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Interview   

Kiko Loureiro : esprit libre


Rejoindre un mastodonte comme Megadeth est l’opportunité d’une carrière, que Kiko Loureiro a saisi en 2015, permettant à son talent d’être mis en lumière auprès d’un plus large public et offrant au groupe deux albums unanimement acclamés. En 2023-2024, il décide de quitter la bande à Mustaine… parce qu’il en a le choix. Pas question non plus de faire un retour arrière en réintégrant Angra. Kiko Loureiro est un artiste libre. Œuvrant en indépendant, il place la création au centre de ses aspirations.

Il le prouve une nouvelle fois avec Theory Of Mind, un album solo conjuguant une technique ébouriffante à un joli sens mélodique. L’œuvre, bien qu’instrumentale, fait également preuve d’une certaine profondeur thématique, s’inspirant du concept, en sciences cognitives, de la théorie de l’esprit dont il se sert pour ensuite aller sur le terrain de la technologie et, en particulier, de l’IA. Entre sa carrière, son esprit créatif et cet axe de réflexion conceptuel, voilà une base sacrément riche pour un échange qui l’est tout autant avec le musicien.

« Au départ, mon idée pour cet album était de faire quelque chose de très direct et simple, mais le résultat n’est pas du tout comme ça. Ma musique est très chaotique. J’ai alors compris que j’avais une sorte de cerveau hyperactif [rires]. »

Radio Metal : Theory Of Mind (Théorie de l’esprit) est un terme psychologique, faisant référence à la capacité de comprendre autrui en lui attribuant des états mentaux. C’est d’ailleurs quelque chose de crucial, même si ça se fait de manière inconsciente, dans nos interactions sociales au quotidien. Nous allons approfondir ce concept, mais d’abord, la psychologie t’a-t-elle toujours intéressé ou est-ce plus récent ?

Kiko Loureiro (guitare) : C’est plus récent. J’ai entendu ce terme lors de rendez-vous pour mes enfants, en parlant avec leur médecin ou leur professeur. Je ne le connaissais pas. Les enfants développent ça en différentes phases et peuvent rencontrer des petits soucis à cause de ça. J’ai donc lu à ce sujet, pour me renseigner et simplement comprendre, mais tout ce qui a trait à la psychologie est toujours très intéressant, que ce soit conceptuellement ou pour me comprendre moi-même. Peut-être est-ce à cause de la pandémie ou parce que je vieillis, mais je réfléchis maintenant un peu plus aux choses que quand j’avais vingt ans. Il y a donc ça aussi qui joue. En même temps, l’année dernière, j’étais en train d’écrire de la musique et je me suis mis à faire un lien entre la théorie de l’esprit et la façon dont je percevais les idées musicales qui me venaient. Disons que je crée une chanson, un riff ou une mélodie : pourquoi est-ce que j’aime ça et pas l’autre ? J’ai commencé une sorte d’introspection que, finalement, on fait tout le temps en tant que musicien et artiste, mais là encore plus.

Pour le concept de l’album, je voulais quelque chose qui soit lié à la technologie et à l’IA, parce que depuis ces deux dernières années, tout le monde en parle. Ça prend une éternité pour composer une chanson, mais là, il suffit d’appuyer sur la touche « Entrer » et tout d’un coup, la machine en produit des centaines. Ça fait réfléchir. L’art de la composition musicale, le fait de passer du temps à développer son jeu et sa créativité… On utilise déjà beaucoup la technologie, avec les logiciels d’enregistrement, les plugins, etc. Ces derniers aident à la création, on peut jouer quelque chose et essayer de voir ce que ça donne en le ralentissant ou en l’accélérant, en changeant la tonalité, etc., mais avoir une machine qui crée le tout, ça c’est nouveau. J’y ai beaucoup réfléchi, parce que, comme toute la société, je me demande ce que va donner un monde où on peut tout avoir en pressant une simple touche. Mais je crois toujours que l’étincelle de créativité émanant du cerveau reste meilleure, car je n’aime pas les idées musicales générées par l’intelligence artificielle. Je ne trouve donc pas ça très utile pour moi, pour l’instant – peut-être que dans six mois ou quelques années ça changera !

J’ai donc fait des recherches là-dessus, j’ai lu, etc. et tout d’un coup, je suis tombé sur le concept de théorie de l’esprit appliqué à l’intelligence artificielle, car cette dernière sera à son apogée lorsque qu’elle sera capable de comprendre les sentiments des êtres humains. Quand atteindra-t-on ce moment où l’intelligence artificielle sera capable de théorie de l’esprit ? J’ai trouvé ça génial, car c’était très personnel, ça concernait mes enfants, ma famille et moi-même, mais à la fois aussi très technologique, très actuel. Je me suis dit que c’était un bon nom pour l’album et lier les chansons, mes idées musicales, les titres de chansons, etc.

« A mes débuts, j’essayais de jouer des choses qui sonnaient comme d’autres groupes, j’aimais sans savoir pourquoi, ou je pensais de façon trop technique. Puis je me suis mis à me déconnecter de la théorie académique. Je me base plus sur les ressentis que j’ai ou alors je joue et c’est après coup que j’analyse pourquoi je joue ça. »

Comment t’évaluerais-tu par rapport à cette théorie de l’esprit : es-tu quelqu’un pour qui c’est naturel ou es-tu plutôt de ceux qui sont en marge de celle-ci, et qui sont peut-être même « souvent mal compris parce qu’ils gèrent le monde différemment », pour te citer ?

J’ai des enfants maintenant, donc je peux voir comment ils se comportent et je me dis : « Oh, j’étais comme ça ! » Aujourd’hui, les professeurs peuvent mettre des mots sur les comportements, ils ont des aides, alors que dans les années 90, c’était : « Taisez-vous, les enfants ! » J’étais très timide et très réservé. J’ai toujours du mal quand je me retrouve dans certains lieux. Croyez-le ou non, je n’ai jamais aimé les endroits bruyants, avec plein de monde, alors que je joue de la guitare metal et que c’est mon boulot de jouer devant plein de gens. Ça m’a fait réfléchir. D’une certaine façon, ma musique est très chaotique et je me suis rendu compte que les chansons comportaient plein de parties et d’éléments. Au départ, mon idée pour cet album était de faire quelque chose de très direct et simple, mais le résultat n’est pas du tout comme ça. A la fois, j’ai des mélodies et parties compréhensibles, donc il y a ce mélange de chaos, en termes d’idées et de rythmes, et de quelque chose de très mélodique qu’on peut facilement saisir. J’ai alors compris que c’était ainsi que mon cerveau fonctionnait. C’est une sorte de cerveau hyperactif [rires].

Etant donné que la musique et l’art en général parlent beaucoup à l’esprit, penses-tu que ça puisse influencer directement notre psychologie, notre état mental ? Penses-tu qu’il existe une interaction à double sens entre la musique et l’esprit ?

Oui, totalement. La principale différence avec l’intelligence artificielle aujourd’hui est que tu demandes à la machine : « Je veux Frank Sinatra qui chante une chanson à la Rush. » Elle se base sur des choses qui existent et te rend le résultat, mais la façon dont le cerveau fonctionne quand on crée est qu’il s’adapte constamment à l’environnement. Un exemple simple : je peux créer une chanson à un certain tempo, mais si je suis très excité ce jour-là, je peux avoir l’impression qu’elle est trop lente. Puis quand je reviens le soir, détendu, et que je la réécoute, maintenant elle est trop rapide. C’est parce que mon état d’esprit et ma perception de la musique sont différents. Ça arrive souvent. Tu te dis : « Cette chanson est trop rapide », mais tu réfléchis et tu comprends que tu as cette sensation parce qu’à cet instant tu es calme. Tu laisses alors reposer pour réécouter le morceau le lendemain matin, après avoir pris ton café, et là tu te rends compte qu’il est parfait ainsi. Ça vaut pour le tempo, les mélodies, les harmonies, les accords, le niveau d’agressivité… Peut-être que c’est trop agressif, ou peut-être que ça ne l’est pas assez. Tout ça est lié à ton ressenti. L’intelligence artificielle est impassible, elle se contente de faire son mélange de deux, trois, quatre trucs pris sur internet, alors que le cerveau est constamment en train de s’adapter à tes émotions. Si tu es triste ce jour-là, tu chercheras peut-être des mélodies un peu plus mélancoliques. Si tu es super joyeux et optimiste, peut-être que tu voudras composer une chanson en mode majeur, à la Van Halen. Si tu lis à propos de psychologie, peut-être que c’est tellement complexe et sophistiqué que tu éprouveras le besoin de faire de la musique complexe et sophistiquée. Si tu lis une romance super profonde, tu voudras calquer ça sur ta musique. Il y a donc bien une interaction à double sens entre la musique et l’esprit, mais aussi ce que tu ressens, car tu peux être joyeux mais quand tu écoutes une chanson mélancolique, celle-ci peut déteindre sur toi.

Comment fais-tu tes choix en composant de la musique quand tu sais que ce que tu es en train de faire est peut-être influencé par ton état mental du moment et que tu pourrais avoir un ressenti différent plus tard ?

En effet, c’est difficile. C’est une lutte constante, car en parallèle, tu as aussi les craintes habituelles : « Je ne sais pas si c’est suffisamment bon. Je ne sais pas si les gens aimeront. Qui se soucie de ma musique ? Qui suis-je après Beethoven, Jimi Hendrix, etc. ? » Il y a toutes ces pensées très communes qui te traversent l’esprit. Quand tu es dans un groupe, il peut y avoir une synergie qui s’installe entre les membres, ou si tu as la pression d’un manageur ou d’une date butoir, etc., tout ça constitue des défis. Quand tu travailles seul ou sur un projet solo, tout tourne autour de toi, donc ces craintes sont un peu plus claires. Tu apprends simplement à gérer : « Ça, c’était moi hier. Hier, j’aimais bien, alors qu’il en soit ainsi. Chanson suivante. » Tu commences à mettre des barrières, en te disant : « Voilà ce que je peux faire, j’espère que les gens aimeront. Dans le cas contraire, pas de problème, parce que moi, j’aime bien. » Il faut partir de là : « J’aime ce que je suis en train de faire. Je suis confiant. » C’est tout. Peut-être qu’un mois plus tard, tu réécouteras, tu ne seras plus très sûr et tu essaieras d’autres idées. C’est un processus constant. Certaines chansons donnent le sentiment d’être vraiment terminées, alors que pour d’autres, je change la mélodie à la dernière minute. Tu fais confiance à ton feeling du moment, mais à un moment donné il faut lâcher prise et dire : « C’est comme ça. » C’est une question intéressante, car c’est ainsi qu’un esprit créatif fonctionne.

« Mes affaires, c’était le bordel, mais quand je faisais des réunions, que je gérais le business d’Angra ou que je cherchais des solutions, j’étais très pragmatique et organisé. Ça créait un conflit chez Raphael : ‘Comment ce mec peut être aussi bordélique tout en étant capable d’organiser ses pensées lorsqu’il parle ? Kiko peut être organisé dans son désordre.' »

Tu as déclaré que « cet album cherche à capturer cette complexité – la lutte, la beauté et l’inconnu qui vont avec l’interprétation de l’esprit d’autrui ». Comment es-tu parvenu à capturer ça au travers d’une musique instrumentale ? Car dit comme ça, ça peut paraître un peu abstrait…

C’est abstrait. C’est comme si tu allais au Centre Pompidou, que tu voyais une œuvre abstraite portant un certain nom et que tu te demandais : « C’est quoi ça ? » Pour ce créateur, cet assemblage fou de couleurs renvoie à la maison de sa grand-mère, mais toi, ça te procurera un autre sentiment. Ça peut aussi être un livre : tu le lis, tu imagines à quoi ça ressemble, puis tu vas voir le film adapté du livre, et généralement, tu n’apprécies pas autant parce que ce que ton cerveau a imaginé te plaît plus que ce que le réalisateur du film a imaginé – il y a aussi les possibilités offertes par le budget du film qui joue [petits rires]. Ton cerveau peut t’emmener où tu veux, ça ne coûte rien. C’est ainsi que je vois la musique instrumentale. Mais si tu prends la musique classique, tu trouveras plein d’explications, parce que quand tu joues certains intervalles, ça te donne une humeur – sombre, agressif, etc. – et tu peux comparer ça à des couleurs. Ça renvoie à la synesthésie : un accord te paraîtra noir ou rouge. Pour moi, par exemple, un Fa dièse majeur me paraît jaune et brillant. Ensuite, la façon dont tu poses la batterie, les mélodies, etc. ça te donne différentes couleurs, différents sentiments ou différentes images. « Ça sonne comme une voiture à toute allure sur une route sinueuse à Los Angeles. » « Ça sonne comme une forêt obscure en Amazonie. » Je pense que ça peut parler aux gens, parce que la musique est intangible, on ne la voit pas, on ne peut pas la toucher, mais on la ressent beaucoup. C’est pourquoi je trouve que la musique est très liée à la théorie de l’esprit, parce qu’on ressent.

Toi – qui est français – et moi, nous écoutons beaucoup de groupes qui chantent en anglais, comme Rush – dont tu portes un t-shirt. Personnellement, quand j’étais gamin, je ne comprenais pas ce que disaient les chanteurs, mis à part peut-être quelques mots ici et là, car je ne connaissais pas l’anglais, ce n’était pas ma langue maternelle, donc tout était instrumental pour moi, j’étais focalisé sur les émotions véhiculées par la voix, les mélodies, etc. J’écoutais tous ces groupes – Black Sabbath, Iron Maiden, etc. –, je pouvais regarder les ilustrations et j’écoutais les chansons. Peut-être que je savais ce que voulait dire leur titre – « The Number Of The Beast », ok, je comprends –, mais je ne savais pas quel était leur message ou l’histoire qu’elles racontaient – de quoi parlent les paroles de Fly By Night ? Aucune idée. Même aujourd’hui, je ne sais pas ! Mais l’album est super. Bref, c’est comme ça que je vois la musique instrumentale, parce que toutes les musiques que j’ai apprises ou écoutées étaient instrumentales, ou bien je ne comprenais pas les textes, donc je me fichais du message de ces derniers, c’est la musique elle-même et les émotions qu’elle véhiculait qui importaient.

C’est un album très cérébral, dans le sens premier du terme, puisque quand on l’écoute, on entre dans ton esprit et ton cheminement de pensée. Il se trouve qu’il y a beaucoup de contrastes : de la mélodie et de la dissonance, de l’agressivité et du calme, du relâchement et de la tension…

Si tu prends « Finitude », qui est un morceau très paisible, ça reflète un état d’esprit. Je l’ai fait calmement au piano à la maison. Il y a des moments où je passe mon temps à ne jouer que du piano, même si je ne suis pas un très bon pianiste, et le son de cet énorme instrument me met dans un certain état d’esprit. C’est une mélodie et un morceau très simples. Je me souviens que ça m’avait donné un bon feeling. J’ai alors enregistré l’idée. Plus tard, je me suis posé la question : « Comment puis-je jouer ça dans le cadre d’un groupe, et pas en tant que simple pièce pianistique ? » Tous les arrangements me sont venus, mais je n’ai pas voulu perdre ce côté méditatif, avec les mélodies, les progressions d’accords, etc. C’est à double sens. Si je me sens méditatif et que je suis seul, voilà le genre de mélodie que je compose, et ça représente cette partie de moi, cet état mental dans lequel j’aime me retrouver. Certaines personnes peuvent aimer se poser dans la forêt et contempler les arbres, et parfois c’est là qu’ils vont quand ils ont besoin de calme. D’autres aiment surfer. On apprend à reconnaître les lieux qui amènent des états mentaux qu’on apprécie : on aime dîner avec sa famille, car ça amène de la joie, ou aller dans un bar avec des amis, car on parle et il y a de l’excitation. Comment représenter ça avec des chansons ? Je pense que c’est possible.

« Si j’écris juste une belle mélodie, j’ai l’impression que ce n’est pas suffisant, j’ai besoin d’un contraste avec quelque chose de bizarre, technique ou complexe. J’ai besoin de la valise en désordre, mais la mélodie est là pour tenir les affaires. »

Plus je joue, plus je comprends les connexions. A mes débuts, j’essayais de jouer des choses qui sonnaient comme d’autres groupes, j’aimais sans savoir pourquoi, ou je pensais de façon trop technique – « je vais utiliser le mode mixolydien avec cette technique » –, donc j’analysais, etc. Puis je me suis mis à me déconnecter de la théorie académique, même si j’aime aussi en parler et tout expliquer sous cet angle. Je me base plus sur les ressentis que j’ai ou alors je joue et c’est après coup que j’analyse pourquoi je joue ça. C’est comme si un jour j’étais agressif envers quelqu’un – bien que ça ne me ressemble pas –, puis que je rentrais à la maison et que je me demandais pourquoi j’étais furieux. C’est pareil. Si tu joues un riff agressif : « Pourquoi suis-je agressif ? » Peut-être que c’est bien, car à ce moment-là tu déverses ton agressivité dans ta musique de façon à être apaisé quand tu es chez toi. C’est comme si tu d’entraînais à la boxe ou partais courir, tu mets toute ton énergie là-dedans et ensuite, tu passes une bonne journée équilibrée. C’est pareil quand tu joues et crées de la musique, et c’est ainsi qu’elle te vient sans que tu aies vraiment à réfléchir.

Il semble même y avoir une évolution dans l’album : le premier morceau « Borderliner » a un côté un peu dramatique avec une part, non pas de chaos, mais de complexité, tandis que la dernière chanson « Finitude » est effectivement très paisible, avec une certaine clarté. Dans quelle mesure est-ce que ça reflète tes propres conflits intérieurs et leur résolution ?

Oui, on peut voir l’histoire ainsi : il y a le chaos et la beauté. On peut facilement comparer ça à notre vie. A la fin de la journée, du mois ou de l’année, ce que tu veux, c’est avoir les choses sous contrôle. Ce serait ça, « Finitude », la dernière chanson. La façon dont je démarre l’album, avec une phrase chaotique, c’est comme un instant de réveil : « Ok, je suis là, c’est le chaos dans mon esprit. » Car je sais bien que ça m’arrive. J’ai joué de nombreuses années dans Angra et au début, pendant longtemps, j’ai partagé ma chambre avec Raphael [Bittencourt], l’autre guitariste. Lui était très organisé avec ses affaires et ses valises pour voyager, mais son cerveau était chaotique, il avait du mal à expliquer des choses, etc. Alors que moi, mes affaires, c’était le bordel, avec des valises en désordre, grandes ouvertes, mais quand je faisais des réunions, que je gérais le business du groupe ou que je cherchais des solutions, j’étais très pragmatique et organisé. Ça créait un conflit chez Raphael : « Comment ce mec peut être aussi bordélique tout en étant capable d’organiser ses pensées lorsqu’il parle ? » Je me souviens qu’il disait : « Kiko peut être organisé dans son désordre. » Et plus tu vieillis, plus tu en prends conscience. Aujourd’hui, j’ai cette pièce avec plein de guitares et des câbles par terre, mais je sais où tout se trouve, à quoi sert tel ou tel truc, etc. Je peux vivre au milieu de ce chaos. Et je pense que la musique, c’est pareil. Tu as, par exemple, une intro chaotique puis une belle mélodie que les gens peuvent saisir, car j’aime les mélodies qui sont comme des refrains et les morceaux chantants.

En effet, car tu es évidemment un guitariste très technique, et ça s’entend dans l’album qui est stupéfiant à cet égard. D’un autre côté, il y a beaucoup de belles mélodies et de riffs sur lesquels on peut headbanguer. Est-ce compliqué de trouver un équilibre entre des parties complexes et techniquement intéressantes et le simple plaisir musical destiné aux gens qui ne sont pas eux-mêmes musiciens ? Est-ce quelque chose que tu as en tête quand tu composes ce genre de musique ?

Oui, parce que si j’écris juste une belle mélodie, j’ai l’impression que ce n’est pas suffisant, j’ai besoin d’un contraste avec quelque chose de bizarre, technique ou complexe. J’ai besoin de la valise en désordre, mais la mélodie est là pour tenir les affaires. Plus je joue, plus je m’intéresse au fait de trouver de bonnes mélodies qui sont là pour faire le lien entre les parties compliquées, parce que si c’est tout le temps trop chaotique ou technique, je trouve ça ennuyeux. J’ai toujours peur d’être ennuyeux. Parfois, les musiciens techniques – pas seulement les guitaristes – peuvent se perdre à faire de la démonstration ou à jouer des harmonies de dingue ou trop de riffs complexes. J’ai donc tendance à organiser les idées pour qu’il y ait du contraste avec les mélodies, en me posant la question : « Jusqu’où puis-je aller dans la sophistication ou la complexité sans perdre l’auditeur ? » C’est un défi. Je n’ai pas la réponse à la question, mais c’est ce que j’essaye de faire avec ma musique. C’est ce que font les groupes progressifs ou les compositeurs classiques ! Il y a des compositeurs qui font de la musique super chaotique, mais moi, j’essaye d’équilibrer les choses en y mettant un peu plus de pop – dans le sens de mélodies accrocheuses – ou en faisant des structures plus traditionnelles, couplet, pré-refrain, refrain, comme une chanson pop – tu pars dans des abysses pleins de parties, avant de revenir au refrain pour que l’auditeur comprenne qu’il est dans la même chanson. C’est une mentalité progressive que j’ai héritée d’Angra. Même dans Megadeth il y avait de ça. Les groupes de thrash des années 80 – Megadeth, Metallica, Slayer, etc. – mais aussi Iron Maiden proposaient ça : de longs passages instrumentaux, pleins de parties différentes, des déviations, un narrateur qui commence à parler… Megadeth a parfois cinq ou six riffs différents dans une chanson : c’est trop pour un morceau de pop, mais c’est cool dans le thrash.

« J’ai toujours peur d’être ennuyeux. Parfois, les musiciens techniques peuvent se perdre à faire de la démonstration ou à jouer des harmonies de dingue ou trop de riffs complexes. Jusqu’où puis-je aller dans la sophistication ou la complexité sans perdre l’auditeur ? »

Nous avons parlé de technologie et d’intelligence artificielle. Evidemment, la grande question, même si tu y as en partie répondu, c’est : as-tu parfois utilisé l’IA, d’une façon ou d’une autre, pour créer cette musique ou, en tout cas, as-tu été tenté de le faire ?

Non, pas du tout. J’ai utilisé de la technologie, c’est-à-dire Pro Tools, des plugins, etc. qui facilitent les choses. Les démos ont été faites avec de la batterie électronique. J’utilise parfois des presets pour les plugins, mais il n’y a pas d’IA, je crée tout. J’ai essayé Suno, j’ai voulu voir ce que ça donnait si je donnais des instructions, mais pour ma part, ça ne m’aide pas vraiment ou ça m’enlève le meilleur. Pour moi, créer est la meilleure partie du processus, donc je n’ai pas envie qu’on le fasse à ma place. C’est comme si quelqu’un inventait une pilule qui permettait de ne pas manger de la journée. C’est génial, comme ça tu peux aller n’importe tout, tu prends la pilule, pas de problème, tu arrêtes de manger, c’est moins cher, etc. mais tu ne veux pas que cette pilule t’empêche de dîner avec tes amis ou ta famille, ou de prendre un bon verre de vin quelque part. Tu n’as pas envie que cette pilule détruise la meilleure partie de ta vie, qui est la convivialité autour d’une table avec à manger, du bon fromage, etc. [petits rires]. C’est un peu pareil : je ne veux pas que l’IA m’enlève le meilleur. Quand je suis en train de créer, c’est là que je suis heureux. Je suis là : « Bon sang, ça sonne bien ce que je viens de faire ! C’est cool ! », et je suis heureux pour le restant de la journée. Je pourrais embaucher un compositeur, ce serait pareil : « Je te paye et tu crées des chansons pour Kiko. » Jamais je ne ferais ça, car je veux le faire moi-même. C’est comme si on disait à un écrivain que l’IA pouvait écrire un bouquin à sa place, il dirait : « Mais écrire est ce que j’aime faire ! » D’ailleurs, l’IA peut faire des interviews. Tu mets les questions, la voix de Kiko et c’est parti pour l’interview. Et tu vas faire quoi ? Te tourner les pouces ? J’en ai vu une l’autre jour entre deux interlocuteurs au sujet d’un thème donné entièrement créée par IA, tu fais ça et tu as ton podcast !

Il y a un côté conflictuel. Bien sûr, j’y ai beaucoup pensé, et j’ai voulu prendre la direction inverse : « Je veux tout faire et prouver que c’est possible. » J’ai fait un clip comprenant de l’IA. Le gars qui fait du parkour représente un peu l’IA, il est là et on se demande « c’est qui lui ? ». Mais jusqu’à présent, je n’ai rien créé en utilisant de l’IA. Cela dit, j’ai vu un artiste visuel qui faisait des allers-retours avec l’IA, et je pense que c’est possible de faire quelque chose comme ça. C’est-à-dire que je créerais quelque chose et je le donnerais à l’IA pour le faire évoluer, puis je créerais autre chose à partir de ce que l’IA a suggéré, et ainsi de suite. Ça deviendrait une sorte de partenaire intelligent. Ce pourrait être une bonne façon de l’utiliser. Je pourrais essayer.

L’avènement de l’IA, surtout dans l’art, représente un changement de paradigme et amène de grandes questions sur l’avenir des artistes, voire la définition même de ce qu’est un artiste. N’as-tu pas peur que ton boulot devienne obsolète, ou penses-tu que ce soit juste une question d’adaptabilité ?

Aujourd’hui, je n’ai pas peur. Peut-être que j’aurais peur si j’avais seize ans, car j’aurais toute ma carrière devant moi et que celle-ci serait très impactée. A chaque fois que je pense à la technologie, à la façon dont elle va détruire… Et on a connu ça, le vinyle, le CD, puis les MP3 qui ont détruit toute l’industrie. On a été témoins de la perturbation et du changement de l’industrie musicale à quelques reprises, avec les réseaux sociaux, la consommation musicale via le streaming, etc. J’essaye toujours d’embrasser l’avenir. Je ne suis pas du genre à ne vouloir écouter que des vinyles et à détester Spotify. Mais en termes de création, je pense quand même que c’est différent quand l’IA te donne un Sol majeur et quand moi, je décide d’avoir un Sol majeur parce que cette tonalité correspond à mon humeur aujourd’hui. A chaque fois que je pense à la technologie, je me dis qu’on aime encore aller voir un orchestre qui joue du Beethoven ou le requiem de Mozart. Ça reste une expérience extraordinaire de voir ces gens jouer sur ces vieux instruments une pièce de musique datant de deux cents ans, dans une vieille salle de concert. Ça reste important pour nous – en tout cas pour moi. Les musiciens classiques sont toujours là, et c’est toujours génial de voir un être humain qui fait de la musique devant soi. Je ne nous vois pas perdre cette connexion humaine. L’IA sera géniale quand on aura besoin de faire un morceau pour une vidéo, une publicité, un générique pour la télé, etc. Mais pour un groupe ou un artiste solo, comme moi, ça reste quelque chose de personnel. Le côté économique est différent. Voyons comment ça va évoluer.

« Pour moi, créer est la meilleure partie du processus. Je ne veux pas que l’IA m’enlève le meilleur. Quand je suis en train de créer, c’est là que je suis heureux. »

J’ai essayé une fois, par curiosité, de générer des questions pour une hypothétique interview, pour voir ce que ça pouvait donner. Le fait est que les questions ne m’ont pas plu, il n’y avait rien de très réfléchi, c’était pauvre en analyse ou peu pertinent, souvent un peu générique…

Exactement. Par exemple, je l’utilise pour de la correction de texte ou pour suggérer des idées, donc peut-être qu’on peut aussi faire ça pour des interviews. Peut-être que tout dépend des instructions qu’on donne ou qu’il faut mentionner qu’il faut des questions dans la veine d’un célèbre journaliste ou dans le style d’un certain magazine. Peut-être qu’il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Ça peut aider pour voir quels sont les sujets en vogue actuellement sur internet et comment ça peut se rapporter à un guitariste de rock, mais il faut aussi être créatif. Si on dit simplement : « Je veux dix questions pour Kiko Loureiro », le résultat sera basique. Mais si on ajuste un peu, peut-être qu’on peut trouver quelque chose d’intéressant. Genre : « Kiko joue de la guitare, comment peut-on faire un parallèle entre sa pratique de l’instrument et un sportif olympique ? » Je ne sais pas. Mais je pense que ce serait plus facile pour toi plutôt de lire d’autres journalistes que tu apprécies et de voir comment eux-mêmes mènent des interviews pour t’inspirer.

Concernant la musique, je peux utiliser Suno et demander : « Donne-moi une chanson en 6/8, mode majeur, dans un style grunge mélangé à du hard rock », et ça me génère la chanson, mais le résultat est générique. Je préfère me tourner vers les vieux albums de Rush ou les mélodies de Frank Sinatra, écouter un peu et ça m’inspirera, car je sais faire, je connais le métier. Si j’écoute l’introduction d’une chanson de Rush, je me dis : « Oh cool, je peux faire un accord ouvert et des roulements de batterie. » Ce n’est pas une copie de la chanson de Rush, mais je sais qu’ils font ce genre de chose, et je vois que Dream Theater et Iron Maiden le font aussi, donc je me dis que c’est une bonne idée pour démarrer une chanson. Puis peut-être que je me dirais : « Ah non, ça fait trop Rush. Peut-être qu’il me faut autre chose. » Alors je vais m’écouter du Van Halen et créer un riff de guitare dans cette veine, ou ça peut être George Benson, ou Slayer. Je vais m’inspirer de l’intro de « Reign In Blood » pour créer le même genre de suspens. Je peux faire une intro dans cette veine, avec des accents, puis une guitare qui arrive dans le fond avec des intervalles bizarres. Je ne suis pas obligé de copier « Reign In Blood », mais je peux m’en inspirer. Je n’ai donc pas besoin d’IA pour ça, parce que c’est là, dans ma tête, je sais comment créer des riffs dans la veine de tel groupe ou telle chanson pour obtenir un feeling similaire, car je comprends la musique qu’il y a derrière. Slayer, par exemple, a beaucoup de riffs qui utilisent certains types d’intervalles et d’accords, et qui sont différents des riffs de Van Halen. Puis il y a l’esthétique, le son de l’instrument, dans quelle direction tu pars après cette intro, etc. Il y a tant de façons d’être inspiré par la musique, si bien que, pour l’instant, je n’ai pas besoin d’IA pour m’inspirer. Mais ce qui est super avec l’IA, c’est que n’importe qui peut faire de la musique et avoir l’impression de créer. Je vois ça comme une bonne chose, même si ça peut détruire un peu ce que je fais. Je peux moi-même donner des instructions et générer une image, et j’aurais l’impression de l’avoir créée. Ce n’est pas vraiment moi, mais un petit peu quand même. Il faut voir ces changements de manière positive, sinon on n’a plus qu’à se suicider !

Et d’après toi, que l’avenir nous réserve-t-il avec ça ? Où se situerait le point de non-retour, pour citer un de tes morceaux ?

Je pense qu’on est déjà au point de non-retour, car on ne pourra pas revenir à l’époque où l’IA n’existait pas. Il faut prendre conscience qu’on vit dans une époque post-humaine. On n’est pas seulement des humains, mais des humains avec une extension technologique et on ne peut pas vivre sans. Dans quelle mesure va-t-on la laisser influencer notre vie ? L’addiction aux réseaux sociaux, aux vidéos pornos, aux jeux vidéo en ligne, aux paris en ligne… Jusqu’où va-t-on laisser toute cette technologie envahir notre vie et en devenir totalement dépendants ? C’est pareil quand on écrit une chanson : si tu commences à demander à l’IA d’écrire tes chansons, tu pourrais perdre la faculté à avoir des idées, car c’est quelque chose qu’il faut entretenir. Composer, écrire, peindre, ce sont des compétences mécaniques, qui utilisent nos doigts et ainsi de suite, mais ça nécessite aussi de mélanger des idées. C’est comme dans un rêve, tu vas chercher des choses dans différentes sources, et après coup, tu te demandes : « Ouah, comment j’ai écrit ça ? » Puis tu lis un merveilleux livre et tu vois comment l’auteur utilise les mots, et tu essayes d’en employer un spécifique que tu as aimé dans ta propre œuvre, etc. Mais je pense qu’on est des cyborgs dans le sens où si tu es en train d’écrire des paroles et que tu as besoin de synonymes d’un certain mot, tu feras appel à la technologie pour qu’elle te donne cinquante mots différents, mais à la fois, il faudra quand même que tu choisisses celui qui te plaît. On y est donc déjà et ça ne fera que s’intensifier, mais il faudra qu’on contrôle nos addictions, donc parfois c’est bien aussi de simplement aller marcher dans la forêt, jouer au foot ou faire quelque chose sans technologie.

« Ce qui est super avec l’IA, c’est que n’importe qui peut faire de la musique et avoir l’impression de créer. Je vois ça comme une bonne chose, même si ça peut détruire un peu ce que je fais. Il faut voir ces changements de manière positive, sinon on n’a plus qu’à se suicider ! »

J’ai des enfants et c’est vraiment une lutte, car on est soi-même accro à la technologie, notamment parce qu’on a l’excuse de devoir travailler avec, mais en même temps, on veut qu’eux aillent jouer dehors tandis qu’ils veulent jouer aux jeux vidéo ou regarder des vidéos TikTok stupides qui te transforment en zombie. Comment faire ? Dans le cas des vidéos, le monde entier en fait, puis tout d’un coup, la machine t’apporte ce qui te rendra accro. C’est ça le point de non-retour et il faut que nous contrôlions ça, d’une façon ou d’une autre, sur le plan personnel. C’est comme l’alcool : il y en a partout, au supermarché, dans les bars, etc. Si tu bois du vin, tu te sens bien, et tu pourrais avoir envie d’en boire tous les jours, mais alors ce sera néfaste pour toi. Alors comment peux-tu contrôler ça ? Je pense que la technologie, c’est pareil, voire pire.

Et crois-tu en un monde où la technologie ne fera pas que répondre à l’humain, mais où elle sera capable de comprendre les sentiments humains, comme tu l’as évoqué tout à l’heure ?

La dernière étape du développement de l’IA, c’est effectivement quand celle-ci atteint la théorie de l’esprit, quand elle peut comprendre tes émotions. Il y a des études qui montrent que l’IA réussit certains tests de théorie de l’esprit. J’ai lu un article en juin dernier qui en parlait. J’ai écrit un texte pour parler de l’album Theory Of Mind. En temps normal, je fais corriger l’anglais, vérifier des trucs, etc. Là, j’ai utilisé ChatGPT pour formuler certaines choses. Et juste par curiosité, pour voir ce qu’il répondrait, je lui ai posé la question suivante : « Sur la base de tout ce que je t’ai montré, dis-moi quelle est ma plus grande peur ? » Je l’ai donc questionné sur mes sentiments. Et je dois dire qu’il m’a donné une réponse qui était plutôt bonne ! [Rires] Je ne sais plus exactement maintenant, j’ai pris des notes, mais c’est lié à ce que sera mon héritage musical et ce genre de chose en rapport avec la musique. Il faut que je réalise ce test avec d’autres gens pour voir sa moyenne de succès, mais peut-être que c’est juste un effet d’horoscope, peut-être que ce sont des réponses génériques qui pourraient convenir à n’importe qui. C’est comme quand quelqu’un te tire les cartes pour prédire ton avenir : « Tu trouveras le bonheur dans le futur avec une femme ! » Bien sûr, ça finira par arriver… Mais en se basant sur les informations que tu lui donnes, tes questions et les textes que tu rédiges, l’IA pourrait un jour deviner tes peurs, tes doutes, etc., ou peut-être parce qu’elle remarque que tu es plus productif, elle peut deviner que tu es plus excité par la vie et donc plus heureux. Je pense que c’est tout à fait possible. On peut déjà faire des tests, si on utilise beaucoup l’IA et qu’on lui communique des choses personnelles, des sentiments, etc.

L’idée de la théorie de l’esprit inclut la compréhension que les croyances, les désirs, les intentions, les émotions et les pensées des autres peuvent être différents des nôtres. Penses-tu que la technologie peut nous aider sur ce plan ou, au contraire, a-t-elle plutôt tendance à nous faire perdre cette compréhension et même notre capacité à faire preuve d’empathie, en nous déconnectant des autres êtres humains ?

La théorie de l’esprit est un truc purement humain, sans technologie, c’est ce qui fait qu’on peut dominer la planète avec nos communautés, nos villes, etc. La technologie nous déconnecte, avec les réseaux sociaux, par exemple, qui créent des bulles et des gens qui se mettent à se détester. On le voit très clairement avec les points de vue politiques ou environnementaux, les sujets de l’immigration, etc. De même, sur le plan personnel, on voit que les gens sont davantage seuls, accros à la technologie, n’interagissant pas avec leurs congénères. Et si on parle du domaine musical, si je compare avec le passé quand j’ai commencé, c’était : « Allez, on forme un groupe ! » Tu cherchais des gars pour monter un groupe avec toi. Tu voulais des interactions, raconter des histoires drôles avant la répétition, puis jouer, puis rester un peu pour parler, puis aller manger une pizza. Aujourd’hui, tu en vois beaucoup qui veulent être sur Instagram, qui sont dans leur chambre à essayer de faire la meilleure prise à publier et qui courent désespérément après les likes, mais ils ont peur de jouer en live ou de monter un groupe. Combien de gens veulent un groupe et combien ont juste besoin de collaborations sur Instagram ? C’est en train de changer – ou ça a déjà changé. Ce qu’il y a bien quand on a un certain âge, c’est qu’on voit les changements. Il y a des gens qui aiment encore jouer ensemble, mais c’est tellement plus facile de créer de la musique sur ordinateur et de l’envoyer ensuite à quelqu’un pour qu’il joue par-dessus. On perd donc le sens de l’interaction.

« Il faut prendre conscience qu’on vit dans une époque post-humaine. On n’est pas seulement des humains, mais des humains avec une extension technologique et on ne peut pas vivre sans. »

C’est aussi pour ça que ça fait du bien de partir en tournée et que certains gros festivals ont tant de succès, car les gens ont quand même besoin de ce côté tribal, d’être parmi d’autres êtres humains. Mais même les festivals sont en train de changer, parce que les gens y vont parfois pour montrer à ceux qui n’y sont pas qu’eux y sont ; ils sont sur leur téléphone : « Regardez-moi, je suis au Hellfest ! », comme si c’était eux les artistes. On peut clairement voir que le public veut aussi être l’artiste et qu’il y a moins de « superhéros » sur scène. Il y a encore de ça, mais moins. Ce n’est pas étonnant que beaucoup de groupes plus récents, comme Slipknot, Ghost, Sleep Token ou même Buckethead, cachent leur identité sur scène avec des masques. On sait aujourd’hui que derrière Ghost, c’est Tobias Forge, mais on ne sait pas qui est derrière Sleep Token : « Qui c’est ce gars ? On s’en fiche, le concert est super et j’y suis. » Et maintenant, les festivals, comme le Wacken et le Hellfest, vendent tous leurs billets avant même que les groupes soient annoncés ! Parce que les gens veulent juste aller à l’événement pour dire qu’ils y sont. C’est très autocentré. Ce n’est pas un problème, c’est juste ainsi que la société évolue.

Tu devrais porter un masque alors !

Tu sais, ce n’est pas nouveau. On retrouvait déjà du maquillage dans les cirques ou des masques en Italie. Kiss faisait déjà ça, et il y avait un groupe brésilien avant eux, Secos & Molhados. Ils prétendent que Kiss les a copiés, car ces derniers les ont vus et ils avaient des maquillages très similaires. Le chanteur, Ney Matogrosso, est toujours une légende, c’est l’une des plus belles voix de la musique brésilienne. Il a dans les quatre-vingts ans maintenant. Il a une voix très aiguë, presque comme une femme. Ils ont commencé juste un peu avant Kiss, mais pratiquement en même temps, c’est pour ça que c’est un peu controversé. Gene Simmons a dit que c’était faux, qu’ils ne les ont pas copiés, etc. Je pense que l’idée de Kiss venait avant tout des superhéros, ce qui est typiquement américain avec les comic books, et ils ont utilisé le maquillage blanc parce que ça fait référence aux clowns. Peut-être que c’était juste une coïncidence.

Mais bref, l’idée de rock star est en train de perdre en puissance ; la puissance est en tout le monde. C’est un peu philosophique [rires]. A la fois, tu as ces grands politiciens, comme Trump, en qui les gens font confiance comme en un grand sauveur. Les gens ont donc encore besoin de ça, de personnes qui attirent l’attention et ils peuvent le retrouver chez des youtubeurs ou des podcasteurs. Mais cette histoire de masques, c’est pour dire que l’artiste n’est pas le centre d’intérêt de l’événement, mais que c’est l’événement lui-même qui est le centre d’intérêt. Il faut réfléchir à ça et à la façon d’attirer les gens aux concerts quand on met en place un show. Tu dois encourager les vidéos et les photos pour qu’ils puissent valoriser leur propre expérience plutôt que de valoriser tes chansons et ton jeu. C’est un nouveau paradigme. C’est comme les marathons : combien de gens y participent pour dire : « Je suis là, je cours vingt et un kilomètres ! » Ils ne cherchent pas à être le champion. Il y a les grands coureurs qui partent devant, mais la masse est là, parfois avec des déguisements, à filmer des vidéos pour leur famille, pour dire qu’ils ont fait le marathon, etc. C’est pareil.

« Même les festivals sont en train de changer, parce que les gens y vont parfois pour montrer à ceux qui n’y sont pas qu’eux y sont ; ils sont sur leur téléphone : ‘Regardez-moi, je suis au Hellfest !’, comme si c’était eux les artistes. »

Avec Theory Of Mind, tu poursuis sur la voie de l’indépendance. La différence avec tes albums passés est que ton projet solo est désormais ton seul et principal projet. N’est-ce pas compliqué dans ces circonstances de faire reposer ta carrière sur l’indépendance, sans avoir la force de communication et peut-être financière d’un label derrière toi ?

Ça aurait été différent dans le passé, mais aujourd’hui, je ne crois pas. Enfin, ça dépend vraiment de ce que tu veux. Les résultats financiers dépendent de ce que tu cherches à obtenir. Si je voulais posséder une île, voyager tous les weekends n’importe où dans le monde à bord d’un jet privé et avoir cinq maisons dans différents pays, j’aurais certaines attentes et en étant indépendant… Même le fait d’être avec un label ne garantit pas d’obtenir ça. C’est donc une question d’attentes. Comme ça fait longtemps que je suis dans cette industrie, je connais mes propres attentes et mes décisions sont prises en fonction. Aujourd’hui, c’est parfaitement possible d’être indépendant. Un grand artiste, comme Adele ou je ne sais qui, aura besoin d’une grande structure, mais au niveau auquel est le metal, c’est bien d’avoir une grande structure, mais ce n’est pas aussi important. Parfois, ça ne fait pas une si grosse différence. Et je dis ça en ayant travaillé avec Megadeth qui est chez Universal Music. Beaucoup de choses viennent du groupe lui-même ou de son proche management. Ça ne vient pas forcément du grand bureau à Los Angeles. Peut-être l’argent, à la limite, mais les stratégies, les idées, etc., non. Universal Music ne s’occupe pas de tes réseaux sociaux, il ne parle pas aux fans, il ne cale pas les concerts, etc. Il y a plein de choses qu’on peut faire soi-même.

Ce n’est pas non plus que je fais tout, tout seul, j’ai besoin d’un manageur qui gère mes dates et d’une société qui uploade les musiques sur les plateformes de streaming, car tout est plus numérique. Donc je parle encore à ces gens, ils existent encore. Un simple exemple : ce n’est pas mon cas, mais tu peux être un youtubeur et dans ce cas, ton partenaire, c’est YouTube qui appartient à Google, et tu peux devenir énorme – on connaît des exemples. Ton partenaire, c’est donc l’équivalent de GDP Finlande pour moi, ce n’est pas si mal ! Ils prennent trente pour cent de ton revenu et tu travailles comme un chauffeur le fait pour Uber. Tu postes constamment des vidéos pour qu’ils obtiennent leur part et ils ont une armée de millions de personnes qui font pareil, car tout le monde veut une présence sur les réseaux sociaux, etc., mais on peut survivre en étant un youtubeur. Donc, dans mon cas, je ne crois pas que ce soit un problème de label. Je dirais même que c’est l’inverse, car certains labels continuent de penser comme il y a vingt ans et ne prennent pas part à tout ça, à Google, Twitch, Spotify (même si, sans doute, un peu plus), etc. Il y a de nouvelles sociétés qui uploadent ta musique, suivent tes revenus, etc. sans qu’il y ait six mois d’échanges de mails et de paperasse.

C’est juste différent. Pour les concerts, tu as de grosses sociétés qui possèdent tout, donc si tu veux passer au niveau supérieur, tu es obligé de jouer leur jeu, d’avoir un management qui parle aux tourneurs qui ont une bonne relation avec Live Nation, qui eux possèdent Tickermaster et certaines salles. Si tu n’es pas partenaire avec eux, tu ne joues pas dans les meilleurs endroits. Mais il existe d’autres façons de faire les choses. Et puis tout dans la vie ne doit pas être dicté par la quantité d’argent que tu gagnes. Il faut trouver le bon équilibre. Ce que je crois être le vrai succès, c’est quand tu as une très belle vie en faisant l’art que tu veux faire, et c’est précisément mon cas. D’autres gens croient qu’il faut par tous les moyens jouer devant dix mille personnes.

« L’idée de rock star est en train de perdre en puissance ; la puissance est en tout le monde. […] Ce n’est pas étonnant que beaucoup de groupes plus récents cachent leur identité sur scène avec des masques. C’est pour dire que l’artiste n’est pas le centre d’intérêt de l’événement, mais que c’est l’événement lui-même qui est le centre d’intérêt. »

Tu as annoncé en septembre 2023 te retirer temporairement de Megadeth. Une pause qui s’est étendue en 2024, pour finalement confirmer ton retrait définitif du groupe. Il n’y a pas eu de déclaration officielle à ce sujet, mais plutôt une sorte de transition douce. Tu as mentionné le mot « liberté » pour expliquer en partie pourquoi tu n’étais plus dans le groupe. A quel point la liberté peut être un enjeu lorsqu’on fait parte d’une grosse machine comme ça ?

Quand j’ai parlé de liberté, je pense que ça a été un peu déformé par la traduction, parce que j’ai parlé de ça en portugais. Je n’ai pas dit ça dans le sens de : « Je suis libre maintenant, je peux faire tout ce que je veux. » Enfin, c’est similaire, mais la discussion était plus sur le fait que je voulais rester à la maison à cause d’une situation spécifique. Je ne voulais pas partir cinq ou six mois en tournée. Quand tu es dans un groupe, tu as plusieurs choses à prendre en compte. Il y a l’égo qui est nourri par ça, par le fait de jouer dans de grandes salles, etc. Il y a le côté financier. Il y a la stratégie de carrière qui fait que c’est peut-être mieux de faire de grands concerts, d’avoir ton nom associé à un grand héritage, etc. Mais quel équilibre peux-tu trouver ? J’ai besoin d’être un peu plus à la maison et mon égo est meilleur que ça, et ma famille à cet instant est plus importante à mon âge et à ce stade de ma carrière. Il m’a fallu une année à discuter et tout pour trouver l’équilibre. Pour la partie financière, c’est très simple pour moi de compenser Megadeth, parce que, déjà, ce n’est pas non plus Google et peut-être aussi, principalement, parce que j’ai une carrière de trente ans derrière moi, que j’ai été huit ans dans Megadeth et que j’ai, je pense, toujours réussi ce que j’ai entrepris. L’autre chose serait l’héritage de ma carrière. Megadeth n’avait aucun plan pour enregistrer un nouvel album. C’était important, car dans le cas contraire, peut-être que j’aurais voulu y participer, créer de la musique, etc. Là, j’aurais mis mon héritage dans le groupe. J’ai fait deux albums avec eux, nous avons gagné un Grammy pour le premier et été nominés pour le second… Bref, j’avais fait la tournée pour The Sick, The Dying… And The Dead!, il n’y avait rien de prévu pour un nouvel album, donc ça signifiait que j’allais encore faire trois ou quatre années de tournée à jouer les chansons des années 80 et 90 dont je n’ai pas fait partie. Je parle en termes d’héritage, car autrement, c’est super cool de jouer les chansons, je les adore, etc. Il y avait donc cette réflexion. Et il y avait aussi que j’ai cinquante-deux ans et que je veux faire plus de choses musicalement, ce qui diffère de Megadeth.

Si je reviens à ce que j’ai mentionné sur la liberté : j’avais la liberté de choisir. D’autres gens ne l’ont pas. Peut-être qu’ils ont besoin de l’argent pour payer leurs factures, et donc ils n’ont pas le choix, car ils dépendent de quelque chose, de ce boulot. Moi, j’avais le choix. C’est ça que j’ai voulu dire. Choisir et être libre, c’est avoir devant soi deux options viables. Il y a deux possibilités et tu peux choisir. Mais parfois, les gens se croient libres, mais ils ne le sont pas, car ils ont un boulot et ils ne peuvent pas dire qu’ils n’en veulent plus, peut-être parce que leur assurance santé y est rattachée et ils en ont besoin, il y a le salaire, etc. Ils doivent à tout prix garder ce job et doivent prévoir pour qu’un jour ils puissent avoir la liberté de choisir. Je parlais donc de ça, la liberté de choix. C’est pareil avec la musique : puis-je faire un album sur lequel je joue du reggae ? Je peux. Je peux payer l’album et je sais comment uploader les chansons. Je suis libre de faire un album de reggae, si je veux – je n’ai pas envie de le faire, mais peux. Je peux faire un album de jazz ; peut-être qu’un jour je le ferai, si j’en ressens l’envie. Si je décide de le faire, pour tout ce qui est financier, les concerts, etc., je pourrai évoluer dans la scène jazz, ce serait une décision qui rendrait ça possible, et c’est la liberté de choix.

Par exemple, certaines personnes sont libres de vivre où elles veulent. Je n’ai pas cette liberté. J’ai trois enfants qui doivent aller à l’école. Je ne peux pas décider d’aller vivre au Brésil maintenant. Si je décidais d’aller vivre au Brésil, ça impliquerait que je divorce et que je laisse mes enfants ici. Je n’ai pas cette liberté aujourd’hui, mais je l’avais quand j’étais plus jeune. Je ne peux pas vivre en France non plus, car peut-être que le gouvernement français ne m’acceptera pas : « On n’a pas besoin de plus de Brésiliens ici » [rires]. C’est de ça que je parlais, de ce type de liberté. J’étais libre de quitter Megadeth, parce que je peux subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille avec ma musique. Artistiquement, je ne suis pas mort, car je sais comment écrire des chansons et enregistrer ma musique. Au niveau de l’héritage, j’ai encore des choses à avenir, plutôt que de jouer d’anciennes chansons d’Angra ou de Megadeth.

« Tout dans la vie ne doit pas être dicté par la quantité d’argent que tu gagnes. Il faut trouver le bon équilibre. Ce que je crois être le vrai succès, c’est quand tu as une très belle vie en faisant l’art que tu veux faire, et c’est précisément mon cas. »

Qu’as-tu gardé avec toi de cette expérience qui a duré huit ans ?

Plein de choses ! J’ai énormément appris. Quoi qu’il arrive, si tu es actif, dans une période de huit ans, tu apprendras des choses, car c’est nécessaire. Les êtres humains essayent toujours d’évoluer, d’une façon ou d’une autre. Je n’avais jamais énormément tourné aux US avant, et tout d’un coup, j’étais souvent là-bas. J’ai donc pu faire l’expérience de l’industrie musicale et des tournées américaines, et voir comment ils travaillaient. J’ai eu la chance de travailler avec 5B, une grande société de management qui collabore avec Slipknot, Lamb Of God, etc. J’ai donc appris comment ils géraient les choses. J’ai été huit ans avec Dave Mustaine, qui est un super guitariste et le créateur de son propre style, j’ai donc vu, non seulement sa façon de jouer, mais sa manière de concevoir son groupe et sa musique, comment il se comporte sous plein d’aspects différents. De même pour les autres gars du groupe, Dirk [Verbeuren], James [Lomenzo], David Ellefson. Ils sont entourés d’une super équipe, très professionnelle. Musicalement, au travers des tournées, j’ai été exposé à différents groupes auxquels je n’aurais sans doute pas été exposé avec Angra, comme Lamb Of God, Five Finger Death Punch, Judas Priest, Scorpions, etc. Nous avons eu l’occasion d’être tête d’affiche dans de gros festivals, comme le Hellfest ou le Wacken. Aux US, nous avons joué au Madison Square Garden et avons participé à des émissions de télé. Tu as donc l’opportunité de voir comment les choses fonctionnent et ensuite, tout est là, j’ai appris. Il y a des choses que j’ai aimées et d’autres pas. J’essaye de prendre ce qui est bon pour moi. Et je sais aussi que j’ai beaucoup donné, pour les chansons – j’en ai écrit onze en deux albums avec Megadeth, ce qui est pas mal pour ce groupe –, mais pas seulement. Comme je l’ai dit, s’il y avait eu un autre album de prévu, j’aurais probablement été disposé à rester plus longtemps, car la partie créative est très importante pour moi.

Après ça, n’as-tu pas songé à revenir dans Angra ? Ou as-tu définitivement tourné cette page ? Rafael lui-même nous disait que, même si tu restais dans la famille, il ne pensait pas que tu reviendrais dans le groupe en tant que guitariste…

En effet, je n’en ressens pas l’envie. Aujourd’hui, je promeus cet album, Theory Of Mind, qui a été à moitié fait durant ma période avec Megadeth et à moitié après. Ce n’est donc pas encore complètement un album créé par le Kiko post-Megadeth, même si ça en donne l’impression. J’adore les gars d’Angra et je leur parle constamment. J’ai d’ailleurs même envoyé un message à Rafael aujourd’hui. Nous sommes toujours en lien rien qu’à cause des anciens albums, j’ai des droits dessus, et j’ai aussi un lien émotionnel avec le groupe, car j’ai commencé à jouer de la guitare avec Rafael ; quand je regarde les vieilles photos, je suis toujours là avec eux. A la fois, je me dis : « Et si je faisais un album comme ça ? » L’autre jour, par exemple, j’ai regardé le documentaire sur John Williams, j’ai trouvé tellement extraordinaire… Il y a tant de possibilités dans la vie ! Si bien qu’aujourd’hui, je n’ai pas envie de revenir en arrière et de me remettre à jouer « Carry On », même si je respecte et adore cette chanson. Peut-être que dans cinq ans j’en aurai envie, mais pas aujourd’hui. Je pense à l’avenir : « Que puis-je faire ? » Je pense que mon nouvel album sonne très différent de l’album No Gravity, alors que c’est aussi moi. J’ai toujours vu Jeff Beck comme un très bon exemple, car ses albums sont très différents, il a toujours évolué. De nombreux groupes sont comme ça. Peut-être que ce n’est pas terrible, peut-être que c’est mieux d’être comme AC/DC, d’avoir une image et un son immuables et que tout le monde puisse te reconnaître pour ça. A la fois, je respecte mes rêves et mes souhaits en tant que compositeur, créateur, musicien et guitariste.

D’un autre côté tu as Felipe Andreoli et Bruno Valverde sur Theory Of Mind : est-ce une évidence pour toi de te tourner vers la famille Angra lorsque tu as besoin de musiciens ?

Ce n’est pas parce qu’ils viennent d’Angra, mais parce que je trouve que ce sont les meilleurs musiciens pour ce style. Sur mes autres albums, on retrouve Virgil Donati, et peut-être que je changerai de musiciens pour changer de son, mais ils aiment travailler avec moi, ils comprennent et les interactions sont faciles. Felipe, par exemple, apprend les chansons en un jour puis enregistre, c’est dingue. Ils sont tellement bons ! Avec d’autres gens, ça peut prendre des mois. J’ai essayé, mais parfois ce sont des jours de répétitions et tout.

« Megadeth n’avait aucun plan pour enregistrer un nouvel album. Dans le cas contraire, peut-être que j’aurais voulu y participer. S’il y avait eu un autre album de prévu, j’aurais probablement été disposé à rester plus longtemps, car la partie créative est très importante pour moi. »

Ton épouse, la pianiste finlandaise Maria Ilmoniemi, participe aussi à tes albums depuis Aqua d’Angra. Comment est-ce à la maison, étant donné que vous êtes deux musiciens ? La musique est-elle omniprésente ?

Non. C’est tout l’inverse de ce que tu peux imaginer. D’ailleurs, aujourd’hui elle est en train de jouer quelque part, je ne sais même pas où. Je la vois donc répéter les chansons, et quand elle dit : « Il faut que je répète la chanson » ou « Il faut que je prépare les sons de clavier pour mes concerts », je comprends ce que ça veut dire. Je mets son nom dans les crédits pour les claviers, parce qu’elle donne beaucoup son avis. Je fais pas mal de clavier moi-même, j’aime faire le sound design ; il n’y a pas que du piano qui est vraiment joué, il y a aussi beaucoup de pads et de strates sonores. Mais comme c’est une spécialiste, je la fais toujours venir en lui disant : « Ecoute ça. » Et elle me donne des idées pour les sons et parfois pour les notes. Je me suis donc dit que c’était légitime de la mentionner comme faisant partie du groupe, mais c’est plus comme une conseillère. Bruno, par exemple, est beaucoup plus impliqué, parce qu’au départ, j’ai créé la batterie avec Toontacks, mais ensuite il apporte beaucoup à la musique au moment où il joue avec son style. Pareil pour Felipe. Alors que ma femme a plus tendance à me guider sur un instrument qu’elle connaît très bien. Elle me dit ce qui est bien ou pas. A la fois, elle n’est pas dans le metal, donc il y a des références qu’elle ne connaît pas. Par exemple, j’aime les trucs prog, alors qu’elle ne connaît même pas Dream Theater. Elle dit : « C’est un peu kitsch. » « Oui, mais c’est metal, les gens aiment ça, c’est bien ! » [Rires]. Mais c’est normal. Parfois, le producteur ou Bruno suggère quelque chose et tu es là : « C’est bien, mais non, je veux garder mon idée d’origine. » Ou vice versa, il apporte quelque chose de super cool que tu as envie d’utiliser. C’est ça la collaboration en êtres humains, avec plein de cerveaux.

Curieusement, on peut remarquer plusieurs similarités entre toi et Marty Friedman : vous avez tous les deux déménagé dans un autre pays (la Finlande pour toi, le Japon pour lui), vous êtes tous les deux mariés avec quelqu’un de là-bas, vous avez tous les deux été dans Megadeth et vous vous êtes tous les deux concentrés sur votre carrière solo ensuite. Te reconnais-tu en lui pour toutes ces raisons ?

Oui. Aujourd’hui, je le connais bien mieux qu’avant, mais j’ai connu sa musique via ses albums solos, comme Dragon’s Kiss. Je m’intéressais à ce genre de guitariste, Jason Becker, Cacophony, Greg Howe, et il était l’un d’entre eux. J’avais certains de ses albums et je me souviens quand il a rejoint Megadeth, je suis allé à l’un de leurs concerts à Rio. Il apparaît en tant qu’invité sur mon album solo précédent, Open Source. Je lui ai demandé si ça l’intéressait et il a tout de suite envoyé un solo. Je suis allé à l’un de ses concerts à Los Angeles pour le voir jouer live avec son groupe japonais qui est super cool. Et il nous a rejoints sur scene avec Megadeth pour jouer avec nous. La première fois que je suis allé au Japon avec Megadeth, je lui ai envoyé un e-mail pour lui demander si nous pouvions nous rencontrer pour parler, car je voulais le connaître personnellement. Nous nous sommes donc rencontrés dans un bar à sushis. Nous avons fait ça les deux fois où nous sommes allés au Japon avec Megadeth. Nous avons discuté pendant une heure ou deux, sans même parler une seule fois de Megadeth. Nous avons parlé de musique et de la vie. Il semblait être quelqu’un de très intéressant et nous nous sommes tout de suite entendus. Il n’est pas resté bloqué sur Megadeth, il cherche toujours de nouvelles choses, avec les influences japonaises, des trucs plus heavy, etc. On peut voir que c’est un créatif. A chaque fois que je l’ai rencontré et que j’ai parlé avec lui, j’ai pu voir qu’il était toujours prêt à écouter de nouvelles choses, de nouveaux groupes, et qu’il était simplement lui-même.

On en revient à cette idée de liberté. Ça m’a pris des années pour décider de devenir un guitariste professionnel. J’étudiais la biologie à l’université et ça me semblait impossible d’être musicien. Je n’aurais jamais imaginé être là à te parler tant d’années plus tard, avec tout ce que j’ai fait dans ma carrière musicale. Il fallait donc que je trouve un boulot. J’aimais la biologie, donc j’ai commencé à partir dans cette voie. Quand tu prends cette décision, quand tu as le courage… Je n’avais pas encore cette liberté, parce que je vivais avec mes parents, mais j’ai pris la lourde décision d’être musicien et de payer mes factures avec mes pentatoniques, avec mes gammes. C’est beaucoup plus difficile que de décider de quitter Megadeth. C’était super facile, et je crois que c’était pareil pour Marty Friedman quand il a décidé d’être un guitariste solitaire et de déménager au Japon. C’est une grande décision à prendre dans sa vie, mais en réalité, c’est simple. Donc je me reconnais beaucoup en lui en ce sens surtout, même si c’est drôle que nous ayons tous les deux déménagé dans un autre pays et choisi une carrière solo. Je pense qu’il a beaucoup plus de liens avec Megadeth que moi, parce qu’il fait partie de l’âge d’or du groupe. Il a enregistré les deux ou trois albums principaux. Enfin, il y a aussi Peace Sells, mais la moitié d’une setlist de Megadeth aujourd’hui est constituée de chansons de Marty Friedman, et s’il n’y en a pas plus, c’est juste parce que Dave n’est plus capable d’atteindre les notes aiguës. Ils jouent encore « Tornado Of Souls », « Hangar 18 » et toutes ces chansons. Marty Firedman est donc beaucoup plus associé à Megadeth que je ne le suis.

« Ça m’a pris des années pour décider de devenir un guitariste professionnel. J’étudiais la biologie à l’université et ça me semblait impossible d’être musicien. Je n’aurais jamais imaginé être là à te parler tant d’années plus tard, avec tout ce que j’ai fait dans ma carrière musicale. »

Sa carrière est-elle un modèle pour toi ? Car il a pas mal de succès en tant qu’artiste solo…

Pas forcément. Ce n’est pas spécifiquement ce que je regarde chez lui, mais n’importe quel guitariste qui a une carrière en tant que tel et fait des albums est une référence. Marty Friedman est un très bon exemple, mais je pense qu’il y en a qui ont encore plus de succès, comme Joe Satriani qui a toujours eu une carrière solo. Lui et Steve Vai viennent des années 80 – alors que Marty Friestman, c’est un peu tard – et ont eu cinquante ans de carrière solo. Je peux aussi citer Steve Morse, même s’il a rejoint Deep Purple plus tard. Ce sont tous des gens que je suis, tout comme d’autres dans d’autres styles, à l’instar de Tommy Emmanuel ou Robben Ford. Des musiciens dans des groupes peuvent être inspirants également, comme Dave Grohl qui a changé l’industrie musicale avec Nirvana, puis a créé son propre groupe. Même Dave Mustaine qui a quitté Metallica et a fondé Megadeth. Certes, les musiciens changent, mais Megadeth sera toujours là ; il y aura toujours lui et si une personne pose problème, il la change. D’autres groupes placent les relations au-dessus du groupe lui-même, comme Led Zeppelin, Queen, etc. : si l’un des musiciens n’est plus là, le groupe s’arrête. C’est une autre approche, mais c’était aussi une autre époque.

Il y a un guitariste qui a poussé le concept d’artiste solo à un extrême, c’est Yngwie Malmsteen, car désormais, sur ses albums, il chante, joue de la batterie, de la basse, etc.

Oui, c’est possible, mais c’était pareil pour Prince. Je ne connais pas personnellement Malmsteen, mais on peut se dire : « Oh, c’est un ego trip », ou on peut simplement que le gars aime tout faire ! Personnellement, je trouve ça génial de jouer de la batterie, j’adorais être capable de l’enregistrer moi-même, et je m’amuse à créer les grooves et les rythmes avec une batterie électronique, mais compte tenu de la vision que j’ai de ma musique, je préfère faire appel à un batteur comme Bruno qui est capable de jouer des choses beaucoup plus compliquées. Mais tu prends Prince, Jacob Collier, Stevie Wonder… Ils ont souvent enregistré la batterie. Il y a des musiciens qui en sont capables ou qui veulent avoir la main sur tout. Ce qui compte, c’est que le résultat soit bon et que les gens aiment.

As-tu le sentiment que les fans de Megadeth et d’Angra te suivent dans ton aventure solo ?

Oui. Je vois les choses ainsi : il y a le cercle des guitaristes qui adorent la guitare. Puis il y a la communauté des metalleux, au sein de laquelle il y a le cercle thrash metal et celui des fans de power metal à la Angra ou Helloween et prog metal à la Dream Theater. Il y a des intersections entre ces publics. Certains écoutent ma musique parce qu’ils aiment Kiko en tant que guitariste, et à côté ils écoutent Andy Timmons, Paul Gilbert et tous ces guitaristes. D’autres écoutent Kiko parce qu’ils aiment Helloween ou Gamma Ray. Ces derniers aiment peut-être surtout ma musique avec Angra, mais certains peuvent aussi s’intéresser, dans une certaine mesure, à mes albums solos. Si j’avais tous les fans de Megadeth, tous ceux d’Angra et tous ceux qui aiment le jeu de guitare, j’aurais une tout autre envergure en tant qu’artiste. Je ne sais même pas quel genre d’art serait capable de faire ça. Certains aiment juste le metal pur et simple, ils veulent écouter « I Want Out » de Helloween et peut-être « Carry On » d’Angra, avec la double grosse caisse à fond et des progressions d’accords simples. Je ne fais pas ça dans mes albums, donc pour eux, il manquerait quelque chose. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde. J’essaye d’abord de me faire plaisir.

Interview réalisée en visio le 15 novembre 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Kiko Loureiro : kikoloureiro.com

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  • Interview passionnante comme souvent ;-)
    Merci

  • Interview très fouillée.
    Ses points de vue et ses réflexions sont très justes que ce soit sur la montée inexorable de l’ IA, le concept de liberté artistique, la place de famille dans une vie d’artiste parcourant le monde, l’évolution de notre musique peu à peu privée de rock stars vers un anonymat des musiciens, la montée de l’individualisme exacerbé du public dans les festivals (comme dans tant d’autres domaines) et aussi cette manière particulière que nous, non-anglophones, analysons et apprécions les textes chantés en anglais pas toujours compris dans leur ensemble sans que ça devienne un frein, bien au contraire. Première fois que je lis un développement sur ce point de détail qui est en fait très important. La technologie d’aujourd’hui nous permet de comprendre les textes très vite que ce soit au niveau basiquement grammatical que sur le plan de l’interprétation, les sens cachés, les doubles sens, les jeux de mots souvent pour le meilleur mais aussi parfois pour le moins bon.
    En 1980, point d’internet, des paroles pas toujours imprimées et si c’était le cas un travail de fourmi avec un dictionnaire français/anglais et le carnet de notes à coté. Toute une époque à la fois de galère mais aussi et surtout d’effort que décuplait le plaisir d’écouter et de décoder. Une époque révolue depuis l’avènement du numérique qui apporte bien évidemment son lot de très bonnes choses mais également ses excès. Il faut rester vigilant mais, comme le dit très bien Kiko, il faudra faire avec.

  • Imminence + Ne Obliviscaris @ Salle Pleyel
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