Borknagar a émergé, voilà maintenant trois décennies, en tant que projet black metal, mais a toujours eu la volonté de mêler les genres. Dès le premier album, des passages de pure musique folk donnaient la réplique à des assauts impitoyables. Une recette qui ne prend guère de rides, d’autant plus que la formation n’a de cesse de l’actualiser. Imagerie, paroles et même interviews : les montagnes sont incontournables dans la discographie bien fournie du groupe. C’est pour l’infatigable meneur Øystein G. Brun une allégorie de la musique elle-même, et d’une progression au gré de sommets toujours plus élevés. Si Borknagar a de tout temps chanté les louanges de la nature, Fall met en lumière une dualité forte, nous rappelant que vivre est avant tout une lutte, et que la Terre fera tout pour nous rappeler à elle, réduits en poussière. Cette fatalité fait partie intégrante du double sens du titre de l’album, qui renvoie simultanément à l’automne et au concept plus brut de chute. Une chute contre laquelle la meilleure défense est peut-être d’apprécier ce qui se situe « à la périphérie de la vie » – ce qui est essentiel et pourtant si facile à manquer.
De tous les sons qui composent Fall, le plus indescriptible est celui qui ouvre le bal : une sorte de corne de brume s’envolant des profondeurs vers les cieux, à la fois moderne et sauvage, qui, bien que fugace, résume assez bien le propos de ce disque qui se veut « monumental » mais aussi « électrique ». Tout est dit en à peine trois secondes. Le chant black sacrifie une partie de son intelligibilité pour se faire aussi rude que l’hiver. Il y a là comme des rôles de « bon » et de « mauvais » personnage. Cependant, plutôt que de sommairement s’opposer, ils règlent leurs différends par un fructueux dialogue, telles deux facettes de la nature. Certains redouteront les larges périodes entièrement en chant clair, mais Borknagar semble s’épanouir plus que jamais lorsque le blizzard ménage ces angles morts. Fall présente quelques senteurs plus chaudes ou couleurs ocres. Le néo-folk y contribue, avec en outre des chœurs du plus bel effet. Cette alchimie constitue des festivités auxquelles on rêverait de se joindre en apportant encore davantage d’instruments et de voix.
Borknagar est de plus en plus friand de mélodies, mais pas question de nous servir des tubes de l’été – ou de l’automne, en l’occurrence : tout ce qui s’éloigne un peu trop de l’esprit progressif est rappelé à l’ordre et suivi d’un contre-pied. Entraînant mais farouche, Fall exploite au maximum cette ambivalence (« Nordic Anthem »). Les lignes vocales, alambiquées à souhait (« Northward »), sonnent fréquemment comme des odes au ralliement, une exhortation poussant à emplir tous nos sens avec les merveilles de la nature. Des harmonies de voix étroitement ficelées achèvent de composer ce front imperméable, qui n’a de cesse d’avancer à travers les terrains même les plus accidentés. « Moon » est à certains égards le titre le plus « prog » de l’album, mais (paradoxalement ?) aussi un « hit » en puissance. Les membres y font, un à un, sauter les crans de sûreté ; quelques-uns des rares solos de l’album fédéreront ensuite tout ce beau monde, avec des transitions qui conservent – et amplifient même – l’élan acquis. Nous voilà propulsés à un train d’enfer sur un traîneau, épousant des bosses à la géométrie tout sauf aléatoire – une course à travers quelques-uns des airs les plus mémorables et addictifs que le groupe ait produits ces dernières années. Côté batterie, dur pour Bjørn Rønnow de passer derrière Baard Kolstad (Leprous), même avec True North (2019) en guise de mise en jambes. À défaut d’être extrêmement inventif, l’interprète a le mérite de tenir une cadence haletante et a bénéficié de sessions d’enregistrement dans un studio dédié, sous la houlette du producteur Marius Strand. En résulte un son irradiant les pistes comme les cercles concentriques éclosant lorsqu’une pierre coule à pic, et ce dans le calme comme au cœur des tempêtes.
Sans être à proprement parler inégal, Fall comporte quelques titres qui, en tranchant avec les habitudes ou simplement en mettant les bouchées doubles, accaparent l’attention. « Unraveling », plein d’emphase, est très volontaire dans son exécution, mais dans des proportions ne lui nuisant pas. De même, « The Wild Lingers » tout en élégance, possède quelque chose de quasi régalien, malgré la dignité dont il est empreint. À l’inverse, « Afar » ou « Stars Ablaze » peuvent faire l’effet d’un même plat servi à plusieurs reprises, mais orné de différentes sauces (ou l’inverse, selon le ressenti de chacun). Ces titres discrets n’en restent pas moins propres et profonds plutôt qu’anecdotiques. Malgré les changements de line-up, Øystein G. Brun et son escouade régissent un territoire bien marqué et maîtrisé, avec une cohérence dans le propos et une évolution savamment préméditée. Borknagar, selon ses propres termes, enchaîne les « vagues » et tisse ainsi sa longue carrière. Force est de constater que les récifs sont encore loin.
Clip vidéo de la chanson « The Wild Lingers » :
Clip vidéo de la chanson « Moon » :
Clip vidéo de la chanson « Nordic Anthem » :
Clip vidéo de la chanson « Summits » réalisé par Wanderley Perna :
Album Fall, sortie le 23 février via Century Media Records. Disponible à l’achat ici




























