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Interview   

Bad Situation en bonne posture


Depuis fin 2022, et la sortie de leur premier EP Electrify Me, le duo Bad Situation n’a pas chômé pour se faire une place sur la scène des musiques électriques française. Ils ont passé beaucoup de temps sur la route, avec notamment des premières parties de gros noms comme Skid Row, Mass Hysteria et Skip The Use, et sorti un premier album éponyme en mars de cette année. Ils avaient même réussi le tour de force d’être programmés au Hellfest 2024 avant la parution de ce dernier !

Il faut dire que le groupe opère à mi-chemin entre le metal et le rock, avec une science certaine des riffs percutants et des refrains qui entrent dans la tête pour ne plus en sortir. Cette capacité musicale est plus généralement associée aux groupes américains (on pense à Foo Fighters, Alter Bridge, Corey Taylor) ou, plus généralement, anglo-saxons, mais finalement pas si fréquente sur notre territoire. C’est donc avec une grande curiosité que nous avons pu échanger avec Aziz afin d’en savoir plus entre autres sur l’histoire du groupe, leur mode de fonctionnement pour créer cette musique fédératrice, ainsi que leur manière d’aborder le live en duo, ou encore la façon dont il gère le lien entre son groupe et son activité de youtubeur sous le nom de Dealer2Metal. Entretien avec un musicien passionné, sympathique et qui sait où il va.

« Avec Bad Situation, nous essayons juste de rendre fiers les adolescents que nous étions il y a dix ans. »

Radio Metal : Pour ceux qui ne vous connaissent pas, peux-tu présenter Bad Situation ?

Aziz Bentot (chant & guitare) : Avec Lucas [Pelletier], mon acolyte, nous jouons ensemble depuis le lycée il y a dix ans. Nous avons composé plein de chansons et d’albums, dont certains ne sont jamais sortis. Le groupe Bad Situation a commencé il y a deux ans. C’est un duo estampillé rock, sans très grande prétention en termes de révolution musicale. Nous sommes très fans autant de gros riffs que de refrains catchy et nous essayons de le transmettre du mieux que nous pouvons. Ça peut plaire aux fans de Danko Jones, des Foo Fighters, des périodes de Metallica les moins trashy, il y a un peu de Refused… Il y a vraiment plein d’influences, mais avec un côté big rock. On nous a une fois catégorisés dans le power rock, j’aime bien aussi l’appellation heavy rock. Même s’il y a plein de mélanges, la racine reste rock, avec une énorme énergie qui peut s’apparenter à certains groupes de metal.

Vous avez tout de suite eu envie de faire un duo ou bien est-ce la force des choses qui vous a amenés à ça ?

Ça peut être un mix des deux. Nous avions déjà un projet qui n’a pas résisté à la période très sombre et très floue du Covid-19. Je n’étais pas très motivé pour refaire de la musique. Pourtant, Lucas voulait en faire avec moi. Vu que nous composions tout dans ce projet et qu’entre-temps, nous avons découvert Royal Blood, Ko Ko Mo et plein de projets qui sont des duos, nous nous sommes dit que c’était possible si nous trouvions le bon axe, le bon angle, le moyen que ce soit cohérent et, surtout, authentique pour nous. C’était donc à la fois par la force des choses et grâce à notre alchimie. Nous nous sommes dit que nous allions voir. Nous avons donné un premier concert avec la batterie aussi importante que le chant ; il y a un pied d’égalité qui est très intéressant visuellement sur scène. Pour avoir vu des groupes comme Fantômas ou Dead Cross avec monsieur Dave Lombardo de Slayer que j’adore, nous nous sommes dit pourquoi pas faire un truc un petit peu atypique qui peut piquer la curiosité des gens ? Car c’est aussi comme ça qu’on se démarque. Ce n’était donc pas réfléchi, mais au final, avec le temps, nous nous rendons compte que c’était une bonne chose.

Comment pensez-vous la composition par rapport à ce duo ? Car dans l’album, il y a de la basse…

Ce qui est bien, c’est qu’il y a eu des groupes avant nous qui ont réussi à proposer des choses intéressantes, comme Queens Of The Stone Age, avec un Josh Homme qui met sa guitare dans un ampli basse, je viens de parler de Royal Blood, Jack White, etc. Il y a zéro manque en live, comme sur CD, parce qu’il était hors de question que le duo nous force à être minimalistes. Les gens pensent que nous sommes en guerre contre les bassistes, alors que c’est un instrument que j’adore ; en termes de fréquence, de puissance et de dynamique, je trouve ça très intéressant. Il s’avère que pour la musique composée dans Bad Situation, ça ne demande pas – même si c’est horrible de le dire – forcément un bassiste ; il faut de la basse mais pas de bassiste. C’est la distinction que nous essayons de mettre en avant. Car ça suit principalement beaucoup de parties de guitare que je peux alterner parce que ma guitare va dans un ampli basse et un ampli guitare, et je peux switcher comme je le veux avec mes pieds. Toute la plage fréquentielle est donc remplie.

Justement, est-ce que tu alternes l’un ou l’autre, tu fais les deux, ou un ensemble de tout ça ?

C’est un ensemble de tout ça. Il y a de la basse sur tous les titres. Nous jouons aussi avec un métronome, donc nous avons un show « timé », c’est-à-dire que nous avons des séquences de basse que j’ai jouées au préalable à la maison et qui suivent le show que nous avons créé pour qu’il n’y ait pas de manque, en plus de la basse jouée avec ma guitare. Nous essayons vraiment de remplir et de gonfler le son. Avec Bad Situation, nous essayons d’avoir le meilleur des deux mondes, côté analogique et côté numérique.

Niveau style, on peut dire que votre musique est entre rock et metal ; l’appellation heavy rock la résume bien. Était-ce une intention du départ ou est-ce quelque chose que vous avez naturellement en vous ?

C’est tout simplement la musique que nous composons Lucas et moi. Pour moi qui suis vraiment metal voire metal extrême, ce que nous faisons n’est pas metal, c’est vraiment rock. Je baigne dans cette culture depuis longtemps, donc je connais les dogmes, les cases, etc. Nous sommes trop rock pour être un groupe de metal et trop metal pour être un groupe de rock. Nous sommes vraiment un groupe hybride. Nous avons le côté refrain et chanson qui est apparenté au rock, mais nous avons aussi la culture du riff, de la lourdeur, des breaks, des passages double pédale et le côté punk. Tout ça fait partie de nous, de nos envies, de notre ADN musical, car Lucas a autant de place que moi dans la composition. Il peut amener des idées de riffs et de refrains, je peux amener des idées de batterie. Nous nous tirons vers le haut, nous essayons de nous surprendre, parce qu’à deux, il n’y a qu’ainsi que ça peut se passer. Nous avons grandi avec des groupes comme Slipknot, Sum 41, Linkin Park, etc. Nous sommes des enfants des années 2000. Se ressentent le côté pop, le côté rock, le côté punk, le côté metal… C’est un mélange de tout ça.

« Faire quatre accords, c’est assez facile, mais faire un truc facile, c’est très compliqué. »

Vois-tu ça comme un avantage ou un inconvénient d’être à mi-chemin entre les deux mondes ?

Parfois, ça peut poser question. Par exemple, il y a deux semaines, nous nous sommes retrouvés avec Dagoba et Rise Of The Northstar. Le premier a joué, puis le second, et j’étais là : « Ouah, je ne comprends pas ce qu’on fait là ! » Au final, [ça n’a pas posé souci]. Je pense que, même si nous sommes deux, l’énergie que nous balançons en live arrive à pallier cette problématique, car nous avons grandi dans les squats parisiens, à aller voir des concerts de punk hardcore. Ça fait partie de nous, c’est ce que nous aimons délivrer en live. Par contre, nous aimons autant les belles power ballads [que les morceaux heavy]. Ça peut faire le groupe entre deux chaises, mais je trouve que tellement de choses sont faites dans le metal… Il y a des trucs très vénères mais très atmosphériques aussi, comme Zeal & Ardor ou Hypnoze, voire un Gojira. Je me dis que ça peut plaire aux fans de musique amplifiée et de rock au sens large du terme, parce que nous n’avons pas la prétention d’être dans une seule case. Nous sommes dans l’idée de partager la musique que nous aimons et que nous faisons avec le maximum de gens qui sont prêts à l’accepter, l’écouter et l’accueillir. En fait, nous nous sommes rendu compte, au fil de ces deux ans où nous n’avons fait que tourner, que même les gens les plus réticents au metal, au premier abord, arrivent à rentrer dans notre univers. Et si ça peut être, pour certains, une porte d’entrée pour aller vers des choses plus énervées, comme ça a pu se passer pour nous avec certains groupes, c’est super ; c’est le rôle que nous aimerions avoir. Donc ça ne nous dérange pas d’avoir un style entre deux chaises.

Le côté rock doit aussi permettre d’avoir accès à un autre public que celui qui est purement metal. Le fait d’être passé sur Oui FM, j’imagine que c’en est un exemple…

Ça, ça a été un concours de circonstances. En fait, nous essayons de nous renouveler et d’aller dans des endroits où nous ne sommes jamais allés, que ce soit parce que les autres membres avec qui nous étions étaient réfractaires en voulant répondre, justement, à des cases et des codes. Nous avons voulu casser ces barrières-là et je pense que ça se ressent dans notre démarche et qu’avec le travail de notre attaché de presse, en plus de l’album que nous avons proposé qui est assez homogène en termes de dynamique, ça a pu plaire. Pour ce titre, qui s’appelle « Somebody To Someone », nous sommes vraiment allés au bout d’une démarche. Ça vient de conversations que nous avons eues et de rêves que nous avons. Je suis un grand consommateur de Oui FM, j’ai grandi avec Bring The Noise, notamment à l’époque où c’était Aurélie. Ça fait un peu rêve de gosse, comme quand on se dit : « J’aimerais trop que ça passe à Oui FM ! » Je pense qu’avec Bad Situation, nous essayons juste de rendre fiers les adolescents que nous étions il y a dix ans.

Il y a un côté très américain, finalement, dans votre musique. Comme eux, vous n’avez pas peur d’aller chercher les mélodies…

C’est un énorme compliment pour nous, parce que c’est vers ça que nous aimerions nous diriger. Tu as cerné le projet. J’adore le metal français, la scène française et tout ce qu’elle apporte. C’est juste que quand on regarde ce qui marche en France en termes de rock et metal, il y a des groupes comme Mass Hysteria, Tagada Jones, Ultra Vomit, Lofofora… Il y a des groupes très engagés politiquement, avec un message, etc., ou alors le côté humoristique. J’aime les deux, mais la politique, je n’y connais rien, et je peux faire des blagues, mais pas en chanson. Ce n’est pas une culture avec laquelle nous avons grandi. Je m’y suis intéressé parce que je suis rentré dans cette scène du metal français, mais mon ADN est vraiment influencé par la culture américaine, d’autant plus que j’ai de la famille aux Etats-Unis, donc ça doit sûrement faire écho. Ça fait donc très plaisir que tu dises ça.

A chaque morceau, vous avez des refrains super accrocheurs et à la fois de bons riffs derrière : est-ce naturel et intuitif ou y a-t-il une recherche pour obtenir ce bon mélange ?

Je pense que ça a été quelque chose que nous avons travaillé avec nos projets antérieurs. Là, c’est juste le résultat de tout ce que nous avons digéré de ces projets antérieurs. Nous avons développé une méthode et des codes entre Lucas et moi. Quand nous jouons, ça reste très silencieux ; il n’y a vraiment que les instruments qui parlent ou parfois nous faisons du yaourt. Nous mettons vraiment l’accent sur les lignes de chant. Le fait que tu le relèves me fait très plaisir, parce que faire des riffs, c’est intuitif voire instinctif pour moi, j’en fais depuis longtemps, mais trouver une bonne ligne de chant, la bonne structure, les bons arrangements, c’est plus difficile. Trouver la bonne harmonie et le bon équilibre entre tout ça, c’est ce qui est vraiment dur. Il y a donc beaucoup de travail guitare-voix, où nous nous posons avec Lucas, comme si nous étions au coin du feu, pour essayer de trouver des notes et des choses sur lesquelles nous sommes à l’aise vocalement et que nous pouvons reproduire en live – c’est un élément très important pour nous. Après, c’est à force de jouer. Sur les huit titres que nous avons sur l’album, ça a été le best of de tout le patchwork d’idées et de stockage de riffs que nous avions, car nous travaillons petit à petit.

« Notre stratégie est de ne pas mettre en avant ce côté YouTube, parce que ça nous a porté préjudice. Je vois que plein de magazines ont été refusés parce que nous faisons de la ‘musique de youtubeur’. C’est un terme que je ne comprends pas trop. »

J’ai l’impression que des riffs amènent plus de mélodie que d’autres. Par exemple, si on prend Lamb Of God, ce n’est pas si évident de savoir comment chanter dessus, et c’est peut-être pour cette raison que Randy Blythe screame majoritairement. J’imagine qu’à un moment, vous dépouillez ce que vous avez pour voir ce qui marche le plus simplement possible pour ensuite l’habiller ?

Ça va vraiment dépendre. Il y a des titres qui sont arrivés alors que j’étais en train de conduire sur l’autoroute. D’autres sont arrivés dans notre local de répète juste en jouant, en laissant des riffs prendre forme, avec beaucoup de ratés, etc. Nous pouvons jouer pendant une heure et, vu que nous enregistrons à peu près tout pour avoir une réécoute, du recul, etc., des fois, sur une heure de jeu, nous pouvons avoir seulement deux minutes de très bien, et nous allons nous accrocher à ces deux minutes pour les coller à deux autres minutes qui sont bien. Faire quatre accords, c’est assez facile, mais faire un truc facile, c’est très compliqué. Je compose des riffs, puis la voix se met dessus, et quand je dois arriver au fait de chanter avec le riff de guitare, ce n’est pas toujours évident. « Se surprendre » est un peu notre leitmotiv, parce que nous essayons de sortir un peu de notre zone de confort et, à la fois, de proposer quelque chose d’excitant à jouer. Nous voyons en live des gens qui regardent ma main en train de jouer, l’autre main qui fait ça et moi en train de chanter, le fait qu’ils soient un peu hypnotisés par ça, mais que ce soit aussi dans une structure assez cadrée, dans une musique dite simple, comparée à un Lamb Of God, puisque tu les as cités, c’est assez satisfaisant en tant que musicien.

Bad Situation est un groupe très jeune, mais j’ai l’impression qu’un certain succès est arrivé assez rapidement. Est-ce que dès le départ vous aviez l’ambition que ce groupe prenne cette importance ?

Depuis que j’ai découvert la guitare quand j’étais en quatrième, vers mes treize ou quatorze ans, j’ai toujours voulu travailler dans la musique, même si je ne savais pas sous quelle forme. Au début, je voulais être une rockstar, parce que j’étais adolescent et que j’avais des posters dans ma chambre. Après, j’ai tenté les métiers de la technique, j’ai fait ingénieur son, ingénieur light, j’ai fait roadie, j’ai conduit des camions pour des groupes, j’ai fait technicien batterie, j’ai pu faire du mixage, j’ai pu accompagner dans le développement de merchandising, etc. En fait, avant le Covid-19, je voulais reprendre des études de marketing musical pour travailler dans un label. Spoiler : je ne l’ai pas fait [rires]. Mais il y a toujours eu cette volonté de travailler dans la musique. Après, c’est vrai qu’au moment du Covid-19, quand nous avons commencé à réfléchir au groupe et à l’éventualité de refaire de la musique, nous nous sommes dit qu’il n’y avait pas trop de visibilité et que ce serait peut-être l’ultime projet que nous allions lancer, car le temps tourne et nous ne savions pas pendant encore combien de temps nous aurions la flamme avec tout ce moment flou. Nous avons eu une conversation avec Lucas, dans un bar qui s’appelle La Porte Ouverte, à côté de chez nous. Nous nous sommes posé la question : « Est-ce qu’on y a va ? Si oui, on y va à fond », car il était hors de question de remettre beaucoup d’investissement dans un projet qui n’allait nulle part. Notre ancien projet, qui s’appelait Disco-Nected, un trio power rock, c’était sept ans d’investissement pour qu’au final, ça s’arrête par message dans un groupe Messenger. Vu que j’ai fait mes armes avec ce groupe, ça a été sept ans d’investissement tombés à l’eau. C’est aussi pour cette raison que je ne voulais pas recommencer un projet et que c’est Lucas qui m’en a convaincu.

Avec tout cette expérience, j’imagine que ça sert forcément dans la vie d’un groupe. Vous avez notamment géré l’enregistrement vous-mêmes, je crois…

Oui ! Avec le temps, je me rends compte que nous avons surtout appris à ne pas faire certaines choses. Ce sont des pièges tout bêtes de groupe qui commence, qui a envie de tout prendre alors que, des fois, ce n’est pas le bon moment, le bon timing, on n’est pas suffisamment prêt, etc. Je suis aussi quelqu’un qui réfléchit beaucoup. Nous sommes deux, donc il y a moins d’espace pour la réflexion et plus pour l’action. Nous avons décidé d’y aller, de voir comment ça se passait, car nous nous sommes rendu compte que nous nous posions trop de questions dans nos projets, qu’il n’y avait pas assez d’action, que peu de choses se débloquaient et que rien ne permettait de rester motivé et de garder la flamme. Pour Bad Situation, nous avons fait un titre, qui a été bien reçu. On nous a proposé un concert, c’était vingt minutes, donc il a fallu faire d’autres titres. Ce concert a mené à quatre autres concerts. Nous nous sommes dit qu’il fallait les faire. Puis nous nous sommes dit qu’il fallait faire un EP. Puis il a fallu montrer à quoi ça ressemblait et donc faire un premier clip. Ce premier clip a permis de trouver d’autres concerts. Maintenant, nous pensons aux prochaines années, parce que nous nous sommes rendu compte que si nous avons une stratégie claire, simple et que nous arrivons à tenir, il y avait du résultat. Il y a eu beaucoup de loupés, mais quand il se passe de bonnes choses, ça remet de l’essence sur la flamme et ça permet de redonner de l’énergie pour repousser derrière, etc. Ça crée une sorte de cercle vertueux.

Tu es aussi connu pour faire des vidéos sur YouTube, Dealer 2 Metal. Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer là-dedans ?

Ça a été l’ennui ! Car ça s’est lancé durant le confinement, parce que dans ma vie, mis à part parler musique, je ne parle pas beaucoup, or là, on m’avait enlevé la possibilité de parler musique avec mes potes. J’ai donc dit que j’allais le faire d’une autre manière. C’est devenu très sérieux au bout d’un mois et demi ou deux mois.

« Le nom fait écho à la création du projet, c’est-à-dire à ce moment où il n’y a pas d’espoir et où on est vraiment en galère. C’est pour ne pas oublier ça. »

Penses-tu que l’association des deux a pu te servir ou te desservir ? En as-tu profité pour rendre ta musique visible ? Est-ce que certains ont dit que tu profitais de ton statut ?

[Rires] Il y a un peu des deux. Au début, ce n’était pas du tout calculé, parce qu’au moment où j’ai lancé mon projet, j’avais ce fameux groupe avec lequel nous allions sortir un album, mais ce n’est pas pour autant que j’en ai fait la promotion. Je dirais donc que non, je ne m’en suis pas servi. Ceci étant dit, je suis identifié par rapport à ça. Les personnes qui veulent voir le verre à moitié vide vont dire que tout ce qui se passe, c’est grâce à ça. Et ceux qui veulent voir le verre à moitié plein diront que c’est justifié parce qu’il y a énormément de travail. On sait qu’aujourd’hui, être musicien, ce n’est pas que faire de la musique, composer les meilleures chansons, etc. C’est aussi faire des interviews, c’est bien présenter son projet, c’est être présent sur les nouvelles plateformes, etc. C’est donc un mélange des deux. Comme je l’ai dit, j’ai voulu reprendre des études en marketing musical, et au final, l’école que je n’ai pas faite, ça a été ce projet de chaîne YouTube. Ça m’a donc apporté plein de belles choses. Ça a aussi permis d’avoir une audience un peu ciblée au moment où j’allais lancer ma propre musique. Je n’aurais jamais pensé autant l’utiliser, mais vu que ça fait partie de moi et que je fais les choses avec le cœur et sincèrement… Entre l’homme et l’artiste, je suis le même gars ! [Rires] J’espère que ça ne va pas me porter préjudice par la suite, mais je n’abuse pas de ce statut pour la musique.

Ça nous a apporté plein de belles choses parce que j’ai pu être identifié, notamment auprès de la personne qui est notre agent actuellement, Laurent Lefebvre de Base Productions. Je pense que ça a été un argument pour lui, se dire qu’il y a un sérieux, un travail et de quoi bosser en tant qu’agent, booker, manageur. Il nous a pris au mot et nous a dit : « Les gars, je vous ai loué la Maroquinerie. A vous de la remplir. » Là, tu as beau avoir des followers, si tu n’arrives pas à déplacer les gens… Ce n’est pas un vrai indicateur, ce sont des chiffres, c’est numérique. Les gens ne vont pas venir voir des vidéos YouTube à La Maroquinerie en concert. Notre stratégie est de ne pas mettre en avant ce côté YouTube, parce que, justement, ça nous a aussi porté préjudice. Ça nous a coupé plein de projets hyper cool et intéressants. Je diffuse le message parce que je me déplace en tant que personne à un endroit, donc les gens qui décident de me suivre le voient. Pourtant, parfois je suis à la table de merch, on va parler à Lucas et on ne va pas me calculer parce que c’est Bad Situation et tout le monde ne connaît pas forcément le gars qui fait des vidéos.

On aurait pu croire que ça aurait plus aidé que ça d’avoir une certaine visibilité pour attirer des labels ou de la promotion…

Non. Je vois que plein de magazines ont été refusés parce que nous faisons de la « musique de youtubeur ». C’est un terme que je ne comprends pas trop. Et j’ai les mails de refus. Je suis quand même très proche du projet, donc je le vois. Par exemple, au départ, Oui FM ne voulait pas trop parce que c’est un média différent… Je peux comprendre : c’est aussi des nouveaux codes, ce sont des personnes qui ne connaissent pas forcément, il y a d’énormes a priori, et aussi le côté facile. Je suis autant au clair avec les personnes qui voient qu’il y a du travail que celles qui se disent que c’est du flan, qu’il n’y a rien derrière, etc. Je pense qu’il y a aussi tout le boulot que j’ai effectué quand je faisais du booking pour d’autres groupes et qui m’a permis de bien travailler, de savoir quoi ne pas faire et d’être prêt à avoir certaines conversations à des moments où tu ne t’y attends pas, quand un agent débarque et dit qu’il vous prend au mot et qu’on va voir ce que ça donne, et que le dernier créateur de contenu à qui il a fait confiance, ils ont dû annuler la date parce qu’il n’y avait personne – c’était pourtant quelqu’un qui était suivi par trois cent mille personne ! Je pense qu’il y a des choses qui ne trompent pas.

Le nom du groupe Bad Situation est explicite et j’ai l’impression que vos textes tournent pas mal autour de ça…

Oui. Vu que nous avons des vies ayant leur lot de soucis et de problèmes, c’est un peu ce qui nous nourrit. Mais le nom fait écho à la création du projet, c’est-à-dire à ce moment où il n’y a pas d’espoir et où on est vraiment en galère. C’est pour ne pas oublier ça. Nous trouvions que ça sonnait bien. Nous n’avons pas cherché trop longtemps un nom de groupe avant de nous arrêter là-dessus. Nous nous sommes dit que ça avait l’air d’être cool…

On retrouve pas mal l’esprit qui fait le cœur du rock, notamment les relations amoureuses ou amicales un peu difficiles, l’idée de la combativité, etc.

Oui, c’est ça. Ça parle de nos relations, de notre place en tant que personnes, avec nos doutes, nos certitudes, etc. Je suis quelqu’un qui se remet beaucoup en question, donc c’est le moment pour moi de déballer un peu ce que je pense. Je suis aussi beaucoup dans la combativité, y compris le fait d’être moi contre moi-même, donc j’essaye de le mettre en musique. Ce sont des textes qui peuvent parler à plusieurs personnes, car elles peuvent s’y retrouver et, à la fois, ça laisse libre cours à l’interprétation, car je reste assez flou. On capte l’idée, mais je ne vais pas dire : « Non, toi, je ne t’aime pas parce que tu es très méchant ! » [Rires]

« J’ai ressenti le besoin de chanter sur un métronome pour que chaque chose soit bien à sa place, parce que les ricains font comme ça et si nous voulons atteindre le fameux statut de groupe français le plus ricain, il va falloir que nous bossions comme eux ! »

Peux-tu nous parler un peu des concerts ? Tu as évoqué cette fameuse date parisienne, mais il y a eu pas mal de choses ensuite. Ce sont les opportunités qui viennent au fur et à mesure ou c’est un plan que vous vous êtes fait avec des objectifs ?

Il y a un objectif qui est de montrer que nous sommes un groupe de live. C’est peut-être le côté YouTube, virtuel, numérique qui veut ça, mais nous voulions vraiment montrer que nous nous déplacions, que nous mouillions le maillot et que nous ne nous contentions pas de stream, etc. Nous sommes très contents de tout ça, mais avant de faire des vidéos et tout ce que je fais, je suis surtout un musicien live, et c’est vraiment ce qui me fait vibrer. Je veux partager la musique avec le plus grand nombre. Ce sont des instants de vie en commun. Nous donnons d’une certaine façon, ça plaît à certaines personnes qui nous donnent l’opportunité de faire d’autres scènes, ça rameute plus de monde parce que ça pique la curiosité des gens… Même s’ils ne retiennent pas le nom, il y a le côté atypique et ils se rappellent que c’est « le groupe où ils sont deux ». C’est plein de choses comme ça. Après, nous avons une stratégie qui est que nous voulions avoir beaucoup de dates à la sortie de l’album. Je crois que nous sommes à quinze ou vingt dates depuis février-mars. Nous avons fait une release party à la Boule Noire qui était complète trois semaines avant la date, alors que pour moi, à Paris, c’était impossible de faire déplacer les gens. Je pense que tout ça se voit et que le monde du spectacle et du rock est un petit monde, que ça parle forcément. Entre-temps, nous sommes à l’affiche du Hellfest où nous sommes le seul groupe français sur la Mainstage de la journée. Quand nous avons été annoncés, nous n’avions pas d’album – il était enregistré mais du point du vue du public, il n’y avait rien. Tout ça pique la curiosité des gens. Après, que ce soit en bien ou en mal, la promotion reste de la promotion. Les gens sont assez grands pour savoir ce qu’ils aiment ou non et où ils mettent leur temps, leur argent et leur concentration. Jusqu’à présent, ça n’a fait que grandir de notre côté, donc c’est cool.

Est-ce que vous réfléchissez à essayer de faire des choses à l’étranger ?

C’est un projet. Nous sommes actuellement en train de travailler dessus. C’est encore un peu tôt mais nous travaillons déjà dessus pour que ce soit bon au moment où on nous dira « go ». Nous nous préparons pour toutes les éventualités, mais j’en ai besoin pour, justement, montrer [la validité du groupe] à moi-même et aux gens qui se disent que c’est parce qu’il y a des vidéos, etc. Je pense que si nous jouons en Irlande et que ça marche, que ça plaît et qu’il y a un public, ce sera plus parlant que si nous jouons à Paris. C’est un projet pour moi, personnellement, mais aussi pour tout le monde dans l’équipe. C’est aussi surtout parce que nous pensons que la musique que nous faisons peut plaire.

J’ai vu qu’il y a eu un doigt sectionné durant un concert… Qu’est-ce qui s’est passé ?

C’est Lucas qui s’est sectionné le doigt. C’est justement lors du festival avec Dagoba et Rise Of The Northstar. Nous nous installions et il fallait aller vite – il y a une cadence assez folle lors des festivals. Nous avons une équipe technique avec Bad Situation, mais elle n’est pas énorme et nous faisons encore pas mal de choses. Sur cette date, Lucas avait un truc qui gênait par rapport au micro ou sa batterie, je ne sais pas. Il y avait très peu de réactivité chez les techniciens du festival qui étaient censés l’aider et il a voulu prendre les devants tout seul. Il a pris un Leatherman et en voulant couper un truc, il s’est coupé le doigt assez sévèrement. Nous étions en train de nous installer, je n’avais pas vu, mais il est parti se faire un premier pansement au moment où nous étions censés faire le semblant de balance que nous avions. Je me rends compte qu’il n’y a personne, je vois que Rise Of The Northstar termine tout doucement et que le public commence à arriver. Lucas n’est pas là, puis il arrive en courant avec un autre pansement énorme sur le doigt. Il dit qu’il faut que nous y allions, nous y sommes allés. Après avoir fini le show, nous étions censés aller au merch. Finalement, notre tour manager a tout récupéré pour tout réinstaller dans le van, parce qu’il a fallu que nous allions aux urgences de Saint-Brieuc pour qu’il se fasse observer le doigt et remettre tout ça en place. C’est rock, mais je t’avoue que je n’étais pas très serein quand j’ai vu le sang qui pissait de partout.

Question piège : tu as dit que vous jouiez un métronome, est-ce que c’est rock ? [Rires]

J’ai envie de te répondre oui et non. Non, ce n’est pas bien parce qu’il y a un côté qui dénature, en termes de timing, de feeling, etc. Mais aujourd’hui, en tant que musicien qui tourne, quand tu es programmé pour un show de trente, quarante minutes ou une heure, que tu joues sans métronome et que tu as un énorme coup d’adrénaline, ton show d’une heure, tu l’as peut-être fait en quarante-cinq minutes et il te manque un quart d’heure. Au final, tu dois des comptes au programmateur et, du coup, à ton agent, etc. C’est assez fou. Pour nous, au-delà d’avoir des séquences sur le métronome, c’est plus pour avoir un temps de repère. Des fois, nous pouvons jouer avec, l’accélérer ou vraiment le jouer au fond du temps, mais c’est juste pour que Lucas et moi soyons sur la même longueur d’onde, sans nous regarder toutes les deux minutes. Et c’est aussi parce que nous avons des parties assez techniques. Un mec qui fait du death technique est sûrement en train de vomir en lisant ça, mais il y a des parties que nous avons composées, il y a un certain feeling et si tu les joues trop vite ou trop lentement, ce n’est pas pareil. Donc le choix des tempos est très important pour nous, mais vu que nous composons les morceaux sans métronome et qu’après nous essayons de trouver le bon tempo… Bref, c’est un mélange des deux ! Comme je disais, à chaque fois, chez nous, c’est le meilleur des deux mondes. Quand tu enchaînes quatre ou cinq dates par semaine – comme nous maintenant –, que tu donnes tout le premier soir et qu’après, tu ne peux pas assurer les trois autres… On va dire que le métronome est un garde-fou.

Il n’y a pas eu un petit temps d’adaptation quand vous avez décidé de jouer au métronome ?

J’ai toujours joué au métronome, parce que j’ai toujours bossé dessus à la maison. Je suis très fan de James Hetfiled qui est un peu une cisaille en termes de métronome. J’aime beaucoup le côté homme-machine qui tient le truc. Des fois, Lucas peut me lancer un métronome et j’arrive à tenir la cadence sans l’écouter. Au début, il n’y avait que lui qui jouait au métronome, mais quand nous avons enregistré l’album, j’ai ressenti le besoin de chanter sur un métronome pour que chaque chose soit bien à sa place, parce que les ricains font comme ça et si nous voulons atteindre le fameux statut de groupe français le plus ricain, il va falloir que nous bossions comme eux !

Interview réalisée en visio le 27 mai 2024 par Sébastien Dupuis.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Bad Situation : www.facebook.com/badsituationband

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