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Live Report   

Ice Nine Kills : entre musique et dramaturgie


Ces dernières années, Ice Nine Kills a profondément redéfini son identité. D’un groupe oscillant autrefois entre metalcore et héritage emo, la formation s’est transformée en un projet narratif à part entière. La musique devient un point d’accès, une porte d’entrée vers un imaginaire plus large, structuré et assumé. Le principe est désormais clair : transposer des références existantes — littérature, cinéma, faits divers — en morceaux immédiats, accrocheurs, souvent malicieusement détournés. Mais là où Ice Nine Kills franchit un palier décisif, c’est dans la mise en scène de ces récits. Sur scène, les chansons prennent corps. Costumes, accessoires, comédiens, écrans vidéo et effets visuels composent un langage scénique pleinement assumé. Le concert devient une expérience dense, saturée d’informations, où l’œil est autant sollicité que l’oreille.

Cette montée en puissance se reflète naturellement dans le choix des salles. Après un passage à Élysée Montmartre, déjà révélateur, le groupe investit cette fois la Salle Pleyel. Le lieu, plus vaste, offre une lisibilité parfaite du dispositif scénique. Scène large, hauteur confortable, visibilité optimale jusque dans la fosse : tout concourt à mettre en valeur une proposition pensée pour l’ampleur. Ici, chaque détail gagne en lisibilité, et l’ensemble resserre encore davantage le lien entre musique et dramaturgie.

Artistes : Ice Nine KillsThe Devil Wears PradaCreeper
Date : 21 novembre 2025
Salle : salle Pleyel
Ville : Paris [75]

Creeper ouvre la soirée avec une aura étrange, assez indéfinissable. Le groupe apparaît comme une entité encore en construction, un mélange inattendu entre le goth glam de Ghost et les excès modernisés de Falling In Reverse, sans jamais se fixer complètement sur un territoire stylistique précis. Cette hybridation pourrait perdre un public venu très tôt pour Ice Nine Kills, mais l’inverse se produit. Creeper séduit, presque à leur propre surprise. Porté par un chanteur très expressif, maquillage appuyé et gestuelle théâtrale, le groupe enchaîne des titres oscillant entre romantisme gothique, envolées emo et riffs heavy plus frontaux. La salle réagit positivement, applaudit, danse même sur certains passages. Creeper joue entre ombre et flamboyance, et ce flou artistique fonctionne mieux en live que sur CD.

The Devil Wears Prada arrive sur scène et annonce la couleur avec le très réussi « Ritual ». Un morceau imparable qui déclenche une onde de choc dans la fosse. Dès la première minute, le public se joint au groupe pour reprendre le refrain à tue-tête. Il faut dire que The Devil Wears Prada est en train de réussir un sacré tour de force. Le groupe est parvenu à intégrer des lignes de chants plus pop avec un son moderne sans tomber dans le mielleux. Leur dernier album, sorti il y a quelques jours, en est un bon exemple. Le son est massif, brillant, résolument moderne. Le chanteur, très à l’aise, parle à la salle presque à chaque titre, encourageant, provoquant, motivant la fosse. Il demande d’ouvrir un pit, de répondre aux appels, de « donner tout ce que Paris a dans le ventre ». Et ça marche : la salle répond instantanément, comme si le groupe était en tête d’affiche. Les deux titres issus de Flowers sonnent comme des classiques instantanés. La fosse est littéralement en transe, bouillonnante. Et là, coup de théâtre. Dix minutes avant la fin du show, le chanteur annonce qu’ils ont une urgence médicale et souhaite bonne soirée au public avant de quitter brusquement la salle. On reste dans la salle avec une sensation de vide, de coupure en pleine montée. On repense au deuxième chanteur, visiblement fébrile sur les derniers titres, la voix tremblante, les gestes moins sûrs. Était-ce lié ? Impossible à dire. La soirée continue, mais un mystère plane encore sur cet arrêt inattendu.

« Red Right Hand » de Nick Cave retentit. Les amateurs de Ice Nine Kills savent que ça annonce le début du show. Sur scène l’univers est posé : un gigantesque backdrop où « ICE NINE KILLS » est écrit en lettres rouge sang dégoulinantes, surplombant un « IX » néon qui pulse, accompagné de deux écrans façon vieux téléviseurs qui lancent les intros filmées de chaque titre. Voir Ice Nine Kills, c’est assister à un théâtre gore, où les morceaux prennent vie dans des tableaux spectaculaires. Chaque titre fonctionne comme une scène autonome, immédiatement identifiable.

Le moment le plus culte est sans conteste « The Shower Scene », adaptation de Psychose de Alfred Hitchcock. Le morceau est déjà extrêmement apprécié du public, mais c’est surtout sa mise en scène qui fait la différence. Le rideau de douche immaculé qui descend lentement, le jeu d’ombres qui se dessine derrière, et Spencer Charnas qui rejoue la scène mythique avec une précision presque respectueuse. La salle admire le rendu, la fosse chante, et le frisson est bien réel tant le rendu est efficace.

Le tableau le plus réussi reste cependant « Hip To Be Scared », hommage jubilatoire à American Psycho. Les fans du livre comme du film ne peuvent que savourer les références. L’introduction vidéo façon fausse publicité pour cartes de visite, l’esthétique ultra-lisse, le costume de businessman impeccable. Spencer incarne cette froideur clinique avant de basculer dans une explosion de violence gore parfaitement chorégraphiée jusqu’à la reconstitution d’une scène de meurtre devenue iconique. Tout y est maîtrisé, jouissif, excessif.

Parmi les morceaux qui semblent le plus fédérer, « Funeral Derangement » fait figure de favori, inspiré de Pet Sematary par Stephen King. Un cercueil miniature est amené sur scène par un comédien vêtu comme un croque-mort. Spencer joue la scène du père dévasté, à genoux devant le cercueil. Puis surgit Gage, visage blafard, yeux noirs. Il se jette sur Spencer, le mord, le griffe. Spencer recule, tombe, continue de chanter avec l’appui des bandes vocales. Le public chante très fort le refrain, ce qui rend la scène encore plus absurde car tout le monde « fête » un moment horrifique. Gore, mais burlesque.

Le moment le plus déroutant arrive sans prévenir avec « Walking On Sunshine ». Au cœur d’un concert sombre, voir débarquer cette reprise improbable, surjouée, volontairement ridicule, avec un personnage grimé en énorme soleil, provoque une rupture totale. Et c’est précisément ce décalage qui fonctionne. Le groupe joue à fond la carte de l’absurde, surprend un public qui ne s’y attend pas. Il rappelle ainsi à quel point l’humour fait partie intégrante de son ADN.

À l’opposé, « IT Is the End » s’impose comme le moment le plus malaisant de la soirée. L’arrivée de Georgie, puis surtout l’apparition de Pennywise, presque immobile, silencieux, crée une tension palpable. Inspiré de Ça, le tableau est profondément macabre : on ne sait pas ce qui va se passer, et ce flottement met mal à l’aise. L’horreur prend le pas sur l’humour, le temps de quelques minutes.

Le moment le plus grandiloquent revient logiquement à « A Work Of Art », final spectaculaire où tout converge vers une vision quasi opératique du macabre. La scène se peuple de personnages, certains semblant perchés sur des échasses, d’autres figés comme des statues vivantes. Tout l’espace est utilisé, les corps deviennent des œuvres, et le concert se clôt sur un tableau d’ensemble impressionnant, presque écrasant.

Ice Nine Kills a désormais un vrai bagage derrière lui. Dans la fosse, tout est chanté, absolument tout, et surtout les refrains, ultra-catchy, qui transforment la salle en chœur géant. « Welcome To Horrorwood » pourrait d’ailleurs décrocher sans difficulté le titre de meilleur refrain du set. Sur scène, ça ne s’arrête jamais. Il y a toujours du mouvement, des entrées, des sorties, des interactions, des comédiens qui traversent l’espace. Le guitariste soutient énormément le chant, et même si l’on perçoit clairement l’usage de bandes-son pour épauler Spencer. La dimension physique de la performance, ses déplacements constants, son jeu d’acteur, son énergie, font largement oublier cet aspect.

Reste une question en suspens : jusqu’où peuvent-ils aller ? À voir l’enthousiasme du public, la richesse de l’univers déjà exploité et la capacité du groupe à se renouveler par l’humour et le sens du détail, il semble encore y avoir beaucoup de marge. Ice Nine Kills n’a peut-être pas encore atteint son plafond et c’est sans doute ce qui rend le projet aussi excitant à suivre aujourd’hui.

Setlist (source setlist.fm) :

Meat & Greet
Funeral Derangements
Hip To Be Scared
Stabbing In The Dark
Wurst Vacation
Walking On Sunshine (Katrina And The Waves cover)
Rainy Day
The Great Unknown
Ex-mørtis
Farewell Ii Flesh
A Grave Mistake
The Laugh Track
The Greatest Story Ever Told
The Shower Scene
Welcome To Horrorwood
It Is The End

Rappels :
The American Nightmare
A Work Of Art

Photos : Salma Bustos.



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