Vingt-cinq ans, onze albums, une nomination aux Grammys et une réputation de pionniers du metal progressif moderne : Between The Buried And Me n’a plus rien à prouver. Pourtant, avec The Blue Nowhere, premier disque en quatuor et première sortie chez InsideOut Music, le groupe continue d’interroger ses propres limites… hors des limites. Plus qu’un simple ajout à une discographie déjà imposante, cet album apparaît comme un laboratoire sonore et une plongée introspective, où chaque morceau devient une chambre d’hôtel imaginaire dans laquelle l’auditeur s’installe avant que les murs ne se mettent à onduler.
L’ouverture, « The Things We Tell Ourselves In The Dark », résume à elle seule cette démarche. Initiée par Dan Briggs à partir d’un motif de basse funky inspiré par Prince, la chanson conserve une ossature mélodique volontairement simple, même quand la densité rythmique se complique. Tommy Rogers choisit d’y poser une voix plus confiante, presque pop, pour donner l’illusion d’une chanson chantable malgré ses détours. Cette accessibilité apparente et cette complexité sous-jacente donnent le ton de l’album : un univers où l’on peut se laisser porter tout en étant constamment happé par des changements inattendus.
La suite est encore plus déstabilisante. « God Terror » fonctionne comme un voyage à travers une machine en fin de course, où se croisent pulsations industrielles, éclats jazz, synthés paranoïaques et un breakdown d’une lourdeur retrouvée. « Absent Thereafter » superpose des riffs écrasants et un shuffle chaloupé, rehaussé, sur la fin, d’un piano honky tonk et de cuivres. Plus loin, « Door #3 » joue la carte du grotesque avec ses ruptures façon cirque et ses voix théâtrales, avant de glisser vers un flamenco improbable. « Psychomanteum » réactive les racines death metal techniques des Américains, mais les brouille avec des pianos dissonants et des cris hallucinés, tandis que « Slow Paranoia » se déploie subitement comme une valse à la Gershwin avant d’exploser dans une déferlante orchestrale. Car la grande nouveauté réside dans l’intégration élargie de cordes et d’instruments à vent. Déjà présents par touches dans le passé, ils s’affirment ici comme une véritable architecture sonore. Saxophones, clarinettes, tuba et quatuor à cordes densifient le spectre, donnant à certains titres une ampleur presque cinématographique. Ces ajouts élèvent l’expérience, mais accentuent aussi l’impression de surcharge, comme si BTBAM cherchait à repousser une frontière qu’il avait déjà franchie.
L’écriture de Rogers suit la même logique. Plutôt que de bâtir une fresque conceptuelle comme sur The Parallax II, il privilégie des fragments, proches d’entrées de journal intime. L’hôtel du Blue Nowhere devient une métaphore : chaque pièce est un espace mental, habité par des pensées fugaces et des visions introspectives. Ce choix apporte de la sincérité, mais aussi une certaine dilution. Une impression de se perdre parfois dans le kaléidoscope au détriment d’une ligne narrative forte. La conclusion, en revanche, réussit brillamment. Le morceau-titre suspend le temps dans une sérénité fragile, avant que « Beautifully Human » ne referme l’album sur une clarté lumineuse. Rogers y signe l’une de ses performances vocales les plus touchantes, et Paul Waggoner y délivre un solo qui condense toute la charge émotionnelle accumulée. Après soixante-dix minutes de convulsions et de labyrinthes, cette épure fait office de retour à l’essentiel.
Reste une question : comment surprendre quand l’inattendu est devenu une norme ? Car si The Blue Nowhere impressionne par son ambition, à force de vouloir tout intégrer (funk, jazz, musique de film, death metal, comédie musicale) l’effet de sidération tend à s’émousser. L’album demeure fascinant, mais il met en lumière cette tension : celle d’un groupe qui transforme encore le chaos en cohérence, mais dont la virtuosité peut laisser planer une impression de déjà-vu. The Blue Nowhere est donc à la fois célébration et questionnement : célébration d’un quart de siècle d’excès créatif, et interrogation sur l’avenir d’un langage que BTBAM a lui-même inventé. Une œuvre foisonnante, imparfaite, mais profondément vivante. Un peu à l’image d’une formation qui, même au bord de la saturation, continue de chercher un sens dans le tumulte.
Clip vidéo de la chanson « The Blue Nowhere » :
Clip vidéo de la chanson « Things We Tell Ourselves In The Dark » :
Album The Blue Nowhere, sortie le 12 septembre 2025 via InsideOut Music. Disponible à l’achat ici




























