Il y a des artistes qui perdent toute inspiration voire motivation dans les moments difficiles, et il y en a d’autres qui s’en nourrissent, qui éprouvent un besoin encore plus grand de s’exprimer et une plus grande détermination. Mikael Stanne et Martin Brändström, respectivement chanteur et claviériste, de Dark Tranquillity semblent être de ceux-là. Des moments difficiles, ils en ont vécu ces dernières années. D’abord en interne, avec de nombreux départs successifs, au point de radicalement modifier le line-up du groupe, et le décès en 2022 de l’ancien guitariste Fredrik Johansson. Puis en externe, puisque, comme tout le monde, ils ont été touchés non seulement par la pandémie et ses conséquences mais aussi par l’état du monde qui se dégrade. Tout ceci donne aujourd’hui Endtime Signals, un album de pur Dark Tranquillity qui déploie toute la panoplie des émotions.
Nous en discutons ci-après avec les deux musiciens, qui nous parlent également de la grande famille que constituent les membres anciens et nouveaux du groupe, de perte d’optimisme, du rapport entre la mélancolie et la rage qui est au centre de leur musique, etc. Et pour finir, Stanne nous donne quelques détails sur son nouveau projet rock gothique Cemetery Skyline.
« J’ai commencé à réfléchir à ce que serait ma vie sans la musique, si ça devait s’arrêter. C’est la première fois que j’ai eu peur, car j’aime beaucoup ce que nous faisons et c’est une part très importante de ma vie. »
Radio Metal : En août 2021, vous avez annoncé les départs d’Anders Iwers et d’Anders Jivarp. Dans ton communiqué, Mikael, tu as expliqué que l’année et demie précédant cette annonce a été difficile et que « lorsqu’on nous retire ce que l’on tient pour acquis, nous réalisons clairement ce qui est vraiment important dans la vie ». Iwers lui-même a dit que la pandémie l’avait fait « réfléchir à [sa] place dans la vie et à qui [il] était vraiment ». Il s’est rendu compte qu’il « ne voulai[t] plus s’éloigner de sa famille. » C’est quelque chose qui est arrivé à beaucoup de musiciens durant la pandémie : avez-vous vous-mêmes vécu une introspection sur cette période, en vous posant des questions sur votre vie en tant qu’artistes et musiciens qui tournent ?
Martin Brändström (claviers) : Oui, c’est certain. Quand tu entreprends de devenir musicien, tu n’as que cet objectif en tête, parce qu’il faut être déterminé pour y arriver. Donc quand tu es jeune, tu ne réfléchis pas, tu es là : « Je veux faire ça, et je veux poursuivre cet objectif de tout mon cœur. » Puis les années passent et tu te contentes de faire ce que tu as toujours fait. Pour ma part, je n’ai jamais remis en cause ma décision d’être musicien, c’est toujours ce que j’ai envie d’être, mais je peux comprendre que si tu veux développer d’autres aspects de la vie, si tu veux fonder une famille, par exemple, ça peut devenir difficile de tourner et peut-être qu’au final, tu voudras poursuivre une autre ambition que la musique. Dark Tranquillity est un groupe qui a été solide pendant des décennies, tu es avec des amis, tu fais de la musique, et tout d’un coup, certains de ces amis, de ces membres du groupe décident qu’ils veulent arrêter. A ce moment-là, j’ai commencé à réfléchir à ce que serait ma vie sans la musique, si ça devait s’arrêter. C’est la première fois que j’ai eu peur, car j’aime beaucoup ce que nous faisons et c’est une part très importante de ma vie. Ces derniers temps, nous avons essayé de faire les choses avec un peu plus d’intention, c’est-à-dire sans faire des chansons juste pour faire des chansons ; nous essayons de faire des chansons qui reflètent vraiment où nous en sommes dans la vie. J’y ai donc réfléchi, mais je n’ai pas abouti à la même conclusion que les membres qui sont partis.
Mikael Stanne (chant) : Idem, j’en suis également arrivé à la conclusion inverse ! Je me suis rendu compte que ce groupe était peut-être encore plus important pour moi qu’avant. C’est quelque chose dont j’ai clairement besoin. C’est une part intégrante de ma vie et de ce que je suis. D’une certaine façon, ça a renforcé notre volonté et notre mission ! Autant je comprends qu’on puisse en arriver à un point dans la vie où on se dit que ce n’est peut-être pas ce qu’on veut faire pour le restant de ses jours, ou remarquer qu’autre chose est plus important, ou avoir envie de faire une pause – je suis complètement pour –, autant, à titre personnel, je me suis mis à redoubler d’efforts, y compris en montant de nouveaux groupes, en composant davantage, en enregistrant davantage, en remplissant encore plus mon emploi du temps. Avec le recul, j’ai peut-être trop dit oui [rires]. A la fois, c’est devenu la période la plus créative que j’ai connue en tant que musicien. Le fait d’avoir dû m’éloigner de la musique m’a renforcé et fait réaliser pourquoi je faisais ça, ce que j’aimais tant là-dedans et pourquoi c’était si important pour moi.
Deux ans plus tard, c’est Christopher Amott qui a annoncé quitter le groupe. Il n’est pas resté longtemps : étiez-vous surpris de le voir jeter l’éponge aussi rapidement, seulement deux ans après son intégration officielle, ou aviez-vous remarqué qu’il n’était peut-être pas tant que ça intéressé par Dark Tranquillity, qu’il avait d’autres aspirations ?
Martin : Il a toujours été très transparent sur le sujet. Je ne peux pas parler à sa place, mais si tu lui posais la question, je pense qu’il dirait qu’il a beaucoup aimé le temps qu’il a passé au sein de Dark Tranquillity et qu’il aimait l’équipe et la famille que nous formons en tournée. Il était bien intégré. Mais les chansons dictent vraiment notre style de musique, or je pense qu’il voulait travailler sur quelque chose d’un peu plus ouvert. C’est un guitariste sensationnel et notre musique tend à restreindre ce talent, car les chansons sont le centre de l’attention. Il l’a exprimé ouvertement pendant un temps, avant de quitter le groupe. Quand tu annonces le départ d’un membre, c’est toujours triste, mais nous en avons parlé pendant un an voire un an et demi avant, et il a été impliqué dans la recherche d’un remplaçant. Tout a été fait de façon amicale. C’est triste, car j’ai beaucoup aimé jouer avec lui, mais j’espère vraiment qu’il trouvera ce qu’il recherche et qu’il pourra briller dans ce nouveau contexte.
Après Atoma, vous aviez dû faire face au départ de Niklas Sundin, et maintenant trois autres membres sont partis, donc un autre membre de longue date. Comment gérez-vous ceci sur le plan psychologique ? Avez-vous à un moment donné remis en question le futur du groupe ou, en tout cas, ressenti une lassitude, ou bien votre foi en ce groupe est restée inébranlable ?
Tu parles de 2016, lorsque Niklas est parti, et c’est aussi cette année que Martin Henriksson est parti. Quand Martin et Niklas ont décidé de partir, je crois que nous avons tous remis en question tout ce que nous faisions. Car Dark Tranquillity a commencé en tant que groupe d’amis et c’est resté ainsi pendant plusieurs décennies. Donc à l’époque, en 2016, c’est là que nous avons été le plus ébranlés au plus profond de nous et, pour revenir à ta première question, c’est là que, personnellement, j’ai vraiment réévalué ce que Dark Tranquillity m’apportait en tant qu’individu et en tant que musicien, et que je me suis demandé ce que je deviendrais sans ça. C’était une grosse réflexion. Nous avons fini par décider que nous avions encore beaucoup de choses à dire. Nous pensons encore que la musique que sort Dark Tranquillity est importante dans le paysage metal voire musical. C’était pareil quand les deux Anders ont quitté le groupe, mais à ce moment-là, nous avions déjà traversé ça, donc le choc n’était pas le même ; ça restait un choc, mais il n’y avait pas le même examen de conscience.
« Les membres originaux de Dark Tranquillity n’étaient pas en premier lieu des instrumentistes, nous étions avant tout des compositeurs. Nous sommes toujours plus focalisés sur la chanson en tant que telle que sur la performance. »
Avant cet album, Mikael, Johan [Reinholdz] et moi, nous nous sommes posés et nous avons discuté de ce qu’était Dark Tranquillity, et les raisons pour lesquelles nous devrions faire cette musique. Ce que nous avons fini par nous dire est que Dark Tranquillity n’est pas seulement l’ambition de ceux qui sont présents dans le groupe actuellement, c’est aussi l’ambition de tous les membres qui en ont fait partie par le passé. Nous avons découvert que ce que nous recherchions au travers de notre musique était cet espace à cheval entre la mélancolie et la rage. C’est ce que nous faisons de mieux et nous ressentons encore le besoin de l’explorer, mais nous gardons toujours en tête l’héritage des anciens membres et de ce qu’ils ont fait. Nous ne cherchons pas à faire quelque chose de complètement différent. Evidemment, ce sera différent. Tous les albums sont différents, surtout quand il y a de nouveaux musiciens, mais nous mettons un point d’honneur à retrouver les éléments que nous avons toujours eus. C’est difficile. Je parlais de mélancolie, et il y en a beaucoup dans un groupe qui se transforme comme ça, car ceux qui partent sont des amis, c’est la famille. C’est comme n’importe quelle relation : quand ça change, tu ressens de la mélancolie. D’un autre côté, nous sommes toujours en contact avec les anciens membres. Niklas s’occupe de nos artworks et Martin Henriksson est notre manageur, donc nous discutons constamment de notre musique avec d’anciens membres, même s’ils ne composent pas, et ils sont très impliqués à nous soutenir. Nous parlons aussi toujours beaucoup à Anders Jivarp. En fait, nous avons l’impression que nombre d’anciens membres sont encore présents, car ils font encore partie de notre cercle et sont encore impliqués. C’est juste qu’ils ne figurent pas sur l’album et ne sont pas sur scène.
Avec les départs d’Anders Jivarp, Mikael, tu es le seul des membres fondateurs restants. Qu’est-ce que ça fait d’être « le dernier des Mohicans », pour ainsi dire ?
Mikael : [Rires] Ce n’est pas comme si je me sentais seul. Comme vient de le dire Martin, Niklas qui était le membre fondateur du groupe est toujours très impliqué dans tout ce que nous faisons, tout comme Martin Henriksson qui était aussi là depuis le tout début. Les trois qui ont créé le groupe sont toujours là, donc je n’ai jamais ressenti ça. Evidemment, comme le disait Martin, c’est toujours un défi quand on fait face à de grands différences, de grands changements et bouleversements dans un groupe comme celui-ci, mais à la fois, c’était fascinant d’apprendre à connaître de nouveaux musiciens, de jouer avec d’autres gens, de leur présenter notre musique et de redécouvrir certains de nos anciens morceaux, de nouvelles façons de jouer, tout en réalisant que nous pouvons encore garder notre son et la vision de ce qu’est le groupe, malgré le fait que ce ne sont plus les mêmes personnes. J’ai toujours considéré que le groupe était plus grand que ses membres.
Tu prends les choses très positivement…
Oui, et puis je sais ce qui s’est passé dans la vie de chacun. C’est devenu une évidence que certains devaient se focaliser sur d’autres choses et que c’était la raison pour laquelle ils ne pouvaient plus faire partie du groupe. Tout faisait parfaitement sens pour moi. Il n’y avait donc rien de très surprenant ou de choquant.
Anders Jivarp avait beaucoup composé sur les deux derniers albums : est-ce que le son de Dark Tranquillity repose désormais sur vos épaules à tous les deux, en tant que « gardiens du temple » ?
Martin : Oui, c’est ça, mais aussi Johan, car il comprend très bien ce qu’est l’univers Dark Tranquillity. Il a écouté toute sa vie le groupe et il était très impliqué dans la création de notre dernier album Moment. Les chansons de Dark Tranquillity ont toujours été créées dans une sorte de processus, plutôt que de provenir d’un membre qui propose des riffs. Le processus consiste à passer en revue la matière que nous avons et à la refaçonner, la remodeler pour devenir un message estampillé Dark Tranquillity. Même si ça commence avec quelque chose de complètement différent, ça finira par sonner comme Dark Tranquillity si nous passons par ce processus et recherchons ce que nous recherchons habituellement. Mais bien sûr, nous ressentons une grande responsabilité. Quand on commence à écrire un album, on est face à une feuille blanche, on n’a rien, donc au départ, on a un peu peur d’y mettre quoi que ce soit, parce que ça nous orientera dans une certaine direction. Mais une fois qu’on a quelques trucs et qu’on réalise que c’est sous contrôle, on est plus à l’aise pour poursuivre le processus.
L’album va de morceaux rapides et agressifs à des ballades mélancoliques. On dirait qu’il couvre tout l’éventail de ce qu’est et a été le groupe. Avez-vous, justement, délibérément cherché à faire l’album de Dark Tranquillity par excellence ?
Oui. Nous en avons aussi parlé avant de faire l’album : nous voulions faire quelque chose qui soit très varié, nous voulions tout explorer et ne pas nous contenir. Ça faisait un moment que nous n’avions pas fait de chansons vraiment rapides, donc nous nous sommes dit que nous allions essayer d’en refaire et de revenir à ce type de racines. Au moment où nous songions à créer Endtime Signals, nous regardions à la fois le futur et le passé. Et nous ne voulions pas faire un album qui soit entièrement rapide, entièrement lent ou entièrement introspectif. Nous voulions créer des variations. La maison de disques voulait que nous fassions seulement dix chansons, mais nous pensions que c’était impossible car nous voulions avoir un équilibre. Il y a des ballades que nous voulions voir figurer dessus, nous voulions qu’il y ait des morceaux plus rapides, ainsi que tout ce qu’il y a entre. Voilà pourquoi nous nous sommes retrouvés avec douze chansons.
« ‘One Of Us Is Gone’ est une chanson que je redoutais. Je ne voulais pas m’y confronter. Elle parle de la façon dont Fredrik Johansson a géré son cancer et dit à quel point c’était difficile pour nous de l’accepter quand il disait que ça allait bien – car pour nous, il était clair que ça n’allait pas bien. »
Mikael : Quand nous avons commencé le processus d’écriture de ce nouvel album, il a fallu que nous réfléchissions à la direction dans laquelle nous emmènerions notre musique, à la façon de nous adapter musicalement à ce nouvel environnement et à la façon de maintenir le son de Dark Tranquillity. Comment réussir à avancer tout en tirant profit de ces nouveaux musiciens ? Martin et moi avons beaucoup parlé de ce qui était important dans notre musique, ce que nous aimions représenter, ce qui nous importait le plus. La réponse, c’est l’aspect émotionnel. Nous voulions faire en sorte qu’il y ait encore cet élément, qu’il y ait ce côté sombre, la mélancolie, etc. Nous avons composé pendant dix ou onze mois et toutes les chansons sont passées par toutes sortes de stades différents, de façon à arriver au résultat actuel, mais je crois que, très tôt, nous avons établi qu’il devait y avoir un important noyau émotionnel. Nous avons essayé de le rendre aussi fort et percutant que possible, sans non plus perdre ce qui est fondamentalement Dark Tranquillity. Martin et moi plaisantions en nous disant que si quelque chose nous parvenait en studio et que ça ne sonnait pas comme Dark Tranquillity, nous jouerions le rôle de filtres, que ça ne fonctionnerait pas, que nous ne l’utiliserions pas [petits rires]. C’est une question de trouver l’équilibre entre l’innovation et la sécurité que nous avons construite au fil des années pour déterminer ce que nous pensons être Dark Tranquillity.
Vous avez déclaré que le nouveau line-up vous a « donné l’opportunité de réévaluer et voir ce que [vous] avi[ez] construit sous un angle nouveau et excitant ». Mais au final, Endtime Signals sonne justement très Dark Tranquillity, du coup qu’est-ce que les nouveaux ont apporté à l’équation ?
Martin : A chaque fois que tu intègres une nouvelle personne à un contexte, tu auras le point de vue de cette personne sur ce contexte. Donc en leur montrant notre façon de travailler, nous avons vu cette dernière à travers leurs yeux. Mais il y a aussi une nouvelle énergie au sein du groupe, une nouvelle envie de la part des nouveaux membres qui veulent apporter leur pierre à l’édifice. Joakim [Strandberg Nilsson] est un batteur très technique, ce qui a fait que nous étions très à l’aise pour faire des chansons très rapides et les rendre un peu complexes. En fait, plutôt que de nouveau point de vue, je parlerais de sang neuf et d’énergie. Et pendant que nous leur présentions notre univers, nous réévaluions ce dernier.
C’est un sujet que nous avons déjà abordé avec toi, Mikael, par le passé, donc la question est peut-être plus pour Martin : ayant Johan dans le line-up, n’y a-t-il jamais eu la tentation d’aller vers un Dark Tranquillity plus prog ?
Oui, je pense que Johan est tenté ! [Rires] Parfois, nous cédons sur certaines parties, mais nous ne le faisons pas sur des chansons entières. C’est sûr que Johan a un regard très prog, mais il comprend aussi qu’il y a une limite au côté prog dans Dark Tranquillity. C’est sûr que nous aurions pu aller plus loin à cet égard… Peut-être la prochaine fois !
Devez-vous parfois le contenir ?
Parfois. Mais nous avons aussi des styles de composition différents. Je compose lentement ; je compose pendant longtemps une chanson avant de la présenter. Alors que Johan écrit énormément, ce qui fait que nous obtenons énormément de matière de sa part. Parfois il faut le retenir parce qu’il compose énormément et tellement vite, et tout ne finira pas sur l’album. Pour ça aussi il a peut-être fallu un apprentissage de sa part, pour éviter qu’il soit déçu, car tu peux avoir l’impression d’avoir terminé une chanson, mais ensuite, quelqu’un l’écoute et dit : « D’accord, cette partie est super, mais on peut virer le reste. » Mais c’est fantastique de travailler avec Johan. Il a un esprit musical très vif, donc il se réinitialise rapidement et comprend quand quelque chose n’est pas ce que nous recherchions et qu’il faut trouver autre chose. C’est très facile de composer avec Johan. Lui et moi avons composé ensemble pendant un an ; il vit au sud de la Suède, donc j’allais le voir une semaine, il venait à Göteborg la semaine suivante, et ainsi de suite.
Ça fait un petit moment que tu es le producteur du groupe. Vous avez passé beaucoup de temps à enregistrer Endtime Signals dans ton propre studio Rogue Music. Quelle est ta vision, en tant que producteur, d’un album de Dark Tranquillity ? Et est-ce qu’elle a évolué avec le temps ?
Elle a évolué pour être un peu plus complexe, mais si je devais résumer ça à une seule chose, je dirais qu’en tant que producteur, ce que je recherche en premier, c’est une émotion qui provoque quelque chose en moi. Ce peut être juste quelques notes. Donc avant de penser aux riffs, nous pensons d’abord à l’émotion, même si ça peut aussi venir d’un riff. Si tu as ce feeling principal, tout le reste se met en place entour. En tant que producteur, je suis celui qui tient la carte pendant que nous essayons de trouver ce que nous cherchons, voir quelles parties nous devons développer davantage, etc. Ça arrive souvent que nous virons des parties pour clarifier le message ; il s’agit parfois d’enlever un passage pour se remettre sur la composition avec un autre regard. Je suis aussi très sensible à notre histoire en tant que groupe. Je n’ai pas envie de partir dans une direction très différente. J’ai juste envie de minutieusement explorer plus loin. Je suis justement au studio actuellement, et comme c’est mon studio, nous pouvons nous permettre de faire une très longue production, ce qui nous met aussi très à l’aise. Nous avons enregistré Endtime Signals en quatre mois – c’est long ! Si tu louais un studio pendant quatre mois, tu ferais faillite, tu n’aurais plus un rond [rires]. Mais là, nous pouvons nous accorder ce temps pour explorer la musique.
« J’ai perdu un peu de cet optimisme que j’avais peut-être avant ou que je ressentais le besoin d’exprimer. Je pouvais voir que le monde prenait un mauvais tournant et que tout le monde s’en fichait. J’avais ce sentiment d’impuissance et d’insignifiance. Ce n’était pas de la dépression, mais ça s’en rapprochait. »
Et puis, quand on a le temps, on peut aussi se permettre de se perdre de temps en temps et essayer différentes avenues, quitte à se dire que ça ne va pas du tout. C’était nouveau pour Johan quand il a commencé à travailler avec nous : une chanson n’est pas finie tant qu’elle n’est pas masterisée sur l’album. Des choses peuvent changer ou même tout peut être viré la dernière semaine. Tant que ce n’est pas terminé, ce n’est pas terminé. Johan n’en avait pas l’habitude. Je pense que ça vient du fait que les membres originaux de Dark Tranquillity n’étaient pas en premier lieu des instrumentistes, nous étions avant tout des compositeurs. Nous composions donc des chansons qui étaient en phase avec ce que nous pouvions jouer. Voilà pourquoi nous nous sommes toujours plus focalisés sur la chanson en tant que telle que sur la performance, et je pense que c’est ce que nous continuons de faire.
Curieusement, les anciens membres Fredrik Johansson – malheureusement décédé en janvier 2022 à l’âge de quarante-sept ans – et Niklas Sundin ont chacun contribué à une chanson. Comment vous êtes-vous retrouvés à les impliquer dans la composition ?
C’était deux situations différentes. Niklas nous a donné beaucoup de matière en disant : « J’ai écrit tout ça, si quoi que ce soit vous plaît là-dedans, vous pouvez l’utiliser. » Dans la chanson qui s’appelle maintenant « False Reflections », il y avait notamment une progression que nous aimions beaucoup et que nous avons explorée pour l’emmener plus loin. Dans le cas de Fredrik, avec la ballade « One Of Us Is Gone », c’est différent. Ça faisait vingt-cinq ans qu’il ne faisait plus partie du groupe, mais tout comme les autres membres qui étaient partis, il est toujours resté dans notre cercle, il écoutait nos nouveaux morceaux et nous donnait son avis. On lui diagnostiqué un cancer et il est décédé il y a un peu plus de deux ans. Nous partagions avec lui sa peine avec son cancer et son anxiété à l’idée de ne pas réussir à le vaincre. Il a dit qu’il voulait contribuer au DT moderne, donc il nous a donné des morceaux, et là encore, il y avait une partie qui nous plaisait beaucoup. Ça procurait un sentiment très compliqué de recevoir cette musique d’un vieil ami, d’un membre de la famille qui était malade. Ce n’est que lorsqu’il est décédé que nous avons vraiment commencé à nous pencher dessus. Evidemment, ça t’emmène dans un voyage très émotionnel de fouiller dans sa musique et d’essayer de la remodeler pour en faire une nouvelle chanson de Dark Tranquillity. Nous avons donc décidé que cette chanson aurait sa place là où elle la trouverait, qu’elle ne devait pas forcément devenir une chanson de Dark Tranquillity traditionnelle. Mikael a alors écrit ce texte en hommage à Fredrik. C’est une chanson vraiment émotionnelle. C’était très dur de l’enregistrer. Nous n’avons eu de cesse de la repousser dans le processus, parce que nous ne nous sentions pas encore prêts à y toucher. Je crois que c’est la chanson que nous avons terminée en dernier pour cet album.
Mikael : Personnellement, c’est quelque chose que je redoutais. Je ne voulais pas m’y confronter. Mais nous avons fini par le faire et je trouve que l’album a une autre atmosphère, juste parce que nous savions que nous allions faire cette chanson à un moment donné – nous ne savions pas encore à quoi elle allait ressembler, mais nous savions qu’elle devait être sérieuse et profonde.
Justement, qu’as-tu voulu dire à travers cette chanson ?
Ça faisait deux ans que nous savions que Fredrik luttait contre la maladie et il était très ouvert sur le sujet. Il l’affrontait de façon très… inspirante. Il était là : « Je vais bien ! Ne vous inquiétez pas. Si ça arrive, ça arrive. Ne vous souciez pas de moi. » Nous avons passé de supers moments les deux dernières années. Il a aussi écrit beaucoup de musique. Il a arrêté de travailler deux ans avant de mourir et a passé son temps à composer, à faire de l’artisanat, toutes sortes de choses, pour éviter de penser à la gravité de la situation. Nous avons beaucoup parlé de la manière dont c’était difficile pour lui et de sa façon d’y faire face. La chanson parle donc vraiment de sa façon de lutter et affronter la maladie, que je considère être très bonne et positive, en s’occupant de ses affaires et de tout autour de lui, en se préparant, en sachant que ça allait arriver et en l’acceptant. C’était évidemment plus difficile pour les gens qui l’entouraient. Ce n’était pas évident à gérer pour nous, mais nous avons essayé d’être courageux. Nous lui parlions et traînions avec lui autant que nous le pouvions. C’est donc une chanson qui parle de sa façon de gérer ça et dit à quel point c’était difficile pour nous de l’accepter quand il disait que ça allait bien – car pour nous, il était clair que ça n’allait pas bien.
J’imagine que ce n’était pas simple de mettre des mots là-dessus… Ou peut-être pas ? Peut-être était-ce un peu cathartique ?
Ça l’était, mais ce n’était pas simple. C’était clairement la chanson la plus difficile que j’ai eu à écrire en de nombreuses années. Ça a fait du bien quand nous l’avions terminée. Je l’ai envoyée à son frère et à son épouse. Nous en avons parlé et ils ont trouvé que c’était un bel hommage. Ça, ça a fait du bien, mais c’est aussi quelque chose que je redoutais.
« J’ai toujours ressenti ce besoin d’évacuer et le faire en criant fait beaucoup de bien, la plupart du temps. C’est une thérapie par le cri gratuite [rires]. »
Cette chanson a même été jouée avec des membres de l’orchestre symphonique de Göteborg. Pensez-vous qu’elle avait besoin d’avoir cette envergure ?
Martin : C’était assez spontané, car j’étais en train de travailler sur les claviers et j’essayais différentes choses. J’ai fait un truc aux claviers qui sonnait un peu comme un quatuor à cordes. J’ai dit à Mikael : « Je pense que j’aimerais avoir des cordes là-dessus. » Il avait des contacts, donc il m’a dit : « Ok ! Je connais justement des gens qui pourraient s’en occuper. » Nous leur avons donc parlé et ça s’est fait. Il y a aussi que ça avait du sens, avec le thème de la chanson, d’en faire quelque chose de plus majestueux et d’avoir de vraies cordes, en ayant de très bons musiciens dans un studio, plutôt que d’utiliser un plugin sur ordinateur. Je pense que la chanson en avait besoin, mais nous avons eu l’idée un peu par hasard.
Le dernier album auquel Fredrik a participé était Projector, il y a vingt-cinq ans, et pourtant dans la chanson, vous le qualifiez de « l’un d’entre nous ». Ça montre bien ce que tu expliquais tout à l’heure sur les membres anciens et actuels du groupe qui font partie d’une grande famille. Comment êtes-vous parvenus à maintenir un lien aussi fort au fil du temps, même en remontant aussi loin ?
Je pense que c’est parce que nous étions amis avant même de faire de la musique ensemble. Nous avons commencé en tant qu’amis et ensuite, un groupe se forme. L’amitié a toujours été très importante au sein du groupe. Comme je l’ai dit, même quand un membre quitte le groupe, il reste généralement proche de ce dernier quoi qu’il en soit. Nous restons en contact et nous nous parlons régulièrement. Nous partageons même avec d’anciens membres notre musique pendant que nous la composons pour avoir leur retour. Fredrik et moi n’avons jamais été en même temps dans le groupe. Il est parti et je suis arrivé au même moment. Mais je le connaissais en tant qu’ami et nous nous disions toujours que c’était vraiment triste que nous n’ayons jamais été ensemble dans le groupe, car nous nous apprécions beaucoup. Pour ça aussi je suis très content que, désormais, lui et moi ayons écrit une chanson ensemble – nous partageons les crédits de composition dessus. Après sa mort, nous avons enfin pu faire un morceau ensemble…
Mikael : Je pense toujours à l’importance des deux ou trois premières années, quand on a entre dix-sept et vingt-deux ans. Le metal, la composition et le groupe, c’était vraiment tout pour nous. Rien d’autre n’avait vraiment d’importance. Ça a fait de nous ce que nous sommes, ça nous a défini en tant qu’individus et en tant qu’amis. C’est avec ça que nous avons noué des liens et que nous nous sommes tous rencontrés. Ces amis avec qui je traîne toujours aujourd’hui, je les ai rencontrés quand j’étais adolescent par le biais de la musique ici à Göteborg. Ça ne s’est jamais vraiment estompé. Fredrik possédait un peu le groupe parce qu’il a participé à l’établissement du son de Dark Tranquillity. Il était toujours le premier à l’entendre quand nous enregistrions un nouveau truc. Il venait aux concerts, pour vérifier que tout allait bien. C’est pareil avec Niklas et Martin. Pour moi, c’est la chose la plus naturelle au monde, parce que nous nous sommes mis ensemble pour une bonne raison et que c’est resté ainsi.
La dernière fois que tu as écrit des paroles, c’était avant la pandémie, et évidemment, beaucoup de choses se sont passées depuis, au sein du groupe et à l’extérieur. J’imagine donc que tu n’as pas été à court de choses à dire… Y avait-il un besoin ardent de t’exprimer à ce moment-là ?
Oui. J’avais besoin de digérer beaucoup de choses et j’ai beaucoup écrit durant la pause après l’enregistrement de Moment. J’essayais de comprendre ce qui était en train de se passer. Quand on a commencé à revenir à la normalité, je pouvais sentir que quelque chose de fondamental avait changé. Le fait de vieillir mais aussi de vivre quelque chose comme ce dont nous venons de parler peut altérer ta perception des choses ou ta manière de penser le monde ou ta vie. Personnellement, j’ai perdu un peu de cet optimisme que j’avais peut-être avant ou que je ressentais le besoin d’exprimer. J’ai ressenti, non pas du désespoir, mais quelque chose de similaire. Je ne voyais pas vraiment de bons côtés. Je pouvais voir que le monde prenait un mauvais tournant et que tout le monde s’en fichait. J’avais ce sentiment d’impuissance et d’insignifiance. Ce n’était pas de la dépression, mais ça s’en rapprochait. J’avais besoin d’écrire là-dessus, plutôt que de dire : « Oui, c’était difficile, mais on s’en est sorti. » Je voulais juste évacuer cette frustration, ne ressentant pas que les choses allaient s’améliorer [rires]. Nous en avons beaucoup parlé. Quand la tournée post-pandémie a commencé, le monde en était à un point où les choses revenaient très lentement à la normale et ce n’était plus vraiment normal. Je pense que ça nous a beaucoup affectés. Donc quand nous avons commencé à écrire pour le nouvel album, c’est quelque chose que nous avions dans un coin de notre tête et qui a vraiment influencé le son et les paroles, bien sûr.
Est-ce que cette musique t’aide à retrouver de la signifiance ?
Oui, absolument. C’est une chose d’écrire sur des sujets qui t’affectent ou qui sont importants pour toi, mais ça aide aussi de les crier. J’ai toujours ressenti ce besoin d’évacuer et le faire en criant fait beaucoup de bien, la plupart du temps. C’est une thérapie par le cri gratuite [rires]. Donc ça m’aide vraiment et je j’espère [que ça aide les auditeurs aussi]. Je sais que quand j’écoute de la musique, que je ressens une connexion avec celle-ci et que je me reconnais dans ce qu’elle véhicule, ça m’aide et c’est le cas depuis que j’ai commencé à écouter de la musique à l’âge de sept ans. C’est clairement une forme extrême d’expression, donc ça requiert quelque chose de plus primal et ça fait ressortir les émotions les plus sombres et furieuses qu’on a en soi. J’en ai toujours eu besoin. Si nous passons trop de temps sans enregistrer, jouer ou répéter, ça me manque vraiment !
« C’était la fin des années 80 et le début des années 90, et le metal est tout à coup devenu la chose la plus importante de notre univers. Ça faisait tellement de bien de s’éloigner de l’évidence, de ce qui était attendu de nous, de ce que les gens pensaient que nous devions devenir ou faire, et de tracer notre propre chemin. »
Plusieurs compositeurs et paroliers nous ont expliqué qu’ils avaient du mal à écrire dans un contexte sombre et dans les moments où ils se sentaient déprimés. Au contraire, la dépression et l’obscurité sont-elles des inspirations pour vous ?
Oui, je crois. Enfin, ça vient aussi d’un stress, dû à la volonté de se dépasser en écrivant quelque chose de meilleur et de faire le meilleur album possible. Et si on ajoute l’atmosphère générale dont on vient de parler, ça me donne encore plus envie d’écrire. Parfois, j’ai juste envie de m’enfermer dans ma chambre et de ne rien faire d’autre qu’écrire et libérer… quelque chose, je ne sais pas ce que c’est. Il est clair que quand c’est fait, ça me fait du bien et que je peux me remettre au lit et me rendormir, mais ce n’est pas toujours facile.
Qu’est-ce qui vous déprime ou vous fait enrager le plus par rapport à l’état actuel du monde ?
On dirait qu’on a un peu baissé les bras ou qu’on s’est soumis à l’idée qu’on ne sera pas capable de changer les choses, que c’est comme ça. Il y a ce côté égoïste qui consiste à dire : « Tout ira bien pour moi et je m’en fiche du reste. » Bien sûr, ce n’est pas nouveau, mais j’ai l’impression que c’est exacerbé depuis quelque temps. Peut-être est-ce juste que j’y prête plus attention ou que je me suis trop focalisé là-dessus, mais c’est ce que j’ai ressenti ces deux dernières années et ce n’est pas bon. Je n’aime pas ça. Ça m’inquiète vraiment. Si j’ai eu de l’espoir, une bonne partie s’est maintenant évanouie et ça ne me plaît pas.
Martin : Je pense qu’avant la pandémie, nous étions plus optimistes. Ce n’était pas aussi morne qu’aujourd’hui. Il y a aussi ce nouveau paysage politique dans lequel, personnellement, je ne me reconnais pas. Peu importe ce qu’on fait, je pense qu’il faudra qu’on fasse attention aux prochaines étapes en tant qu’êtres humains et qu’on y réfléchisse bien, collectivement, de façon à ce qu’on ait un futur dans lequel on aura envie de vivre. Endtime Signals est un commentaire là-dessus. Ce n’est pas une prophétie pour dire que la fin approche. C’est plus pour dire qu’il y a des signes qui montrent que l’on a de gros problèmes actuellement qu’il faut qu’on résolve. C’est donc plus une alerte qu’une prophétie. Je crois que la société a les moyens de rebondir et que ça ira, mais ça ne se passera pas si on n’essaye pas. Il faut qu’on veille davantage à sauvegarder la démocratie et à faire ce qu’il faut pour avoir un monde vivable pour l’avenir.
C’est vrai que le titre de l’album est assez alarmiste…
Mikael : Ce n’était pas voulu au départ, mais si c’est le sentiment que ça donne, peut-être que c’est bien ! Peut-être qu’on a besoin d’un avertissement pour dire : « Réveillez-vous ! Mettons-nous au boulot pour trouver des solutions au lieu de laisser les choses telles quelles. » Mais à la base, nous avons choisi ce titre plus pour le feeling qu’il dégage. C’est lié à toute cette atmosphère dont nous avons parlé, à l’artwork de l’album, au côté visuel, etc. Nous avons eu cette idée de paysage désolé et ça a nourri nos pensées pour définir le titre de l’album. Ça dit avant tout quelque chose sur l’atmosphère de ce dernier. C’est normalement ce que nous recherchons quand nous réfléchissons à un titre. Il faut que ça donne le ton ou, en tout cas, que ça reflète les sentiments que la musique nous procure.
Vous avez déclaré que votre « mission reste la même – explorer cette mélancolie qui confine à la rage ». Pensez-vous que ce sont deux émotions complémentaires ?
Martin : Oui, je pense que ce sont des émotions complémentaires, elles sont proches. La mélancolie, ce n’est pas toujours de la tristesse, et la rage, ce n’est pas toujours de la colère. La rage peut être synonyme de force. La mélancolie peut être de la contemplation. A l’époque dans laquelle on vit aujourd’hui, avec cette société polarisée où on n’admet plus les opinions des uns et des autres, et on s’enfonce de plus en plus dans… Peu importe où on se situe sur l’échelle politique, on s’éloigne de plus en plus les uns des autres. C’est quelque chose qui nous procure énormément de mélancolie. C’est triste. Et la rage… Bien sûr Mikael cri, parce que c’est du metal, mais nous ne crions pas notre rage en tant qu’individus. Dans la rage, on peut aussi trouver la force de faire quelque chose, d’en parler, d’agir, etc., à son petit niveau. Il y a de la musique qui n’est que mélancolie et de la musique qui n’est que rage, et c’est très bien aussi, mais je trouve que ces deux sentiments sont connexes et qu’ils s’accentuent mutuellement vraiment bien dans le metal.
Mikael : C’est certain. Tu n’as pas envie de te sentir constamment mélancolique et le simple fait de savoir que c’est dur d’en sortir te met en colère ! Ça fait partie du charme de ce type de musique. On y retrouve cette idée de mélancolie dont on veut se sortir, sans en être capable. Je pense que ces sentiments ont toujours fait partie de moi et la musique m’a beaucoup aidé. Ça t’en sort pendant un certain temps, car c’est facile d’oublier tout le reste quand on est à fond dans son travail, à écrire ou enregistrer, puis partir en tournée, etc. Ça s’estompe un petit peu parce que tu es focalisé sur autre chose. C’est plutôt dans les temps morts, lors des nuits blanches et ce genre de choses que ça remonte à la surface. La musique est un bon moyen de détourner son attention de ce qui est vraiment en jeu.
« A l’époque, personne n’incluait de chant clair dans le death metal, et nous avions du chant féminin, des orchestrations, du clavier et toutes sortes de choses. Ça n’était pas très bien perçu par tout le monde, je m’en souviens bien [rires]. »
On peut comprendre d’où ça vient aujourd’hui, mais quelle a été la source de cette mélancolie et de cette rage au début du groupe ?
Peut-être que c’était en partie juste une question d’inspiration. Quand nous avons fondé le groupe, Niklas et moi avons parlé – et nous en parlons encore – du fait que nous nous sommes sentis piégés par les attentes. Nous avons grandi ensemble en dehors de Göteborg et tout était déjà très planifié pour nous. Nous sommes allés dans une bonne école et nos parents avaient une idée de ce que nous devions faire, mais ce n’était pas du tout excitant. Il n’y avait rien là-dedans qui nous intriguait ou intéressait. Nous avions l’impression de marcher dans les pas de quelqu’un d’autre et c’est devenu l’opposé de ce que nous voulions. Bien sûr, c’était parce que nous avions découvert cette sous-culture qu’étaient le metal et le metal extrême, mais aussi de la littérature, des bandes dessinées, des films, etc. qui paraissaient tellement différents. C’était la fin des années 80 et le début des années 90, et c’est tout à coup devenu la chose la plus importante de notre univers. Ça faisait tellement de bien de s’éloigner de l’évidence, de ce qui était attendu de nous, de ce que les gens pensaient que nous devions devenir ou faire, et de tracer notre propre chemin. Ça nous a bien sûr permis de tisser des liens et ça a très tôt défini la direction que ce groupe devait prendre.
A propos de passé, l’année dernière a marqué les trente ans du premier album de Dark Tranquillity, Skydance. En y repensant, comment le vois-tu ?
Nous étions jeunes et ambitieux, voire un peu prétentieux. Nous avions de grandes idées sur ce que nous voulions faire et ce que notre musique devait être. A l’époque, personne n’incluait de chant clair dans le death metal, et nous avions du chant féminin, des orchestrations, du clavier et toutes sortes de choses. Ça n’était pas très bien perçu par tout le monde, je m’en souviens bien [rires]. J’avais fait écouter l’album à certains de mes amis de la scène death metal et ils étaient là : « Ouais… je ne sais pas… » Mais c’était là toute l’idée. Nous voulions nous éloigner de l’évidence et de ce qui était la norme. Nous ne voulions pas écrire des paroles sur les mêmes thèmes que tout le monde. Nous ne voulions pas sonner brutal, heavy ou quoi que ce soit de ce genre. Nous voulions un mélange de mélodie, d’agressivité, d’émotion, et obtenir quelque chose qu’on peut saisir facilement et dans lequel on peut se reconnaître. C’était donc notre première tentative à cet égard. En y repensant et en le réécoutant, je me dis que nous n’avions pas encore vraiment réussi à obtenir ce que nous recherchions, mais c’était un bon premier essai. Il y a des chansons et des parties très intéressantes dont je suis très fier, mais il y a aussi beaucoup de choses que nous aurions pu faire mieux. J’espère que c’est ce que nous avons fait après.
Je crois que la seule chanson de cet album que vous avez jouée après les années 90 était « A Bolt Of Blazing Gold » et c’était il y a dix ans…
C’est dur de jouer et de rentrer dans des chansons que nous avons enregistrées il y a si longtemps. C’est dur de désapprendre ce qu’on a appris, pour ainsi dire, et commencer à jouer de manière un peu merdique [rires]. Mais nous verrons si nous pouvons ressortir certaines vieilles chansons pour la setlist des prochaines tournées. Ce serait marrant de voir ce que nous pouvons en faire, peut-être en les réimaginant.
Pour finir, tu fais partie d’un nouveau supergroupe baptisé Cemetery Skyline. Que peux-tu nous dire à son sujet ?
C’est quelque chose dont Markus Vanhala, Santeri Kallio et moi avons commencé de parler il y a peut-être trois ans. Ça fait partie de ces choses qui émergent quand vous êtes là à boire quelques bières ensemble et vous vous dites : « On devrait faire quelque chose ensemble un jour ! » Ça arrive tout le temps et, généralement, il n’en ressort rien. Mais lorsque la pandémie a commencé, j’avais déjà bien avancé dans l’écriture [pour Dark Tranquillity] et j’étais posé ici, avec ce microphone, à constamment chanter, donc je me suis dit : « Peut-être que je devrais en profiter pour essayer certaines de ces chansons que Markus et Santeri ont écrites. » Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre quels devaient être notre son et l’atmosphère de notre musique. Nous avons travaillé sur des chansons en nous échangeant des idées. Nous sommes tous incroyablement occupés et, comme nous ne sommes pratiquement jamais à la maison, nous ne pouvons jamais nous voir ou répéter, mais nous avons fini par nous dire : « Et puis merde, allez, on s’y met ! On a suffisamment de chansons. » Nous avons envoyé quelques morceaux à des maisons de disques et nous avons obtenu un super contrat avec Century Media, donc l’album arrive en octobre et il est plutôt cool ! J’en suis super fier, car c’est l’album le plus différent que j’ai jamais fait. C’était un bon challenge de faire un album de rock – c’est dans une veine gothique années 80. Je ne crois pas que j’aurais osé il y a quelques années, je n’aurais pas été à l’aise ou j’aurais estimé ne pas avoir le temps. Les premières chansons que nous avons enregistrées étaient très bonnes, donc nous nous sommes dit que nous allions essayer d’en faire d’autres. Ça a été un long processus, mais c’est enfin prêt – ça paraît bizarre, d’ailleurs, après autant de temps ! J’espère que les gens aimeront, parce que c’était une expérience fantastique et j’adore le résultat. Nous allons faire notre premier concert cet été en Finlande et je suis très tendu à cette idée, car il n’y a que du chant clair [rires].
Dark Tranquillity a toujours eu une petite couleur gothique, mais est-ce une part importante de tes affinités musicales ?
J’aime cette mélancholie. J’ai grandi avec de la musique jouée au synthé et beaucoup de rock gothique, et j’adore la pop des années 80 et du début des années 90 avec ce côté mélancolique. En fait, je pense que c’est une part importante de la musique scandinave. Je pense à un groupe comme Kent, par exemple, qui est énorme ici en Suède, en Finlande et en Norvège. On y retrouve cette mélancolie qui provient des synthés et de la musique gothique des années 80. Ça a donc toujours été là. C’est quelque chose que nous avons un petit peu exploré sur Projector et Haven – surtout Haven, nous avions de grandes idées pour cet album, il devait être beaucoup plus gothique qu’il ne l’est finalement devenu. Du coup, c’était un peu un rêve de pouvoir faire quelque chose comme Cemetery Skyline.
Interview réalisée en visio le 10 juin 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Krichan Wihlborg (1, 4), Michele Aldeghi (2) & Alessandro Di Martino (6).
Site officiel de Dark Tranquillity : www.darktranquillity.com
Acheter l’album Endtime Signals.



































