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Interview   

Evergrey et la paix intérieure


Il y a quelque chose d’étrange à interviewer un musicien qui défend l’album d’un groupe… qu’il vient de quitter. Mais le cas du batteur Jonas Ekdahl est un petit peu à part, puisque la motivation pour sa décision était d’arrêter de tourner pour pouvoir se consacrer à sa passion première : la composition et la production. C’était d’ailleurs là une grande partie de son rôle au sein d’Evergrey, rôle qu’il devrait conserver à l’avenir. Il ne s’éloigne donc pas totalement du groupe, en conservant sa place dans le processus créatif. Et puis, il a clairement à cœur de défendre Theories Of Emptiness, comme il nous l’expliquait : « C’est important, vu que Tom et moi avons produit l’album et que j’ai été très impliqué dans la composition. C’est naturel pour moi de faire des interviews, et j’ai envie de les faire ! C’est important pour moi de maintenir un esprit positif malgré mon annonce, car nous avons un superbe album qui sort et je n’ai pas envie qu’il soit affecté négativement, et il y a plein de belles choses qui arrivent ! »

Etrange, donc, mais finalement pas moins intéressant, car les circonstances donnent une lumière particulière à nos échanges. Il évoque bien entendu sa décision, mais aussi le nouveau disque qui a vu, pour la première fois, le bassiste Johan Niemann prendre les devants en matière d’apport d’idées, tout cela grâce à un échange de bons procédés entre lui et le désormais ex-batteur. Il nous en apprend également un peu plus sur lui – fan de pop, de Max Martin et de l’Atlético Madrid – et son rapport à la musique d’Evergrey et aux thématiques de son acolyte et ami Tom S. Englund.

« J’avais plus envie d’être à la maison en train de composer et produire que d’être sur la route. Je ne veux pas paraître arrogant ou quoi, mais j’avais l’impression de perdre mon temps à faire quelque chose dans lequel je n’étais pas à cent pour cent investi. Ça ne me paraissait pas juste, ni envers moi-même, ni envers le groupe. »

Radio Metal : Tu viens d’annoncer ton départ d’Evergrey. C’est assez surprenant dans la mesure où ça arrive juste à la sortie du nouvel album et que tu es devenu un membre assez important du groupe sur lequel Tom [S. Englund] se reposait beaucoup. Depuis combien de temps cette décision couvait-elle ?

Jonas Ekdahl (batterie) : Depuis pas mal de temps. Ce n’est pas une décision que j’ai précipitée. J’y ai énormément réfléchi. Je voulais être sûr à cent pour cent que c’était la bonne décision à prendre. Comme je l’ai écrit dans mon communiqué, ma passion pour les tournées a progressivement changé au fil des années au profit de la composition, de la production et du mixage. Je préfère être dans l’environnement créatif d’un studio plutôt que sur scène à jouer de la batterie. J’ai ressenti ça par intermittence ces deux ou trois dernières années. Au début, j’avais l’impression de perdre la tête, que mon cerveau me jouait des tours, je me disais : « Non, tu es fou, arrête ça ! » Puis j’ai commencé à penser à d’autres gens, au groupe, etc. Ce sentiment s’est dissipé et j’ai continué, mais au fil du temps, il n’a cessé de revenir et de prendre de l’ampleur. J’en suis arrivé à un point en février 2023 où je me disais que ça n’en valait plus la peine, mais je me suis dit que j’allais faire les dates restantes de l’année jusqu’à l’enregistrement de l’album, pour m’assurer de prendre la bonne décision, et que si après la période des festivals, je ressentais la même chose, je me déciderais une bonne fois pour toutes.

Comment ce changement dans tes centres d’intérêt s’est passé ? Et comment ça s’est traduit dans ta vie avec Evergrey ?

Ce n’est pas qu’avec Evergrey. Je fais aussi beaucoup de composition et de production en dehors d’Evergrey, pour d’autres artistes. Je suppose que c’est un mélange de ça et de la composition et production que je fais au sein d’Evergrey. Ce sont ces deux aspects qui ont fait que je savais clairement ce que je voulais faire et dans quel contexte j’étais le plus heureux aujourd’hui, et c’était celui du processus créatif. Avant, c’était l’inverse, j’adorais être sur la route, faire des concerts, rencontrer les fans, interagir avec eux et être avec mes quatre meilleurs amis dans le groupe, à traîner, mais tu changes et tu trouves d’autres choses qui t’accrochent, qui t’attirent plus que tout ce que tu as fait pendant tant d’années. Je pense que c’est le fait d’avoir beaucoup composé et produit à la fois au sein d’Evergrey, avec Tom, et en dehors du groupe, seul et avec d’autres gens, qui m’a donné envie de me consacrer à fond à ça.

Tu as dit avoir atteint un point où tu n’éprouvais plus de plaisir ni d’excitation dans le fait de tourner, et que ça en devenait difficile de continuer. Quelle était la partie la plus difficile pour toi dans cette vie en tournée ?

C’était de ne pas pouvoir faire ce que je voulais faire, c’est-à-dire écrire et produire, tout simplement. J’avais plus envie d’être à la maison en train de composer et produire que d’être sur la route. Je ne veux pas paraître arrogant ou quoi, mais j’avais l’impression de perdre mon temps à faire quelque chose dans lequel je n’étais pas à cent pour cent investi, alors qu’à la place, je pourrais faire ce qui était vraiment cher à mon cœur. Ça ne me paraissait pas juste, ni envers moi-même, ni envers le groupe. Ceci étant dit, quand nous faisions des concerts et que j’avais ce sentiment, je l’ai toujours mis de côté, parce qu’il fallait que j’accepte la situation, que je ferais ces concerts jusqu’à la fin de la saison des festivals, avant de prendre la décision. Donc quand j’étais en train de le faire, je le faisais à cent pour cent, même si mon cœur avait envie de composer et de produire des chansons. Je sais ce que je ressens, je sais ce que je veux faire. A la fois, je ne pouvais pas juste partir comme ça. Ça aurait été vraiment une manière d’agir merdique et ça ne m’aurait pas ressemblé. Je voulais agir en professionnel, donc j’ai toujours donné toute mon attention et mon énergie aux concerts, voire plus encore une fois que j’avais décidé vouloir arrêter de tourner. Je voulais être sûr d’avoir fait tout ce que je pouvais faire de la façon la plus professionnelle possible à tous les niveaux.

On dit souvent que faire des albums ne paie plus, que c’est avec les tournées que les musiciens peuvent vivre de leur métier. Ta décision t’arrêter de tourner au profit du studio va à l’encontre de cette tendance. N’as-tu pas eu des craintes vis-à-vis de carrière en faisant ce choix ?

Mon seul intérêt est d’être heureux. Composer et produire est ce qui me rend heureux. La situation économique, le fait de faire de l’agent ou pas avec ça, c’est accessoire, ça n’a pas d’importance pour moi. J’ai dépassé ça. Je ne cours plus après le succès. Si je suis heureux, j’ai réussi. C’est tout ce qui compte pour moi. C’est tout ce que je veux.

« J’ai échangé mon ancien ordinateur contre une basse de Johan. C’est tout ce dont il avait besoin pour s’y mettre et maintenant, c’est devenu une vraie machine musicale ! Il s’est mis à écrire tellement de musique, c’est dingue ! Je suis super impressionné. »

Est-ce que ta décision implique que tu vas aussi laisser tomber la batterie de façon générale ?

Oui. Je vais probablement faire quelques boulots de session en studio si l’occasion se présente, mais pour l’instant, je suis à cent pour cent focalisé sur la composition, la production et le mixage.

Tu as dit que tu resterais « impliqué dans Evergrey avec la composition et la production ». Du coup, quel sera concrètement ton statut dans le groupe désormais ? Ta décision ne risque-t-elle pas de créer une distance avec le temps ?

Je pense jouer un rôle assez important niveau composition et production, ainsi qu’avec le côté ingénieur, dans le processus de création des albums. Nous nous connaissons très bien maintenant et nous savons comment nous travaillons. Ça fait tellement longtemps que nous faisons ça, donc c’était très naturel que je continue à participer au groupe. Nos liens sont suffisamment forts. Je ne crois pas que mon absence los des tournées créera de la distance, ça ne m’inquiète pas du tout. D’une certaine façon, j’ai même l’impression que nous sommes encore plus proches depuis que je leur ai dit que je ne voulais plus tourner et qu’il n’y a plus que l’amitié entre nous, sans l’aspect professionnel des tournées. Après, concernant mon statut, on verra ! J’ai laissé tomber le fait de tourner et je continuerai à faire partie du processus de composition et de production. C’est ce que nous nous sommes dit et nous nous sommes mis d’accord là-dessus. Nous sommes sur le point de sortir le nouvel album, donc il va se passer un peu de temps avant que nous commencions à composer le prochain, mais tout va bien.

Etais-tu impliqué dans la recherche de ton remplaçant à la batterie ?

Pas vraiment, mais j’ai eu des aperçus et j’ai pu donner mon avis sur le batteur. Tom et moi en avons un peu discuté. Il m’a partagé des clips vidéo. J’ai su qui était le nouveau batteur avant qu’ils le lui annoncent. C’est un monstre derrière le kit de batterie ! J’ai très hâte de voir son approche, car il est génial. Je dirais qu’il est un peu connu sur la scène. Il a une petite communauté qui le suit sur YouTube et Instagram. Je suis excité à l’idée de voir ça ! (L’annonce a été faite depuis ’’interview, il s’agit de Simen Sandness, également dans Temic et Shining, NDLR)

Parlons maintenant du nouvel album d’Evergrey, Theories Of Emptiness. Il sort seulement deux ans après A Heartless Portrait, qui est lui-même sorti un tout petit peu plus d’un an après Excape Of The Phoenix. Vu ton amour pour l’aspect création et le studio, fais-tu partie de la raison pour laquelle le groupe a été aussi productif dernièrement ? Les as-tu poussés à faire des albums ?

Non, je ne dirais pas ça. J’ai été créatif, on peut le dire, mais pas au point de pousser à faire des albums. Je ne sais pas pourquoi ça arrive quand ça arrive. Ce n’est qu’une question de temps ; après avoir tourné pendant un certain temps, nous nous disons que c’est le moment de commencer à écrire un nouvel album. Il y a aussi que nous avons beaucoup composé durant la pandémie ; nous avons écrit A Heatless Portrait presque juste après Escape Of The Phoenix, à cause de ça. Nous nous sentions inspirés et il y avait les restrictions, nous ne pouvions pas partir en tournée, donc nous nous sommes dit : « Pourquoi ne pas continuer à composer ? » Ça nous paraissait naturel.

Après, pour Theories Of Emptiness… Généralement, au moment où nous sommes censés commencer à composer un album, j’ai un tas d’idées à présenter, à partir desquelles nous pouvons construire des chansons d’Evergrey, mais cette fois, je n’en avais qu’une ou deux, car Johan [Niemann] nous a devancés et a apporté un premier lot d’une quinzaine d’idées de chansons qui étaient supers ! Puis deux semaines plus tard, il en a proposé quinze de plus ! Nous avions donc le choix entre plus de trente idées rien que de sa part pour commencer à modeler des chansons. En un sens, c’était un vrai soulagement pour Tom et moi de ne pas avoir besoin d’amener autant d’idées au départ. Nous pouvions nous concentrer sur le façonnage les chansons, sans avoir à nous creuser la tête pour trouver des idées initiales ; nous pouvions directement passer en revue ses idées jusqu’à trouver des choses qui nous inspiraient à faire du Evergrey.

« Nous sommes très semblables Tom et moi. Nous ressentons facilement une envie irrépressible de composer. Le groupe ne suffit pas pour toutes nos idées musicales. »

Johan n’avait jamais vraiment composé avant pour Evergrey, alors que cette fois, comme tu le dis, il est à l’origine de la majorité de l’album. Comment c’est arrivé ? Comment se fait-il qu’il ait accru à ce point sa contribution ?

Après le dernier album, A Heartless Portrait, Johan et moi étions en train de discuter de tout et de rien. Je cherchais à me procurer une nouvelle basse et j’ai toujours adoré la marque Spector, or c’est celle sur laquelle il jouait à l’époque. Il m’a dit : « J’ai une vieille basse Spector qui traîne dans mon sous-sol. Ça fait des années que je ne l’ai pas utilisée. » J’étais très intéressé, je lui ai demandé : « Peut-être que je peux te l’acheter ? » A ce moment-là, je m’étais acheté un nouvel ordinateur. Malgré tout, mon ancien ordinateur, un iMac, était encore relativement récent, donc je me suis dit que je pourrais échanger mon ancien ordinateur contre la basse de Johan. Il a accepté. Je lui ai installé Logic dessus et quelques plugins. Henrik [Danhage] avait une vieille interface audio que nous avons rajoutée dessus. C’est tout ce dont il avait besoin pour s’y mettre et maintenant, c’est devenu une vraie machine musicale ! Il s’est mis à écrire tellement de musique, c’est dingue ! Je suis super impressionné. Je ne sais pas d’où ça vient ; il y a un flux constant de différents types de musique qui sort de lui. Et j’ai une basse Spector ! [Rires] Tout le monde y trouve son compte.

Tu es donc en train de dire que la barrière technologique est ce qui l’a empêché de composer jusqu’à présent ?

Oui. Je crois qu’il n’avait pas de support pour ses idées. Je pense qu’il avait plein d’idées dans sa tête, mais il ne savait pas où les mettre. Mais dès qu’il a eu l’ordinateur, il pouvait enregistrer tout ce qu’il imaginait. Je suppose que c’est ce qu’il continue de faire. C’est comme si quelqu’un avait ouvert une bouteille et était en train d’en vider tout le liquide [rires]. Nous aurions dû lui fournir un ordinateur plus tôt !

Tom est lui-même un compositeur très prolifique. La dernière fois, il nous avait dit éprouver « tous les jours un besoin de composer » et avoir un « cerveau hyperactif » qui le pousse à constamment écrire – et il a d’ailleurs plusieurs exutoires pour ça. N’est-ce pas difficile parfois pour le reste du groupe de suivre ce genre de personnalité hyper-créative ?

Peut-être pour certaines personnes dans le groupe. Je ne sais pas, car je peux moi-même souvent ressentir la même chose. Je suis souvent inspiré à composer ; j’ai souvent des idées. Nous sommes très semblables Tom et moi à cet égard. Nous ressentons tous les deux facilement une envie irrépressible de composer, et je pense que c’est pour cela que nous avons des projets différents en dehors d’Evergrey, car d’une certaine façon, le groupe ne suffit pas pour toutes nos idées musicales. Certaines de ces idées ne lui conviendraient pas et il nous faut les mettre dans un autre projet ou ailleurs, autrement Evergrey finirait pas sonner très étrange ! [Rires] Je pense que c’est important aussi, quand on est inspiré, que ses idées sortent, de ne pas les négliger ou contenir à l’intérieur de soi. Quand ça vient, il faut le voir comme une opportunité, en profiter et suivre cette inspiration.

Dans ton communiqué, tu as dit que « l’album est vraiment spécial à bien des égards ». Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Est-ce parce que c’est ton dernier en tant que batteur du groupe ou bien y a-t-il d’autres raisons ?

Il y a plusieurs raisons. Tout le processus d’enregistrement était différent ; il était spécial pour moi. Déjà, pour la première fois, Johan a apporté toutes ces idées et avec Tom, nous pouvions nous focaliser davantage sur le fait de créer des chansons à partir de celles-ci et de les produire, au lieu d’avoir à essayer de trouver nos propres idées. Comme je l’ai dit, c’était un vrai soulagement d’avoir comme point de départ l’inspiration d’une autre personne. Ensuite, nous avons composé et enregistré l’album dans notre propre studio de répétition/enregistrement. Nous pouvions donc y aller quand nous voulions, y rester aussi longtemps que nous voulions et enregistrer autant que nous voulions. Ça aussi, c’était très inspirant et ça a amené beaucoup de créativité. Et enfin, Adam « Nolly » Getgood a mixé l’album et nous a donné ses impressions sur notre production et tout. Il a aussi fait le son de ma batterie, des guitares et de la basse assez tôt dans le processus. En conséquence, nous pouvions enregistrer en plein milieu du processus de composition si nous le voulions ; j’avais un son de batterie pratiquement prêt pour le mix. Je suis un énorme fan d’Adam Getgood, j’adore ses productions et ses mix, et j’aime surtout son approche de l’enregistrement et du son de batterie, donc le fait qu’il soit venu dans notre studio, d’avoir pu le voir à l’œuvre, qu’il ait partagé son approche de la batterie… Je n’aurais jamais cru vivre une telle expérience. C’était un rêve devenu réalité pour moi. Puis quand il a livré les mix, nous étions époustouflés du son qu’il a obtenu, qui, d’ailleurs, n’était pas si éloigné du son qu’il avait mis en place durant les enregistrements, ce qui est d’autant plus impressionnant. Je trouve cet album spécial pour toutes ces raisons.

« Quand les gens entendent le mot ‘vide’, ça leur fait peur. Ils le voient comme étant négatif, mais ça peut aussi amener des sensations très positives et une paix intérieure de simplement ressentir le vide. »

La partie production est-elle aussi importante que la partie composition pour toi ?

Oui, clairement, mais je ne pense pas qu’on puisse avoir l’une sans l’autre. Les deux doivent aller de pair et se compléter, car si tu as une production au top mais que la chanson est mauvaise, ça restera une mauvaise chanson… Bon, d’accord, peut-être que j’ai changé d’avis [rires], car on peut avoir une bonne chanson avec une production merdique, et on entendra quand même une bonne chanson. En fin de compte, la composition est plus importante que la production, mais parfois la production est beaucoup plus amusante à faire ! [Rires]

Par le passé, Tom nous a dit : « Jonas et moi, nous sommes les capitaines du navire et c’est notre boulot de nous assurer que nous allons d’un point A à un point B et en conséquence, notre concentration est constamment à cent pour cent, tandis que les autres gars peuvent entrer et sortir de leur mode créatif. » Comment as-tu gagné une telle confiance de la part de Tom au fil des années ?

Je pense que c’est à Tom que tu devrais poser la question ! Je n’en ai aucune idée ! Ai-je vraiment autant gagné sa confiance ? [Rires] Il sait que je prends très au sérieux l’ensemble du processus et que celui-ci m’intéresse, que c’est très important pour moi de faire le meilleur boulot possible. Peut-être est-ce ça, la raison. C’est la meilleure réponse que je peux te donner ! Car autrement, je ne sais pas du tout.

La batterie est un instrument très central dans un groupe : est-ce qu’être batteur t’aide dans ton travail en tant que producteur ? Penses-tu avoir une vision plus globale que n’ont pas forcément les autres musiciens ?

Peut-être. Parfois, pas tout le temps, parce que les autres apportent aussi pas mal d’idées pour la batterie. Ce que j’apporte n’est donc pas gravé dans le marbre, simplement parce je suis batteur. Nous perfectionnons tout. Tout le monde à son mot à dire sur tous les instruments. Si quelqu’un estime que quelque chose doit être fait d’une certaine façon, nous en discutons, essayons et voyons ce qui convient le mieux à la chanson. Ça ne dépend donc pas seulement de moi parce que je suis le batteur.

Les textes de Tom ont toujours été très forts, mais aussi très personnels, se basant sur sa propre expérience humaine. Mais est-ce qu’ils te parlent ? Te reconnais-tu en eux parfois ?

Oui, absolument. C’est un super parolier et je trouve qu’il n’a de cesse de s’améliorer. Pour moi, ses textes ont toujours été fantastiques, mais il a vraiment progressé à chaque album. Je me retrouve dans tout ce qu’il écrit. Si je devais prendre des exemples, je pourrais citer « Words Mean Nothing », même s’il y a un côté plus personnel pour moi. J’ai beaucoup écouté cette chanson lorsqu’un membre de ma famille est mort quand j’avais seize ou dix-sept ans. Ou bien « Call Out The Dark » : ces paroles sont superbes. J’aime beaucoup sa façon de dépeindre l’idée qu’il y développe, c’est-à-dire qu’il ne parle pas juste de l’obscurité, mais de l’affronter. C’est une nouvelle facette de son écriture, plus positive. En un sens, ça montre la façon dont il a évolué dans son écriture et j’aime beaucoup. De façon générale, il a cette capacité à dessiner un scénario ou une histoire qui te saisit émotionnellement, tout en faisant en sorte que ça sonne vraiment sincère et authentique, et c’est loin d’être la chose la plus facile à faire. Il y a aussi sa manière de chanter ; l’association des deux est incroyable.

Partages-tu sa mélancolie ?

Sur certains aspects, mais je ne crois pas que ce soit son état naturel. Je ne vois pas Tom comme étant quelqu’un de mélancolique. Je le vois comme quelqu’un de très drôle, intelligent et affectueux. Évidemment, on a tous différentes facettes issues de son passé et de son éducation, et parfois la vie peut nous rendre mélancoliques. Pour autant, je ne me considère pas comme une personne mélancolique, même si notre musique l’est beaucoup. C’est quand nous écrivons la plus sombre des musiques que nous nous sentons le mieux [rires]. Nous pouvons rigoler, être joyeux, inspirés et positifs, tout en composant des trucs très heavy et sombres. C’est ce que nous aimons entendre dans pas mal de musiques, et c’est ainsi que nous aimons en écrire ; ça nous parle, d’une certaine façon, mais je ne dirais pas que ça reflète notre personnalité.

« J’aimerais être Max Martin ou David Beckham le temps d’une journée. »

L’album s’intitule Theories Of Emptiness. Curieusement, dans la chanson éponyme qui conclut l’album, Tom donne une vision positive du mot « emptiness » (vide, NdT) qui est en général perçu comme étant négatif, lorsqu’il dit : « Le vide est quelque chose que, j’ai remarqué, est une grande source de beauté et de bonheur. » Es-tu en phase avec cette affirmation ?

Oui ! J’en suis moi-même arrivé à explorer cette facette de la vie et de mon être intérieur ces deux dernières années. Je trouve que c’est vrai : quand les gens entendent le mot « vide », ça leur fait peur. Ils le voient comme étant négatif. Quand on perd quelqu’un, quand on a échoué à atteindre un certain but dans la vie ou quand on ne s’est pas trouvé, ça peut créer un vide intérieur. Mais ça peut aussi amener des sensations très positives et une paix intérieure de simplement ressentir le vide ; cette paix intérieure, c’est aussi une forme de vide. Le vide apporte une perspective, celle de pouvoir le remplir, mais on peut aussi choisir de ne pas le faire, et les deux options lui donnent une dimension positive. Tout dépend de la manière dont on voit les choses et de ce qui nous convient le mieux. Les gens ne réalisent pas qu’il y a différents aspects du mot « vide » et qu’ils ne doivent pas forcément en avoir peur. Quant au titre de l’album, il renvoie principalement aux paroles de Tom qui évoquent différentes formes de vide dans les chansons.

On trouve une chanson intitulée « To Be Someone Else » : si tu pouvais être une autre personne le temps, disons, d’une journée, qui aimerais-tu être ?

Max Martin ! C’est le compositeur et producteur suédois le plus connu, je pense. J’aimerais être lui le temps d’une journée. J’aime sa capacité à créer des mélodies mémorables et son instinct lui permettant de savoir ce qui fonctionne dans la pop. Il a d’ailleurs été chanteur de rock dans un groupe suédois, et il a une super voix rock, chose dont on ne se rend pas forcément compte lorsqu’on entend parler de lui. On a tendance à l’associer à The Weeknd, Ariana Grande et les Backstreet Boys, mais dans les années 90, c’était un super chanteur de rock. C’est donc la première personne à laquelle je pense. Autrement, j’aimerais être quelqu’un qui fait quelque chose de complètement différent de ce que je fais, rien que pour varier. Peut-être un footballeur, peut-être Antoine Griezmann ou tu sais quoi ? David Beckham ! Il semble être à un tellement bon moment de sa vie, ça a vraiment l’air d’être un chouette type et il est super talentueux. Je dirais donc Max Martin ou David Beckham.

Tu es donc fan de football ?

Oui ! Mon équipe préférée est Atlético Madrid. Je les suis assidument, j’essaye de voir tous les matchs. Par contre, je n’y joue pas trop. J’y jouais quand j’étais gamin. Ceci dit, je viens de rejoindre une équipe pour une petite compétition, car Rikard [Zander], notre claviériste, m’a demandé en début de semaine si ça m’intéresserait, juste pour s’amuser. Je verrais bien combien de jambes il me restera après ! [Rires] Je suis content de ne pas avoir à jouer de batterie après.

Une autre chanson s’intitule « Ghost Of My Hero ». J’imagine que Tom y parle de son père décédé d’un cancer, mais toi, si tu avais un héros, ce serait qui ?

Max Martin, justement ! [Rires] J’ai plein de héros – différents héros dans différentes parties de ma vie. C’est dur d’en choisir un. Je dirais que ma femme est une grande héroïne, parce qu’elle me soutient dans tout ce que je fais depuis le jour de notre rencontre. Que ce soit avec les nombreuses tournées, les enregistrements, ma grande implication dans la musique, etc., elle a toujours été d’un grand soutien. Mes parents sont aussi de grands héros ; ils m’ont aussi beaucoup soutenu quand j’ai commencé à faire de la musique, et même avant dans le sport quand j’étais gamin.

L’album contient une chanson très fédératrice, intitulée « One Heart », où de grands chœurs chantent : « One heart, our hearts united. » Evergrey ne semble pas avoir toujours été un groupe très uni, si on considère les nombreux changements de line-up jusqu’à il y a dix ans. Ça fait désormais cinq albums qui ont été faits avec la même équipe et même si celui-ci est ton dernier en tant que batteur du groupe, comme nous en avons parlé, tu continueras à faire partie de la famille Evergrey. Est-ce que tous les cœurs sont unis désormais dans ce groupe ? Est-ce le sentiment qu’il procure ?

Pour moi, les cœurs ont toujours été unis au sein d’Evergrey, en tout cas entre nous cinq. Surtout, je trouve que nous avons les meilleurs fans au monde. Ils se soucient vraiment du groupe, de la musique, des chansons, etc. Nous adorons nous unir avec eux d’autant de manières que possible. Après les concerts, nous sortons toujours parler au public et traîner avec lui, et je crois que ça a beaucoup joué dans le lien qui s’est créé entre nous, le groupe, et nos fans, car ils comptent beaucoup pour nous. Nous ne serions pas là où nous en sommes sans eux. Le fait d’avoir l’opportunité de collaborer avec nos fans sur une chanson, c’est une manière vraiment sympa d’interagir avec eux et de leur dire merci, de leur montrer notre reconnaissance.

« J’ai eu l’impression de grandir plus vite quand j’ai commencé à travailler avec Evergrey à dix-sept ans. Il a fallu que je suive et que je me fasse pousser des couilles plus vite que la normale, si je puis dire [rires]. »

Jonas Renkse apparaît sur la chanson « Cold Dreams ». Comment avez-vous songé à lui pour cette chanson ? Et comment l’avez-vous convaincu de faire des growls, chose qu’il n’a pas faite depuis des lustres dans Katatonia !

Oui, je sais ! Nous avons discuté pour savoir qui nous allions contacter pour apparaître en tant qu’invité vocal, car nous pensions que ce serait cool d’inviter un chanteur au moins sur une chanson. A l’époque, je crois que Tom répétait pour des concerts d’Ayreon et Jonas Renkse faisait également partie de ce line-up. L’idée lui est alors venue : « Mais bien sûr ! Pourquoi ne pas demander à Jonas ? Car il est aussi capable de faire des growls. » Il l’a probablement convaincu de le faire autour de pas mal de verres de vin [rires], car effectivement, ça faisait très longtemps qu’il n’avait pas growlé. Le fait qu’il ait été d’accord donne le sentiment d’avoir quelque chose de très exclusif. C’est génial, et je trouve son growl encore meilleur aujourd’hui que dans le temps. Nous sommes tous de grands fans de Katatonia et nous adorons le style vocal et l’approche de chant, des mélodies, etc. de Jonas. Donc avoir ça sur l’album, en plus d’une partie growlée exclusive, c’était la cerise sur le gâteau !

Quand on y pense, il y a beaucoup de points communs entre Evergrey et Katatonia. Trouves-tu qu’il y a une parenté entre les deux groupes ?

Oui. Je pense qu’il y a beaucoup de ressemblances entre les deux groupes, émotionnellement et musicalement. Ce serait cool si… Bon, je ne tournerais plus, mais si Evergrey tournait avec Katatonia, ce serait une affiche parfaite. Et nous connaissons depuis longtemps Daniel Moilanen, le batteur de Katatonia, qui est de Göteborg. Le voir dans ce groupe et assurer comme il le fait, c’est génial. C’est un batteur incroyable. Il a vraiment apporté son style de jeu au groupe et les a emmenés à un autre niveau. De super musiciens, de super chansons, j’adore leur style musical…

Evergrey est un groupe très hybride, qui fait appel à la finesse et à la technique du prog, à la puissance et à l’efficacité du power metal, le tout avec une touche gothique. Mais quelles seraient tes propres références, affinités, influences et inspirations ?

C’est un peu comme tu l’as dit sur le style musical : ça part dans tous les sens ! Et ensuite, nous en faisons du Evergrey. En tout cas, pour ma part, je trouve de l’inspiration dans tous les styles et genres musicaux. Quand j’entends quelque chose de sympa dans une chanson de house music ou de rap, ou un son sympa, ça peut m’inspirer pour inclure ça dans notre musique, juste pour essayer un truc nouveau. Au final, ça ne sonnera pas comme une chanson de house music ou de rap, ce sera une chanson d’Evergrey, mais les sons seront frais. J’aime travailler de cette façon, en introduisant discrètement différents éléments, tout en faisant en sorte que ça reste Evergrey, que ce soit avec un son de synthé, un groove de batterie ou un riff.

Concernant mon jeu de batterie, ça varie également. Pour moi, le plus important est de servir la chanson et ne pas la gâcher, car pour moi, il faut d’abord entendre une chanson avant d’entendre le reste. Ce n’est qu’après, une fois qu’on a une bonne base, qu’on peut rajouter des éléments cosmétiques, comme des roulements élaborés, etc., si tant est que la chanson le réclame. L’un de mes batteurs préférés depuis que j’ai commencé la batterie à douze ou treize ans, et qui sert parfaitement ses chansons, c’est Chad Smith des Red Hot Chili Peppers. Il y a aussi Vinnie Paul de Pantera ; je trouve qu’il avait la même approche de son jeu, mais il le faisait dans le domaine du metal à la place. Il se focalisait davantage sur le groove que sur la technicité. S’il y avait de la place pour une partie technique et si ça servait le propos, il le faisait, mais, dans tous les cas, il faisait ce qui était le mieux pour la chanson. Après, ça varie selon les chansons. Je pense souvent à différents batteurs que j’aime suivant le type de chanson ou partie. Si c’est un morceau heavy, je serais inspiré par un batteur plus heavy, par exemple. Je me dis : « Cette chanson collerait bien à tel batteur », que ce soit Vinnie Paul, Chad Smith ou Dave Lombardo, et alors je fais un groove dans son style pour voir si ça convient. Je le fais à ma façon, ça restera toujours moi, mais ça m’aura été inspiré par différents batteurs. C’est ma façon de travailler.

« J’adore la pop, j’en écoute plus que n’importe quel autre genre de musique. J’ai grandi avec le hard rock, mais aussi avec la pop. J’avais donc Yngwie Malmsteen dans une main et Michael Jackson dans l’autre. »

Tom a déclaré que, pour le groupe, « la progression est primordiale ». Comment vois-tu, justement, la progression du groupe jusqu’à Theories Of Emptiness ?

Nous avons simplement mûri à chaque album. De mon point de vue, nous sommes également devenus de meilleurs musiciens, compositeurs et producteurs à chaque album. C’est une évolution musicale au sein du groupe, car nous apprenons toujours quelque chose de nouveau à chaque album que nous faisons et nous pouvons en faire profiter le suivant, et ainsi de suite. C’est un processus évolutif constant.

Les membres d’Evergrey t’ont pris sous leur aile quand tu avais dix-sept ans. C’est très jeune et tu as dû passer par une sacrée courbe d’apprentissage. Quelles sont les plus grandes leçons que tu as apprises en faisant partie de ce groupe et en étant aussi proche d’une personne comme Tom depuis ton adolescence ?

La plus grande leçon que j’ai tout de suite apprise était de grandir plus vite que je l’aurais fait en d’autres circonstances, dans la mesure où ils avaient dix ans de plus que moi. Leur énergie et leur comportement étaient ceux de gens plus âgés, donc j’ai eu l’impression de grandir plus vite quand j’ai commencé à travailler avec eux à dix-sept ans. Il a fallu que je suive et que je me fasse pousser des couilles plus vite que la normale, si je puis dire [rires]. J’ai vécu tant d’expériences incroyables qui m’ont beaucoup fait gagner en maturité. Quand nous étions en tournée, je devais aller vers les gens dans les salles, leur demander des choses, etc. alors que, de base, j’étais très timide à cet âge-là. Il a fallu que je surmonte ça et que je devienne plus sociable. J’en suis très reconnaissant. Je ne sais pas si c’est une leçon, mais c’est la chose la plus importante que j’en retire. J’ai fini par devenir un homme grâce à Evergrey [rires]. Ceci dit, il leur arrive aujourd’hui d’agir de façon plus juvénile que moi ! On a tous notre côté stupide, et c’est ce que j’aime chez eux aussi. Ils ont cet humour et cette facette idiote et puérile, et ils n’ont pas peur de le montrer. C’est aussi quelque chose que j’ai appris : on n’est pas obligé d’être tout le temps hyper sérieux simplement parce qu’on joue dans un groupe de metal sérieux.

Tu trouves que certains groupes agissent de façon trop sérieuse parfois ?

Parfois, ça va de pair avec l’image qu’ils véhiculent, c’est ce que représente le groupe, et ça peut être cool, mais parfois tu te dis aussi : « Ah, détendez-vous un peu ! » [Rires] Mais ce n’est que mon opinion, car je sais, a contrario, que des gens détestent quand les groupes ne sont pas aussi sérieux. Tout ça est subjectif.

Quels sont tes plans désormais pour l’avenir ?

Composer, produire et mixer de la musique ! J’ai quelques projets. Quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux sont dans la pop. J’adore la pop, j’en écoute plus que n’importe quel autre genre de musique. Si quelque chose se présente à moi et que ça m’excite, je sauterai sur l’occasion. J’ai un projet metal qui arrive, en termes de composition, et le reste c’est de la pop. Je vais me rendre à des camps de composition, un en Suède et un autre, à l’automne, en dehors de Suède.

Du coup, comment t’es-tu retrouvé dans un groupe de metal si ta passion, c’est la pop ?

J’ai toujours aimé le metal depuis que je suis gamin. J’ai grandi avec le hard rock, mais aussi avec la pop. J’avais donc Yngwie Malmsteen dans une main et Michael Jackson dans l’autre. Ça m’a toujours paru naturel d’écouter plein de styles musicaux différents. Je vois de la bonne musique, c’est tout. Je ne pense pas en termes de genres, car c’est très limitant. Il existe plein de musiques sympas et je pense qu’on passe à côté de plein de trucs supers si on se limite à un seul genre et qu’on n’explore rien d’autre. Ça a toujours été dans ma nature d’être ouvert d’esprit avec la musique, sauf quand j’avais quatorze ans et que je suis arrivé à la puberté. Là, je faisais partie de ces gars qui ne juraient que par Metallica, Kiss et ce qui avait des guitares saturées, et tout le reste était nul [rires]. J’ai fini par sortir de cette phase quand je suis rentré au lycée. J’y ai fait des études musicales et mon diplôme portait sur les percussions et la batterie. En classe, on n’avait pas le choix : il fallait jouer de différents styles. On y créait des ensembles et de petits groupes de temps en temps avec lesquels nous jouions. J’ai découvert que c’était vraiment amusant de jouer d’autres types de musique aussi. On peut apprendre deux ou trois trucs en jouant d’autres styles. Je pense que c’est ce qui m’a sorti de mon esprit metal étriqué [rires].

On retrouve parfois cet esprit étriqué dans le metal, surtout par rapport à la pop qui est très critiquée…

Oui, c’est classique, surtout la pop mainstream. C’est le diable ! Dans le metal, si tu te mets à faire de la pop, là tu repousses vraiment les limites [rires].

Interview réalisée en visio le 16 mai 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Patric Ullaeus.

Site officiel d’Evergrey : evergrey.net

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