Les attentes longues et fébriles ne sont pas l’apanage des formations bien établies. Earthside, projet aux airs de vrai-faux supergroupe, n’en est qu’à son second album – autant dire ses balbutiements – et occupe pourtant une place particulière dans la scène progressive. A Dream In Static (2015) n’a peut-être pas eu le retentissement qu’il méritait, mais a séjourné, ces années durant, sous le coude d’auditeurs conquis. L’état d’esprit des membres n’est plus celui d’il y a huit ans. Si le premier album était à interpréter à la première personne du singulier, celui-ci rend ses lettres de noblesse au « nous » : les secousses d’échelle mondiale ont pris le pas sur les rêves personnels. Let The Truth Speak traite de l’opposition paradoxale entre la sacralisation de la vérité et notre tendance à la dissimuler dès lors qu’elle nous met mal à l’aise. Conséquence ou coïncidence ? Le claviériste Frank Sacramone avoue que cet album a bien failli « détruire la vie et l’amitié » des membres.
On pourrait parler d’un « quatuor augmenté » : les collaborations foisonnent, et braquent les projecteurs sur des sommités mais aussi sur des artistes plus confidentiels ou éloignés du metal. « But What If We’re Wrong » repose sur les expérimentations oniriques du quartet Sandbox Percussion, façon tintements de verres et cloches tubulaires. Comme une vitrine, cette mise en bouche laisse entrevoir ce qui va suivre, tout en reflétant une partie de nous-mêmes et du projet. Le groupe peut sauter en un clin d’œil dans un estuaire orchestral, même sans faire appel à une foule d’éléments : la profondeur des compositions suffit à faire illusion. Earthside reste impactant et puissant, avec la production qu’on était en droit d’attendre. À ce titre, « We Who Lament » offre, tôt dans l’album, une intensité notable. Même « Watching The Earth Sink », qu’on accueille initialement comme un interlude innocent, finit par s’avérer étonnamment « punchy » malgré l’absence de voix.
Depuis le début, la musique d’Earthside porte l’empreinte d’un certain existentialisme : on imagine vite les membres dire « faites comme si vous étiez en train de décéder » avant une prise vocale. Cependant, sous la fatigue mentale parfois représentée (« Tyranny »), cet opus brave la solitude et la fatalité, avec quelques moments lumineux faisant écho à cette fameuse notion du « nous ». Rien n’est complètement binaire : « Pattern Of Rebirth » laisse transparaître le vécu « metal alternatif » de son invité (AJ Channer de Fire From The Gods), à travers des paroles signées de sa main, et, bien que sombre, concède quelques hiatus paisibles. Principale surprise, « The Lesser Evil » nous projette dans un music-hall, entouré de cuivres fringants, mêlant décors et époques grâce à une basse rutilante et à des envolées vocales heavy, le tout dans un habillage progressif. N’ayant décidément pas peur des combinaisons, Earthside convoque également sur « Denial’s Aria » tout un peuple. Le résultat, loin d’être surchargé, est l’un des éléments les plus délicats de Let The Truth Speak : un esprit quasi folk, avec des chœurs vaporeux. À ce propos, Earthside redescend un peu de l’espace, et gagne des contrées plus sauvages ; « Vespers » fait même son entrée sur une sorte de rituel shamanique. Les lieux que l’on aura tendance à visualiser mentalement restent plutôt ouverts.
Daniel Tompkins conserve le monopole des chansons-titres d’Earthside – ou presque : le Russe Gennady Tkachenko nous accorde quelques vocalises dont lui seul a le secret. Proche des dernières offrandes de Tesseract (temporellement et stylistiquement), « Let The Truth Speak » est plus mature que son homologue de A Dream In Static, mais aussi moins juteux en matière de refrains et accroches, ce qui en décevra certains. Un album de cet acabit joue gros sur son épilogue. « All We Knew And Ever Loved », bien que cérémonieux et grandiose, n’atteint pas forcément l’apothéose du « Contemplation Of The Beautiful » de 2015. Les auditeurs mal lunés estimeront vite que plus de la moitié du morceau constitue une introduction étirée et à peine voilée, tandis que le dernier quart fait office d’outro en demi-teinte. Le remix « focalisé sur la batterie » (sur Bandcamp ou via une vidéo YouTube qui mérite le détour) démontre néanmoins qu’il se passe plus de choses qu’il n’y paraît, et que le batteur Ben Shanbrom ne chôme pas face à l’imposant Baard Kolstad (Leprous).
Let The Truth Speak réussit plusieurs tours de force. Premièrement, malgré des pistes dont la longueur médiane approche les neuf minutes, l’ensemble passe nettement mieux que ce que ces chiffres laissent entendre. Les parties instrumentales ou vocales s’équilibrent plus qu’elles ne s’opposent. Ensuite, les sonorités caractéristiques du groupe ont résisté au temps – et aux invités : certains artistes apportent une patte singulière à l’œuvre, mais sans la dénaturer.
Clip vidéo de la chanson « Let The Truth Speak », avec Daniel Tompkins (TESSERACT) et Gennady Tkachenko-Papizh :
Chanson « We Who Lament » :
Chanson « All We Knew And Ever Loved », avec Baard Kolstad (LEPROUS) :
Album Let The Truth Speak, sortie le 17 novembre 2023 via Music Theories Recordings et Mascot Label Group. Disponible à l’achat ici




























