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Interview   

Jours Pâles : paroles du taciturne


spellbound jours palesJours Pâles fait partie de ces projets où le musicien compose par nécessité, dans l’espoir peut-être inconscient qu’il puisse un jour se reconstruire. Spellbound est transparent depuis le début dans sa démarche : Jours Pâles est un projet intime, intensément personnel. Son troisième album Dissolution franchit cependant un cap, tant il contient une histoire douloureuse. Son titre est évocateur, immédiat, et parle de la dissolution du foyer. Dissolution est donc ce que nous pourrions appeler un « album de rupture », d’abord pour sa principale thématique, mais aussi d’une certaine manière sur son aspect musical. Ce nouveau disque est volontairement plus agressif, avec un son plus organique, pour traduire de manière plus fidèle les ressentiments de son compositeur.

Après les cycles de Tensions et d’Éclosion, Spellbound a de nouveau accepté de s’entretenir avec nous pour parler du nouvel album Dissolution. « Ce n’est pas facile de s’exprimer sur un tel sujet qui est plus personnel que sur n’importe quel autre album », prévient cependant le cerveau du projet qui confie redouter les interviews de ce troisième cycle de Jours Pâles. Malgré cette difficulté, il a accepté de s’appliquer à un exercice particulier avec nous et de décortiquer l’album titre après titre. D’un naturel taciturne, l’artiste se montre particulièrement loquace et touchant, proposant ainsi un entretien passionnant pour tous les fans de Jours Pâles.

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« Dissolution, c’est la dissolution d’un foyer, c’est des pertes, c’est une rupture. C’est un sujet très précis. Et c’est pour cette raison que je redoute un peu les interviews concernant cet album. »

Radio Metal : Ce nouveau chapitre sort moins d’un an et demi après le deuxième volet. Sur quelle période Dissolution a-t-il été écrit, composé, puis enregistré ?

Spellbound (chant & claviers) : Il a été écrit à la suite de Tension. Ça s’est fait sur quelques mois, de manière plutôt naturelle. Il y a eu quelques chutes, quelques riffs repris par-ci par-là de choses que j’avais laissées de côté, mais globalement, il a été enregistré sur les années 2023 et 2024. Ça a été fait plutôt rapidement, étant donné qu’effectivement j’enquille pas mal ! Mais tant que j’ai l’inspiration, je continue.

Tu roules avec le même line-up depuis l’album précédent. Est-ce qu’il y a des choses qui ont changé dans votre façon de procéder ?

Comme tu le dis, nous sommes avec la même équipe depuis Tension, du coup, il n’y a pas grand-chose qui a changé. A savoir que je m’occupe toujours de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la composition et des textes. Par contre, ce qui tend plus ou moins à changer est que plus ça va, plus nous devenons un vrai groupe. Nous avions déjà fait Tension tous ensemble, c’est à peu près les mêmes gars et nous sommes partis en tournée, ce qui a aussi resserré certains liens entre nous. Malgré le fait que je prenne en charge la quasi-totalité de la composition, comme nous nous entendons de plus en plus et que nous nous connaissons de mieux en mieux, je ne suis fermé à rien et j’ai même parfois besoin d’aide extérieure, notamment au niveau de la guitare. Ce qui peut changer par rapport à Tension est qu’il y a une petite ouverture supplémentaire en termes d’apport, concernant notamment les guitaristes.

Tu parlais d’avoir multiplié les concerts après Tension. Est-ce que ça a changé ta perception par rapport au rendu studio et à ce que tu voulais sur ce troisième album ?

Pas du tout. Sachant que je n’écris pas sur la route. Quand je suis en concert, je suis en concert. En ce qui me concerne, les concerts sont un exercice un peu délicat pour plein de raisons, mais ça ne change pas ma manière de fonctionner. Quand je suis sur la route, je suis sur la route, et quand je suis chez moi, je compose, donc il n’y a pas de perception différente. Il n’y a rien qui change. C’est très compartimenté. Que ce soit en festival, en salle ou en tournée, nous le vivons pleinement, et quand je rentre chez moi, je recommence à composer, etc. Il n’y a pas d’influence du fait d’avoir été sur la route quand Jours Pâles est en studio.

Dans sa globalité, Dissolution semble avoir un son un peu plus brut et organique, tout en conservant le côté mélancolique et atmosphérique. C’était une volonté au niveau de la production ?

C’est vrai que j’ai beaucoup travaillé avec Fred Gervais du studio Henosis – je pense que beaucoup le connaissent. Il est assez actif et travaille avec plein de groupes supers. Si tu comptes depuis le premier album d’Asphodèle, juste avant Jours Pâles, ça fait quand même trois albums que j’ai faits avec lui, et je ne compte pas Aorlhac là-dedans. Je pense qu’à un moment donné, je me suis dit : « Ok, ça marche, c’est cool, mais il va falloir que j’essaye autre chose. » Il est très bon dans ce qu’il fait, mais peut-être que j’ai voulu changer de formule, revenir à quelque chose de plus agressif et brut dans le son, car je pense que ça colle avec tout le reste de l’album, les thématiques, les textes, cette envie d’aller vers un son plus « organique ». Je ne dis pas que Fred n’est pas capable de faire un son organique, loin de là, mais je crois que je voulais revenir à quelque chose de plus brut, de moins gros dans le son. Sur les premières productions, on est vraiment sur un son assez propre où tu peux détailler l’ensemble, où tu entends tout, de la grosse caisse jusqu’à n’importe quel son de guitare. Alors que sur Dissolution, on est peut-être sur quelque chose de plus « diffus » au niveau du son, mais du coup, il y a un peu plus de chaleur. Je trouve que ça colle parfaitement avec ce que je voulais.

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« Il y a vraiment une sorte de rejet et d’amertume qui s’enracine en moi concernant l’ère dans laquelle j’évolue. »

C’est ton batteur, Ben, qui s’est chargé du mix et du mastering. La pochette est l’œuvre de Manon de la brasserie Ouroboros, là où pour le précédent, c’était l’ex-Dark Tranquillity Niklas Sundin. Est-ce qu’il y avait une volonté de faire un album avec une équipe encore plus resserrée et de rapporter encore plus de proximité ? C’était déjà ton intention sur Tension…

Oui. Je crois que ça fait sens. Effectivement, il faut replacer le contexte : le premier album de Jours Pâles fait suite à Asphodèle et a été fait avec un line-up international, avec des gens venant d’un peu partout. Vu que la tournure du projet a vite été de faire des concerts et qu’il y a eu pas mal d’opportunités en ce sens, j’ai vite compris qu’il fallait resserrer les liens et que ce soit géographiquement viable. Cette idée a donc germé après le premier album et avec Tension on est déjà sur un line-up un peu plus concentré sur la région dans laquelle j’habite, ce qui facilite énormément de choses en termes d’organisation. C’est marrant, parce que tu prends Tension avec Niklas Sundin qui fait la pochette, on arrive sur Dissolution avec Manon… Il n’y a pas eu d’idée particulière de se dire que tous les gens [impliqués devaient être à proximité]. Je me concentre sur un line-up proche de moi parce que je me suis rendu compte que c’était ce qu’il fallait pour répéter tranquillement et faire des concerts à la suite, mais pour la pochette ça s’est juste fait comme ça. C’était une opportunité, avec Gérald [Milani], le boss du label. Je trouve que Manon a fait un très bon taf, qui divisera forcément – j’ai un peu de tout niveau retours et je n’y accorde que peu d’importance –, mais il n’y a pas eu particulièrement d’envie de resserrer l’équipe, autre que le fait d’avoir autour de moi des musiciens qui sont proches et de continuer de constituer un véritable groupe, et non plus d’avoir un projet solo. Pour le reste, peu importe.

Comme les deux précédents albums, tu as choisi un mot en guise de titre. Après le temps de l’Eclosion, celui des Tensions, voici celui de la Dissolution. C’est à nouveau un mot qui peut avoir plusieurs sens. Qu’as-tu voulu mettre derrière celui-ci ?

Je n’ai rien voulu mettre. Il s’est passé des choses dans ma vie qui ont fait que ça a fait plutôt sens. Dissolution est un album qui, contrairement peut-être aux deux premiers, est beaucoup moins diffus, beaucoup plus centré sur un sujet principal. Comme toujours, ça fait écho à ce que je vis. Jours Pâles, ça n’est que ça. Dissolution, c’est la dissolution d’un foyer, c’est des pertes, c’est une rupture. C’est un sujet très précis. Et c’est pour cette raison que je redoute un peu les interviews concernant cet album. Ce n’est pas facile de s’exprimer sur un tel sujet qui est plus personnel que sur n’importe quel autre album.

Sur la pochette, on voit trois visages : celui d’un enfant qui pleure, un au centre qui semble hurler et un autre avec la bouche cousue. Quelles étaient les consignes données à Manon ? Que voulais-tu ?

Je voulais que ça puisse traduire de suite ce dont l’album parle. Je ne voulais pas un artwork qui parte dans tous les sens ou qui soit particulièrement détaillé. Si tu prends la pochette de Tensions et que tu zoomes un peu ou fais attention aux détails, tu peux y voir mille choses. Là, je voulais que la pochette de Dissolution soit quelque chose qui t’éclate à la gueule et que ce soit plus ou moins directement compris par rapport au sujet. Comme tu l’as dit, Dissolution, ce sont trois visages : un enfantin, un masculin au milieu et un visage féminin à gauche. Ça résume à peu près tout le propos de l’album. Je ne dis pas que la pochette n’est pas détaillée, mais je voulais que ça saute au visage directement, qu’il n’y ait pas de questions à se poser.

Pour la suite de cet entretien, je propose un titre à titre. Je te laisserai partager ce que tu souhaites sur chaque titre. Ça peut aller des thématiques évoquées dans le morceau à l’inspiration musicale…

Pas de problème. Juste, en guise d’intro, je voudrais m’excuser à l’avance si certains de mes propos sonnent un peu clichés ou si sur certains titres, les explications sont plus ou moins expéditives, mais en gros, le sujet de l’album est hyper personnel et se confronter à cet exercice n’est pas nécessairement quelque chose où je suis super à l’aise, même si c’est cool de le faire. Je vois beaucoup de groupes avec des concepts très poussés, mais là il ne s’agit que d’un type qui essaye de survivre à des traumas personnels. Donc les lecteurs qui attendraient des sujets poussés ou des thématiques ésotériques, sachez que ce ne sera pas forcément le cas ici. Dissolution est un album avec un sujet central que nous allons essayer de développer, mais je tenais à faire la précision.

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« Une rupture, ce n’est pas forcément facile à la base, mais avec un enfant de deux ans au milieu, c’est d’autant plus difficile. J’étais attaché à cette idée de foyer, que je percevais comme un véritable idéal, un cocon nécessaire pour construire une vie loin du désastre ambiant. »

Commençons donc avec le premier titre de l’album, « Taciturne ».

Dans le texte, il y a beaucoup de mots pour dire que je n’ai plus vraiment envie de forcer le silence à ne pas exister. Il y a vraiment une sorte de rejet et d’amertume qui s’enracine en moi concernant l’ère dans laquelle j’évolue. C’est un titre qui résume bien ma pensée actuelle sur le monde qui m’entoure que je perçois de plus en plus comme étant vide de sens. D’où m’on retrait, ma perte d’énergie à m’expliquer, à défendre des positions… J’ai tendance à laisser tomber l’histoire, la politique, la transmission, les débats, etc. Ça m’intéresse de moins en moins. En fait, quand j’ai écrit le titre et les paroles, je me revoyais en concert, au milieu des gens, du public, et je me sentais assez seul au milieu de toute cette foule. Bien entendu, je ne renie pas l’implication des gens qui apprécient mon travail musical. Au contraire, c’est surtout grâce aux fans que le projet se développe et perdure, mais j’ai toujours cette impression de lassitude et de toujours me forcer un peu au contact des autres, comme je me force à te parler maintenant. Mais comme le négatif alimente le négatif, je suppose que je dois renvoyer cette image du gars replié sur lui-même. Heureusement, il y a encore des gens qui « brisent la glace » et il y a toujours des contacts intéressants qui s’établissent. Si tu peux me permettre de citer un exemple : il y a quelques mois, un fan de Jours Pâles avait assisté à son premier concert du groupe, dans sa région, lors de notre tournée de fin novembre l’année dernière. A la suite de quoi, il a carrément pris l’avion avec un pote à lui pour revenir nous voir sur une autre date qui était assez loin de chez lui. Depuis, ce mec, Fabien, est devenu un putain d’ami ! J’ai quelques exemples comme ça qui font me rendre compte à quel point la musique pousse aux rencontres intéressantes. Je m’égare, mais en gros, l’idée de départ de « Taciturne », c’est l’envie et le besoin d’un retrait et d’un recul sur la société et, globalement, les relations humaines. J’ai comme l’impression qu’il n’y a pas grand-chose d’autre que les notes de ma guitare qui m’intéressent encore.

C’est un trait de caractère qui revenaient sur nos diverses interviews passées. Je me demandais si Taciturne n’aurait pas pu être le nom de l’album…

C’est marrant, parce que « Taciturne » est peut-être l’un des seuls titres, thématiquement parlant, qui ne fait quasi pas référence aux dissolutions dont je parle dans l’album, à l’idée de rupture, etc. « Taciturne », c’est un avis personnel sur ma relation aux autres et sur la vie dans laquelle j’évolue, mais bizarrement, et de manière peut-être un peu contradictoire, je suis plutôt d’accord avec toi : l’album aurait peut-être pu s’appeler Taciturne, dans le sens où c’est un sujet fort et qui revient régulièrement dans Jours Pâles – le fait de se mettre à l’écart, de ne pas comprendre le monde, de ne pas me faire comprendre, etc.

Tu parlais de rupture et, justement, le second titre de l’album, c’est « La Reine De Mes Peines (Des Wagons De Détresses) ».

Je pense que c’est un titre sans équivoque. Tout est dans le titre. Pour ceux qui ont vu la vidéo qui est sortie, autant dans les images que du texte… En fait, cet album c’est plus que jamais un sujet personnel autant qu’universel, parce qu’on passera tous par la perte d’êtres chers, à ce rapport à la mort et à la fin de toutes choses. Bien entendu, chaque titre développe à sa manière ce fameux thème. Ce qui est intéressant est que de ce thème principal découle beaucoup de questionnements. Après tout, est-ce une bonne idée de s’abîmer face à l’irrémédiable, face aux choses sur lesquelles on n’a aucun contrôle ? Pour revenir à « La Reine », ce morceau est directement adressé à la personne avec qui j’ai partagé quatre ans de ma vie et avec laquelle j’ai eu la volonté de donner la vie. Une rupture, ce n’est pas forcément facile à la base, mais avec un enfant de deux ans au milieu, c’est d’autant plus difficile. J’étais attaché à cette idée de foyer, que je percevais comme un véritable idéal, un cocon nécessaire pour construire une vie loin du désastre ambiant.

Il y a des hurlements assez intenses sur celle-ci, vers la fin. Ces cris sont-ils vraiment spontanés ou les travailles-tu pour obtenir cette sensation de « détresse » ?

Au niveau vocal, il n’y a rien de travaillé et je pense que si ça l’était, ça n’aurait pas de sens. Si je pense au passage auquel tu fais référence, le fameux cri suraigu… J’ai enregistré les vocaux l’été dernier – enfin, au départ, car j’ai dû m’arrêter, je n’y arrivais plus. J’étais à la campagne, seul, isolé. J’ai eu pas mal de déboires pendant cette période. Je prenais le micro, je lançais les morceaux et, comme à chaque fois en ce qui concerne mes voix, il n’y a rien de calculé. Des fois, je pourrais me dire : « Putain, mais réfléchis à un refrain qui va faire mouche ! Peut-être que tu gagneras quelques auditeurs en plus. » En fin de compte, non. Je vais presser le bouton enregistrement, je vais gueuler et c’est tout. Ces passages dont tu parles, sur ce morceau, ce n’est pas réfléchi, calculé ou défini, c’est instinctif, c’est direct. Je me souviens que sur la tournée de Jours Pâles avec les douze dates, on a essayé de me dire de m’échauffer, mais je n’y arrive pas, parce que je trouve que ça manque de spontanéité, justement.

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« Je pense que les gens fantasment un peu sur ce qu’est être musicien et se disent que ça doit être trop génial de partir faire des concerts et être sur la route. Alors qu’en réalité, faire une tournée, c’est tragi-comique. Tu passes par plein d’états, même compliqués. »

Troisième titre : « Noire Impériale ». Une allusion à la bière, l’Imperial Stout ?

Oui, bien sûr. Ça fait référence à ce style de bière que j’affectionne tout particulièrement. Si on parle du thème du morceau, c’est plus une excuse pour reparler des addictions, des tentatives d’oubli d’une forme de mal-être au fond des bouteilles. C’est un sujet que j’ai déjà évoqué et auquel j’ai déjà fait allusion sur Asphodèle ; il y a un fil conducteur là-dessus, avec des titres comme « Gueules Crasses ». Ça pointe la difficulté à mener des combats, le manque d’entrain qui amène un certain style de vie, parce que c’est probablement plus facile de se laisser aller et de ressasser le mal-être que de trouver un élan, comme s’il fallait toujours toucher le fond et voir de trop près le mal avant de se décider à agir de manière plus positive dans sa vie. C’est un sujet que j’ai, certes, déjà évoqué mais qui semble plus pertinent sur cet album, car je le touche de manière peut-être un peu plus proche. Après, musicalement, je pense que c’est un des titres qui tabassent le plus dans l’album. Comme on me le disait : « Pour vouloir détruire une Imperial Stout, il faut quand même être motivé ! » C’est pâteux, c’est intense… Je trouvais que « Noire Impériale », ça claquait et ça faisait référence à ce breuvage qui n’est pas forcément facile à appréhender, mais en découle tout un champ lexical autour de la noirceur et je trouve que ça faisait sens autant au niveau du texte et du thème que de la violence de la musique, avec un blast qui déchire. En fait, je tends à aller vers des choses de plus en plus agressives. Ce n’est pas forcément réfléchi, mais je m’en rends compte avec ce genre de morceau et plus ça va aller, plus il est probable que Jours Pâles ira dans cette direction, tout en gardant ce côté mélodique qui fait un peu la patte du projet. L’agressivité des morceaux est atténuée de fait par la mélancolie, donc il y aura toujours ce mélange et ce contraste.

Justement, la quatrième chanson « Les Lueurs D’autoroutes » contraste avec ça.

« Lueurs D’autoroutes », c’est d’abord une vision, celle d’être la nuit dans un bagnole. C’est un titre que j’ai écrit par rapport à la vie sur la route et les concerts. Ce pourrait être une ode, tu pars sur la route et tu écris un morceau là-dessus, mais je ne peux pas m’empêcher de faire quelques références… Les gens liront le texte, mais quand je dis : « Toi, tu es où ? », je parle toujours à la même personne. J’ai fait plein de concerts avec Aorlhac et Jours Pâles, mais je n’avais encore jamais fait une vraie tournée avec autant de dates d’affilée, et quand je fantasmais là-dessus, j’oubliais probablement qu’il y avait tout un tas de paramètres négatifs qui entrent en jeu quand tu te lances dans ce genre de « défi » – faire douze dates dans des circonstances pareilles, c’est en soi un petit défi. Quand je suis parti sur cette tournée avec Jours Pâles, je suis passé par tout un tas d’émotions. J’étais au tout début de ma rupture, j’ai laissé ma fille derrière moi pendant douze jours et je pensais de manière quasi obsessionnelle à mon ex. Je me suis rendu compte à quel point ce « rêve » ou cette envie, que je tenais tant à toucher du bout des doigts, renvoyait aussi à tout ce que je ne voyais pas dans un quotidien que je pensais comme morne ou castrateur. C’est toute la dichotomie de la chose. C’est le manque d’anticipation, c’est tout ce qui rentre en jeu une fois que le processus est enclenché, quand tu te rends compte que ton fantasme devient réalité mais qu’il n’y a plus vraiment de retour en arrière possible. Quand j’étais en couple, j’ai parfois eu l’impression de ne pas pouvoir vivre pleinement mon élan musical, mais quand j’ai vraiment eu l’opportunité de le faire, j’ai réalisé que ça ne suffisait pas forcément. Quand tu es sur la route et que tu fais autant de kilomètres, tu es dans un état un peu particulier.

Je pense que c’est un morceau qui va parler à tous ceux qui ont déjà fait l’expérience de rouler longuement, on roule avec toi en l’écoutant.

En fait, je pense que les gens fantasment un peu sur ce qu’est être musicien et se disent que ça doit être trop génial de partir faire des concerts et d’être sur la route. Alors qu’en réalité, faire une tournée, c’est tragi-comique. Tu passes par plein d’états, même compliqués. Ce n’est pas aussi fun que ce qu’on pourrait imaginer, même si le but final est de monter sur scène et de faire ce que tu as à faire, et c’est pour ce moment-là qu’on le fait, c’est fantastique. J’ai donc vraiment eu envie de faire ce morceau parce que c’est un sujet important : ce n’est pas rien de partir sur la route et d’aller à la rencontre des gens qui aiment ta musique, c’est extraordinaire, comme concept !

On entend une voix féminine. Qui chante avec toi ?

C’est un sujet sensible. Les gens n’auront pas trop les tenants et aboutissants, mais je vais éviter de parler des deux featurings de l’album, parce que j’ai voulu être ouvert d’esprit, mais en fin de compte, peut-être par précipitation – je suis très comme ça, beaucoup dans l’urgence et la précipitation –, j’ai engagé deux personnalités qui sont un petit peu opposées sur plein de sujets. Du coup, je n’ai pas envie de m’étendre dessus. On va éviter les sujets qui fâchent. Et encore, je le dis comme ça, car je suis de bonne humeur…

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« Pour moi, c’est devenu infernal à quel point les algorithmes te font interagir avec des gens qui n’ont rien à foutre dans ta vie. »

On enchaîne sur le cinquième morceau « Réseaux Venins » dans lequel tu parles des réseaux sociaux.

C’est vraiment un titre qui parle du côté néfaste des réseaux et des dégâts que ça peut engendrer au sein d’un couple, par exemple, ou pour une amitié. Encore une fois, peut-être que j’enfonce des portes ouvertes, mais je l’ai vécu. Ça parle aussi de la manière dont ça régit nos rapports les uns envers les autres. Qui ne voit pas qu’Instagram est juste devenu un banal site de rencontres ? En tout cas, c’est comme ça que je le vois. Pour moi, c’est devenu infernal à quel point les algorithmes te font interagir avec des gens qui n’ont rien à foutre dans ta vie. Ça ouvre des options à la tromperie… Enfin, tout ne vient pas des réseaux, bien entendu, mais je trouve que ça remet beaucoup de choses en question et j’ai moi-même pu constater à quel point l’emprise des réseaux sociaux était un fléau dans l’évolution. Je trouve que ça fragilise tout, ça exacerbe nos vices, etc. et en même temps, c’est devenu complètement banal, c’est ancré en nous, c’est comme ça qu’on vit en ce moment.

Nous avions pas mal parlé d’addiction à l’occasion des premiers albums de Jours Pâles, mais est-ce que là aussi, il y a une part de dépendance malsaine avec les réseaux sociaux ?

Il y a une véritable addiction, oui. Dès que tu reçois une notification ou un like, ça crée dans le cerveau des connexions. Je pense que c’est pareil pour beaucoup de gens et que c’est le serpent qui se mord la queue, mais plus tu es seul et plus tu auras tendance à te laisser aller et à te dire : « Je vais mettre une photo, j’aurai cent cinquante likes. » C’est comme une addiction au sucre : j’ai vraiment l’impression qu’on est dépendant de ça sans forcément s’en rendre compte. Encore une fois, ça fait partie de notre quotidien. Je pense qu’on ne se rend pas compte à quel point ce que peut déclencher dans le cerveau le fait de mettre une news et d’avoir des likes peut être addictif et destructeur. Personnellement, j’essaye de limiter l’utilisation des réseaux sociaux à la promotion de ma musique. Forcément, je n’ai pas mis mon nom et mon prénom sur ma page Facebook, je m’appelle Spellbound, Jours Pâles et Aorlhac, donc bien entendu, l’idée est de répandre la « bonne parole ». J’ai un profil d’artiste et non pas personnel. J’ai deux mille amis alors que dans la vraie vie, j’en ai trois. J’en fais donc partie. Ce n’est pas parce que je critique que je ne fais pas partie de la problématique. Je m’en rends bien compte, j’ai une capacité d’autocritique. Pour autant, j’essaye de limiter à quelque chose de purement professionnel ou relié à la musique. Tu connais le concept de Facebook, tu peux faire une conversation groupée, donc tu peux facilement dire aux gars de ton groupe que vous répétez tel jour, que tu vas créer une conversation avec ton manageur, etc. Ça facilite beaucoup de choses, et ce sont les bons côtés. Tout comme internet a d’autres bons côtés. Par exemple, tu peux aller chercher les contradictions par rapport à ce que dit BFM. C’est plutôt une bonne chose.

Le sixième titre, « Une Mer Aux Couleurs Désunions », est un peu spécial, puisqu’il est instrumental.

Celui-là est assez particulier pour moi. J’ai une sensibilité pour la mer. J’y ai toujours vu quelque chose d’extrêmement profond voire d’érotique, comme si tous les sens étaient décuplés à son contact, avec l’immensité, le danger, la force, la puissance… Près de la mer, je suis allé dans des palaces quatre étoiles, j’ai vécu des folies, des moments de joie, des moments tragiques aussi. Ça aurait pu se passer en ville, à la campagne ou à la montagne, peu importe, mais certains de mes moments les plus forts ont été vécus en bord de mer. Sans entrer dans les détails, c’est aussi très lié à ma relation passée avec mon ex-compagne. Paradoxalement, c’est dans une putain de misère affective et dans une piaule dégueulasse que j’ai écrit ce morceau, en repensant à tous ces moments-là. Si tu compiles mon attrait pour la mer et ce que j’y ai vécu, ça faisait sens d’écrire ce titre. Il faut imaginer une soirée – je serai encore dans le cliché, je ne suis plus à ça près – sur les hauteurs de Leucate, perché au-dessus des lumières nocturnes, partageant des binouzes, une ivresse, et peut-être des scènes de dispute, sur fond de tramontane, quelque chose qui se brise définitivement… On dit qu’il vaut mieux rire dans une chaumière que pleurer dans un château ; moi j’ai pleuré dans des chaumières et ri dans des châteaux, et inversement. Au final, ça ne change rien. Peu importe le décorum, la peine reste la peine. J’ai voulu résumer tout ça dans ce morceau. Il contient beaucoup de nostalgie, peut-être celle de ce qui aurait pu être, d’avoir effleuré ce qui, au final, ne sera jamais. Je suppose que, du coup, il y a aussi un peu d’amertume et la volonté de chercher ce qui reste de beauté dans le chaos et la tristesse des souvenirs. Si tu écoutes le morceau, il ne dure pas longtemps, à peine deux minutes. Je pense qu’il dit tout. Il y a des passages hyper éthérés, des guitares très réverbérées…

« On dit qu’il vaut mieux rire dans une chaumière que pleurer dans un château ; moi j’ai pleuré dans des chaumières et ri dans des châteaux, et inversement. Au final, ça ne change rien. Peu importe le décorum, la peine reste la peine. »

La septième chanson, « Limérence », renvoie à un état d’attachement voire d’obsession envers une autre personne.

Je pense que les gens s’en rendent compte au fur et à mesure que nous développons le sujet, ça tourne autour des mêmes choses. Je pense que le morceau aurait pu s’appeler « Obsession » ou « Fantasme obsessionnel ». C’est vraiment cette idée de s’accrocher à une personne qui, au final, n’en a rien à foutre de toi. C’est cette sorte de décalage entre deux individus qui, quelque part, renforce cette obsession, avec tout ce que ça implique en termes de parcours émotionnel, de mélancolie, d’absence de l’autre, d’être ensemble et de redevenir des inconnus, etc. En même temps, c’est assez tragique de penser à quel point on peut s’abîmer et se détruire dans l’absence d’une personne, et quasi crever de solitude, d’abus ou d’amour, peu importe. Ça rejoint un peu cette idée de non-acceptation du départ d’une personne. L’entièreté de l’être est touchée : l’ego, la chair, l’esprit. Ça peut aller loin dans la perdition… Mais peut-être qu’il faut aussi passer par là et que ça arrive comme un message pour soi, pour s’aimer en priorité, je ne sais pas. « Limérence », c’est l’idée que c’est foutu mais sans arriver à se départir d’une certaine obsession.

La huitième piste, c’est la chanson éponyme, « Dissolution ».

Ai-je vraiment besoin d’expliquer ? C’est le cœur de cible. C’est le titre principal et éponyme de l’album, c’est celui dont tous les autres se nourrissent thématiquement. C’est la pochette, c’est les trois visages…

Elle a un côté « déambulation et ivresse » dans son ambiance et sa progression, on ne sait pas trop où ça va nous emmener. Je pense en particulier à la basse au début qui semble presque en décalage…

En décalage, je ne sais pas, mais en tout cas, ce qui est sûr est qu’il ne faut pas être ivre pour jouer l’arpège du début. Non seulement j’en ai chié à le composer, mais je peux te dire que celui qui l’a joué en a chié aussi ! Comme quoi, quand tu arrives à transformer en musique la mélancolie, les peines, ce qu’on peut ressentir, c’est quelque chose d’assez grandiose. La partie de basse du départ est plutôt naturelle pour moi, elle vient appuyer la batterie. On est sur un mid-tempo, il y a la guitare très mélancolique et la basse appuie le propos. Peut-être que je manque de recul, mais ce n’est pas un morceau plus compliqué que ça en termes de structure. En plein milieu, il y a le chant féminin qui n’est peut-être pas très attendu, mais le morceau se passe comme il se passe, il ne me semble pas particulièrement complexe.

Le dernier morceau, « Terminal Nocturne », est très entêtant et entraînant…

Oui, après l’intro et la mélodie sur deux cordes, on arrive sur un propos un petit peu… non pas heavy ou dansant, mais je peux comprendre le côté entêtant. « Terminal Nocturne », c’est venu d’un constat. C’est un manque d’idées pour l’avenir, un manque d’entrain, un manque d’envie de continuer, le fait de se draper dans la facilité du laisser-aller, surtout beaucoup de questionnements, peut-être des regrets sur ses propres comportements, peut-être une autocritique sur le manque de recul dans le quotidien et la manière de se comporter auprès de l’être qu’on a perdu. Il y a toujours cette idée que c’est une fois qu’on a tout perdu qu’on réalise ce qu’on avait. Musicalement, il fallait bien quelques restes d’énergie pour le composer. Pour finir, si je dois résumer cet album, je dirai que si les gens étaient un petit peu plus attachés à des valeurs de vie et au mot « fidélité », on connaîtrait peut-être moins de dissolutions.

Peux-tu nous dire un peu ce qui va suivre pour Jours Pâles, notamment pour le live ?

Niveau concerts, ça va être très calme, parce que nous en avons fait beaucoup en 2023. Il y a eu la tournée que nous avons évoquée, des concerts par-ci par-là, des festivals, il y a eu aussi Aorlhac qui a un petit peu joué l’année passée… Du coup, maintenant, nous nous concentrons sur la sortie. Par contre, en 2025, je pense qu’on peut s’attendre à quelques jolis festivals et dates. L’avenir, c’est donc promouvoir l’album, les dates en 2025 et le quatrième album, car juste avant que nous nous appelions, j’étais en train de composer. Je n’arrête jamais !

Interview réalisée au téléphone le 20 mai 2024 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

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