Lodge, cet univers parallèle, cette autre dimension. L’idée est d’imaginer un endroit comme ça, de se perdre dans les bois sombres avec ses peurs, sa solitude, son froid, et au milieu de tout ça, il y a un petit chapiteau de cirque. Tu vois les lumières entre les arbres et tu entends de la musique venir de là. C’est Avatar jouant à l’intérieur d’un cauchemar qui rassemble tout ce qui fait ce groupe. La musique, les visuels, etc. tout converge pour devenir une entité dont le rôle est notamment de briser les tabous.

Mon enfance a globalement été très heureuse, donc je n’ai pas vraiment ce sentiment-là, mais à l’extrême, d’une certaine manière, ce serait : si tu es un adulte malheureux, peut-être que tu iras faire une thérapie pour commencer à parler, et il y a alors face à toi une porte interdite qui émerge de tes souvenirs, derrière laquelle se trouve peut-être un trauma d’enfance qui doit être dévoilé, discuté et travaillé pour guérir. Ça signifie que tu vas dans cette forêt. Tu y vas parfois pour le plaisir de faire quelque chose d’interdit, mais aussi parfois pour pouvoir guérir ou affronter les peurs que cette forêt abrite. Il y a cette idée de peur, de honte, de tentation, mais la raison pour laquelle l’album hérite du titre de cette chanson, c’est parce que tu découvres potentiellement d’autres niveaux permettant de dire quelque chose sur la vue d’ensemble.

« L’importance du groupe dans notre vie dépend de la fiche de poste que nous nous donnons. Chaque fois que nous montons sur scène, nous passons à nouveau un entretien pour le même poste. »

Tu as parlé de « pensées interdites qui doivent être exprimées ». Selon toi, quelles sont les plus grandes pensées interdites qui devraient être dites aujourd’hui ?

Il y a probablement pas mal de choses. Je pense à ce qui se passe dans la tête de jeunes hommes solitaires, ce qui les rend esclaves des algorithmes, les radicalise, les pousse à aller tirer des balles dans des écoles ; ils finissent par se faire du mal et faire du mal aux autres, devenant des victimes de cancers dans notre société. Je pense, par exemple, à un personnage comme Andrew Tate et toute la manosphère étrange et merdique, et au fait qu’il semble être impossible d’empêcher ça. Avant qu’ils ne deviennent des monstres qu’il faut traiter comme tels, il y a un manque d’empathie qui s’installe. Il n’y a personne pour se confronter à eux et leur dire : « Mec, c’est quoi ton problème ? » Et ça semble majoritairement être de jeunes hommes blancs dans cette partie du monde – ou plus à l’ouest encore. Ce sont des personnes isolées, coincées chez elles et quand ce n’est pas vraiment le cas, elles sont juste coincées dans leur tête, et ce qu’on leur met dans la tête est alimenté par une machine à profits. Il y a beaucoup de choses qui ont mal tourné au fil du temps et qui conduisent des gens à devenir des meurtriers. Ce serait un exemple !

La chanson « Captain Goat » traite de la difficulté d’exister et de l’acceptation de l’obscurité. Penses-tu que l’acceptation de l’obscurité – intérieure et extérieure – soit la clé pour mieux vivre ?

Je pense à l’acceptation, mais à l’acceptation de l’ensemble du package, dont l’obscurité fait partie. C’est comme ces pensées que l’on entend toute sa vie, et puis soudainement, il y a des moments où ce qui pouvait ressembler à un cliché devient : « Oh, c’est pour ça qu’on le dit depuis des milliers d’années ! » Il y a un dicton – je crois que ça vient de l’ancienne Perse – qui dit : « Cela aussi passera. » Je devrais méditer davantage de nos jours aussi, mais j’ai certainement pratiqué assez longtemps et suffisamment régulièrement à une époque pour être capable d’observer plutôt que juste regarder, de laisser les choses me traverser, d’accepter la douleur quand elle arrive et d’accepter également la joie quand elle arrive. Evidemment, à la fois, on n’accepte pas les conneries, surtout quand on recherche activement à améliorer les choses. Il s’agit d’être capable d’agir de manière constructive et de trouver un équilibre où la lumière prend le dessus sur l’obscurité. Il faut s’attaquer à l’obscurité ; si personne ne parle de ses problèmes, alors les dîners en famille deviennent vraiment gênants, parce que tout le monde souffre en silence.

Tu as déclaré que « c’est devenu une nécessité au fil des années de pouvoir répondre à une question : pourquoi est-ce important ? » Alors je te pose la question : pourquoi Avatar est-il si important ?

Il y a plein de réponses différentes à cette question. « Pourquoi est-ce important » est avant tout une question à se poser quand on crée un nouvel album. Parce que maintenant, c’est notre travail. Il est donc important de sortir un nouvel album parce qu’il faut imprimer de nouveaux T-shirts. Il est important de faire un nouvel album parce que j’ai besoin d’acheter de la nourriture pour mon chien. Mais ce n’est pas suffisant. Il y a ce que nous en retirons nous-mêmes, et puis il y a l’aspect purement musical : il faut que nous nous assurions que les nouvelles chansons sont réellement nouvelles pour nous quand nous les composons. Et c’est aussi une opportunité pour retirer des couches de connerie, comme je l’évoquais plus tôt, pour sentir que nous avançons dans notre parcours personnel. Je veux apprendre des choses quand je fais un nouvel album ; je veux, au mieux, apprendre quelque chose sur moi-même et sur les gens autour de moi, pour qu’il y ait une forme de développement personnel lié à ça. Parfois, celui-ci s’est produit dans ma vie en marge du groupe et l’art en est le reflet et, parfois, il vient en traitant mes pensées sous forme artistique – en l’occurrence la musique, mais ça peut être plein d’exutoires différents suivant les gens. C’est une opportunité à saisir pour faire en sorte que ça se produise. Ainsi, cet album a une valeur au-delà du fait que les nouveaux T-shirts sont vraiment cool – ce qu’ils sont. Il doit remplir ces fonctions, et c’est ça qui le rend important.

« J’ai travaillé dans des écoles : entrer dans une salle de classe et monter sur scène, c’est exactement la même chose. L’expérience humaine est très unificatrice. »

Au final, l’importance du groupe dans notre vie dépend de la fiche de poste que nous nous donnons. Chaque fois que nous montons sur scène, nous passons à nouveau un entretien pour le même poste. Nous voulons écrire et jouer notre propre musique, ce qui signifie qu’il n’y a pas de mercenaire pour nous aider à créer les chansons. En studio, c’est nous qui jouons, même si parfois, quand nous avons besoin d’une trompette, par exemple, nous demandons de l’aide. Quoi qu’il en ressorte, nous voulons l’emmener aussi loin que possible en termes de carrière. C’est-à-dire que nous voulons assurer la première partie de Metallica, mais seulement à condition que ce soit notre musique qui soit proposée. Si quelqu’un nous donnait un lot de chansons et nous disait : « Avec ça vous serez célèbres et vous partirez en tournée avec Metallica », ça ne vaudrait pas le coup, parce que ça n’aurait pas la même valeur. Je veux donc emmener ça aussi loin que possible, tout en restant entre amis, parce que chaque année est une année de plus à partager de bons moments, à voyager ensemble, etc. Nos liens se renforcent. Nous avons survécu à l’adolescence ensemble ; nous avons survécu à nos vingt ans ensemble. Nous avons été de jeunes hommes dans la vingtaine, sur la route, se sentant immortels, avec toute la décadence qui va avec, etc. Nous y avons survécu !

Maintenant, nous sommes ici, dans notre vie actuelle, à acheter de la nourriture pour chiens, changer des couches et payer un prêt immobilier. Avatar fait partie de ce voyage et de la vie de chacun. Ça, c’est important. Et quand on traite le groupe comme tel, comme étant à ce point important pour nous, que nous le faisons avant tout pour un public de cinq personnes, le résultat final a un potentiel bien plus grand d’aller loin, parce que ça transparaît. Moins nous nous soucions de ce que les autres pourraient penser, plus les gens semblent en avoir une haute opinion. Ça joue donc en notre faveur ; tout semble bien fonctionner.

Tu décris Avatar comme un groupe défini par les défis que vous vous fixez. Quels sont les plus grands défis qui vous attendent, et quels sont ceux que tu es le plus fier d’avoir surmontés ?

Le plus grand défi, c’est que nous sommes encore là, même après le départ de Simon [Andersson]. Le reste du groupe a tenu bon pendant plus d’une décennie et demie. Parfois, ça a été difficile. Rien de suffisamment excitant pour être rendu public – il y a des hauts et des bas comme dans toute relation de longue durée –, mais l’objectif principal a toujours été de prioriser le fait de pouvoir continuer ensemble. Jusqu’à présent, nous y sommes parvenus. C’est ce dont je suis le plus fier. Quant aux plus grands défis à venir, je n’en ai aucune idée ! Une fois que nous aurons identifié ce qu’ils sont, nous commencerons à voir comment les gérer et ils ne paraîtront plus si difficiles. Nous avons lancé notre propre label – ceci est le second album que nous sortons dessus –, et il y a les défis quotidiens liés au travail de bureau que représente ce type d’organisation. Aujourd’hui, un grand défi que j’ai hâte de relever, c’est l’énorme scène ronde de Metallica – comment diable vais-je me déplacer dessus ? On verra ! Il y a des petits et grands défis.

Maintenant, je suis dans une position où j’ai sorti un album, j’ai un groupe, et les gens y prêtent un peu attention, donc je peux raconter ma version de l’histoire. Mais si tu regardes la vie de n’importe qui, il y a le travail, la famille, des événements qui arrivent, tu perds des proches, tu gagnes des proches, tout ça fait partie de la vie. Ce n’est pas que la vie d’Avatar soit nécessairement plus ou moins définie par les défis que tout le reste. Je suppose que c’est juste plus clair parce que je peux m’asseoir ici et en parler. Peu importe ce que tu cherches à faire dans ta vie, tu as tes plans et puis il y a ce que la vie met sur ta route. Plus je vieillis, plus il devient évident que tout est exactement pareil tout le temps. Ma femme est dans le monde universitaire, et quand elle parle de ses défis, ça requiert un QI bien plus élevé que ce que j’ai à faire, mais je vois toutes ces connexions entre faire un doctorat et être dans un groupe… nous faisons exactement la même chose ! [Rires]. J’ai travaillé dans des écoles : entrer dans une salle de classe et monter sur scène, c’est exactement la même chose. L’expérience humaine est très unificatrice ; quand tu commences à analyser ce que tu penses être les différences, il n’y en a pas autant qu’on pourrait le croire.

Interview réalisée en face à face le 25 septembre 2025 par Mathilde Beylacq.
Retranscription & traduction : Mathilde Beylacq.
Photos : Johan Càrlen.

Site officiel d’Avatar : avatarmetal.com.

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