Le quatuor Bruit ≤ ne sort pas des disques – il « prend la parole ». Si la formulation choisie dans le communiqué peut paraître maladroite pour un groupe instrumental, la force du message « philosophique, poétique et politique » n’en est pas moins présente. Alarmé par la façon dont le progrès technologique est imposé et détourné pour asservir la population, le groupe dénonce via The Age Of Ephemerality le « cercle vicieux de la futilité ». Une course effrénée où chaque plaisir élusif chasse le précédent, tandis que notre libre arbitre en souffre les conséquences comme peau de chagrin. Le collectif résume la problématique par une citation de Dennis Gabor, précurseur en matière d’alertes sociales et environnementales. Ce lauréat du prix Nobel considérait que toute avancée technologique peut exposer, à terme, à un conflit éthique. Le groupe joint en outre les actes à cette sorte de Black Mirror musical, en refusant de le fournir aux plateformes « monopolisées par des prédateurs sociaux ».
Après avoir longuement prêté leurs talents, en tant que backing band, au groupe de musique électronique M83, les membres de Bruit ≤ ont injecté en The Age Of Ephemerality de nombreux éléments se rapportant à ce domaine. Passons sur la couche de noise, pas si surprenante en post-rock, et notons plutôt les percussions saccadées et syncopées façon breakcore, ou les bruits de notifications logicielles distordues en lien direct avec la thématique. Le nom de 65daysofstatic vient rapidement à l’esprit. Là où l’album détonne, c’est dans sa manière d’allier ces composantes à d’innombrables autres, dont certaines bien moins modernes, comme un vieil orgue ou un ensemble classique. Même les lieux d’enregistrement – incluant une église – ont fait l’objet d’une diversification en fonction du rendu visé. Enfin, là où certains se seraient contentés d’arranger un frigide tango alternant les ambiances, Bruit ≤ n’hésite pas à cuisiner, par instants, de savantes lasagnes sonores. The Age Of Ephemerality n’est pas là pour se soumettre aux caprices de l’auditeur, mais bien pour conter son histoire – la nôtre. Il saute entre maximalisme et minimalisme comme on appuie sur un interrupteur : des cymbales industrielles coupent court à de brèves sessions orchestrales, de même que l’orage électrique peut compulsivement céder la place à un banjo ou à des chants liturgiques. L’album tend ainsi ses amarres entre Imperial Triumphant et des œuvres conceptuelles comme The Disintegration Loops de William Basinski.
On croirait entendre les derniers soupirs d’une machine cabossée, exhumée par des entités rétrofuturistes ; un vestige de notre propre civilisation, façon Art déco. Les samples vocaux de « Data » promettent un futur radieux dans un contexte qui laisse redouter tout le contraire – de quoi rappeler le début du jeu BioShock. Comme un amas de données corrompues par les âges, ce titre refuse de se laisser apprivoiser. « Progress / Regress » part des bas-fonds, émergeant de la fumée d’un jazz bar, puis crève le plafond dans une ascension fulgurante dont la trajectoire est remise entre les mains du destin. « Techno-Slavery / Vandalism » fait ensuite voguer ce chariot céleste, initialement sans peine avant de se trouver chahuté à son tour. À la fois chatoyant et frisquet, « The Intoxication Of Power » nous écrase innocemment sous le cuivre. La dimension orchestrale, cinématographique, prend son temps, mais doit partager le terrain avec des percussions complètement paniquées. Graduellement, sans trop qu’on y prenne garde, les rôles viennent à s’inverser, avant un triomphe dans le chaos et l’effondrement.
L’album se clôt sur un extrait du documentaire George Orwell: A Life in Pictures, où un acteur prête traits et voix pour pallier l’absence totale d’enregistrements du célèbre auteur anti-totalitariste. Une des citations les plus iconiques, mais aussi profondément déprimantes, de Nineteen Eighty-Four y cohabite avec une note d’espoir : « It depends on you. » Une bouteille jetée dans la mer des auditeurs anonymes, qui fait écho à d’autres propos de Dennis Gabor : « L’avenir ne peut pas être prédit, mais des avenirs peuvent être inventés. » La confrontation est relativement brève, mais intimidante. Ces quarante minutes forment un album abouti, mais par là même pas très « familial » : ce ne sont pas nécessairement des mélodies que l’on en retire, mais plutôt la terreur ressentie lors de certaines transitions – et lorsque le silence est rétabli. Cela signifie probablement que le contrat est rempli.
L’album en écoute :
Album The Age Of Ephemerality, sorti le 24 avril 2025 via Pelagic Records. Disponible à l’achat ici

























Merci pour la découverte, la chronique m’a donné envie d’écouter, bien que je ne sois pas très porté sur la musique 100% instrumentale.