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Interview   

Grandma’s Ashes : la bande-son de l’angoisse moderne


À la croisée du rock alternatif, du grunge et du metal, Grandma’s Ashes s’impose depuis quelques années comme un des groupes qui incarnent cette nouvelle scène française. Avec Éva (chant/basse), Édith (batterie) et Myriam (guitare/chant), le trio incarne une vision profondément engagée de la musique : puissante, introspective, mais toujours accessible.

Leur nouvel album, Bruxism, sorti quelques jours avant leur participation à la cérémonie des Foudres du Metal, poursuit cette quête d’équilibre entre les styles et les propos. Un disque de tensions et de lâcher-prises, inspiré par les névroses contemporaines : la charge mentale, l’hyper-productivité, l’éco-anxiété ou encore le rapport au corps. À travers ses douze titres, le groupe transforme le grincement des dents en exutoire sonore, entre envolées cathartiques, refrains lumineux et breaks metalliques assumés.

Dans cet entretien, Myriam El Moumni revient sur la manière dont le groupe a fait évoluer sa méthode de composition et son identité musicale, entre libération des codes et affirmation collective. Elle évoque aussi la place du féminisme dans leur parcours, les contradictions d’une génération partagée entre engagement et fatigue, et les efforts du groupe pour concilier création artistique et conscience écologique.

« En 2025, dans le rock, le metal et la musique de manière générale, on s’autorise beaucoup plus des mélanges et des passerelles entre les genres. Pour nous, ça a été vraiment un album de libération musicale. »

Radio Metal : Comment tu te sens pour la sortie du nouvel album ? Vous avez votre passage aux Foudres dans deux jours…

Myriam El Moumni (guitare) : Oui, nous commençons assez fort la tournée ! Ça va être notre quatrième concert de la tournée, mais ça va, nous nous sommes bien préparées. Nous avons fait une bonne répète hier pour notre passage. Nous avons droit à dix minutes. Ce qui est dur quand on a envie de faire deux titres, et nos titres sont un peu longs. Du coup, nous avons dû faire un édit, une espèce de découpage de nos morceaux, mais je pense que ça va être intéressant, parce que c’est vraiment dix minutes pour montrer l’ADN de Grandma’s Ashes.

C’est quoi l’ADN de Grandma’s Ashes ?

C’est beaucoup de choses. C’est une palette assez diverse. Nous allons vraiment du grunge un peu soft à des passages un peu plus metal sur l’album, surtout au niveau de la palette vocale des bas. Pour Les Foudres, nous avons décidé de prendre nos deux titres qui, je pense, résument le plus ça : « Cold Sun Again » et « Dormant ». « Cold Sun Again » parce qu’il a ce riff hard rock très 90’s avec un refrain un peu catchy pop avec une voix très claire, très mélodique. Et puis « Dormant » qui a un côté beaucoup plus rituel avec un début très calme, envoûtant, et une fin totalement metal, voire un petit peu black metal. Nous nous sommes dit qu’en dix minutes, ça faisait bien le taf.

« Dormant » se distingue par sa construction très singulière : une introduction délicate, presque suspendue, qui évolue vers une explosion finale avec du growl inattendu. On sent une recherche de contraste, peut-être même d’expérimentation, un peu comme ce qu’on peut retrouver chez des groupes comme Sleep Token. Quelle intention se cache derrière cette progression ?

Oui. Des groupes comme Sleep Token ou bien Poppy sont un peu des influences pour nous, dans le sens où en 2025, dans le rock, le metal et la musique de manière générale, on s’autorise beaucoup plus des mélanges et des passerelles entre les genres. Pour nous, ça a été vraiment un album de libération musicale. Nous nous sommes dit : « Ah, mais si on a envie d’avoir des refrains catchy, pop, rock, comme ce qu’on peut avoir dans ‘Saints kiss’ ou ‘Empty House’, mais aussi de faire du metal, du growl et de l’ultra-violence, on a le droit de le faire. » Nous sommes aussi pas mal inspirées d’artistes hyper-pop et de ce genre de choses. Ce que nous essayons de faire est que ça serve toujours le thème de la chanson. « Dormant » parle du deuil, d’accepter les gens qu’on perd, c’est une métaphore avec le fleuve de l’enfer, etc. Nous avions donc envie d’une partie de metal growlée dessus. Alors que « Saints Kiss » est une chanson beaucoup plus légère sur le fait de revenir à Paris, reprendre contact avec ses amis, les gens qu’on aime, et du coup, nous avions envie d’avoir un refrain plus pop-rock.

Tu parles d’« avoir le droit », c’est quand même un mot qui est assez fort. C’est-à-dire qu’avant, vous vous imposiez des contraintes ou un respect de genre musical ?

Totalement. Enfin, pas sur le premier EP, parce que quand nous nous sommes rencontrées avec les autres membres de Grandma’s Ashes, c’est ça qui nous a unies : nous avons toutes les trois des influences très diverses. Nous avions envie aussi bien de faire des riffs lourds, du math rock, avec des refrains pop, et nous nous amusions beaucoup là-dessus. Pour le premier album, c’est vrai que nous nous sommes mis la pression, parce que, justement, les gens avaient du mal à nous coller une étiquette. On nous a beaucoup associées à la scène Stoner au début ; c’est une scène que nous adorons aussi, mais nous ne sommes pas forcément le cliché du groupe stoner. Il y a certaines personnes qui commençaient à dire : « Elles n’ont pas leur place dans cette scène-là. » Puis dans des festivals plus pop, nous faisions de la musique trop heavy. Nous nous disions : « On n’est ni stoner, ni rock alternatif, ni metal, alors du coup, qu’est-ce qu’on fait ? » Donc, pour le premier album, nous nous sommes dit : « On va faire quelque chose de prog, de bien senti, de bien joué. » Je pense que sur ce deuxième album, nous nous sommes dit : « Ah non, en fait, on peut faire ce qu’on veut. » Du coup, nous nous sommes auto-collé l’étiquette « alternative goth rock », parce que dans le côté rock alternatif, tant que c’est du rock, c’est pêchu, c’est heavy, on a le droit de piocher un petit peu dans toutes les influences qui nous font plaisir. Ce deuxième album est un peu une levée de contraintes et nous nous sommes moins mis la pression que sur le premier.

Le terme « goth » était important ?

Oui, il était important parce que, depuis le début du groupe, nous évoquons des thèmes assez dark, voire tabous. Nous parlons beaucoup de santé mentale, de choses qu’on évoque en thérapie, de deuil, d’amitié, de mal-être dans nos corps, de la manière dont on est perçue, etc. Je pense que c’est des thèmes qui sont assez bien représentés dans le goth rock. C’était donc important pour nous de garder cette étiquette dark.

« On a le droit, en 2025, d’inventer sa propre performance du genre féminin. Je pense qu’il y a d’autres modèles à inventer aujourd’hui. C’est ce que nous essayons de faire avec Grandma’s Ashes : trois femmes sur scène qui montrent qu’il existe d’autres façons d’être féminine et de se sentir puissante. »

C’est quoi un sujet tabou pour toi en 2025 ?

C’est une bonne question. C’est dur. Attends, je réfléchis un petit peu… Je pense que le rapport à la mort et la manière dont nous l’évoquons dans « Dormant », le fait d’embrasser ça comme quelque chose de naturel et de beau, ça peut choquer les gens – de se dire qu’on l’accepte avec bienveillance et que ça ne doit pas forcément être tout le temps dans la douleur. Je pense que la mort et le deuil, c’est encore un sujet tabou.

Dans votre manière de vous présenter, on sent un vrai message féministe. Pour toi, qu’est-ce que ça signifie être féministe en 2025 ?

Je pense qu’être féministe en 2025 est une nécessité. Surtout quand on est sur scène, qu’on joue, qu’on fait des concerts et qu’on se rend compte à quel point on peut être un modèle pour les jeunes femmes qui viennent nous voir. Nous avons remarqué, en six ou sept ans d’existence du groupe, que certaines jeunes filles qui étaient venues à leur premier concert de Grandma’s Ashes, à seize ou dix-sept ans, se sont mises à jouer d’un instrument ensuite. Être féministe, c’est dans sa manière d’être, dans sa manière de performer son genre. C’est aussi refuser de se conformer à des rôles préexistants. On a le droit, en 2025, d’inventer sa propre performance du genre féminin. Depuis que nous faisons des interviews, on essaie de nous catégoriser. Nous avons beaucoup été catégorisées Riot Grrrl, mais je ne suis pas entièrement d’accord avec ça. Je ne pense pas que nous soyons des Riot Grrrl. Je ne pense pas non plus que nous correspondions au cliché de la chanteuse ou de la guitariste sexy. Nous ne sommes pas ça ; nous ne sommes pas que ça. Je pense qu’il y a d’autres modèles à inventer aujourd’hui. C’est ce que nous essayons de faire avec Grandma’s Ashes : trois femmes sur scène qui montrent qu’il existe d’autres façons d’être féminine et de se sentir puissante. Le fait qu’Éva [Hägen] growle, que nous nous permettions de faire des têtes, des grimaces, que nous ne soyons pas forcément tout le temps belles et gentilles, ça aussi, c’est une forme de féminité. Nous ne sommes pas forcément plus énervées ou plus punk : nous sommes dans un sentiment de puissance. Parfois, nous faisons vraiment des grimaces, nous nous voyons en photo et nous nous disons : « Ah, mais on fait peur ! » Mais c’est aussi une forme de féminité, une autre manière de la performer.

Il y a un groupe suédois qui s’appelle Refused, qui fait du punk hardcore, très classe et engagé, notamment sur les questions féministes. Le chanteur avait fait un long discours en clôture du Hellfest, sur la Warzone, en disant qu’il n’y avait pas assez de femmes dans les groupes ni sur les scènes metal. Il lançait un appel aux filles pour qu’elles n’aient pas peur, qu’elles osent prendre leurs instruments et se disent qu’elles ont, elles aussi, toute leur place. Comment ça s’est passé pour toi, quand tu étais plus jeune ? Était-ce naturel d’imaginer qu’un jour, tu pourrais toi aussi être sur scène ?

Oui, mais quand je compare mes expériences à d’autres femmes, je me rends compte que j’ai eu beaucoup de chance. Déjà, mon père est guitariste. Il n’était pas musicien professionnel, mais il m’a transmis son amour pour la musique et pour la guitare. Le fait d’en faire avec lui quand j’étais toute petite, ça me paraissait assez naturel. A un moment, il m’a dit : « Tu devrais monter un groupe. Sors, joue avec des gens. » J’ai commencé à jouer avec des gens de mon âge à presque treize ou quatorze ans. Avec du recul, je me rends compte que c’était très genré parce que les filles étaient toutes chanteuses et que les garçons étaient tous instrumentistes. Il y avait quand même une autre guitariste. Nous étions donc deux filles qui jouaient de la guitare ensemble avec différents groupes. Dans notre collège/lycée, tout le monde écoutait du rap, de l’électro et de la pop. Nous étions une bande d’outsiders passionnés par le rock des années 80, des années 70. Nous n’avions pas encore d’expression de genre. Nous n’étions pas des filles ou des garçons, nous étions juste des gosses qui jouaient ensemble. Je pense que ça m’a donné de la force pour ce qui m’attendait après.

Entre treize et dix-sept ans, ça s’est très bien passé, je jouais juste avec des copains et copines, puis j’ai commencé à faire des scènes de manière professionnelle. C’est là que j’ai eu ma première remarque. Il y a un gars qui est venu me voir et m’a dit la fameuse phrase : « Tu joues bien pour une fille. » C’est là que ça m’a frappée. J’ai regardé autour de moi et j’ai réalisé que j’étais la seule instrumentiste. C’est la façon dont les autres nous perçoivent qui nous fait nous sentir mal. Heureusement, le groupe dans lequel j’étais avait une chanteuse qui était ma meilleure amie et les autres gars instrumentistes m’ont tout de suite bien réconfortée. Ils m’ont dit : « T’inquiète, tu joues super bien, t’es un peu notre petite sœur. » En plus, c’est moi qui composais déjà tous les morceaux dans ce groupe, donc ils disaient : « C’est toi qui nous amènes la musique, donc ne doute jamais de toi. » J’ai vraiment eu beaucoup de chance d’être dans une bande de gens hyper bienveillants.

« Nous décrivons la vie de certaines personnes de notre entourage qui font tout bien, qui sont dans les clous, mais qui finissent par vivre une existence un peu neutre. Nous, nous n’avons pas envie de ça. Alors nous nous demandons : de quoi avons-nous envie, au fond ? »

J’ai grandi au Maroc, et le fait d’être si peu à aimer le rock nous a soudés, mais en arrivant à Paris, quand j’ai répondu à des annonces pour jouer, je me suis rendu compte que la misogynie était beaucoup plus forte. Je cherchais des gens avec qui jouer, j’avais des maquettes, des compos, et il y a plein de gars qui me répondaient en me disant : « Bon, je suis bassiste à la base, mais si tu veux, je peux te faire de la batterie. De toute façon, ce que tu composes, ça ne doit pas être compliqué. » Là, ça m’a fait un énorme coup à l’ego. Je ne comprenais pas, je n’avais jamais vécu ça avant. J’étais tout le temps avec des gens bienveillants. Je crois que le fait de trouver Éva et Édith [Séguier] et de faire un groupe de meufs… Même si, à la base, nous ne voulions pas forcément être trois filles, c’est juste que nous nous sommes super bien entendues musicalement. Mais le fait que nous nous prenions toutes les trois au sérieux et que nous soyons ambitieuses, que nous ayons envie de beaucoup travailler nos instruments et de grandir ensemble, je pense que ça m’a donné beaucoup de force pour la suite.

Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Nous nous sommes rencontrées sur un site pour les musiciens qui s’appelle EasyZic, où Éva avait passé une annonce disant : « Recherche musiciens et musiciennes. Voilà mes influences, voilà ce que je cherche à faire. » Nous avons jammé ensemble, nous nous sommes trop bien entendues. Nous avions dix-neuf ans à l’époque et elle avait déjà une quinzaine de chansons qu’elle avait écrites toute seule. Elle chantait, elle jouait de la basse, j’étais super impressionnée par son niveau. Nous avons rencontré Édith un peu plus tard. Elle écoutait beaucoup de math rock, elle faisait des rythmes chelou à la batterie, et je me suis dit : « Ah, c’est vraiment bien ! » Nous avons vraiment toutes les trois ce côté créatif, c’est un peu foufou, nous partons dans tous les sens. Ça a vraiment bien matché.

Sur le plan des thématiques, est-ce un travail collectif ou les textes sont-ils principalement écrits par une seule personne ?

Nous écrivons toutes les trois. Pour le premier album, comme on était en sortie de confinement, c’était ce moment chelou où on devait tous avoir des autorisations pour sortir, et le seul endroit où nous pouvions aller, c’était au studio. Nous l’avons donc vraiment composé entièrement ensemble, toutes les musiques, toutes les paroles. Sur le deuxième, Nous avons changé un petit peu de manière de travailler. Nous avions déjà le concept de bruxisme parce que nous sortions de la première tournée et que nous avions envie d’avoir des morceaux plus rentre-dedans. Nous avions envie de parler de problématiques liées à la vie urbaine qui va super vite, au fait d’être stressée, au fait d’avoir du bruxisme. Nous avons pris deux mois d’été où nous avons écrit chacune de notre côté des textes, nous composions des bouts de guitare, des bouts de rythme, des bouts de choses, et ensuite nous avons tout mis en commun. Il y a quand même eu deux ans de travail après ça où nous prenions des bouts de jams que nous avions déjà faits. Nous faisons une grosse partie ensemble, nous l’enregistrons, nous la maquettons. Puis chacune l’apprend chez elle et change des petites choses. A la répétition suivante, nous nous faisons réécouter, nous disons : « J’ai trouvé un nouveau refrain, j’ai trouvé de meilleurs accords » ou « Tiens, Éva a changé la mélodie de voix, Édith a changé un peu son rythme de batterie. » Puis nous rejouons ensemble et c’est du ping-pong comme ça pendant deux ans.

Le nom de l’album, Bruxism, renvoie à ce grincement de dents que l’on fait souvent de manière inconsciente pendant la nuit, mais qui peut avoir de vraies conséquences. C’est aussi un phénomène plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, et qu’on retrouve davantage dans les discussions féminines que masculines.

Nous nous en sommes rendu compte parce que, finalement, cet album parle de vie urbaine, d’hyper-productivité, mais aussi de charge mentale, à laquelle on est plus exposée quand on est une femme. J’ai l’impression qu’on essaie souvent de trop bien faire : réussir sa carrière musicale, son side job, sa vie personnelle, être présente pour ses proches, aimable avec tout le monde, etc. C’est ce dont parle le morceau « Sufferer » : c’est ce réflexe de toujours sourire, de courber l’échine et de dire que ce n’est pas grave, « je m’en prends plein la gueule, mais c’est OK ». Bruxism est un cri de ras-le-bol. Là où avec le premier album, nous acceptions encore cette pression avec une certaine tristesse, Bruxism est une prise de conscience, disant : « Non, c’est fini. »

Nous en avons marre de la charge mentale, marre d’être jugées… Dans le morceau « Flesh Cage », nous parlons d’être enfermées dans son propre corps et d’être victimes du regard des autres. Plus jamais. Nous reprenons vraiment le contrôle sur nos vies. C’est aussi un questionnement plus profond : ok, on rejette cette charge mentale, cette vie ultracapitaliste et ultra-bornée, mais qu’est-ce qu’il y a derrière ? C’est un saut dans l’inconnu. C’est la liberté, oui, mais pour aller où ? C’est ce que nous remettons en question dans « Neutral Life », par exemple, où nous décrivons la vie de certaines personnes de notre entourage qui font tout bien, qui sont dans les clous, mais qui finissent par vivre une existence un peu neutre. Nous, nous n’avons pas envie de ça. Alors nous nous demandons : de quoi avons-nous envie, au fond ?

« Petit à petit, nous essayons de changer le milieu dans lequel nous évoluons, pour le rendre un peu plus responsable. Le monde du divertissement est, par essence, polluant, mais, pour autant, nous n’avons pas envie d’arrêter de faire de la musique, alors nous essayons de sensibiliser les gens à ça. »

L’album parle aussi pas mal d’éco-anxiété. C’est un sujet qui vous touche personnellement ?

Oui. Éva et Édith sont végétariennes. En tournée, nous exigeons d’avoir des caterings végé et nous essayons de polluer le moins possible. Petit à petit, nous essayons de changer le milieu dans lequel nous évoluons, pour le rendre un peu plus responsable. Le monde du divertissement est, par essence, polluant, mais, pour autant, nous n’avons pas envie d’arrêter de faire de la musique, alors nous essayons de sensibiliser les gens à ça. Même pendant nos concerts, nous mettons en place une cagnotte pour que le public puisse faire des dons, que nous reversons ensuite à des associations. C’est hyper important pour nous, parce qu’il en va de la survie de notre planète. Il s’agit de créer un monde meilleur. Nous sommes très sensibles aux inégalités que tout ça engendre, à quel point on est privilégié en tant que personne occidentale avec accès à tout. Quand on regarde ce qui se passe ailleurs, sur d’autres continents, on se dit que ce n’est pas possible qu’on vive avec autant, qu’on ait besoin de produire et consommer autant pour vivre, alors que d’autres n’ont presque rien. Nous essayons donc de sensibiliser à cette idée d’équilibre. Concernant le merch, nous faisons aussi attention : tous nos t-shirts sont en coton bio, produits en France, avec des circuits courts. Nous avons même essayé de chiner des vêtements pour pouvoir faire de la sérigraphie nous-mêmes. Malheureusement, ça demande beaucoup de temps, mais nous essayons de le faire quand nous pouvons. En tout cas, nous essayons de garder une démarche la moins consommatrice possible.

Souvent, l’angoisse liée à la prise de conscience de l’impact de nos actions et de ce que sera le monde de demain, l’anxiété, surtout chez les enfants à qui on dit que le monde est en train de s’effondrer, mène à l’immobilisme. Les gens se disent : « De toute façon, c’est foutu. » Comment arrivez-vous à sensibiliser les gens à ces sujets, même entre vous, sans sombrer dans le pessimisme ?

Justement, je pense que, parmi les trois membres du groupe, j’étais sans doute celle qui, au départ, sombrait le plus dans l’immobilisme et le défaitisme. Je me disais : « À quoi bon ? De toute façon, c’est foutu. Alors pourquoi faire des efforts ? Est-ce qu’on va faire des enfants ? Je n’en suis même pas sûre. » Le fait de voir Éva – qui défend activement les droits des animaux – adopter une autre façon de consommer, de manger, avec de petites habitudes quotidiennes, m’a fait réfléchir. J’ai commencé à faire pareil et à en parler autour de moi. Nous étions plus nombreux à, au moins, réduire sa consommation de viande, voire à ne plus en manger du tout. Ce qui m’a redonné de l’espoir, c’est de constater que même des marques énormes et affreuses, comme Herta, se sont mises à produire du jambon végétarien. Ça veut dire qu’on est désormais assez nombreux à consommer autrement pour que ces grandes entreprises s’adaptent. Ça montre qu’on peut avoir un impact concret.

Je crois aussi qu’il ne faut pas aborder ces sujets par la culpabilité. Ça ne marche pas. Il ne faut pas arriver avec des gros sabots, en disant : « Ce que tu fais, c’est mal. » C’est dur de changer ses habitudes. En revanche, montrer que c’est possible, que c’est bon pour soi – pour la santé, pour le moral –, ça fonctionne mieux. Manger équilibré, local, éviter les produits ultra-transformés ou qui ont fait quatre fois le tour du monde, c’est déjà un pas énorme. Et puis, il y a le fait de découvrir qu’on n’a pas besoin de prendre l’avion ou la voiture tout le temps. Il y a des endroits magnifiques en France, accessibles en train. Se reconnecter à la nature, c’est essentiel. J’ai essayé de faire ça pendant un an, de ne manger presque plus de viande, de privilégier le train, de redécouvrir ce qu’il y a autour de moi. Ça m’a permis de me reconnecter au présent, à l’immédiateté des choses, et d’être beaucoup moins anxieuse, moins hyperconnectée, moins dans la projection permanente.

Il y a quand même beaucoup de choses à gérer quand on aborde à la fois des sujets de féminisme, d’éco-anxiété, de santé mentale, de stress ou de charge mentale. On retrouve finalement cette volonté très féminine de vouloir tout prendre en main, d’aborder tous ces sujets, mais sans culpabiliser et sans s’excuser.

Totalement ! Sur cette tournée, nous nous sommes dit que ce que nous faisons, c’est déjà super, et nous avions surtout envie de nous faire plaisir, de profiter de notre musique et d’offrir, chaque soir, une belle performance – à la fois musicale et théâtrale. Nous voulons que les gens vivent une vraie expérience sur scène. Ensuite, au moment du merch ou des rencontres, nous sommes toujours ravies d’échanger sur ces sujets-là. C’est un vrai plaisir de pouvoir en parler avec le public.

« Je pense qu’une œuvre n’existe vraiment que lorsqu’elle est mise à l’épreuve du live, dans la communion avec le public. La tournée, c’est l’étape qui révèle si un album tient la route ou non. »

C’est important le contact, le retour comme ça du public ?

Totalement, parce que ce sont des chansons que nous composons toutes les trois, seules dans un studio de répétition miteux, sans personne autour. Ensuite, nous réécoutons nos maquettes à trois heures du matin, en nous disant : « Ça, ça ne va pas. Ça, c’est bien. Tu crois que ça va marcher en live ? » Je me souviens que nous avons ajouté des claps sur certains morceaux, et je me disais : j’aimerais tellement que le public tape dans les mains à ce moment-là ! Et là, sur les premières dates, ça commence à arriver : les gens reconnaissent les refrains, les moments clés, et ça, c’est hyper fort. Je pense qu’une œuvre n’existe vraiment que lorsqu’elle est mise à l’épreuve du live, dans la communion avec le public. La tournée, c’est l’étape qui révèle si un album tient la route ou non.

Cette tournée est principalement française mais vous avez quand même une date en Corée…

En fait, c’est un peu comme le MaMA Festival mais en Corée, donc un showcase d’artistes. Nous y allons une semaine seulement pour faire deux concerts là-bas, mais l’idée est qu’il y ait des promoteurs qui viennent au concert et que peut-être ils puissent nous ouvrir des portes pour faire une tournée en Asie l’année prochaine. C’est une bouteille à la mer, nous espérons que ça va plaire.

Quelle image as-tu de ce pays ?

Je suis déjà allée deux fois en Corée du Sud, et franchement, c’est un pays assez plaisant, qui s’est beaucoup ouvert ces trente ou quarante dernières années. Il nous semble aujourd’hui moins étranger, notamment grâce à la K-pop, la korean skincare, etc. Il y a quelque chose dans la culture coréenne qui paraît moins exotique ou inconnu qu’avant. Sur place, j’ai retrouvé ce que j’imaginais : les gens sont très « safe », beaucoup moins tactiles que nous. Du coup, c’est plutôt nous, parfois, qui sommes un peu trop bruyants ou intrusifs dans leur espace personnel. Il faut être très respectueux, mais c’est justement agréable d’être entouré de gens calmes et attentionnés. Là-bas, en tant que femme, on ne se fait absolument pas dévisager, ni agresser. C’est aussi une culture très centrée sur l’apparence personnelle. Les gens sont toujours très propres, impeccablement habillés, bien lookés, etc. Pendant deux semaines, c’est incroyable à vivre, mais en discutant avec des locaux, on réalise qu’il y a aussi une énorme pression sociale et familiale : la nécessité de réussir, d’être le meilleur, etc. J’imagine, que, comme dans tous les pays, c’est à double tranchant.

Tu aimerais aussi jouer au Maroc ?

Il se trouve que nous avons joué au Maroc, nous avons fait une date avec Grandma’s Ashes à Rabat, dans ma ville natale. J’étais très contente, mais le rock et le metal, malheureusement, ne sont pas populaires. Il y a dix ou quinze ans, quand j’y étais, ça l’était un peu plus, mais là, c’est vraiment le rap qui a pris le dessus. Mais à raison, je trouve, parce qu’il ne faut pas oublier qu’au Maroc les gens n’ont vraiment pas beaucoup de moyens. Rien que le fait d’avoir un instrument de musique un peu cher – une guitare, une batterie – ou prendre des cours de musique, ça n’est vraiment pas à la portée de la population. Alors qu’avoir un ordinateur, un micro et faire du rap chez soi, c’est finalement beaucoup plus démocratique. Je les comprends. Il y a quand même une asso de metal qui fait un gros festival à Casablanca. Nous avons fait cette date à Rabat et il y avait toute la scène, tous les fans de rock et de metal qui nous connaissent, ça m’a fait très plaisir de les revoir tous.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter avec Grandma’s Ashes ?

Une bonne sortie d’album, une belle tournée, peut-être tourner encore plus à l’international. Ce serait le rêve de pouvoir tourner plus en Europe, en Asie, en dehors de la France…

Pourquoi ?

Nous faisons de la musique parce que nous aimons créer des connexions avec les gens. Jouer pour le public français, c’est déjà très bien, mais en jouant à l’étranger, il y a cette confrontation des cultures qui est tellement enrichissante. C’est génial de venir présenter notre musique à des gens qu’on ne connaît pas, qui ne parlent même pas notre langue, confronter nos idées au stand de merch ou au bar, etc. Ça rend notre musique plus belle, plus vivante. Si je devais choisir un pays où jouer, c’est difficile. Il y a quelques années, j’aurais dit les États-Unis, mais avec tout ce qui s’y passe en ce moment, je suis un peu moins tentée. J’adorerais faire une tournée en Angleterre, même si on m’a dit que ce n’était pas forcément évident. Je crois que le Japon me fait le plus rêver : il y a là-bas une grande scène J-Rock, de supers festivals… Ça a vraiment l’air chouette. Je pense que nous nous y sentirions très bien.

Interview réalisée en face à face le 7 octobre 2025 par Marion Dupont.
Retranscription & traduction : Marion Dupont.
Photos : Elisa Grosman.

Facebook officiel de Grandma’s Ashes : www.facebook.com/Nanyisnotdead.

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