Benjamin Fournet est un touche-à-tout. Agent de Carpenter Brut, il est entre autres programmateur d’événement et c’est dans ce cadre que nous nous sommes entretenus avec lui. En effet, les 4 et 5 octobre prochains, Ben va proposer à Bruxelles un événement à la programmation variée, le Tumult Festival, avec Myrkur, Dool, Witch Club Satan et d’autres noms importants qui se produiront sur trois scènes différentes. Tout cela dans le somptueux cadre du Botanique.
Ce long échange aura également permis à Benjamin d’évoquer des sujets variés tels que l’importance de la direction artistique lorsque l’on a un projet musical, la trajectoire de Carpenter Brut, les arcanes de l’industrie musicale ou encore les spécificités des scènes metal française et belge. Benjamin participant à la Cérémonie Les Foudres, il est aussi question à la fin de cet échange de ce nouvel événement dans le paysage metal français qui aura lieu le 9 octobre prochain au Bataclan.
« Je ne peux pas faire autrement que travailler avec différents réseaux et différentes personnes. Sinon, je ne vais pas bien. «
Radio Metal : Tu as différentes casquettes en tant qu’acteur du milieu, donc je vais te laisser te présenter.
Benjamin Fournet : Cela fait bientôt vingt ans que j’exerce des métiers dans la musique, que ce soit en programmation ou en booking. Je suis aussi passé par la case journalisme au début : j’ai eu une émission de radio où j’ai fait beaucoup d’interviews d’artistes, d’ailleurs plus rock que metal à l’époque. Les activités de booking m’ont permis de reconnecter avec la musique que j’aime le plus, qui est le metal et que j’écoutais gamin. Laurent Clery m’a présenté le projet Carpenter Brut alors que je développais des projets à l’international qui étaient plutôt folk, pop et rock. Le fait de rentrer Carpenter Brut dans mon roster m’a permis de connecter avec tout l’univers metal. Carpenter Brut a été l’artiste français ayant le plus tourné à l’étranger. Il nous a fait une carte de visite vraiment extraordinaire et nous a fait rentrer dans les plus grands festivals presque au monde : Coachella, Osheaga, Hellfest, Graspop, etc. Donc c’est une aventure que nous avons vraiment travaillée ensemble. À la sortie du Covid, mon ami Pierre Pauly m’a dit qu’il avait besoin d’une personne avec lui sur le Motocultor, festival dont nous gérons la programmation depuis 2023. J’ai décidé d’arrêter énormément d’activités booking pour me concentrer sur la programmation. J’ai donc développé des partenariats avec des festivals comme le Festival de Marne – rien à voir avec le metal –, mais aussi le MozHell Open Air, le Kavfest et j’ai monté une structure en Belgique qui s’appelle Tumult où nous sommes promoteurs à l’année et également promoteurs de festivals. Le premier Festival Tumult se déroulera les 4 et 5 octobre 2025 au Botanique à Bruxelles. En parallèle, je fais aussi du management et de l’accompagnement, que ce soit sur Last Train, Sierra Veins, Bandit Bandit… Ce sont des missions parfois sur le long terme, parfois ponctuelles. Depuis 2018, j’apporte des expertises notamment de développement international, mais pas que. Je trouve des labels, je mets en lien des marques avec les artistes, etc. Donc un travail de management et d’accompagnement. Je ne peux pas faire autrement que travailler avec différents réseaux et différentes personnes. Sinon, je ne vais pas bien.
As-tu été surpris du succès de Carpenter Brut ?
J’avais quand même eu la chance d’avoir des projets très installés dans mon roster. Déjà, je n’avais pas peur des chiffres puisque nous vendions déjà des groupes en tête d’affiche de festival dans la société avec laquelle je travaillais. Les chiffres ne m’impressionnaient pas. J’avais déjà monté plusieurs tournées internationales pour Madjo et Heymoonshaker. J’avais donc aussi l’habitude d’un engouement YouTube où, clairement, j’avais un clip à vingt-cinq millions de vues avec Heymoonshaker. C’était énorme. Avec YouTube, c’est au début des années 2010 où quasiment tout se passait. Finalement, c’est vraiment la musique de Carpenter et sa direction artistique qui m’ont fait chavirer. De plus, l’homme est très attachant et très smart. Dès nos premiers échanges, j’ai compris qu’il y avait une DA très forte, qu’il avait les idées en place et qu’il connaissait son sujet puisqu’il avait déjà tourné en tant qu’ingé son sur d’autres projets. Il savait ce qu’il voulait et ce qu’il ne voulait pas dans l’industrie. Après, en termes de remplissage, c’est les meilleurs souvenirs de ma carrière. À chaque fois qu’il a joué à Paris, le concert a été sold out – hormis le Zénith de Paris qui n’était pas sold out, mais nous avons fait beaucoup de monde et ça a été un succès pour nous. Le concert à La Cigale de 2016 reste selon moi dans le top dix de tous les concerts que j’ai vus de ma vie. Je fais montrer ce côté pro dans ce que j’ai vécu en tant que fan de musique. C’est bien de pouvoir allier ce côté fan de musique et de performance live.
A tes yeux, la direction artistique est un enjeu majeur pour un artiste ?
Oui, la direction artistique est le propos. Aujourd’hui, nous voyons tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Les artistes qui sont totalement lisses ne vont pas performer – lorsque je dis lisses, c’est de ne pas avoir de direction artistique, de ne pas amener le fan à connecter et à reconnaître instantanément un projet. Que ce soit sur Sierra Veins, Bandit Bandit ou Last Train, j’espère que les gens reconnaissent les projets assez rapidement parce que nous avons travaillé la DA et parce que les groupes l’ont travaillé très en amont. D’ailleurs, aujourd’hui je ne prends pas un projet qui arrive et qui n’a pas sa propre DA parce que je ne suis pas directeur artistique de projet. Sur des festivals, je veux bien considérer avoir cette direction artistique. Par contre, pas sur des projets. Selon moi, les artistes sont moteurs de leurs projets. Nous donnons simplement des pistes, des idées et apportons notre expérience. Mais la DA, c’est quelque chose de très important. Sierra qui devient Sierra Veins, c’est une vraie question de direction artistique. C’est-à-dire, quel est le propos derrière ? Est-ce que ça va être reconnaissable et pertinent ? Allons-nous perdre du public ou en gagner ? Quels sont les enjeux sur les réseaux ? C’est primordial.
« Les artistes qui sont totalement lisses ne vont pas performer – lorsque je dis lisses, c’est de ne pas avoir de direction artistique, de ne pas amener le fan à connecter et à reconnaître instantanément un projet. «
Justement, il faudrait peut-être définir les termes. À quoi fait-on concrètement allusion lorsqu’on parle de direction artistique ?
À l’univers de l’artiste. Ça va de la typo aux couleurs choisies et à la taille de la typo – parce que parfois, des artistes qui veulent absolument tout en gras ou tout en majuscules sur des posters ou des festivals, ça ne va pas, etc. Ça va également au logo et bien sûr, la cohérence de tout ça avec la musique. Pour moi, c’est ça la direction artistique. La direction artistique, c’est aussi le choix de faire voir son visage ou pas, etc. On voit sur Carpenter Brut qu’il y a un petit changement puisque l’artiste accepte désormais de se faire prendre en photo lorsqu’il performe en live. En revanche, il ne fera pas de photo promo avec son visage. Nous en resterons sur les dessins faits par les Førtifem.
La question de la direction est consubstantielle de la thématique de l’orientation et du futur.
Et ce toujours à moyen terme puisque beaucoup d’artistes signent des deals sur deux ou trois albums. Si tu ne vois pas à au moins vingt-quatre mois, tu n’auras aucune chance de performer dans l’industrie. Il faut prendre le recul de voir où tu veux être dans vingt-quatre mois – quand je dis tu, c’est l’artiste. Nous accompagnons ça, notamment un rétroplanning que nous appelons idéal, mais que nous ajustons en fonction du succès et des opportunités. Nous réfléchissons toujours à vingt-quatre mois avec, bien sûr, cette anticipation de deux ans de plus. Donc, quarante-huit mois. C’est comme ça que nous travaillons avec les artistes. Par exemple, avec Carpenter Brut, nous avons déjà tous nos plans jusqu’à 2027, pas plus loin. Je pense que sur une artiste comme Sierra, nous allons également être sur un plan 2027-2028. Ce sont les exemples que je peux te donner.
La plupart des artistes paraissent parfois perdus puisque le succès commercial est souvent lié aux connaissances des arcanes de l’industrie de la musique. Quel est ton regard sur ça ?
Je travaille uniquement avec des artistes qui ont leur vision très forte de l’industrie, qui se sont déjà fort documentés et qui ont eu des expériences déjà plus ou moins heureuses avec l’industrie. Aujourd’hui, lorsque je suis invité à des conférences, je discute volontiers avec des artistes qui n’ont aucune idée de ce qu’est l’industrie. Toutefois, je pense que je serais incapable de travailler avec des artistes qui n’ont pas de vision et qui ne sont pas bien documentés. Je pense qu’aujourd’hui, on peut assister à des conférences, avoir des formations. En tant qu’artiste, on peut aller voir les SMAC pour accompagner, discuter et/ou réfléchir à ce qui est son propre projet. Personnellement, en tant que professionnel derrière, je ne prendrai pas d’artistes qui n’ont pas une forme de savoir-faire DIY et qui n’ont pas une vision de l’industrie déjà assez claire.
Par exemple, aujourd’hui tu ne signerais pas un artiste dont tu es amoureux de la musique et dont tu vois un potentiel, mais qui n’a aucune connaissance de l’industrie de la musique ?
Déjà, il faut savoir que ce n’est pas viable financièrement. Parce que ça veut dire que pour développer un artiste, il faut entre deux et cinq ans. Ça veut donc dire que pendant deux à cinq ans, tu ne gagnes pas d’argent. Je suis à un stade de ma vie où je ne peux pas me le permettre. Je n’ai également pas envie de reprendre tout le b.a.-ba avec un artiste. Je préfère que cette personne, dont j’aime la musique – selon ton postulat –, passe son chemin et se construise. Ensuite, lorsqu’il y a besoin, je peux intervenir. Mais j’ai déjà aidé des amis, je peux accompagner, mais plus à titre amical et de façon très sporadique. Mais en tout cas, non, ça ne m’intéresserait pas du tout.
« Chaque groupe devrait se voir comme sa propre petite entreprise, avec une personne en charge de la communication, une en charge des budgets, et une autre en charge des relations publiques. »
On a l’impression que beaucoup d’artistes peinent à trouver leur place dans cette industrie saturée. Être noyé dans Spotify, devoir tourner pour exister, tout en sachant que les tourneurs eux-mêmes se basent souvent sur les chiffres de Spotify… c’est un cercle extrêmement difficile à briser. Pour ces artistes-là, au-delà de leur qualité musicale, n’est-il pas crucial de réussir dès le départ à créer et fédérer leur propre communauté ?
C’est complètement crucial. Avant – notamment dans les années 90 –, comment tu faisais pour faire connaître ton groupe ? Tu faisais des flyers, tu te débrouillais pour avoir des potes, si t’étais basé à Clermont-Ferrand, t’avais des potes à Lyon et Bordeaux, et tu faisais en sorte de tourner ensemble. Tout ce qui est flyers, posters, stickers et tout le reste, c’est la base. Aujourd’hui, il faut réussir à avoir ça et le transformer sur les réseaux – notamment Instagram, qui est un bon indicateur d’engagement de la communauté. Pour être totalement franc, en ce qui concerne le metal, je crois un peu moins en TikTok, mais tu n’es jamais à l’abri. Selon moi, on reste principalement sur un réseau de bouche-à-oreille. La qualité de la performance et la qualité des visuels sont très importantes dans le metal. Si on se disait il y a encore trois, quatre ou cinq ans qu’il ne faut absolument pas passer par des grosses stats Spotify, je pense que les gens en sont un peu revenus aujourd’hui. Il y a des artistes qui quittent Spotify au fur et à mesure, donc il va falloir que nous, programmateurs, managers, bookers, soyons aussi plus malins et parvenions à regarder encore mieux les ventes de tickets des artistes. Si un artiste local de Besançon fait ses cinq cents tickets à Besançon, mais qu’il n’a que trois cents singles listeners Spotify, je vais plutôt m’intéresser au fait qu’il a cinq cents tickets à Besançon. Ça veut dire que si tu fais cinq cents à Besançon, tu fais peut-être deux cents ou deux cent cinquante à Paris, ce qui n’est pas mal. Ça veut dire que tu peux faire boule de neige derrière. Je suis vigilant et je reste à l’écoute des salles aussi, qui, des fois, nous parlent. La Fédération des Musiques Métalliques, avec Pascal Gueugue, peut nous remonter aussi ce genre d’infos – nous, programmateurs de festivals. À mes yeux, c’est vraiment le bouche-à-oreille qui reste peut-être la meilleure chose dans notre milieu.
Pour revenir à l’une de tes questions précédentes, chaque groupe devrait se voir comme sa propre petite entreprise, avec une personne en charge de la communication, une en charge des budgets, et une autre en charge des relations publiques. Malheureusement, si la personne en charge des relations publiques est une personne qui est arrogante ou ne connaît pas l’industrie, celle-ci ne va pas forcément être très bien reçue par nous, les vieux du métier. C’est délicat. Les groupes sont leurs propres limites et les créent – que ce soit en termes de communication, par leur visuel, leur bio mal écrite ou par des comportements de certaines personnes qui, finalement, ne sont pas très à l’aise en société et ne donnent pas le meilleur visage de leur projet. Je pense que ce qu’il faut retenir, et c’est ce que je dis vraiment à beaucoup de jeunes projets, c’est de réfléchir en tant qu’entreprise. Avec moi sur Last Train, chacun a un rôle : il y en a un qui cherche, un qui tient les budgets, un qui tient la com… Tous ont leur rôle. Bien sûr, lorsque Carpenter Brut a tourné avec Ghost, Franck et Tobias ont beaucoup parlé, et je pense que ce sont des gens qui travaillent de manière similaire. Lorsque Carpenter Brut a décidé de faire sa trilogie de l’EP, c’est une vision. Le public découvrira bientôt la fin de cette trilogie d’album. Pour moi, c’est vraiment la vision à long terme avec des performances et de la DA qui vont avec. Je parle d’artwork pour au final proposer au public un univers complet. Mais Tobias est un exemple parfait.
Tu évoques Carpenter Brut. Quelle a été ta stratégie pour développer le projet ?
Nous avons eu une stratégie cent pour cent basée sur Spotify en 2015-2016, où nous avons fait pas mal de sauts de puce – Londres, Berlin, Helsinki. À chaque fois que nous y allions, nous savions pertinemment que nous serions sold out. Nous avons donc construit la carrière du groupe et du projet, autour du fait d’avoir sold out avant des rythmes de tournées soutenues. Mais bien sûr, c’est Paris qui nous a fait décoller, parce que c’est à chaque fois à Paris que nous avons pu faire les plus grosses salles. C’est toujours à Paris que nous avons pu faire des statements et expliquer notre puissance à l’industrie française. Mais sans avoir fait un Reading & Leads en 2017 ou 2018, sans avoir fait des Rock am Ring ou Coachella, je ne pense pas que nous aurions eu autant de succès aussi en France. Pour moi, c’est vraiment un tout sur Carpenter, même si Paris nous a portés. Le fait que nous tournons en première partie de Ghost et de Ministry aux États-Unis nous a quand même permis d’avoir une forme de légitimité par rapport à une scène qui, il y a encore six ou sept ans, était parfois vue de travers par certains fans de metal. Grâce au travail et au fait que ce genre de groupes adoube Franck, nous avons pu casser quelques barrières. Par ailleurs, je pense que le live fait le job. Nous avons un live très dansant, mais avec certains moments assez durs. Je pense que ça finit de mettre les gens d’accord.
Carpenter propose une musique instrumentale, ce qui contraste avec une grande partie de la scène metal française où beaucoup d’artistes choisissent de chanter en anglais. Selon toi, dès lors qu’un groupe français opte pour l’anglais, doit-il automatiquement penser sa stratégie à l’échelle internationale ?
Oui, c’est important. Parce que si tu chantes en anglais et que tu n’envisages pas d’aller jouer au moins en Allemagne, en Suisse et en Angleterre, c’est un peu dommage. Toutefois, on connaît la difficulté. Il faut que le chant soit vraiment bon et que tu sois d’abord très fort sur ton territoire avant d’avoir des possibilités d’export. C’est rare d’y arriver. Si Shaka Ponk est parvenu à avoir du succès à Berlin, ce qui leur a permis de revenir en France forts, ils ont quand même galéré pendant dix à quinze ans en France. Sans ce passage, ils n’auraient jamais été aussi forts ensuite. Pour les groupes français qui chantent en anglais et qui veulent directement aller à l’export, je leur conseille d’être d’abord très forts dans leur propre région. Si tu es alsacien, sois très fort à Strasbourg et à Mulhouse, c’est déjà super. Ça va peut-être te permettre de jouer en Suisse et en Allemagne.
« Lorsque je vois le Motocultor, où les gens viennent pour l’ensemble de la programmation, il y en a très peu qui viennent pour un groupe. À partir du moment où tu viens pour Trivium, tu vas en réalité passer sur les autres scènes durant la journée. Nous, c’est l’idée sur Tumult. »
Nous allons passer au Tumult : d’où est venue cette volonté d’avoir un festival ? Est-ce une initiative personnelle, ou un projet collectif ?
Le Tumult Festival vient d’un moment de ma carrière où j’avais essayé de lancer Lille Metal Music Showcase : un événement qui n’a pas vu le jour car il a été annulé par la direction de Lille Grand Palais deux mois avant l’événement. Suite à ça, je me suis retrouvé avec une dette, mais aussi avec du temps, puisque j’avais réservé beaucoup de mon temps pour cet événement auquel je croyais. J’ai pu rencontrer Marcus Deblaere, qui est gérant d’une société de booking, de production de concerts et de management en Belgique nommée All Things Live Belgium. Marcus connaissait très bien Carpenter Brut, puisqu’il l’avait fait jouer. Nous nous sommes rencontrés et nous avons parlé metal. Il me dit : « Écoute Ben, il y a en ce moment moins de promoteurs metal en Belgique, puisque je suis basé à Bruxelles. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose sur lequel tu voudrais travailler, un concept ? » Nous nous sommes dit que nous n’allions pas faire de showcase festival, car ça demande beaucoup d’efforts, de subventions et de soutien financier autre que le ticketing. Nous avons jugé que c’était un peu compliqué. En revanche, nous trouvons qu’il y a de la place en Belgique pour être promoteur. Nous avons fait des concerts en salle, mais avec une envie de se dire que si nous faisons plein de concerts en salle à l’année, nous pouvons mettre un festival à un moment. Nous sommes allés discuter avec toutes les salles pour nous assurer qu’elles étaient assez partantes pour collaborer avec nous sur le nom Tumult. Suite au rendez-vous avec le Botanique à Bruxelles, ils nous ont dit que nous serions assez chauds pour faire un week-end metal sous la bannière Tumult. Le premier Tumult Festival aura lieu les 4 et 5 octobre 2025. Cela fait déjà onze mois que nous travaillons dessus, que nous réfléchissons au concept, à l’affiche et à comment amener les gens à comprendre ce que nous souhaitons faire. Cette idée Tumult est vraiment partie d’une rencontre avec Marcus. Nous pensons qu’il y a encore de la place en Belgique pour amener plus de concerts metal.
L’annulation du Lille Metal Music Showcase que tu évoquais était-elle liée à la billetterie ?
C’était lié à plusieurs facteurs. Nous n’avions pas cent pour cent des stands vendus et nous avons eu beaucoup de promesses mais très peu d’acomptes. Quant à la billetterie, elle était ok. Mais c’était vraiment sur le côté stand. La direction a fait des choix drastiques dans son positionnement. Ils ont confirmé, pour au final placer tout leur argent et leur savoir-faire sur des événements plutôt luxueux, type un salon de l’équitation. J’ai eu l’impression qu’ils se sont dit que la musique allait être plus compliquée que ce qu’ils pensaient, ce qui viendrait justifier le fait de se tourner vers des événements luxueux et plus faciles où il y a beaucoup d’argent. À leurs yeux, coproduire un événement de ce type reste moins intéressant en raison de son temps considérable d’installation. Je pense qu’ils n’avaient pas du tout conscience de ce que c’était de produire un événement musical, metal et encore moins showcase. Je reste très amer de ne pas avoir essayé et de ne pas avoir porté l’événement jusqu’au bout, puisque je pense qu’il y a toujours la place pour un showcase festival metal en Europe.
L’objectif du Tumult est de proposer une affiche la plus éclectique qui soit, mais qui ait quand même une cohérence.
Oui. Tumult ne s’arrête pas à des genres artistiques. En salle, nous avons proposé aussi bien Witch Club Satan que le groupe belge My Diligence, mais aussi Grima, Houle, Ultar, etc. Nous brassons très large lors de nos concerts en club shows. L’idée lorsque nous montons un festival est de construire autour de groupes auxquels nous croyons beaucoup. Des artistes aussi bien locaux qu’internationaux. Par exemple, nous avons fait venir Myrkur qui fait très peu de dates cette année. Nous reprenons aussi des groupes qui nous plaisent beaucoup, comme Witch Club Satan qui ont fait un sold out au Botanique sur le Witloof Bar, qui est la plus petite salle. Là, nous les mettons sur de plus grandes salles qui continuent à capitaliser pour elles, pour prendre du nouveau public. Mais aussi, vu qu’elles sont sur une plante incendiaire, leur faire profiter d’un bon spot, avec un horaire très cool et sur une DA éclectique. Nous croyons vraiment aux genres qui se croisent. Lorsque je vois le Motocultor, où les gens viennent pour l’ensemble de la programmation, il y en a très peu qui viennent pour un groupe. À partir du moment où tu viens pour Trivium, tu vas en réalité passer sur les autres scènes durant la journée. Nous, c’est l’idée sur Tumult. Si tu viens sur Witch Club, peut-être que tu vas pouvoir découvrir Dool ou Gnome, peu importe. Tu viens pour un ou deux groupes, et tu te dis que c’est pas mal.
As-tu composé l’affiche seul ou est-ce que plusieurs personnes ont aidé à la programmation ?
Nous sommes en deal avec le Botanique, donc la programmation est forcément validée par eux. Toutefois, c’est moi qui amène tous les plans. Pour cette édition-là, c’est vraiment moi qui ai tout amené. Nous parlons déjà de l’édition numéro deux, et là, c’est le Botanique qui a reçu un premier intérêt d’une agence pour un groupe. Ils me disent qu’ils en parlent pour le festival. C’est une collaboration Botanique-Tumult. Ils sont dans la boucle de tout, nous sommes ensemble sur les deals et nous validons également tous les budgets ensemble. En revanche, sur la plan artistique, c’est moi qui suis allé chercher à peu près tout.
Comment le festival fonctionnera ? Y aura-t-il une seule ou plusieurs scènes ?
Le Botanique est un lieu culturel qui comporte quatre salles. Pendant le festival, nous en utilisons trois : le Musée, qui est une salle de quatre cent trente personnes ; la Rotonde, une de trois cent cinquante personnes ; et l’Orangerie, prévue pour sept cents. Tout ceci dans le même lieu. Tu prends un immense couloir et tu as les salles à droite – jamais à gauche, car sinon tu vas dans le jardin botanique. Nous avons de l’espace pour mettre quelques stands ainsi que pour le merch tout autour de la Rotonde. C’est très sympa et convivial. Il y a toujours deux bars : un bar extérieur et un bar intérieur sont prévus. L’idée est de mettre un peu de décoration dans tout ça, et de rendre l’événement aussi accueillant que possible pour le public.
« Le but du Tumult est de casser les chapelles traditionnelles des styles musicaux. Nous essayons d’éviter des groupes qui ont plus de vingt-cinq ou trente ans d’existence. »
En France, c’est rare d’avoir des endroits où il y a beaucoup de végétation. Le nom « botanique » parle de lui-même.
Historiquement, il y a les lignes botaniques. C’est un lieu en Belgique où les gens ont l’habitude de venir pour des événements d’envergure plutôt que pour juste un concert. Même s’ils font énormément de concerts toute l’année, ils ont de plus en plus d’événements : un plus country ; un autre qui s’appelle Les Nuits Weekender – là, c’est vraiment plus que de la découverte, mais ça va dans plein de styles différents. Au sein des Nuits, ils font des soirées thématiques. Là, c’est avec une scène extérieure, mais nous n’en aurons pas et ce n’est pas la volonté. Les gens ont l’habitude de venir dans ce cadre-là pour voir des groupes.
Le but du Tumult est de casser les chapelles traditionnelles des styles musicaux. Nous essayons d’éviter des groupes qui ont plus de vingt-cinq ou trente ans d’existence. Juste parce qu’il faut savoir se différencier et savoir faire des choses plus modernes et actuelles – même si sur d’autres programmations, nous adorons accueillir les Benediction ou Mayhem. J’avoue que sur Tumult, ce n’est pas notre mission. C’est aussi quelque chose que nous nous imposons. Rien que ça permet d’enlever le côté chapelle. Si tu ne veux rester que dans le post-metal, il y a le Dunk! Festival à Gand (Belgique). Si tu veux rester en stoner, le Desertfest le fait. L’idée de l’éclectisme vient plus de mon expérience de festivalier et de programmateur. Je vois que le public aime de plus en plus écouter le même jour du black et du post – sachant qu’aujourd’hui, le post-black arrive aussi. Lorsque tu vois une soirée avec Meule, Witch Club Satan et John Cxnnor – vu qu’il est très lié à Witch Club Satan et Meule via les featurings beaucoup plus électro, beats, etc. –, tu remarques qu’ils ont des connexions artistiques. On peut donc en conclure que les gens aussi sont un peu curieux. S’ils ne le savent pas, nous leur ferons découvrir, et ceux qui le savent déjà vont certainement vouloir venir.
Une soirée comme celle-ci aurait-elle eu autant de sens si elle s’était déroulée à Paris ? Le fait qu’elle ait lieu à Bruxelles, véritable carrefour européen, lui donne-t-elle une dimension particulière ?
Oui, ça a plus de sens pour moi à Bruxelles. Je pense que je ne tenterai jamais ce genre de programmation à Paris. Là-bas, j’ai l’impression que c’est un paysage sursaturé. Nous, nous sommes sur l’ancienne Belgique, qui prend beaucoup de place, mais qui ne fait que des concerts classiques. Ils ont un événement hardcore à la fin du mois d’octobre, mais c’est vraiment différent de ce que l’on fait. À Paris, je ne sais pas, peut-être au Cabaret Sauvage. Je connais très bien les organisateurs du Post in Paris, et je sais qu’ils galèrent chaque année à remplir. Ce n’est vraiment pas facile. Même sur un public averti et connaisseur, il faut leur donner une petite incitation pour venir. Les gens ont l’habitude d’aller sur les plus grands événements, ou de sortir de Paris. Lorsque je vois ce que font notamment les copains de l’Empreinte à Savigny-le-Temple, le Grand Paris Sludge, etc., ces événements ont une très belle DA. Ils y arrivent, mais c’est la banlieue parisienne et non à Paris intra-muros.
Pour un festival comme le Tumult à Bruxelles, penses-tu que la majorité du public sera belge, ou verras-tu aussi arriver des spectateurs venant des Pays-Bas ou du Luxembourg ?
C’est intéressant que tu me poses la question, puisque la semaine dernière, une personne nous a écrit du Danemark vu que nous avons John Cxnnor. Je n’ai pas encore regardé exactement d’où viennent les gens sur les billets, mais je sais que nous aurons des Lillois et des gens de Cologne. Après, si nous avons de la chance, nous aurons un peu de Londres et de Paris. Nous ne sommes qu’à deux heures de train de toutes les villes que je viens de te citer. Même si notre marketing va se concentrer sur la Belgique et Lille, les réseaux sociaux peuvent parfois nous aider à aller chercher des gens à Cologne et aux Pays-Bas. Je pense que des groupes comme Mykrur ou Meule peuvent nous amener ce public des Pays-Bas.
Il est courant d’entendre que le public allemand se déplace rarement en France. Sur les concerts metal en Belgique, est-ce que vous croisez régulièrement des Allemands ?
Moins d’Allemands que de Néerlandais. Énormément de Néerlandais sur les dates bruxelloises et encore plus à Anvers, puisqu’ils ne sont qu’à une heure et demie voire deux heures d’Anvers, suivant d’où ils viennent aux Pays-Bas. Lorsque tu es à Tilbourg, tu es à une heure et demie de Bruxelles et quarante-cinq minutes d’Anvers. C’est vraiment idéal. Les Allemands vont peut-être plus se déplacer à Liège qu’à Bruxelles. Mais encore une fois, avec des concepts comme Tumult et des line-up comme nous en proposons, nous voulons bien croire qu’il y aura quelques festivaliers étrangers. Mais le plus gros va être néerlandais, c’est évident. Sachant que nous voyons que sur des Ancienne Belgique ou des Botanique, beaucoup de Français viennent. Parfois, le concert est complet à Lille et les Lillois viennent sur Bruxelles. Cela arrive très régulièrement. Ils se disent : « Tiens, ça va nous faire un petit week-end bruxellois en plus. Ça fait l’occasion d’un voyage et d’un événement cool. »
« Les Victoires de la musique classique : aujourd’hui, ils sont tous là à se serrer les paluches et à s’autocongratuler. Mais malheureusement, je n’ai pas l’impression qu’ils donnent envie à des jeunes de prendre une guitare ou de se mettre à composer dans leur chambre. »
Je crois savoir que tu es partie prenante de la cérémonie Les Foudres qui va arriver au Bataclan. Penses-tu que le metal a besoin de ce type d’événement pour valoriser la scène au sens large ?
Absolument. J’étais créateur de cet événement à Lille dont nous avons parlé plus tôt. Donc oui, je crois que la scène metal globale a besoin d’événements fédérateurs, où les gens se posent un peu et regardent ce qui a été fait ces dernières années et se disent : « Tiens, ça nous l’avons réussi, mais ça non. » Une étude signée Live Nation vient de sortir : celle-ci montre que les concerts de metal ont progressé de treize pour cent. Pour moi, ce sont des moments où nous devons faire valoir ça : notre savoir-faire et les musiques metal qui sont un espace culturel clé pour plein de gens. Il faut casser un peu les barrières médiatiques en essayant d’avoir encore plus de médias qui s’y intéressent. L’idée derrière, c’est de créer des vocations, d’avoir des gens qui vont découvrir cette musique, qui vont venir comme toi et moi – nous y sommes venus lorsque nous étions gamins et tel groupe, fanzine, visuel et/ou clip nous ont inspirés. Je suis ravi que cette cérémonie ait lieu. C’est une chance pour pouvoir faire découvrir du metal. Encore une fois, il n’y a pas que la musique : il y a aussi tout ce qui est graphique, vidéo, et même des bouquins. Je trouve ça génial puisque nous allons avoir une catégorie autour des livres et des éditeurs derrière. Nous allons avoir une catégorie de clips – ce qui est un peu classique –, mais dans le metal, le clip reste important – moins qu’il y a dix ans, mais quand même. Il y a encore des très gros clips qui sortent. Pour être tout à fait clair, je fais partie du comité éthique, et c’est mon seul rôle. Ensuite, Carpenter Brut est tête d’affiche, donc j’ai contribué en tant que partenaire live de Carpenter Brut, mais c’est de l’événementiel, pas du tout un concert. Il va jouer quatre titres, comme sur une cérémonie de remise de prix.
Lorsqu’un média comme Brut est partenaire de l’événement, cela peut susciter des vocations. Si tu as quatorze ou quinze ans, tu ne sais peut-être pas ce que tu aimes vraiment. Et tu peux voir passer sur Brut, ou sur un autre média mainstream, quelque chose qui va t’inspirer pour toute ta vie. Si nous sommes sur des médias mainstream, c’est là que nous pourrons toucher des gens qui ne savent pas encore ce qu’ils aiment comme musique. » Lorsque Quotidien vient chaque année au Hellfest, on en pense ce qu’on veut – et même que ce soit TF1, France 2, peu importe quel média mainstream vient au Hellfest – il y a des gens derrière un écran qui se disent : « Je ne l’ai jamais fait, mais je ne comprends pas cette musique, attends je vais écouter. » Et là ils se mettent à écouter Within Temptation ou quelques gros groupes, des têtes d’affiche, et à se dire : « Tiens, j’aime bien la sensibilité », et après ils vont se découvrir des passions. Donc je crois à ces événements aussi pour ça, et c’est ce que manquent de faire aujourd’hui Les Victoires de la musique classique : aujourd’hui, ils sont tous là à se serrer les paluches et à s’autocongratuler. Mais malheureusement, je n’ai pas l’impression qu’ils donnent envie à des jeunes de prendre une guitare ou de se mettre à composer dans leur chambre. Finalement, la Star Academy est bien plus forte là-dedans, parce qu’elle donne envie à des gamins et gamines de chanter. Ça c’est une réalité. Je ne pense pas que Les Victoires de la musique le fassent. J’espère que Les Foudres le feront.
Lorsqu’une cérémonie comme celle-là arrive, l’une des craintes est justement que l’autocongratulation soit de mise avec un côté entre-soi / communautaire marqué. N’est-ce pas un risque ?
Ça serait communautaire si les seuls médias invités étaient des médias metal. En revanche, ce que j’espère, c’est que les médias metal soient conviés et partisans dans le sens critique, sans biais. C’est-à-dire que ça plaît, ça ne plaît pas, mais qu’ils soient présents et qu’ils puissent avoir la chance de participer. Je connais la liste des votants, il y a énormément de médias, toute l’industrie est conviée : ça va des éditeurs aux agents, aux promoteurs, aux médias, radio, presse, etc. Bien sûr, c’est une première année, donc je pense que c’est impossible d’inclure tout le monde, mais c’est ça qui est bien aussi. Sur une deuxième ou troisième année, il va y avoir un roulement de ces comités, de ces personnes votantes, et il faut que ça fédère et que ça puisse plaire. Une première édition, c’est toujours occasionnel, parce qu’il y a des gens qui vont se faire une opinion très précise, mais je pense que les équipes derrière sont déjà dans une projection à plusieurs éditions et travaillent déjà fort pour la première, mais savent déjà un peu où ils veulent aller sur la deuxième.
À quoi sert une telle cérémonie ? Qui en profite ? Je trouve intéressant de poser ces questions parce que, comme tu le sais, le metal a son propre fonctionnement et sa propre économie. Et au final, il fonctionne très bien sans ce genre de cérémonie.
Je pense que cela doit amener beaucoup de groupes en développement à s’inspirer. Des groupes qui surtout seront peut-être être mis en valeur pendant la cérémonie. Certains métiers vont également être mis en valeur et pour moi, tout ça, c’est la communauté metal aussi. Dans la pop et la variété, on va moins parler de ces métiers-là parce que c’est moins l’objectif. Mais là, je trouve par exemple intéressant de valoriser le travail des illustrateurs qui travaillent avec les artistes. C’est pour ça que nous en avons besoin, parce que finalement, tout le monde a une page Insta, mais à un moment, lorsque tu mets un peu tout le monde au même endroit avec un bon focus, je veux bien croire que plein de fans vont aller regarder et se faire une idée du travail de tel groupe ou de telle personne qui travaille plus sur des clips. Finalement, je trouve ça très metal et nouveau. Ça ressemble beaucoup à ce que nous souhaitons faire pour que la scène ne soit pas uniquement concentrée sur la musique – connaissant la diversité de la musique aussi, puisque tu connais très bien la diversité de la scène metal française.
Selon moi, les derniers reportages proposés par les médias généralistes sur le Hellfest ou sur d’autres événements metal en France montrent des images variées de ce genre musical. Gojira et Marina qui gagnent un Grammy, cela permet également de montrer une autre facette du metal et c’est passé sur TF1, France 2, etc. Donc le cliché du fan de metal qui montre ses fesses, on en est loin et la cérémonie Les Foudres ne va pas véhiculer ça. Nous serons bien loin de cela car nous allons être sur quelque chose qui parlera artistique avant tout. Je pense que nous parlerons plus artistique que politique. C’est ce que nous voulons. À quoi sert ce type de cérémonie ? À montrer un prisme artistique fort, et je pense que ça va parler du travail derrière. Par conséquent, je pense que c’est intéressant de montrer les valeurs de cette scène, et comment s’éloigner de tout ce qui est extrême droite, etc. Puisque parfois, certaines personnes qui ne connaissent pas voient le prisme metal comme des rassemblements de fachos – alors que non. Je pense que des artistes comme Thomas VDB, le maître de cérémonie, sont des gens qui vont d’emblée casser ces idées reçues. En tout cas, c’est mon avis. Pour moi, si ça sert, ça sert sur plusieurs points, mais ça doit montrer que l’artistique est fort et que la communauté souhaite avancer loin des clichés du metalleux qui montre son cul.
Interview en visio réalisée le 1er août 2025 par Amaury Blanc
Retranscription : Louhane Pellizzaro
Site internet Tumult Festival : botanique.be



































