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Interview   

Enthroned : genèse d’un ouvrage occulte


Pilier du black metal belge, Enthroned n’a cessé de muter au fil de ses trente années d’existence. Si aucun membre du line-up originel n’est encore aux commandes, l’entité, elle, n’a jamais cessé de respirer. Faut-il y voir l’influence d’une force obscure qui transcenderait les individus ? L’hypothèse n’est pas à exclure, du moins si l’on en croit Nornagest, aujourd’hui figure centrale et voix d’Enthroned. Avec Ashspawn, le groupe approfondit son immersion dans l’occultisme et le symbolisme ésotérique, au point d’avoir conçu ce douzième album en collaboration avec le mystérieux Gilles de Laval, référence majeure de l’occultisme moderne. Depuis plusieurs années, Enthroned s’affranchit du simple cadre musical pour façonner un metal extrême plus nuancé et conceptuel. Ce nouvel opus s’inscrit pleinement dans cette trajectoire.

Entre cheminements personnels et aspirations ésotériques, les thèmes de discussion ne manquaient pas pour échanger avec Nornagest. Nous revenons avec lui sur la philosophie qui l’accompagne au quotidien et qui guide le groupe. Enthroned ne s’inscrit pas, selon son chanteur, dans un simple folklore du black metal. L’intensité et le cœur conceptuel d’Ashspawn en font un disque qui n’est clairement pas à la portée de tous, et encore moins un objet de pur divertissement. Comme nous le confirme l’artiste, l’album est en soi un véritable ouvrage occulte. Avertis sont ceux qui choisiront de s’y plonger.

« L’entité Enthroned est encore plus têtue que je le suis. Elle ne veut pas crever, bien au contraire ! Je pense que ce groupe est là pour perdurer jusqu’au jour où, je pense, tout sera dit. »

Radio Metal : Enthroned est un groupe qui a changé énormément de fois de line-up. En réalité, il n’y a plus de membre du line-up originel dans le groupe depuis le départ de Lord Sabathan en 2006. Aujourd’hui, vous avancez à trois avec Menthor, batteur et également producteur sur ce disque, et T. Kaos qui a récemment rejoint le groupe. Comment expliques-tu que malgré ces perturbations majeures le groupe tient toujours debout après plus de trente ans ?

Nornagest (chant) : Je suis têtu ! [Rires] Je vois un peu Enthroned comme une hydre : tu coupes une tête, il y en a deux autres qui repoussent. Je suis dédié à la cause, disons. Pour moi, c’est beaucoup plus qu’un groupe musical. C’est vraiment un catalyseur pour mes émotions, mes croyances et celles des membres qui sont inclus dans la période donnée. J’espère que nous allons nous calmer niveau changement de line-up pour un moment, parce que c’est fatigant. Plus on avance avec l’âge, plus ça devient vraiment chiant, mais nous avons actuellement un bon line-up, surtout du point de vue personnel. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde.

Tu parlais d’une hydre : dirais-tu que l’entité Enthroned est plus forte que ses membres, qu’elle dépasse même ses musiciens, un peu comme une force occulte ?

Oui, carrément. On le voit bien. Comme tu le disais, il n’y a plus aucun membre originel, et ça remonte même à 1997 pour être précis, vu que le tout premier line-up était totalement différent. Et quand Lord Sabathan est parti, c’était encore autre chose. L’entité Enthroned est encore plus têtue que je le suis. Elle ne veut pas crever, bien au contraire ! Je pense que ce groupe est là pour perdurer jusqu’au jour où, je pense, tout sera dit.

Pourquoi il y a tant de changements au sein d’Enthroned selon toi ? Est-ce que ça tient surtout à des divergences personnelles avec l’évolution du groupe, d’autres opportunités ou envies musicales, des choix de vie personnels… ?

C’est parce que je suis un gros connard ! C’est juste pour ça [rires]. Non, c’est juste la vie. Nous avons eu des gens qui voulaient faire autre chose, qui voulaient s’occuper de leur famille, etc. Comme dans tous les groupes, il y a eu à un moment des divergences personnelles. Il y a quelques années, nous avons dit à des membres que ce n’était tout simplement plus possible, parce qu’il y avait des problèmes de boisson et d’attitude envers des fans ou d’autres personnes qui étaient inadmissibles. Nous ne pouvons pas tolérer ça au sein du groupe. Sinon, nous avons eu des changements de line-up récents et, la plupart du temps, c’était tout bêtement… Par exemple, Neraath voulait faire autre chose. Il voulait se concentrer sur du dark ambiant. C’est la vie.

Qu’est-ce que tu répondrais aux fans critiques qui te diraient que Enthroned n’est plus légitime en tant que groupe ? Je te pose cette question car c’est un procès que les fans vont souvent faire à un Sepultura par exemple…

A ce moment-là, Enthroned n’est plus Enthroned depuis que Cernunnos s’est suicidé, puisque Lord Sabathan était là un peu avant la démo mais depuis le tout début. Mais même si on prend ça à part, écoutez, les gars, il faut avancer. Ça fait plus de vingt ans ! Enthroned n’est plus le même groupe qu’au début. Ce n’était déjà plus le même groupe quand Lord Sabathan était toujours là, à la deuxième période avec des albums comme Carnage In Worlds Beyond ou XES Haereticum, qu’à l’époque de Prophecies Of Pagan Fire ou Towards The Skullthrone Of Satan. Il faut arrêter. C’est un peu comme les fans d’Iron Maiden qui sont là : « Ouais, c’était juste bon avec Paul Di’Anno. » Je dirais exactement la même chose avec ceux qui estiment que c’est bon maintenant mais pas avant. Il y en a pour tout le monde. Nous nous en foutons de ce que les gens pensent. Si les gens aiment bien, tant mieux. Sinon, tant pis, allez écouter autre chose. Nous faisons ce que nous faisons pour nous. Nous avons été un des groupes qui ont marché, mais c’est la seule différence, ça n’a rien changé vis-à-vis de la mentalité que nous avions au début. Nous sommes juste plus vieux et plus aiguisés [rires]. C’est tout. Mais c’est vrai que ces gens-là sont lourds. Tu les regardes et t’es là : « Mec, tu as autre chose à foutre de ta vie que ça… »

J’imagine que c’est surtout sur les réseaux sociaux…

Oh, il y en a qui viennent le dire en face. Mais ça dépend comment c’est dit. Je ne vais pas râler sur quelqu’un parce qu’il me dit qu’il préférait avant. C’est son droit. Je ne vais pas commencer à lui chier dessus pour ça. Ce sont les goûts. Mais un mec qui va me dire : « T’es qu’une grosse merde », c’est autre chose.

« Ici, il s’agissait de rechercher la traduction musicale exacte des émotions qu’il y avait dans chaque texte. C’est un peu plus profond. »

Le communiqué de presse de Season Of Mist explique que le nouvel album Ashspawn a été conçu au fil de six années. Cela signifie-t-il que dès la sortie de Cold Black Suns, vous vous étiez déjà penchés sur ce disque ?

Non, je pense qu’il y a un peu un malentendu avec Season Of Mist à ce niveau-là. En fait, sur ces six dernières années, nous avons composé l’équivalent de trois albums. Nous avons simplement viré la plupart des morceaux, parce que soit nous n’étions pas satisfaits, soit ce n’était plus ce que nous voulions faire, soit certains avaient été composés par des ex-membres et nous ne voyions pas l’intérêt de les garder avec le nouveau line-up – nous préférions que la personne reprenne ses morceaux et utilise ses riffs comme elle le voulait. Tout l’album a été composé à partir du moment où T. Kaos est rentré dans le groupe. Ça a donc pris, plus ou moins, un an et demi ou deux ans pour composer l’album et l’enregistrer. Il y a eu d’autres choses un peu plus personnelles expliquant pourquoi ça a pris six ans. Nous avons tous déménagé et bougé hors de Belgique. Il n’y a plus personne qui habite en Belgique ! Ça prend beaucoup de temps de s’adapter à un nouveau pays, et ainsi de suite.

Qu’est-ce qui vous a demandé le plus de travail avec ce disque ?

Déjà de nous rencontrer, de nous retrouver au même endroit ! [Rires] Nous habitons dans des pays différents, donc ce n’est pas évident. Mais un an et demi, je trouve que ça va. Nous avons toujours pris deux ans pour faire un album et être satisfaits du résultat. Cette fois, il a fallu que nous nous habituions l’un à l’autre dans la composition. Menthor joue avec T. Kaos dans Lvcifyre et Death Like Mass. Moi, je le connais très bien depuis des années, mais connaître une personne et jouer avec elle, ce sont deux choses totalement différentes. Donc il fallait que nous nous habituions à chacun de ce point de vue. Une fois que c’était fait, ça a cliqué directement. La partie la plus dure était pour T. Kaos de traduire des paroles en musique. J’ai fortement apprécié qu’il prenne cette démarche. Il a vraiment voulu avoir les paroles et commencer à composer chaque morceau par rapport à chaque parole. C’est un processus qui prend plus de temps que la méthode classique : « Ah, ce riff est chouette, il va aller avec celui-là, on va mettre ça ensemble. Ah, le morceau est bien, il est fini. » Non, ici, il s’agissait de rechercher la traduction exacte des émotions qu’il y avait dans chaque texte. C’est un peu plus profond.

Quand on écoute le disque une première fois, on sent surtout la radicalité, l’approche assez frontale, mais avec une écoute attentive, on voit qu’il y a pas mal de couches de guitares, de petites subtilités, des arrangements et des samples qui rendent le disque bien plus profond, comme tu le dis. Perçois-tu l’album comme ça également, comme étant direct mais à la fois plus subtil qu’il en a l’air ?

Oui. Ce n’est pas un disque facile à écouter. Nous en sommes conscients. Je ne vais pas dire que c’était le but ; le but était de créer une atmosphère sonore qui reflète les paroles et le concept. A la base, c’est un album concept, donc il y a une certaine continuité du premier au dernier morceau. De fait, à cause de ça, ce n’est pas un disque facile d’écoute. Chaque petite couche représente un certain accent dans les paroles, et ainsi de suite. Ça peut être un puzzle pour certaines personnes qui vont l’écouter. La plupart ne vont vraiment pas comprendre l’album et vont dire que c’est juste une grosse claque dans la gueule, et c’est tout, ou alors : « Il est chiant cet album, on ne comprend pas ce qu’il veut dire. C’est nul, il n’y a pas les mélodies accrocheuses du début. » Non, ça, c’est terminé !

D’un autre côté, j’ai l’impression qu’il y a des titres qui ont plus vocation à être écoutés et appréhendés en album chez soi et d’autres plus taillés pour le live. « Raviasamin » et « Ashspawn », par exemple, que vous avez déjà présentés sur scène, sont plus francs. Un titre comme « Ashen Advocacy » est plus long, prend plus son temps, est assez riche en atmosphères, un peu comme « Son Of Man » sur Cold Black Suns. On l’imagine plus destiné à être entendu au casque. Avez-vous cette projection au moment d’écrire ?

Pour être totalement franc, c’est toi maintenant qui viens de me faire réfléchir à ça, donc non, vraiment pas. Quand nous composons et enregistrons un album, surtout ce dernier, nous ne nous posons pas la question. Notre but était vraiment de retranscrire ce que nous voulions exprimer, par quelque moyen que ce soit. Il n’y avait aucun compromis, aucune concession. Quand nous étions en studio, c’était juste : « Il faut que ça sonne on l’imagine. » Après, nous décidons des morceaux que nous voulons jouer live – ou qui sont jouables live. Un morceau de neuf minutes ne se prête pas forcément bien au live. Enfin, ça peut s’y prêter, mais à la fois, ça peut être très lourd pour le public. C’est à voir. Au moment où je te parle, nous ne savons même pas ce que nous allons mettre sur la setlist pour les prochains concerts. Ce n’est donc vraiment pas une question que nous nous sommes posée lors de l’enregistrement, mais je vois bien ce que tu veux dire.

« Il y a des détails qui ont été omis exprès – certains détails ne sont pas toujours bons à présenter à certains yeux profanes. Mais oui, l’album en soi est un ouvrage occulte. »

Plus généralement, j’ai l’impression que ce disque poursuit l’effort de Cold Black Suns, qui se présentait déjà comme une œuvre plus évoluée par rapport aux précédents. Est-ce que, d’une certaine manière, tu as fixé encore plus d’exigences personnelles sur ce disque ?

Oui et non. Je m’explique. Non, parce que, comme je le disais, nous avons atteint un certain point où nous n’avons plus rien à foutre de ce que les gens ou les sources externes pensent. Nous voulons juste faire ce que nous avons envie de faire. Mais oui, du point de vue de mon travail vocal sur cet album, qui part du même principe que je viens d’énoncer avec le « non ». J’avais des réticences auparavant à essayer certaines tonalités vocales et choses. Pour cet album, je me suis dit : « Merde, non. Je vais faire ce qui sortira et on verra. » Le truc, c’est que lorsque tu fais ça, tu seras encore plus exigeant envers toi-même, car tu ne peux pas sonner comme de la merde non plus. Quand une de tes tonalités de voix sonne plus comme Donald Duck qu’autre chose… J’ai assez travaillé ma voix pour cet album ; c’est la partie que j’ai le plus travaillée. Pour ma part, c’était une très bonne expérience que je vais réitérer. J’ai pu vraiment explorer un plus grand panel de voix, un plus grand éventail de tonalités. Ça m’a permis d’exprimer beaucoup plus de choses qu’auparavant.

Est-ce qu’en vieillissant Enthroned cherche à proposer une musique plus complexe, conceptuelle, pas simplement que du metal extrême brut et méchant ?

Oui, absolument. Notre approche est beaucoup plus égocentrique ou égoïste. D’un point de vue personnel, tu peux toujours évoluer, tu es en constante évolution. Si ton objectif est de stagner, il n’y a aucune qualité de vie là-dedans, aucun point positif. Evidemment, nous voulons toujours aller de l’avant, mais pas dans le sens d’être dans la technicalité ou plus original pour être original. Ce qui est beaucoup plus complexe à réaliser, c’est de traduire les émotions que nous voulons exprimer de la bonne façon. C’est facile de juste rentrer un blastbeat, faire du « up and down » à la guitare et gueuler dessus avec des paroles. C’est autre chose de construire tout ce qui va autour, de faire que chaque riff ait une cohérence avec le pourquoi il est placé sur ces paroles, de faire que la totalité de l’album ait cette ligne de conduite.

Dirais-tu qu’écouter cet album comme fond sonore serait passer à côté de ce qu’il a à proposer ?

Totalement. Ce n’est pas un album à écouter dans un bar ou en soirée quand tu es complètement bourré [rires]. Ce n’est pas un album avec des riffs super méga accrocheurs. C’est un album intense, qui a de la dynamique, un but et une certaine profondeur. A la fois, le black metal n’a jamais été une musique à écouter pour faire la fête. En tant que gros traditionnaliste que je suis, je resterai là-dessus [rires].

Comme la majorité des œuvres d’Enthroned, Ashspawn est un disque conceptuel autour de l’occultisme. Le communiqué précise qu’il a été rédigé en étroite collaboration avec l’auteur Gilles De Laval, dont on sait peu de choses si ce n’est la nature de son pseudonyme. Comment cette collaboration s’est-elle déroulée ?

Gilles est un auteur d’ouvrages occultes assez prisé. Il est publié par Éon Sophia. Il a fait quelques grimoires clés dans l’occultisme. Nous étions en contact depuis une vingtaine d’années. Quand nous étions en train de discuter, il m’a demandé des nouvelles sur les paroles que j’écrivais. J’avais vraiment la flemme ce soir-là, donc je lui ai dit : « Ecoute, je t’envoie ça en fichier, tu les lis à ton aise. » Je les lui ai envoyés, puis il m’a renvoyé un mail, en disant qu’il avait été vraiment impressionné, que ça lui a rappelé une certaine période de sa vie et qu’il avait commencé l’occultisme là-dessus justement. Ça m’a assez intrigué et intéressé. Nous avons donc commencé à parler sur ce sujet. Il m’a proposé de peut-être faire la même chose pour ces paroles. Il a commencé à travailler sur certains rituels pour chaque morceau et un général pour l’album. Quand il m’a présenté ça, évidemment, nous avons essayé de le faire. C’était assez impressionnant. Nous avons essayé d’inclure ça dans l’album. Sa participation a été la colle qui a tout mis ensemble. Je lui ai demandé par la suite de rédiger des préfaces pour chaque morceau dans l’album, pour le CD. Il l’a fait. Le résultat final, avec mes paroles, est issu d’un travail colossal qui a duré cinq années.

« Il ne faut pas non plus penser que je fais tous les jours mes rituels dans mon temple, mais ça arrive ! C’est une philosophie qui fait partie de notre quotidien. Ce n’est pas un élément de la scène black metal ou autre. C’est qui nous sommes. »

Verrais-tu ce disque comme un ouvrage occulte à part entière ?

Oui, c’est un peu cette approche. D’ailleurs, quand j’ai fait le layout de l’album, j’ai tout construit comme si c’était un livre occulte. Tout a sa place là. Il y a des détails qui ont été omis exprès – certains détails ne sont pas toujours bons à présenter à certains yeux profanes. Mais oui, l’album en soi est un ouvrage occulte.

Comment le contact s’est fait avec Gilles De Laval ?

Je l’ai rencontré il y a quelques années quand nous faisions une tournée aux US – quand nous avons joué en Caroline du Nord, je crois. C’est un gars un assez spécial, assez chouette. Il a aussi joué pendant un moment dans un groupe de black qui s’appelle Teratism.

Qu’est-ce que tu as appris personnellement, auprès de ses écrits, notamment pour écrire les textes de cet album ?

Le concept en lui-même. Je me suis basé sur une expérience que j’ai moi-même vécue. Ça été la source de cette renaissance. Je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que maintenant, depuis que j’ai tout détruit pour reconstruire. Le concept de l’album est basé là-dessus. Ça m’a demandé énormément, ça a littéralement changé ma vie. Il s’agit de voir les choses sous un autre angle. Ça m’a renforcé en tant que personne et donné un nouveau regard sur le monde, très philosophiquement, mais aussi sur la scène black metal et l’univers dans lequel nous évoluions. Ma perception des choses a beaucoup changé.

Quand on voit ça d’un regard extérieur, on pourrait se dire que la philosophie occulte et le symbolisme ésotérique, ce sont surtout des éléments pour nourrir l’art des musiciens dans le black metal. Mais pour toi, ce n’était pas que ça…

Non. Ça n’a jamais été ça. Soyons honnêtes, peut-être quand tu as seize ou dix-sept ans et que tu rentres là-dedans, ça peut l’être, mais au fil des années, ça devient beaucoup plus profond. D’un point de vue personnel – je peux parler pour moi et T. Kaos, par exemple – c’est quelque chose qu’on vit au jour le jour. Enfin, il ne faut pas non plus penser que je fais tous les jours mes rituels dans mon temple, mais ça arrive ! C’est une philosophie qui fait partie de notre quotidien. Ce n’est pas un élément de la scène black metal ou autre, ce n’est pas comme quand je mets des clous ou du corpse paint quand je vais sur scène. C’est qui nous sommes.

Il est indiqué que sur le plan des paroles, l’album fonctionne comme « une architecture métaphysique ». Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Ce sont un peu les points sur lesquels nous avons travaillé avec Gilles. Chaque morceau est un chapitre dans le stade d’évolution, de renaissance. Au travers de ce chemin qui m’a emmené à qui je suis aujourd’hui, il y avait évidemment plusieurs étapes. Je me suis vraiment plongé dans la philosophie et le rituel de l’Édom Bélial. Chaque morceau a été construit selon un calcul mathématique, spirituel, métaphysique vis-à-vis d’un des démons de l’Édom Bélial. Je ne vais pas trop en dire, mais tout a été une construction numérologique, basée sur certain rituels et entités d’un point de vue métaphysique. Ce ne sont pas des choses que tu vas commencer à voir en fumant un pétard ou en prenant des substances. Je sais que dit comme ça, c’est très chaotique, mais je ne veux pas trop m’étendre. L’occulte est une chose que je préfère garder et dont je vais discuter en face à face avec les personnes que je connais. Ce n’est pas quelque chose que j’aime exposer en détail, y compris dans l’album. Les personnes initiées vont comprendre. Celles qui ne le sont pas auront juste ce qu’il faut pour laisser leur imagination voyager.

Pour toi, est-il important que l’auditeur ou le spectateur d’Enthroned ressente votre investissement pour l’occultisme et que c’est une réalité pour vous, que ce n’est pas juste du spectacle ?

Pas vraiment. Je m’en fous. Ce n’est pas mon problème. Je monte sur scène, je fais mon truc. Comme je le disais tout à l’heure : nous faisons ça pour nous, pas pour avoir l’approbation ou quoi que ce soit de qui que ce soit. Nous sommes qui nous sommes sur scène. Tu aimes, tu aimes ; tu n’aimes pas, tu n’aimes pas. Tu ne comprends pas, tu peux toujours demander [rires]. Nous ne sommes vraiment pas du genre à rechercher l’approbation.

« Ce qui manque de nos jours, c’est vraiment cette honnêteté. Tu pouvais dire ce que tu voulais à l’époque, seulement il y avait des conséquences. Les conséquences, ce n’était pas ‘on va te canceller sur internet’. Non, c’était très simple : tu te prenais un coup de poing dans la gueule ou un couteau dans la panse. »

Concernant l’artwork, c’est Jose Gabriel Alegria Sambogal qui est à l’œuvre. Il a une patte bien singulière et reconnaissable. Qu’est-ce qui vous a intéressés dans son style ? Qu’est-ce que vous lui avez demandé ?

Lorsque nous avons réfléchi à la pochette de l’album, nous avions trois solutions. Soit nous la faisions nous-mêmes, comme nous l’avons toujours fait sur les derniers albums, soit nous demandions à Denis Forkas, soit nous demandions à Jose. A un moment, nous étions là en train d’enregistrer certaines choses durant la préprod et je regardais certains bouquins, et je me suis dit : « Putain, il faut vraiment qu’on fasse ça avec lui. » T. Kaos me regardait en disant : « Ouuuuais… » Nous avons donc contacté Jose pour avoir une petite discussion quand même avec lui avant. Nous avons été assez surpris de savoir qu’il avait un doctorat en théologie, démonologie, etc. C’était vraiment intéressant. A la base, nous lui avons donné les paroles et tout le travail que nous avions fait avec Gilles, ainsi que trois morceaux démo de l’album. Nous lui avons juste donné une ou deux petites lignes directives, mais pas grand-chose. Nous lui avons dit : « Couche ta vision des choses sur papier. Tu as carte blanche. » Putain, quelle carte blanche ! Il nous a renvoyé deux artworks que nous avons utilisés, l’un pour la pochette, l’autre pour l’intérieur du livret. Nous étions sans voix quand nous avons vu le résultat. Pendant tout le processus, il nous envoyait des photos de l’évolution du bazar, et quand je voyais comment il travaillait… Wow ! Petit détail assez marrant, surtout pour un Français : il avait acheté, dans une vente aux enchères, une plume qui date de l’époque de Louis XV. Il a utilisé cette plume avec une encre maison pour faire toute la pochette de l’album. Il aime bien entrer dans les petits détails que personne ne remarquera mais qui rajoutent un charme quand on sait. C’était assez fascinant de travailler avec lui. Ce mec est vraiment un génie à ce niveau-là.

Tu as rejoint Enthroned en 1995. Il y a une question que j’aime bien poser à tous les musiciens du black metal qui ont connu les années 90 en tant qu’artistes : quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

L’honnêteté de l’époque. C’était autre chose. Normalement, je ne suis pas un mec nostalgique, mais pour ça, oui, je le suis. Ce qui manque de nos jours, c’est vraiment cette honnêteté, cette ouverture d’esprit qui, en même temps, n’en était pas une [rires]. Tu pouvais dire ce que tu voulais à l’époque, seulement il y avait des conséquences. Les conséquences, ce n’était pas « on va te canceller sur internet ». Non, c’était très simple : tu te prenais un coup de poing dans la gueule ou un couteau dans la panse. Mais c’était autre chose, c’était une bien meilleure époque. Tout était beaucoup plus franc, beaucoup plus honnête. C’était la scène à laquelle j’appartenais et si on compare à celle d’aujourd’hui, je ne m’y retrouve plus du tout. La monnaie d’échange de nos jours, c’est l’attention et le nombre de clic que tu auras, plutôt que l’honnêteté d’être authentique.

Pour terminer, je vais te demander de te projeter. Il y a trente ans qui séparent le premier album de celui-ci : comment imagines-tu Enthroned lorsque le groupe aura quarante ans ? Est-ce que la flamme sera toujours la même ?

Je ne saurais pas te dire, mais comme les choses vont pour le moment, je pense que nous serons toujours là. Te dire comment ça sera, je ne sais pas, car ça change d’un album à l’autre. Chaque album est une représentation de la période d’avant. On verra. Mais je pense que nous serons toujours là, probablement encore plus têtus, des vieux cons satanistes [rires].

Interview réalisée en visio le 11 décembre 2025 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Emanuela Giurano.

Facebook officiel d’Enthroned : www.facebook.com/Frater.Silurian.

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