Dark Tranquillity a toujours pris soin de sillonner l’Europe de long en large. Bénéficier de ces vétérans du death metal mélodique en compagnie d’un groupe du calibre de Moonspell relève par contre du privilège. Les deux groupes sont solidement établis, cultes dans leurs registres respectifs, et disposent pour cette tournée d’un temps de jeu identique. Soit deux grosses pointures pour le prix d’une. Dark Tranquillity bénéficiant d’une activité discographique récente, c’est à lui que revient le privilège de tenir le haut de l’affiche. Mais les deux groupes ont chacun drainé leur public respectif, ce qui s’avère être une formule gagnante pour le tourneur et l’organisateur.
La foule est pourtant clairsemée lorsque les lumières s’éteignent, la faute à un petit couac de communication. Si l’organisateur Garmonbozia a bien communiqué sur un début des festivités à 19h30, la salle évoque sur ses supports l’horaire de 19h45. Dommage pour Hiraes, qui ne bénéficie déjà que de trente petites minutes pour s’exprimer.
Artiste : Dark Tranquillity – Moonspell – Hiraes
Date : 6 mai 2025
Salle : L’Etage
Ville : Rennes [35]
Hiraes attaque son set devant une salle aux trois quarts vide. La prestation des Allemands est malgré tout de très bonne facture. Le quintet a peu de temps pour convaincre et va donc mettre les bouchées doubles. Hiraes joue clairement sur le terrain d’un Arch Enemy période Angela Gossow, le timbre guttural de la chanteuse Britta Görtz étant extrêmement proche de celui de l’ex-leadeuse du combo suédois. Musicalement, le groupe déroule un death mélodique cent pour cent classique mais ultra-efficace. Ça joue vite et avec professionnalisme. Rien d’étonnant au vu des casiers chargés des différents musiciens qui constituent les rangs de ce projet encore en développement. Hiraes va exécuter seulement cinq titres, en se concentrant uniquement sur son second et dernier album en date, Dormant (Napalm Records, 2024). Le son est plus que satisfaisant pour une première partie, dynamique et puissant. Au-delà de sa technicité bien affûtée, la formation affiche un vrai sens de la mise en scène. Accompagnés par un light-show d’excellente facture, les guitaristes Christian Wösten et Oliver Kirchner s’amusent à prendre des poses héroïques ou à se dissimuler dans les jets de fumée pendant que la chanteuse harangue efficacement la foule. Bien que l’assistance soit limitée, la salle répond rapidement aux invitations à scander les traditionnels « hey ! » le poing levé. Un gros bémol malheureusement en ce qui concerne les vocaux clairs, qui sont complètement à côté de la plaque. Britta Görtz est impressionnante et bestiale sur le growl, mais horriblement fausse sur les passages plus calmes, heureusement rares. Le dernier titre du set, « Undercurrent », est de ce point de vue un semi-massacre. Pour le reste, Hiraes a parfaitement rempli son rôle en chauffant une salle qui s’est progressivement remplie.
Après un changement de plateau d’une remarquable rapidité – moins d’une vingtaine de minutes –, Moonspell entre en scène. Le chanteur Fernando Ribeiro arbore désormais une énorme moustache, ce qui lui confère un look assez décalé. Étonnamment, Moonspell fait le choix sur cette tournée d’occulter massivement ses travaux les plus récents pour se concentrer sur la première moitié de sa carrière. Les Portugais ont longuement tourné pour Hermitage (sorti en 2021) et abordent probablement cette série de concerts comme l’occasion de jouer des classiques en plus grand nombre avant de repartir sur des nouveautés qui ne sauraient désormais plus trop tarder. Alpha Noir et 1755 ne seront donc pas représentés, Extinct et Hermitage ne bénéficiant chacun que d’une petite poignée de titres.
Moonspell va donc servir un cru fin de vingt ans d’âge au public rennais. La nuit commence tout juste à tomber à l’extérieur, mais le groupe va plonger l’Étage dans la noirceur ténébreuse et venimeuse de son début de carrière. L’ambiance est lourde, mélancolique et oppressante. Les Portugais, qui affichent désormais trente années au compteur, maîtrisent leur grammaire sur le bout des doigts. Avec « Opium » et « Awake! », Moonspell ouvre la parade macabre sur deux pépites d’Irreligious, l’un de ses albums les plus appréciés, avant de basculer vers son récent « Common Prayers », morceau au riffing plus rock. Une compo qui, enchainée avec le tube « Extinct », propose un aperçu d’une période plus accessible et directe pour le groupe, avant le phénoménal « Night Eternal ». Le titre écrase littéralement l’assistance par sa lourdeur. Moonspell est dans une forme olympique. Le line-up est solide et n’a quasiment pas bougé depuis près de vingt ans – malgré le départ du très apprécié Miguel Gaspar à la batterie en 2020 – et les musiciens sont impeccables, parfaitement mis en valeur par un son de qualité qui laisse une place adéquate à tous les instruments. Leur musique est certes extrêmement sombre, mais Ribeiro se montre de plus très communicant.
Moonspell va marquer à mi-chemin une assez longue parenthèse sur l’album The Antidote avec l’enchaînement de trois morceaux. L’occasion pour Pedro Paixão de laisser les claviers pour assurer la seconde guitare, rôle qu’il tenait lors de la tournée de ce disque. « In And Above Men » et « From Lowering Skies » sont enchaînés à l’identique du tracklisting de l’album, comme les deux chapitres d’un même ensemble. Le second titre est plus particulièrement l’occasion de mettre en valeur le travail d’Hugo Ribeiro, dont le son de batterie prend une ampleur grandiose. Ce dernier confère presque au morceau une nouvelle dimension. « Nocturna » impose un moment mélancolique avant la fureur de « Breathe (Until We Are No More) », dont la violence sale et poisseuse explose à la figure du public. Moonspell a construit un set harmonieux dont les contrastes ont été savamment réfléchis, avec en bouquet final l’immanquable « Alma Mater », dont les chœurs sont repris dans une ambiance de communion mystique par la salle. Le mid-tempo « Full Moon Madness » aurait peut-être mérité d’être positionné un peu plus tôt, tant il semble difficile de passer après l’hymne qui le précède. D’autant plus que certains spectateurs indélicats n’hésitent pas à papoter pendant les moments les plus atmosphériques, ce qui empêche de profiter de la tension gothique et des ambiances. Un point de détail. Moonspell a clairement fait état de son précieux savoir-faire.
Setlist :
Opium
Awake!
Common Prayers
Extinct
Night Eternal
Finisterra
In And Above Men
From Lowering Skies
Everything Invaded
Nocturna
Breathe (Until We Are No More)
Alma Mater
Full Moon Madness
Charge à Dark Tranquillity de faire aussi bien. Le groupe suédois possède un répertoire au moins aussi intéressant que leurs prédécesseurs, mais a durement été mis à l’épreuve depuis quelques années par de multiples changements dans ses effectifs. Seuls Mikael Stanne – unique membre fondateur – et le claviériste Martin Brändström se maintiennent dans la dernière itération du combo, le reste du line-up ayant été intégralement renouvelé à l’occasion de leur deux récents albums, Moment (2020) et Endtime Signals (2024). Ce dernier, s’il n’est pas inintéressant, commence à montrer les limites d’une formule un peu trop figée. Les Suédois laissent malgré tout une large part de la setlist – cinq titres, soit un quart du total – à ce treizième disque, attaquant un peu mollement par « Shivers And Voids ». Le rendu est acceptable mais nettement moins précis que pour Moonspell. L’Étage n’est pas la salle la plus simple à sonoriser de la capitale bretonne, et il est dommage de constater ce soir que la guitare lead peine à passer au-dessus du magma instrumental. Les claviers sont par contre poussés trop en avant dans le mix, ce qui confère des enluminures un peu kitsch à certains morceaux, notamment les plus anciens. L’équilibre est mieux assuré sur les versions studio.
Dark Tranquillity va souffler le chaud et le froid pendant une grosse heure et quart. On aimerait que le groupe fasse preuve d’un peu plus de hargne dans l’exécution, voire également d’une agressivité moins contenue. On a rarement l’occasion de s’en plaindre, mais au-delà de la place trop envahissante des claviers, le volume sonore n’est peut-être pas assez élevé pour prendre aux tripes. Les Suédois compensent en partie par une scénographie soignée, trois toiles ayant été disposées en fond de scène afin d’afficher les superbes visuels de l’ex-guitariste Niklas Sundin. Ces projections aident à situer les morceaux joués dans leurs époques respectives. Stanne l’annonce : si le groupe assure la promo de Endtime Signals, cette tournée est l’occasion de ressortir des titres rares. Le sextet va donc balayer large, mais n’a cependant pas la possibilité de revenir sur l’absolue totalité de sa carrière. Exit donc la période pré-Projector, tout comme les années 2010-2015 et les albums We Are The Void et Construct. C’est regrettable. Il y avait peut-être possibilité d’accorder moins de temps à Fiction et Damage Done – quatre compositions chacun – pour laisser un peu de place à ces deux disques.
L’exécution est cependant pro et carrée. Dark Tranquillity fait preuve d’une grande générosité – le set proposera pas moins de dix-neuf titres ! –, à commencer par Stanne, tout sourire, qui communique abondamment. La salle s’est certes un peu vidée, mais le public répond présent. Et ce d’autant plus lorsque le frontman prévient qu’ils vont proposer des morceaux qui n’avaient jamais ou rarement été joués en live car techniquement très exigeants. Après une première moitié de concert qui a opéré d’incessants allers-retours entre son glorieux passé et productions plus récentes, la formation enquille « Single Part Of Two » et surtout « Empty Me ». Ces deux agréables surprises permettent à Mikael Stanne de présenter les nouveaux musiciens et de mettre en lumière leurs qualités techniques. Difficile de suivre les mouvements ces dernières années, entre les membres de tournée qui n’ont fait qu’un passage et ceux qui sont désormais officialisés dans leurs fonctions. Le concert passe à la vitesse de l’éclair et le son tend à s’améliorer sur cette seconde moitié, notamment en qui concerne les parties en lead de Johan Reinholdz, guitariste très appliqué. Les cartouches les plus old-school sont alignées pour le final : « Therein », « The Wonders at Your Feet » et « Lost To Apathy », morceau très attendu. Les claviers sont malheureusement encore poussés un cran au-dessus sur ce titre, dont les couplets deviennent presque désagréables. Incompréhensible. Dark Tranquillity achève sa prestation sur une bonne note avec « Misery’s Crown ». Les plus perfectionnistes ressortiront possiblement de ce concert du combo suédois avec des regrets relatifs à la sonorisation, mais difficile cependant de porter un regard critique sur le groupe qui s’est donné sans compter. Reste peut-être désormais à solidifier ce line-up encore jeune et à trouver un soupçon de complicité supplémentaire, mais en l’état, Dark Tranquillity a probablement encore de belles années devant lui. Un grand merci à l’organisateur Garmonbozia pour ce plateau gargantuesque.
Setlist :
Shivers And Voids
Cathode Ray Sunshine
Unforgivable
Forward Momentum
Damage Done
Wayward Eyes
Terminus (Where Death Is Most Alive)
Atoma
The Last Imagination
Nothing To No One
Single Part Of Two
Empty Me
Not Nothing
Phantom Days
Final Resistance
ThereIn
The Wonders At Your Feet
Lost To Apathy
Misery’s Crown
Photos : Caroline Vannier.































