Carnivore et impitoyable. Body Count poursuit dans le lexique du dominant, de celui qui bouffe plutôt que de se faire bouffer, et avance sans état d’âme. C’est évidemment à prendre avec un peu de légèreté, à l’image de l’imagerie et des textes d’Ice-T, souvent inspiré du cinéma d’horreur : les Californiens sont sérieux, mais ne se prennent pas au sérieux. C’est d’ailleurs sans grosse pression – on peut dire qu’ils ont déjà donné en la matière dans les années 90 -, malgré un Grammy remporté et une maison de disques impatiente de voire la suite, qu’ils se sont attelés à Merciless. Un album cent pour cent Body Count, une nouvelle fois produit par Will Putney et qui voit une ribambelle d’invités participer à la fête, dont l’illustre et prestigieux David Gilmour venu poser ses notes sur sa propre chanson « Comfortably Numb ».
Nous en avons discuté avec Ernie C, le jovial guitariste et fondateur de la formation pionnière de la scène rap metal. Nous parlons également de la liberté de ton de son compère de plus de trente ans, Ice-T, et de cancel culture avant l’heure, et il revient plus longuement sur son expérience en tant que producteur de Black Sabbath en 1995, avec quelques anecdotes qui ne manqueront pas de faire sourire. Et d’anecdotes il en sera encore question lorsqu’il se met, de lui-même, en fin d’interview, à évoquer Eddie Van Halen, si fier de nous montrer la biographie de Tonechaser avec son nom dessus…
« Nous n’avons pas connu de pression depuis les années 90, depuis ‘Cop Killer’ ! Quand tu as la NRA contre toi, ce sont des véritables gens avec de véritables flingues qui te détestent, et ça, c’est de la vraie pression ! »
Radio Metal : Carnivore était sorti Durant la pandémie et vous n’avez pas vraiment eu l’occasion de le jouer. Qu’est-ce que ça fait de sortir Merciless dans un monde à peu près normal ?
Ernie C (guitare) : C’est vrai, nous n’avons pas pu jouer pour promouvoir Carnivore en public. Nous avons juste tourné cet été où nous avons pu en jouer quelques titres. Il se trouve que cet album a remporté un Grammy, c’est l’un de nos meilleurs ! J’espère que nous aurons l’occasion de revenir en Europe l’an prochain et que nous pourrons en jouer plus. Généralement, nous venons en Europe lorsque Ice a une pause dans ses tournages pour New York, Unité Spéciale, donc avec un peu de chance, nous reviendrons l’été prochain et nous pourrons jouer à la fois les chansons du nouvel album et d’autres de Carnivore.
Le Grammy que vous avez remporté était pour la chanson « Bum-Rush », est-ce que ça signifie quelque chose pour vous ?
C’est super, mais c’est un truc d’industrie. C’est comme si elle disait : « Vous êtes acceptés. Vous existez depuis une trentaine d’années et vous avez le droit au respect. » On peut nous citer en même temps que Metallica, Megadeth et Tool. On peut rajouter Body Count à la liste. En dehors de ça, ça ne veut rien dire pour nos fans.
Quatre années se sont écoulées depuis Carnivore. Ice-T a dit qu’après le Grammy, le label a voulu que vous leur donniez un autre album, mais il n’était lui-même pas prêt. Vous êtes-vous sentis sous pression ?
Non. Nous n’avons pas connu de pression depuis les années 90, depuis « Cop Killer » ! Si on veut parler de pression, il faut remonter trente ans en arrière quand on essayait de nous tuer ! Quand tu as la NRA – National Rifle Association of America – contre toi, ce sont des véritables gens avec de véritables flingues qui te détestent, et ça, c’est de la vraie pression ! Mais là, ce ne sont que des conneries de maisons de disques. Ils te demandent un album, t’es là : « Hein ? » Ce n’est pas du tout de la pression. Ce que Ice a fait est qu’il leur a juste donné un titre, il a dit : « On est en train de travailler sur Merciless. » C’était n’importe quoi, car nous n’avions pas du tout commencé à plancher dessus [rires]. Deux ans après la sortie de Carnivore, tout ce qu’il avait était juste un nom d’album !
Ice-T a aussi dit qu’il vous a mis au défi – Will Putney, Vince et toi – de créer des morceaux instrumentaux qui seraient si bons qu’il n’aurait pas besoin de chanter dessus. Il a ajouté : « Mon groupe doit avoir la peau dure ! » Est-ce qu’il était si dur que ça avec vous ?
Pas du tout. Ça fait quarante ans que je travaille avec Ice, parce que nous avons fait des chansons ensemble dès le début des années 80, pour des films de rap et ce genre de choses. C’est donc naturel. Il dit ça, mais nous essayons tous de donner le meilleur de nous-mêmes. Et Will est un peu le guitariste additionnel du groupe. J’aime qu’il produise les albums, car je n’ai plus envie de le faire. Je veux me concentrer sur ma guitare et ça me permet de jouer au top de ma forme. Comme je le dis toujours, Ice rend mon jeu de guitare digeste. Parfois, quand un musicien écrit une chanson, il complique trop les choses. Lui écoute comme une personne lambda, comme un non-guitariste écoute la musique. C’est un peu notre coach. Il est comme un guitariste qui ne sait pas jouer [rires]. Donc oui, il nous pousse à donner le meilleur, mais il se pousse aussi lui-même à donner le meilleur.
Si Ice-T joue le rôle de « coach », Vince est considéré comme le directeur musical du groupe : est-ce important d’avoir quelqu’un qui donne une direction, organise les choses, etc. surtout quand il y a autant de personnes dans le groupe ?
Oui, c’est bien. Je peux me mettre en retrait pendant qu’il gouverne le navire, car il aime faire ça – ce n’est pas mon cas, je n’aime pas spécialement. En plus, c’est un technicien guitare. Il a travaillé pour Prince, Richie Sambora, etc. Il a côtoyé beaucoup de monde, donc il peut apporter dans Body Count ce qu’eux font, ce qui fonctionne pour certains artistes. C’est un peu notre taupe qui espionne les gens, choppe les idées et nous les ramène [rires]. Aujourd’hui, il a beaucoup de responsabilité dans la direction que prend le groupe, mais au fond, ça reste un groupe, justement. Ce qui compte, c’est ce que le groupe veut, ce qui sonne bien pour le groupe.
« Pink Floyd, Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, etc. ce sont mes premières influences quand j’essayais d’apprendre à jouer. David Gilmour fait clairement partie de mes inspirations. […] Pink Floyd et Body Count ne sont donc pas si éloignés que ça dans le monde de la musique. Nous sommes plus proches de Pink Floyd que de Taylor Swift ! [Rires] »
C’est intéressant la façon dont vous démarrez le nouvel album avec un interlude, comme si ce n’était pas le début et qu’il était censé être écouté enchaîné à « The Hate Is Real » de l’album précédent. Considérez-vous Merciless comme la continuation de Carnivore ?
Oui, en quelque sorte, même si les deux n’ont pas été écrits au même moment. Le cycle Carnivore s’est terminé et il ne s’est pratiquement rien passé, nous n’avons pas tourné ou quoi que ce soit. Normalement, nous aurions dû jouer l’album, nous aurions dû tourner et l’album aurait monté en puissance avant que nous nous mettions sur un nouveau disque, mais il n’y a rien eu, nous sommes directement passés à l’étape d’écriture d’un autre album. C’est donc une forme de continuation. Dans un autre temps, ça aurait été un double album. Avant, des groupes faisaient des doubles albums parce que les maisons de disques avaient pour habitude de dire : « Vous nous devez cinq albums », donc ils leur filaient deux albums d’un coup, de façon à ne leur devoir plus que trois albums en dix ans [rires].
On retrouve encore une fois beaucoup de monde dans cet album. C’est devenu une tradition pour vous d’inviter d’autres artistes. Est-ce là l’esprit de gang qui vous anime ?
Oui ! Tous ceux qui sont sur nos albums sont des gens que nous connaissons et que nous respectons. Rien n’est planifié. Nous prenons les chansons que nous avons, nous les passons en revue, et les gens qui sont dans notre entourage finissent sur l’album. C’est une question d’opportunité. Par exemple, nous connaissons Max depuis une éternité : mon technicien guitare travaille pour lui quand il n’est pas avec moi, et nous le connaissons depuis l’époque Sepultura, nous avons tourné avec eux dans les années 90. Joe [Badolato] s’est retrouvé sur l’album parce qu’il fait partie du groupe de Will Putney, Fit For An Autopsy. Les choses se font naturellement. Il n’y a pas de formule. Si tu aimes la personne et ce qu’elle fait, tu la mets sur ton album et ça devrait fonctionner. C’est aussi simple que ça. Nous faisons confiance à notre oreille et, avec un peu de chance, nous obtenons un bon résultat. C’est quand les maisons de disques décident que telle et telle personne devrait collaborer que ça ne fonctionne pas. Des fois, elles sont là : « Allons chercher telle personne pour la mettre sur votre album. » Et toi, t’es là : « Heu, c’est qui ? » [Rires] Mais ceux qui sont sur nos albums sont des gens que nous connaissons et que nous respectons. Voilà comment ça fonctionne. Nous avons toute une liste de gens à droite à gauche. Si nous voulons faire jouer Duff McKagan sur une chanson, nous regardons la liste et voyons par quel biais nous pouvons l’avoir. Quand ça fait trente ans que tu es dans ce business, voilà le genre d’amis que tu te fais ! Il reste encore des gens que j’aimerais avoir en invités : j’aimerais que Tom Morello joue sur un album ! Ce serait génial de l’avoir un jour. Je ne lui ai pas encore demandé, car je n’ai pas encore trouvé la bonne chanson pour lui. Je suis sûr qu’il le ferait – j’espère [petits rires] – mais il faut la bonne chanson, on ne va pas juste faire n’importe quoi.
Il y a aussi George Fisher sur « The Purge ». Cannibal Corpse est évidemment l’un des plus grands groupes de la scène death metal. D’ailleurs, ils ont sorti leur premier album, Eaten Back To Life, en 1990, l’année de formation de Body Count. Quelle a été ta relation avec le death metal ?
Quand c’est apparu, le son de la voix était ce qui a marqué les esprits. J’aimais bien, je trouvais que c’était cool. Ice a essayé d’imiter ce style et il en fait de temps en temps. Mais tu sais, tous ces noms de genre musical… Je ne connais pas toutes les catégories qui existent ! Il y a des gens qui sont là : « Oh, c’est tel type de metal… » Moi, je sais juste ce que j’aime. Si j’écoute un groupe comme Death Angel, par exemple, j’aime et c’est tout ce qui compte. Pour moi, tout ça sonne comme du metal, je ne connais pas les différentes catégories de metal. Alors le death metal, c’est du death metal ? J’ai cru que nous faisions du death metal pendant un moment ! [Rires] Je ne sais pas !
La reprise de Pink Floyd, « Comfortably Numb », est évidemment la plus grosse surprise et que David Gilmour y participe est encore plus surprenant. Vos univers respectifs sont assez éloignés, mais penses-tu que vous ayez plus en commun avec Pink Floyd qu’on pourrait le croire ?
J’ai été voir le film de Pink Floyd quand j’étais plus jeune ! Je me suis mis à écouter le groupe dans les années 70, quand j’ai commencé à jouer de la guitare. Pink Floyd, Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, etc. ce sont mes premières influences quand j’essayais d’apprendre à jouer. David Gilmour fait clairement partie de mes inspirations. Son jeu était tellement psychédélique, tellement épatant, les notes étaient tellement planantes, il avait une autre forme de présence qu’un Jimmy Page, par exemple. Jimmy Page était plus dans un jeu de rock star. Gilmour avait un groove différent. Mais quand tu te crées ton propre son, tu prends de tout le monde et lui était l’un des guitaristes à qui j’ai emprunté un peu du style de jeu. Au bout du compte, c’est juste de la musique. La musique n’a pas de frontière. La musique n’a pas de restrictions. N’importe quoi peut fonctionner n’importe quand. Pink Floyd et Body Count ne sont donc pas si éloignés que ça dans le monde de la musique. Nous sommes plus proches de Pink Floyd que de Taylor Swift ! [Rires] Si Pink Floyd est à une extrémité, Justin Bieber, par exemple, serait à une autre extrémité ! Donc c’est plus proche de nous.
« Si Justin Bieber débarquait, qu’il aimait ce que nous faisons, que nous lui disions de faire un saut dans la cabine de chant, qu’il chantait et faisait un truc cool, je serais pour ! Ça peut arriver ! Nous n’allons pas lui dire : ‘T’es nul.’ Il a son propre public qui croit en ce qu’il fait. »
Donc aucune chance d’entendre Justin Bierber ou Taylor Swift sur un album de Body Count ?
Tu sais quoi ? Je ne dirais jamais « jamais » ! Si Justin débarquait, qu’il aimait ce que nous faisons, que nous lui disions de faire un saut dans la cabine de chant, qu’il chantait et faisait un truc cool, je serais pour ! Ça peut arriver ! Nous n’allons pas lui dire : « T’es nul. » Il a son propre public qui croit en ce qu’il fait. Je ne suis pas capable de faire ce qu’il fait – et je n’ai pas envie d’en être capable [petits rires].
Comment avez-vous eu ne serait-ce que l’idée de reprendre ce morceau ?
Ice voulait une chanson qui serait adaptée à sa tessiture et sur laquelle je pourrais jouer en ayant beaucoup d’espace, car c’est la meilleure des chansons pour jouer de la guitare. Tu peux jouer n’importe quoi, tu peux aller n’importe où avec. Il a aussi voulu changer les paroles pour la rendre plus contemporaine. Cette chanson a cinquante ans, donc il a trouvé le moyen de l’actualiser. Le fait que Gilmour joue dessus n’était pas prévu. Nous n’avons pas dit : « Faisons appel à David Gilmour pour qu’il joue sur sa chanson ! » Ça ne se passe pas comme ça. Nous avons soumis la chanson pour autorisation, il l’a entendue et il a demandé : « Est-ce que je peux jouer dessus ? » Nous étions là : « Bien sûr que tu peux ! » Mais sur la version originale, je jouais et c’est Richie Sambora qui jouait l’autre guitare. Je ne sais pas si ça sortira un jour – les gens ne l’entendront peut-être jamais, mais j’en ai une copie quelque part. Je suis encore incrédule. Les gens me disent : « Tu es sur un album avec Gilmour », mais j’ai toujours du mal à réaliser ! C’est toujours incroyable d’avoir David Gilmour ! Je ne sais même pas s’il a déjà joué sur un autre album que les siens. Rien que le fait que nous ayons pu reprendre cette chanson, de cette discographie, de ces deux gars (David Gilmour et Roger Waters, NDLR), c’est quelque chose !
Connaissait-il Body Count ? Avez-vous pu lui parler ?
Non, malheureusement. Il a enregistré ses parties pendant qu’il voguait sur la Méditerranée à bord de son yacht, donc je n’ai pas eu l’occasion de lui parler [rires], mais avec un peu de chance, s’il passe par Los Angeles, je pourrai lui dire bonjour et, simplement, merci. Ça en dit long sur la musique. Il a vu quelque chose en nous qui lui a donné envie d’être sur cet album. Il n’était pas là : « Oui, pas de problème, je joue sur tout ce que vous voulez. » Quelqu’un a fait des recherches sur nous et lui a dit : « Oui, je veux jouer là-dessus. »
Cette chanson est un sacré monument. Peu de gens osent reprendre ce genre de classique, mais penses-tu que ce soit ce qui vous démarque : vous n’avez pas froid aux yeux ?
Nous savons jouer ! Je sais pouvoir jouer de manière similaire à Gilmour, tout en apportant mon propre style. Nous n’avions pas peur. C’était notre manière de leur tirer notre chapeau, en disant : « Vous avez fait un boulot formidable quand vous avez composé cette chanson. C’est un plaisir et un honneur pour nous de pouvoir la jouer. » Le but n’est pas d’essayer de les surpasser ou de nous approprier la chanson. Nous savons à qui elle appartient et nous essayons de nous rapprocher autant que possible de Pink Floyd sans la massacrer. Nous l’avons abordée de la même manière que nous avons abordé nos reprises de Slayer et Suicidal Tendencies, en adoptant la bonne attitude et en voyant ce qui en ressort. Jusqu’à présent, les gens ont aimé les reprises que nous avons faites. Personne n’a dit : « Vous avez essayé de faire ci et ça. » Non, ils respectent ce que nous essayons de faire.
Ice-T est aussi parvenu à donner un nouveau sens à cette chanson, car elle « souligne qu’on est tous à un stade où on n’a pas à faire face à la réalité. On a des téléviseurs à écran plat et du pop-corn, et on peut simplement se poser et regarder le chaos dans le monde comme si c’était une émission de télé. » Penses-tu qu’en étant de plus en plus connectés, on se déconnecte de plus en plus de la réalité ?
Oui, on est déconnectés de la réalité ! Il suffit de regarder ce qui se passe dans la politique américaine. C’est très déconnecté de ce qui se passe vraiment. En gros, on peut dire ce que tu veux aujourd’hui. On n’a plus besoin de se baser sur la vérité. Je ne sais pas si ça vient d’internet ou simplement de la nature des gens. J’essaye de garder le cap par rapport à se qui se passe autour de nous. Il faut avoir de l’empathie et de la compassion pour les gens. C’est ça qu’ils perdent en regardant trop de meurtres, de bombes et de guerres à la télévision : l’empathie. Avec Body Count, nous écrivons de la musique, c’est ma manière de réagir, c’est tout ce que je sais faire. Je ne suis pas du genre à rentrer dans la politique, parce que la politique fait partie du problème. Nous aimons tourner parce que ça nous permet de rencontrer les gens dans différents endroits et différents pays, et d’entendre quelles sont leurs difficultés. Nous n’entendrions pas toutes ces histoires si nous restions à la maison. Un jour, dans les années 90, nous avons fait un concert en France, au Pays basque, et ils disaient : « Vous êtes là pour mener notre révolution ! » Nous étions là : « On ne savait même pas qu’il y avait une guerre en cours ici ! » Tu apprends des choses en étant sur le terrain ! TikTok est assez intéressant, parce qu’on y retrouve des choses assez terre à terre. C’est pour ça qu’ils essayent de le faire fermer ici, parce que ça dit aux gens ce qui se passe vraiment.
« Ice dit bien ce qu’il veut. C’est mon ami depuis cinquante ans : ‘Si tu conduis le bus et que tu as un accident, pas de souci, je suis avec toi.' »
« Confortably Numb » est sorti en 1980, soit plusieurs années avant Body Count. Quelle était ta vie à l’époque ?
A l’époque, j’avais un boulot à KFC. Je jouais de la musique. Je joue de la musique depuis le lycée. J’ai joué pour des groupes de RnB. J’étais encore en train d’apprendre la guitare, je prenais des cours. Je ne savais pas quelle forme ça allait prendre, mais j’allais forcément en faire quelque chose. Bref, je vivais une simple vie d’adolescent et de jeune adulte !
Ice-T a évoqué la dimension introspective de cette chanson, le fait qu’elle lui faisait prendre conscience qu’il était plus vieux maintenant. Tu as à peu près le même âge : as-tu toi-même cette prise de conscience ? Comment gères-tu le fait de vieillir ?
Je n’y pense pas. Je me laisse simplement porter par le voyage. Je profite de l’instant présent. J’essaye juste de vivre la meilleure vie, la vie la plus positive et joyeuse possible. Je ne suis pas là à me morfondre, à broyer du noir et à déprimer – j’essaye de ne pas le faire. Je profite des bons moments et, comme on dit, je vois la vie en rose. Nous avons ce groupe depuis presque trente-cinq ans. Nous avions la vingtaine quand nous l’avons fondé, maintenant nous avons la soixantaine et nous approchons des soixante-dix ans, et nous jouons toujours la même musique ! La sensation reste la même ! En regardant Ice, je n’ai pas l’impression de vieillir, mais nous voyons nos enfants vieillir – enfin, nous vieillissons et eux grandissent [petits rires]. C’est une aventure intéressante et elle est plutôt fluide. En live, par exemple, nous n’essayons pas de nous sentir jeunes, mais énergiques. Nous voulons avoir l’énergie pour faire les concerts. Notre public n’a cessé de rajeunir. C’est bien ! Ça démontre que nous avons de la longévité. C’est ce que tous les groupes veulent. Quand tu fondes un groupe, tu ne penses jamais que celui-ci existera encore dans trente-cinq ans. Ça prouve que c’est possible si tu gardes la bonne attitude et que tu continues à aller de l’avant.
Cet album s’intitule donc Merciless et, en effet, il sonne impitoyable. Dirais-tu qu’être impitoyable est ce qui vous a permis d’en arriver là avec Body Count ?
Nous avons été impitoyable dans notre volonté d’avancer, donc oui ! Tu sais, Ice est un fan de films d’horreur. Parfois, j’en regarde avec lui et je suis là : « Bon sang, c’est complètement dingue ce truc ! » C’est ça cet album, Merciless : c’est un gros film d’horreur. C’est comme « Cop Killer », c’est de l’imaginaire. C’est de l’imaginaire de film d’horreur. Quand tu vois la pochette d’album, on le voit couvert de sang avec un mec qui a été découpé derrière. La ligne de démarcation est floue. Parfois, nous sommes un groupe qui traite de la réalité et on peut prendre Body Count au sérieux. Parfois, ce sont des histoires fantastiques, comme « KKK Bitch ». Il y a des chansons qui sont au premier degré et d’autres qui ont un côté humoristique. Cet album a un côté humoristique. Nous avons un sens de l’humour. Nous sommes sérieux, mais nous ne nous prenons pas vraiment au sérieux. Nous ne sommes pas Rage Against The Machine. Tom est très politique. Ce n’est pas notre cas. Nous ne sommes pas aussi sérieux que lui, nous aimons avoir un peu plus de légèreté. C’est comme dans la vie, on ne peut pas être tout le temps en colère, car quel intérêt ? Il faut de la joie, de la tristesse, de la colère, etc. en bonne quantité. Personne, espérons-le, est constamment en colère, donc notre musique le reflète. Elle est légère, elle a des moments plus lourds, elle parle un peu de politique, mais elle parle aussi de sexe, il y a de tout !
La biographie promotionnelle fait remarquer que vous avez persévéré malgré de nombreuses épreuves. Le fait est que vous êtes apparus lorsque le rap metal n’existait pas encore et je suis certain que des gens vous détestaient avant même de vous entendre. Comment avez-vous géré cette adversité ? En étant impitoyables, justement ?
Simplement en faisant bien ce que nous faisions. C’est pour ça que Body Count existe. Nous tenions bon et nous savions qui nous étions. Nous avons tourné avec différents types de groupes, de Guns N’ Roses à D.R.I. Il a fallu un peu de temps pour que notre public devienne notre public. Nous avons aussi joué avec L.A. Guns, je me souviens de concerts avec eux, et nous avons joué avec beaucoup de groupes metal au début de notre carrière. Parmi les moments difficiles que nous avons vécus, il y avait des émeutes en Italie, par exemple, et ce genre de chose, mais ce n’est pas si difficile, tout ça c’est rock n’ roll. Au final, si vous vous en sortez en vie, c’est une bonne chose. Mais nous n’avons jamais vraiment eu de problème avec le public. Généralement, quand des gens ne nous aiment pas au début, à la fin du concert, ils nous aiment, parce que nous sommes sincères dans ce que nous faisons. Nous n’avons jamais connu de mauvais concert ou quoi que ce soit de ce genre. En tout cas, pas dans ce que j’ai vécu – ça a pu exister, mais je ne l’ai pas ressenti. Nous n’avons jamais été hués et on ne nous a jamais jeté des trucs. Heureusement ! C’est toujours un plus quand on ne te balance pas des tomates à la figure [rires]
On retrouve une chanson intitulée « Live Forever ». Crois-tu en la musique comme étant votre éternité ? Penses-tu qu’elle vous survivra longtemps ?
Elle nous survivra, mais je ne sais pas combien de temps. Elle va survivre ! Eh, c’est une chanson de Gloria Gaynor : « I Will Survive » [rires]. C’est une bonne chanson, d’ailleurs ! Mais oui. Je n’ai jamais réfléchi à ça en ces termes, mais elle résistera à l’épreuve du temps, parce que quand tu repenses aux années 90 et à notre musique de l’époque, que ce soit « Cop Killer » ou « There Goes The Neighbohood », ces chansons restent pertinentes trente ans plus tard. Si elles duraient encore plus longtemps, ce serait génial, mais toute notre œuvre, dans cinquante, soixante-dix ans, cent ans… A en juger l’histoire du rock n’ roll, je pense que ça devrait rester.
« On peut ne pas toujours avoir conscience qu’un mot a été cancellé ! Quand mon père était gamin, c’était un nègre, et quand j’étais plus jeune, il m’a demandé une fois : ‘Fils, est-ce qu’on est noirs maintenant ?’ [Rires]. »
Sur un autre sujet, Ice-T a fait un petit peu polémique cette année au Hellfest et au Copenhell à cause d’un discours où il critiquait le féminisme et expliquait que les hommes aujourd’hui se faisaient « pousser un vagin ». Les gens y ont vu de la misogynie. Quelle est ta position là-dessus ?
Mais non ! C’est une introduction humoristique pour une chanson qui n’est même pas basée sur la réalité. La chanson s’intitule « Manslaughter » et ça parle des hommes qui ne sont plus aussi durs qu’avant. Sauf que dans la cancel culture à laquelle on est confrontés aujourd’hui, tout est pointé du doigt. Ice est tellement loin de ça [rires]. Ce n’est pas ce genre de gars. Je trouve ça drôle, je n’avais même pas entendu parler de cette polémique, mais je peux voir comment les gens peuvent déformer les choses. C’est intéressant. Il faut que je lui en parle. La semaine dernière, il a fait la même introduction. Ice dit bien ce qu’il veut. C’est mon ami depuis cinquante ans : « Si tu conduis le bus et que tu as un accident, pas de souci, je suis avec toi. » Il a raison quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, et le un pour cent restant, je ne sais même plus où c’était, donc il est libre de ses paroles. Parfois, c’est lié aux générations, à l’âge des gens. Il faut avoir en tête que c’est un homme noir de soixante-sept ans. Ça pourrait sonner différemment si c’était une personne de vingt-deux ans. L’autre jour, il parlait à quelqu’un et il a employé le mot « attardé ». On ne peut pas utiliser ce mot ! Le fait est que ça fait partie de notre jeunesse, les gens disaient ça, mais on ne peut plus maintenant. Il faut donc bien connaître son vocabulaire [rires] et l’actualiser pour être en phase avec son époque, même si on peut ne pas toujours avoir conscience qu’un mot a été cancellé ! Quand mon père était gamin, c’était un nègre, et quand j’étais plus jeune, il m’a demandé une fois : « Fils, est-ce qu’on est noirs maintenant ? » [Rires]
Ça t’inquiète, la cancel culture ?
Pas vraiment, ça ne nous touche pas tellement. Ice doit s’en inquiéter davantage parce qu’il a un job à NBC. De toute façon, avec Body Count, nous avons déjà été cancellés avant même que ce mot existe et soit à la mode ! Nous avons été cancellés dans les années 90. La polémique sur « Cop Killer », c’était la cancel culture avant l’heure ! C’est ce qu’ils feraient aujourd’hui : ils retireraient ton album, t’évinceraient, te rangeraient dans un coin. Nous avons été victimes de la cancel culture avant même qu’elle existe [rires]. Mais on en revient. Nous avons pu survivre et continuer à aller de l’avant. Nous sommes encore là !
Cette chanson, « Cop Killer », pose-t-elle toujours problème de nos jours ?
Non. Maintenant, c’est un hymne. C’est une sorte de cri. Les gens l’aiment pour ce qu’elle dit. Elle a une trentaine d’années et pourtant, elle est toujours pertinente aujourd’hui. Rien n’a vraiment changé. On voit les mêmes choses se produire. Il y a même des flics qui l’écoutent et qui l’aiment ! Si tu l’écoutes vraiment, ce n’est pas une chanson qui dit qu’il faut flinguer les flics. Elle cible les mauvais flics, comme quand ça dit : « A pig stopped me for nothin’ ». C’est de ça que ça parle.
Encore un autre sujet, Black Sabbath a récemment sorti un coffret des années Tony Martin, incluant Forbidden dont ils ont refait le son. Tony Iommi a dit qu’il n’avait jamais été satisfait du son de la guitare et Cozy Powell était déçu de celui de la batterie. Tu as produit cet album. Quel est ton sentiment par rapport à ces critiques ?
Je dis toujours aux gens : « Combien d’albums de Black Sabbath avez-vous produits ? » [Rires] Je fais partie d’un petit groupe de gens qui ont eu cette opportunité. Mon idée avec cet album était d’essayer de rendre leur son plus brut. C’est donc ce que j’ai fait, Cozy est venu le lendemain, il a écouté le résultat et a dit : « D’accord, c’est pas mal. » Puis il m’a passé une cassette en disant : « Va l’écouter et fais en sorte que ma batterie sonne comme ça demain. » Tout ce que j’avais à faire était de monter la réverb pour le refaire sonner comme avant ! Ils voulaient du changement, sans vraiment en vouloir. C’est très difficile de faire sortir de leur zone de confort de tels vétérans, surtout quand ils ne veulent pas. Body Count, par exemple, est plus flexible quand nous travaillons avec Will Putney. Nous sommes là : « Ok, on va essayer. » C’est comme U2 : eux sont ouverts à tout. Mais Black Sabbath fait partie d’une certaine clique qui fait qu’ils doivent sonner d’une certaine façon. Ceci dit, il n’y a pas eu de prise de tête, ce n’est pas le genre des Anglais. Ils étaient très polis : « Non, ça ne sonne pas bien, essayons à nouveau. » « Ok… » Ils auraient pu dire : « C’est de la merde ! Dégage de là ! » [Rires] Le truc, c’est que c’est Miles Copeland, le patron de la maison de disques I.R.S. Records, qui voulait que je produise cet album. Ce n’est pas le groupe qui m’a embauché mais Miles Copeland.
Nous avons échangé avec Tony Martin il n’y a pas longtemps et il a dit que tu étais un chouette type, mais qu’à un moment, tu as essayé de dire à Cozy de jouer d’une certaine façon, ce qui les a un peu… surpris.
Oui, Cozy était là : « Hein ? » Je lui disais : « Joue de la double grosse caisse comme ça. » Et il répondait : « Oh non, non, non. On ne va pas faire ça. » « D’accord… » C’était de chouettes types aussi ! Je me suis beaucoup amusé à travailler sur cet album, je me suis éclaté avec Cozy et Tony, mais ils voulaient un certain son et j’ai essayé de leur en faire changer un petit peu. Musicalement, je voulais les emmener quelque part où ils ne voulaient pas aller. Trente ans plus tard, ils sont là : « On va remixer l’album ! » [Rires] Tony a maintenant eu l’occasion de refaire le son, donc c’est très bien, je suis content pour eux !
« Sharon avait décidé de me poursuivre en justice, elle voulait que j’arrête l’album de Black Sabbath. Tony m’a dit : ‘Ne t’inquiète pas. Elle fait ça avec tout le monde. Elle essaye juste de te faire peur.’ Il y a quelques années, nous avons joué au Ozzfest. Sharon m’a pris dans ses bras et m’a dit : ‘Oh mon chou, c’est juste du business !’ [Rires]. »
C’était un peu la collision entre deux mondes…
Encore une fois, ils ne voulaient pas de moi à la base. Ils voulaient quelqu’un avec qui ils pourraient se contenter d’aller en studio et faire l’album comme ils ont toujours fait, avec le même son, etc. Mais Miles était là : « Ça fait vingt ans que vous faites ça, essayez autre chose ! Essayez ça ! » Ça aurait pu fonctionner si ça n’avait pas été Black Sabbath. L’album aurait probablement été bon avec le son que je leur ai fait si ça n’avait pas été eux, si ça avait été un nouveau groupe, ou un autre groupe, mais avec eux qui voulaient sonner d’une manière bien particulière, ça n’a pas fonctionné.
As-tu appris de cette expérience ?
Oui, j’ai appris que je ne veux pas produire d’albums ! [Rires] Enfin, je ne veux pas produire d’albums de groupes établis. Je peux produire de nouveaux groupes, mais je ne veux pas avoir affaire à des groupes qui ont une histoire et qui sont déterminés à rester cantonnés à leur son. Il y a aussi que lorsque j’étais en train de travailler sur cet album, à un moment, quelqu’un a frappé à la porte du studio et c’était un gars qui était là pour me remettre un tas de papiers juridiques. Ils disaient : « Oh, ça vient de Sharon [Osbourne]. » Sharon avait décidé de me poursuivre en justice via une lettre de cessation et d’abstention, elle voulait que j’arrête l’album. Tony m’a dit : « Ne t’inquiète pas. Elle fait ça avec tout le monde. Elle essaye juste de te faire peur. » J’étais là : « Eh bien, on peut dire qu’elle y arrive sacrément bien ! » [Rires] Il y a quelques années, avant la pandémie, en 2019, nous avons joué au Ozzfest ici à Los Angeles. Sharon m’a pris dans ses bras et m’a dit : « Oh mon chou, c’est juste du business ! » [Rires]. Je me suis dit : « Ok, c’est intéressant… » Ça, c’est la partie de la musique à laquelle je n’ai pas envie d’avoir affaire, la partie business. Arrivé à un certain niveau, t’y es forcément confronté.
C’est tout pour moi, merci beaucoup pour ton temps !
Merci à toi. Ça m’a beaucoup amusé de parler de tout ça, j’en ris encore ! [Rires] Oh, attends, pour finir, vu le t-shirt que tu portes, laisse-moi te raconter une histoire sur Van Halen. J’ai une photo de moi et de Tony Iommi en studio, et un coup, Tony me dit : « Si tu en as l’occasion, va dire bonjour de ma part à Eddie. » Ils jouaient ici à Los Angeles, au Forum, donc j’y suis allé, j’ai réussi à passer toute la sécurité parce qu’ils me connaissaient, je vois Eddie, je m’approche de lui et je lui tends la photo. Il me demande : « Qui es-tu ? » C’était en 1995, il n’avait aucune idée de qui j’étais ! J’ai répondu : « Je suis Ernie C, je produis Black Sabbath. Je connais Tony Iommi, il m’a dit de te passer le bonjour. » Il a fini par me noter tous les numéros possibles : « Voici mon numéro de téléphone, passe-moi un coup de fil. » Et après, il m’appelait pratiquement tous les jours ! Il jouait même de la guitare au téléphone. Ma femme était là : « Eddie t’appelle… » Je me disais : « Bordel, c’est incroyable ! » Une fois, il a laissé un message sur mon répondeur : « Eh, Ernie, c’est Eddie Van Halen ! Rappelle-moi ! » J’ai gardé ça ensuite comme message d’accueil sur ma boîte vocale. Quand les gens m’appelaient, ça disait : « Eh, Ernie, c’est Eddie Van Halen ! » [Rires]
A un moment, j’ai voulu une de ses guitares Ernie Ball, mais ils m’ont dit : « On ne les fait pas pour les gauchers. » J’ai appelé Eddie en lui disant : « J’ai essayé d’obtenir une de tes guitares pour jouer en gaucher mais ils ont dit qu’ils n’en faisaient pas. » Il a réagi : « Ils n’en font pas ? Ils en ont fait une pour John McEnroe, alors ils vont t’en faire une ! » Il les a appelés et ils m’ont fait une guitare ! [Rires] J’ai trouvé ça tellement cool. Bref, c’est devenu un ami. Pendant environ quatre ans, nous n’avons pas arrêté de nous parler au téléphone et tout. Puis, du jour au lendemain, notre amitié s’est évanouie. J’essaye encore de rencontrer son fils. Les gens ont toutes sortes d’histoires folles à raconter, comme quoi il était comme ci ou comme ça. Tout ce que je peux dire est qu’Eddie a toujours été sympa avec moi. C’est comme Axl Rose : les gens disent des choses sur lui. Je ne peux rien dire de mal sur Axl Rose, il nous a invités à jouer, il a toujours été bon avec moi, et il l’est encore à ce jour. Il y a toujours des gens qui ne savent rien et racontent des trucs, ou alors ils lisent quelque chose et commencent à poster sur les réseaux sociaux. Cette pratique est dingue, car les gens postent leur opinion sur une opinion qu’ils ont vue sur un autre post [petits rires]. Bref, merci encore pour cet échange et passe une belle soirée !
Interview réalisée en visio le 16 octobre 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Alessandro Solca (1, 2, 6) & Nicolas Gricourt (3, 5, 7).
Site officiel de Body Count : bodycountband.com
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