La Sibérie est une région reconnue pour ses paysages magnifiques, ses immenses forêts, ainsi que son éloignement géographique idéal pour enfermer les opposants politiques du Kremlin. Depuis une petite décennie, les amateurs de nordic folk et de black metal ont aussi trouvé refuge dans cette terre mystique de la Russie. Fort de l’engouement autour du premier style susmentionné, le duo Nytt Land a progressivement rencontré son public. L’esprit des forêts est aussi réveillé par le duo Grima, composé de deux jumeaux cette fois-ci, officiant dans le black atmosphérique. Révélé par Naturmacht Productions, Grima est sorti des sphères de l’underground et a beaucoup tourné en Europe ces dernières années. Au point de se faire une place dans l’écurie Napalm Records, lui garantissant une bien plus grande visibilité.
Le sixième album Nightside est musicalement plus ouvert. Plus qu’une volonté de rendre sa musique plus accessible, Grima évoque surtout une maturité de composition. Ce nouveau disque est le fruit de nouvelles explorations sonores, qui cherchent toujours à appuyer la théâtralité caractéristique du duo. Au-delà de la musique, c’est en effet une esthétique soignée qui est recherchée, en accord avec les thématiques mystiques évoquées. Nous avons échangé avec Vilhelm sur les récits contés par Grima, sur la trajectoire du groupe et sur leur région natale. Promenons-nous dans les forêts de Sibérie avec Grima…
« Les musiciens qui adhèrent à des canons préconçus et craignent de sortir des sentiers battus ne créeront jamais rien de nouveau ; ce ne sera qu’une imitation du travail des autres. »
Radio Metal : Comment le processus de composition fonctionne dans Grima ? Travaillez-vous ensemble dans le même studio ? On pourrait penser qu’être des frères jumeaux facilite le processus créatif…
Vilhelm (chant, guitare, basse, clavier) : Il y a effectivement une connexion entre nous ; nous faisons de la musique ensemble depuis notre enfance. Certaines compositions sont écrites individuellement, d’autres en collaboration. Quoi qu’il en soit, pour emmener les chansons vers leur forme finale, nous nous reposons sur une vision artistique commune. Nous commençons toujours avec les guitares, dans la mesure où elles sont les fondations de nos arrangements, et ensuite, nous superposons les autres instruments jusqu’à ce que le paysage musical prenne la forme souhaitée. Faire des maquettes avant d’aller en studio est extrêmement utile pour organiser le processus d’enregistrement et tout structurer clairement. Nous nous disputons rarement durant le processus créatif. Tout le monde ne peut pas travailler avec des membres de sa famille, car de telles relations peuvent avoir leurs inconvénients, mais ce n’est pas notre cas.
Nightside semble être votre album le plus ouvert et accessible musicalement. Selon vous, cette évolution s’est-elle faite progressivement et naturellement, album après album ?
Nous sommes devenus des musiciens et des compositeurs plus expérimentés, et ce processus s’est fait progressivement, album après album. Avec Nightside, nous avons peut-être pu affiner notre interprétation musicale. Les structures des morceaux et les arrangements instrumentaux sont devenues plus profilées et détaillées. Nous passons beaucoup de temps en studio, à expérimenter avec différents équipements et à rechercher de nouvelles solutions sonores.
En quoi Nightside marque-t-il une étape dans cette ouverture musicale ? Est-ce dû à des structures rythmiques plus engageantes, parfois plus éloignées du black metal traditionnel ?
Nous ne voulions pas faire un album ennuyeux où l’on entendrait cinquante minutes de blast beats. Nous évitons délibérément l’utilisation de batteries électroniques, de samples ou d’instruments VST, car ça nous ferait ressembler à beaucoup d’autres groupes. Dans nos enregistrements, on entend un groupe, pas un sound design généré par ordinateur. Au départ, nous voulions nous éloigner des rythmes de batterie standards et plus orthodoxes que l’on retrouve souvent dans le black metal. Ça nous a permis d’aborder l’écriture différemment. Nous n’aimons pas nous enfermer dans le black metal. Selon nous, ce genre rejette totalement les archétypes et encourage l’individualisme créatif, c’est ce qui fait vivre le black metal. Les musiciens qui adhèrent à des canons préconçus et craignent de sortir des sentiers battus ne créeront jamais rien de nouveau ; ce ne sera qu’une imitation du travail des autres. Ce n’est pas notre voie ; en tant que créateurs, nous sommes honnêtes avec nous-mêmes. Nous ne savons pas encore comment le groupe sonnera à l’avenir, mais pour l’instant, nous sommes très satisfaits du résultat obtenu sur ce nouvel album.
Le clavier joue un rôle important dans la création de l’atmosphère mystérieuse de votre musique. L’identité musicale de Grima se définit-elle également par ces « couleurs » qui créent une ambiance unique dans chaque morceau ?
Nous avons grandi avec le metal où les claviers, en tant qu’instrument auxiliaire, renforçaient considérablement le son souvent dominé par la guitare. Les claviers nous aident à trouver des sons qui correspondent à l’ambiance d’une composition, soulignant subtilement le fond émotionnel. Nous aimons utiliser des textures de synthé ambiantes. Pour créer un sound design de clavier reconnaissable, nous collaborons en studio avec Valentina Astashova, alias Neinzge. Nous avons travaillé avec elle sur des albums précédents, et elle est capable de façonner la palette sonore dont nous avons besoin, mettant en valeur nos lignes mélodiques.
« Le son authentique que nous avons créé dans le cadre du concept de Grima possède une essence primordiale. Nous imprégnons notre musique de l’esprit de la nature, de notre lien personnel avec elle et de l’obscurité qui l’entoure. »
L’un des éléments qui distinguent votre musique est l’utilisation de l’accordéon/bayan, un instrument typique de votre pays. D’après les informations disponibles, Sergey Pastukh enregistre cet instrument. A-t-il une liberté d’interprétation, ou composez-vous ces parties vous-mêmes ?
Sergey est un musicien de formation classique issu de l’Orchestre philharmonique de Krasnoïarsk. Son ressenti avec l’instrument et l’ambiance de notre musique s’accordent parfaitement avec notre vision créative. Nous préparons toujours des démos avant d’enregistrer l’accordéon, mais nous lui laissons aussi la liberté d’apporter ses propres idées. Ceci dit, nous ne souhaitons pas lier cet instrument de manière permanente au groupe. Pour nous, c’est plutôt un outil auxiliaire, comme un synthétiseur. Nous n’avons pas l’occasion de travailler régulièrement avec Sergey. De plus, nous sommes plutôt un groupe axé sur la guitare.
« Impending Death Premonition » est un morceau très atmosphérique, presque folk, notamment grâce à l’ajout de voix claires. Sur cet album, aviez-vous l’intention de privilégier des atmosphères naturelles et païennes plutôt que le côté « froid » ou « monstrueux » du black metal ?
Non, c’est plutôt un hommage à l’un de nos groupes préférés, Summoning. Nous n’avons jamais cherché à intégrer des éléments folk à notre musique. Le son authentique que nous avons créé dans le cadre du concept de Grima possède une essence primordiale. Nous imprégnons notre musique de l’esprit de la nature, de notre lien personnel avec elle et de l’obscurité qui l’entoure.
Dans votre communiqué de presse, vous décrivez Grima comme « un culte secret dédié à une ancienne divinité de la forêt sibérienne, oubliée depuis longtemps, tapie dans l’étreinte infinie de la taïga ». Pouvez-vous nous en dire plus sur cette entité et votre lien à la taïga ?
C’est le seigneur de la forêt, une incarnation sombre et enragée de la taïga, une entité mystique représentant la magie de notre nature. La forêt est un temple, et les adeptes du culte Grima se sacrifient, offrant leur corps à la terre fertile, nourrissant la végétation… Nous développons constamment les traditions de notre univers, album après album. Notre ville natale, Krasnoïarsk, est entourée par la taïga. Nous faisons souvent du rafting sur les rivières et des randonnées en montagne. Nos itinéraires préférés nous mènent à travers la chaîne de montagnes Ergaki et le long de la rivière Mana, qui se jette dans l’Ienisseï. Nous y avons trouvé des lieux puissants qui nous nourrissent spirituellement. Le quotidien urbain peut être épuisant, il est donc bénéfique d’échapper au béton et à l’asphalte.
Quelles sont vos principales sources d’inspiration pour écrire des paroles ? Vous inspirez-vous de recueils de contes anciens ou de littérature spécifique ?
J’écris toujours des paroles sur une musique déjà terminée. Les notes me guident vers les mots justes. Je m’inspire de mes expériences personnelles en regardant de vieux films d’horreur ou en lisant d’anciennes légendes du folklore russe et européen. L’imagerie d’une forêt sombre et mystique apparaît souvent dans ces contes, et nous travaillons avec l’un des principaux archétypes de la forêt : Leshy. Nous avons réinventé cette divinité de la forêt issue du folklore païen pour créer notre propre tradition. Conceptuellement, l’album raconte plusieurs histoires unies par un thème commun. La nuit enveloppe chaque chanson. Les voyageurs égarés ne retrouveront jamais le chemin du retour ; au lieu de ça, ils affrontent la mort, maudits par le néant, condamnés à errer sur des chemins tortueux comme des âmes perdues, jusqu’à ce que la brume et le brouillard les dissimulent à jamais.
Votre présence scénique, qui paraît presque « déshumanisée » et animale, est très différente de lorsque vous jouez avec Ultar. L’incarnation de vos personnages est-elle au cœur de votre démarche artistique dans Grima ?
C’est exact : nous nous transformons totalement. Nous devenons l’incarnation d’une entité surnaturelle, visualisant notre concept mystique. L’émotion du personnage dans Ultar est très différente. Nous percevons les deux groupes différemment. Ultar est un aristocrate mortel, tandis que Grima est une bête sauvage. Ça se reflète dans la présentation visuelle des deux projets. Il est important de distinguer les groupes et de leur donner une individualité ; sinon, à quoi bon avoir plus d’un groupe ?
« L’imagerie d’une forêt sombre et mystique apparaît souvent dans ces contes, et nous travaillons avec l’un des principaux archétypes de la forêt : Leshy. Nous avons réinventé cette divinité de la forêt issue du folklore païen pour créer notre propre tradition. »
L’identité visuelle de Grima est également fortement définie par le logo que tu as toi-même conçu. Celui-ci devait-il dès le départ refléter votre univers musical ?
Le logo est très important. Nous avons d’abord pensé au nom et au logo. Nous voulions quelque chose d’impactant et de marquant. C’est une satisfaction de voir que mon logo est resté et représente toujours notre groupe.
Depuis vos débuts, vous semblez avoir conçu et fabriqué de nombreux éléments vous-mêmes. Est-ce le cas pour vos masques ?
Comme la plupart des musiciens débutants, nous avons dû nous débrouiller seuls. Heureusement, nous sommes tombés sur l’atelier de Viktor Makhov, qui a fabriqué des masques pour nous d’après son design. C’est une image très particulière qui nous a immédiatement plu.
L’illustration de Nightside a été créée par Paolo Girardi, un artiste reconnu de la scène. Elle semble vous représenter parfaitement, presque comme s’il vous avait simplement imaginés et peints tels que vous êtes !
Oui, Paolo est un maître dans son art. Nous sommes de grands fans des pochettes d’album classiques réalisées avec des techniques traditionnelles, sans manipulation numérique. Nous avons facilement discuté de tous les détails, car nous savions exactement ce que nous voulions voir sur la pochette. Grima, telle la nuit elle-même, enveloppe la terre morte et glacée de son voile : l’obscurité tombe.
Naturmacht Productions vous a accompagnés sur vos cinq premiers albums et est un label incontournable de la scène black metal atmosphérique. Considérez-vous que c’était un tremplin pour votre carrière ?
Nous avons accompli un travail considérable sous l’aile de Naturmacht ! Ils nous ont sans aucun doute aidés à grandir et à toucher un public mondial. Passer maintenant à un label plus important, en l’occurrence Napalm Records, témoigne du travail accompli ces dix dernières années. Nous avons adoré travailler avec Robert [Brockmann] et nous espérons qu’il est fier de nos progrès.
Votre clip « Enisey » a désormais dépassé le million de vues sur YouTube, établissant un record pour la chaîne Naturmacht Productions. Pensez-vous que vos vidéos ont joué un rôle crucial dans la diffusion de votre univers auprès d’un public plus large ?
Oh oui, cette vidéo nous a fait connaître à un large public et est devenue une sorte de carte de visite pendant de nombreuses années. La nature qu’elle présente est à couper le souffle. De plus, la chanson possède une mélodie mémorable qui reste longtemps gravée dans l’esprit de l’auditeur.
En 2023, vous avez enregistré un concert nocturne en forêt. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? La qualité du son est d’ailleurs remarquable…
Nous avons joué quatre morceaux sous la canopée de la forêt rouge, au cœur de la nuit. Le vent a beaucoup soufflé sur ces zones ce soir-là, ce qui était idéal pour la prise de son. Enregistrer en extérieur présente ses propres défis : nous avions besoin d’un générateur électrique, difficile à transporter. Nous nous rendons généralement dans des endroits isolés. Obtenir de beaux points de vue demande souvent des efforts. Nous devons transporter beaucoup de matériel. Souvent, la voiture ne peut pas atteindre le lieu de tournage, la logistique a donc toujours été un défi pour nous. Sur celui-ci, nous avons également beaucoup travaillé sur l’éclairage. Nous avons réussi à éclairer la forêt d’une teinte rouge, rappelant Twin Peaks. Un petit détail qui ravit les yeux. A noter que l’enregistrement a été entièrement réalisé en forêt. Nous avons utilisé notre installation live. Le signal enregistré est identique à celui que nous utilisons en concert. Nous avons été nous-mêmes surpris par la qualité du son ce soir-là.
« Les musiciens déterminés ont toujours trouvé la motivation pour créer du metal et trouver des solutions créatives uniques. Nombre d’entre eux intègrent des saveurs locales à leur son, rendant leur musique plus reconnaissable. »
La scène black metal atmosphérique russe est incroyablement riche. Selon vous, qu’est-ce qui rend cette scène si forte et unique ?
Les musiciens déterminés ont toujours trouvé la motivation pour créer du metal et trouver des solutions créatives uniques. Nombre d’entre eux intègrent des saveurs locales à leur son, rendant leur musique plus reconnaissable. Je ne dirais pas qu’il y a beaucoup de groupes forts, mais certains albums peuvent fièrement représenter le metal russe sur la scène internationale.
Vous êtes originaires de Krasnoïarsk, en Sibérie orientale, une ville peu connue en Occident, hormis son climat extrême. Comment décririez-vous votre ville natale et votre région ?
Nous sommes loin de tout. La Sibérie est autarcique et magnifique. Le paysage est riche et diversifié, avec de larges rivières traversant d’imposantes montagnes jusqu’à des plaines désolées, et la taïga s’étendant à perte de vue. Krasnoïarsk est aujourd’hui une ville en développement, mais nous sommes confrontés à des problèmes environnementaux : les installations industrielles polluent l’air, et ça devient parfois un réel problème.
Comment le metal est-il perçu en Russie, en particulier les genres extrêmes ? S’agit-il d’une scène marginale ou relativement répandue ?
Dans notre pays, la culture metal est beaucoup plus jeune qu’en Europe ou aux États-Unis. Être un groupe de metal ici n’a jamais été facile. Nous n’avons jamais eu de leaders du genre pour inspirer les jeunes groupes. Localement, le metal a commencé à se développer il y a une quinzaine d’années. Il n’existe aucune infrastructure pour promouvoir ce genre musical, aucun média. Il est difficile pour les groupes de se faire connaître, et il n’existe pas d’industrie musicale capable de le populariser. Le metal n’est pas un phénomène de masse dans notre pays. On peut dire que l’industrie est en train d’être créée grâce à nous et à d’autres groupes qui sortent des albums et tournent à travers la Russie.
En tournée, vous jouez souvent avec le même line-up pour Grima et Ultar, deux projets aux approches musicales et thématiques très différentes. N’est-ce pas épuisant de jouer deux concerts le même soir ?
C’est une tâche très difficile. Nous n’avons pas souvent de visas nous permettant d’organiser des tournées séparées pour les deux groupes. Profitant de l’occasion, nous avons combiné nos concerts en Europe, mais c’était plus par nécessité que par envie. Ce n’est pas facile pour nous, mais nous ne voulions pas manquer une telle opportunité. De plus, nous jouons avec le même line-up, il suffit donc de changer de tenue et d’ajuster notre configuration de guitare pour monter sur scène. Ça demande certaines compétences et un bon sens du timing pour s’adapter au planning.
Maintenant que vous êtes signés sur un plus grand label et que vous avez une agence de booking importante, souhaitez-vous vous concentrer davantage sur les tournées ou comptez-vous maintenir un rythme régulier de sorties ?
Nous n’avons pas encore envisagé d’enregistrer un nouvel album. Nous aimerions élargir notre zone géographique de tournée et visiter de nombreux nouveaux endroits. Je pense que les tournées pour promouvoir le nouvel album nous apporteront de nouvelles expériences pour les prochains enregistrements.
Interview réalisée par email le 10 mars 2025 par Jean-Florian Garel.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Mikhail Yuyukin, Viktor Shkarov, Marat Zaborovskiy (2).
Site officiel de Grima : www.facebook.com/grimablackmetal
Acheter l’album Nightside.

































Hello,
Super interview en effet ^^
Vu le concert du hellfest, ils m’ont scotché j’ai adoré !
Quelle ambiance avec le chanteur mi arbre mi humain :-)
Interview super intéressante, avec une autre vision du black metal ! Ravie de voir qu’ils sont programmés au Hellfest, j’irais les découvrir avec grand plaisir !