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Interview   

Lacuna Coil : l’empire gothique contre-attaque


L’inspiration, ça ne se décrète pas. Pour la susciter, il faut vivre et ressentir des choses. Or quand on a passé tout son temps pendant plusieurs mois à la maison à cause d’une satanée pandémie, on peut comprendre qu’en tant qu’artiste on n’ait rien à exprimer. C’est ce qui est arrivé à Lacuna Coil, quand quelques mois après la sortie de Black Anima (2019), le monde est entré en confinement. Mais histoire de ne pas se tourner les pousses et de maintenir un lien avec sa musique, son passé et ses fans, les Italiens se sont lancés dans un projet un peu spécial – dont nous parlait Cristina Scabbia en 2022 : réenregistrer et réinventer Comalies, leur troisième et plus emblématique album. Une manière de doucement relancer la machine, et bien leur en a pris, puisque conjointement avec la reprise des tournées, cela leur a permis de retrouver la flamme créative.

Le résultat, c’est Sleepless Empire, un album qui poursuit dans la même phase artistique plus agressive entamée avec Delirium (2016), mais mêlé à des teintes gothiques plus old school. Pour parler de tout ça et de l’idée thématique derrière ce disque, nous avons échangé avec le chanteur Andrea Ferro mais aussi le bassiste Marco Coti Zelati, alias Maki. Moins médiatisé que les deux voix de Lacuna Coil, ce dernier en est pourtant, à bien des égards, l’âme musicale en étant le compositeur principal depuis les premières années du groupe. L’occasion d’un entretien fleuve, notamment instructif sur la « tambouille » musicale de celui qui se destinait à être chef cuisto… et qui justement était en train de cuisiner pendant nos échanges !

« Nous avions besoin de retrouver notre vie, de tourner dans le monde et de recommencer à nous nourrir d’expériences avant de nous y remettre. Nous avons pris beaucoup temps avec cet album pour trouver la bonne direction. »

Radio Metal : Vous avez littéralement arrêté de créer pendant un certain temps à cause de tout ce qui était négatif autour de nous, en particulier à cause de la pandémie et de l’obligation de rester chez soi. Pensez-vous qu’un artiste a besoin de vivre et de faire l’expérience du monde afin d’être créatif ?

Andrea Ferro (chant) : En tout cas, notre façon de travailler a toujours été de faire un album, puis de partir en tournée, et durant les deux ou trois années du cycle de tournée, nous rencontrons des gens, visitons des lieux, écoutons de nouveaux groupes, bref, nous vivons. Après ça, nous faisons une petite pause et nous nous sentons prêts à commencer à enregistrer un autre album, car nous avons emmagasiné suffisamment d’expérience dans notre vie pour nous inspirer à aller ailleurs musicalement parlant. Durant la pandémie, nous n’avons pas fait grand-chose pendant deux ans.

Marco Coti Zelati (basse) : Il n’y avait pas beaucoup d’inspiration. Nous sommes restés à la maison à jouer à des jeux vidéo ou à regarder des films, ce n’est pas suffisant !

Andrea : Nous avions besoin de retrouver notre vie, de tourner dans le monde et de recommencer à nous nourrir d’expériences avant de nous y remettre. Nous avons pris beaucoup temps avec cet album pour trouver la bonne direction, y compris pour le titre, les visuels, etc. C’était un long travail.

L’inspiration pour créer Sleepless Empire est venue durant les sessions de Comalies XX. Comment est-ce que le fait de retravailler ce classique a mené au nouvel album ?

Marco : On peut sentir dans Sleepless Empire que nos souvenirs d’il y a vingt ans sont remontés ; nous nous sommes retrouvés avec un bon mélange entre le vieux Lacuna Coil et le nouveau Lacuna Coil. Mais ça s’est fait tout seul. Il se trouve aussi que j’ai eu plein de problèmes durant ces dernières années, donc j’ai commencé à évacuer les émotions dans ce que j’enregistrais sur le moment, des parties, des riffs remontant jusqu’à sept ans en arrière parfois. Sleepless Empire résulte de ce processus. Ça explique aussi peut-être pourquoi cet album a des influences un peu plus old-school.

Andrea : Le fait est que, quand tu réécoutes un vieil album pour le réenregistrer, et que tu cherches à te souvenir de ce que tu faisais il y a vingt ans – l’harmonie est faite de telle manière, le clavier fait ceci, la guitare fait cela –, ça peut t’influencer et t’inspirer, ne serait-ce qu’inconsciemment, des atmosphères, des arrangements, etc. Mais c’était clairement une bonne façon de remettre le pied à l’étrier, en allant en studio sans la pression d’un véritable nouvel album ; nous y remettre pour Comalies XX a été plus facile que si nous l’avions fait pour un nouvel album avec lequel nous voulons faire de nouvelles choses, avoir de nouveaux sons, etc. Pour ça, il faut du temps, se poser et plancher sur plein d’idées.

En parlant de Comalies XX, à l’époque de sa sortie, nous avions demandé à Cristina comment vous aviez abordé la déconstruction de l’album original pour aboutir à cette version, et elle a dit qu’il fallait plutôt te poser la question, Marco, car tu as réécrit toute la musique en t’isolant dans la montagne. Du coup je te pose la question…

Marco : Oui, j’ai déménagé là-bas et j’y ai passé trois mois tout seul, à boire et à m’amuser avec des amis, mais aussi à travailler sur l’album. En fait, si nous avons fait ça, c’était principalement parce que nous n’avions aucune idée de quoi faire avec le nouvel album à cause de la pandémie. Nous avons donc pensé à faire quelque chose pour les vingt ans de Comalies. En parlant avec des amis et des fans, nous nous sommes rendu compte que les gens ne comprenaient pas l’intérêt quand on remasterisait un album, ils ne s’en rendent même pas compte. Alors j’ai dit à la maison de disque : « Pourquoi ne pas essayer de faire une version 2020 de l’album ? », car maintenant nous sommes plus matures, nous avons plus d’expérience, même si nous jouons encore ce type de musique. Nous avons donc essayé, au départ, avec deux ou trois chansons. Je crois que la première que j’ai faite était « Swamped » ou « Heaven’s A Life », l’une des deux principales. C’était vraiment compliqué, mais finalement, le résultat s’est avéré très émotionnel, très introspectif, et très gothique voire noir comparé à la version originale. Je me suis dit : « Ok, peut-être que ça fonctionnerait de faire tout l’album dans cet état d’esprit », donc nous avons décidé de refaire l’intégralité des chansons. Mais il est clair que ce n’était pas simple. Nous avions enregistré l’album original sur bandes, donc je n’avais rien sur ordinateur, il a donc fallu que je refasse tout et réécrive toutes les parties de batterie, de basse, de guitare, tous les MIDI, tous les synthés, toutes les cordes sur ordinateur. Andrea et Cristina sont ensuite venus dans ma maison de campagne, nous avons réenregistré toutes les chansons dans leurs version originales, puis j’ai commencé à tout décomposer et à les reconstruire telles qu’on peut les entendre maintenant sur Comalies XX. C’était un long processus, du gros boulot, mais ça nous a permis de continuer à faire travailler nos méninges et je trouve le résultat plutôt bon. J’en suis très content. Le label et les gens ont beaucoup aimé !

« Tout a changé si on compare à notre enfance. La guerre est de retour, la politique est déroutante, incertaine, changeante, les gens et les lois n’arrêtent pas de changer, etc. Même si on n’y pense pas, cette incertitude se reflète dans notre humeur quand on écrit quelque chose, que ce soit des mots ou des notes. »

La différence entre Sleepless Empire et les albums précédents est que tu as changé de résidence et que tu n’avais pas de studio dans cette nouvelle maison, donc vous avez pris une location. Comment était-ce de travailler là-bas ? Cristina a dit que tu étais un peu mal à l’aise…

Au début, oui. J’avais mon home studio dans le sous-sol de mon ancienne maison, or je n’habite plus là. Ce que tu vois là, c’est ma petite chambre quand j’étais gamin et que nous avons commencé à faire toutes les chansons [rires], mais aujourd’hui, je ne peux pas vraiment jouer ici et y faire venir Andrea et Cristina pour chanter ou faire des trucs. Nous avons donc dû prendre une location. Et le fait de devoir s’y rendre tous les jours, comme un boulot normal, c’est dur pour moi, car j’avais l’habitude de me réveiller en pleine nuit pour aller dans mon sous-sol, attraper une guitare et commencer à jouer. Je travaillais beaucoup pendant la nuit. C’était aléatoire : tu ne sais jamais quand tu veux commencer et quand tu veux arrêter. Même si dans notre studio, nous avons un accès total, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce n’est pas pareil. Si je suis là, tranquille sur mon canapé et que, tout d’un coup, je me dis : « Oh, il faut que j’aille au studio ! », je dois prendre la clef, m’habiller, prendre la voiture, aller au studio, m’asseoir, tout allumer, commencer à jouer… Au début, c’était super dur pour moi. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me lancer. Je m’excuse d’ailleurs auprès d’Andrea et de Cristina qu’ils aient dû autant attendre [petits rires]. Ce n’était pas simple. Mais au final, j’adore le résultat. Je trouve que Sleepless Empire est un très bon album, or, honnêtement, je ne m’y attendais pas. En fait, je ne m’attendais pas à faire un meilleur album que Black Anima. Donc on verra.

Comment c’était pour toi, Andrea, d’attendre après Marco ?

Andrea : C’était une situation différente. Nous nous réunissions tous les jours avec Cristina, et pendant qu’il travaillait sur la musique, nous travaillions sur les textes en dehors de la pièce. C’était autre chose, mais au bout du compte, il a fait son boulot. Peut-être que la plus grande différence était pour Marco. Pour nous, c’était différent, mais quoi qu’il arrive, nous n’avions jamais fait d’albums chez nous, nous devions toujours aller quelque part pour ça. Nous avons essayé de faire tout le chant dans ce nouveau studio. Pour nous, ça ne changeait pas tant que ça. C’était surtout pour lui, par rapport à la manière dont il avait l’habitude de travailler.

Marco : C’est comme ça. Le plus important est que, même si c’était plus dur, nous avons réussi à faire l’album et qu’il nous plaît.

Avec Black Anima, vous aviez délibérément voulu faire un album plus metal, sachant que Delirium était déjà bien metal. On dirait que Sleepless Empire conserve une part de cet état d’esprit ; on y retrouve certains de vos passages les plus brutaux et sombres. Sont-ce les émotions que le monde actuel vous inspire ?

Oui et non. Evidemment, quand je commence à écrire de la musique, mon corps réagit à ce qui se passe à l’extérieur. Si quelque chose de bien se produit et que tu es de bonne humeur, ce que tu composes diffère de lorsque tu es de mauvaise humeur. Mais honnêtement, en tant que metalleux, j’aime déjà, de base, jouer ce genre de musique. Beaucoup de gens me demandent pourquoi je compose ces musiques tristes et parfois dépressives, alors que, quand ils me rencontrent, je suis toujours joyeux et drôle. C’est juste ce que j’aime. C’est probablement quelque chose qui vient de l’intérieur. Je ne suis pas consciemment influencé par le monde extérieur. Je suis surtout influencé par ce qui m’arrive, c’est plus introspectif – ou ce qui arrive à mes amis, ma famille, mes proches. Evidemment, penser à la guerre, à la politique ou à toutes les conneries qui nous entourent en ce moment ne me rend pas heureux, mais quand je compose de la musique, je ne pense pas qu’à ça, c’est un mélange. Et d’ailleurs, cette idée de Sleepless Empire n’est pas seulement partout dans le monde, elle est aussi en nous et il faut parfois y faire face.

« Si tu as un batteur qui n’est pas capable de jouer de la double grosse caisse, tu ne fais pas de musique qui en intègre. Si tu le fais, c’est que t’es un connard, car après, le batteur sera tous les jours en souffrance sur scène pour jouer cette partie. Ça n’avait donc aucun sens de faire ce type de musique avec Criz. »

Andrea : Le monde est assurément incertain aujourd’hui. Tout a changé si on compare à notre enfance. La guerre est de retour, la politique est déroutante, incertaine, changeante, les gens et les lois n’arrêtent pas de changer, etc. Même si on n’y pense pas, cette incertitude se reflète dans notre humeur quand on écrit quelque chose, que ce soit des mots ou des notes. Le monde a clairement eu une influence sur le nouvel album. Une chanson comme « Gravity » parle précisément de tout ce qu’on a perdu ; on peut commencer par parler d’une relation, pour finalement appliquer l’idée au monde réel. C’est l’exemple parfait, montrant comment on peut sombrer dans l’incertitude et le désespoir, mais il y a aussi un passage où la chanson ralentit et devient plus mélodique, symbolisant un peu d’espoir – tu analyses ta vie et tu regardes un peu plus le positif à la fin. C’est donc une influence, mais parfois sans que tu le réalises, tu vis juste l’instant présent. Tout ce qui t’entoure, pas seulement la société, peut t’inspirer, mais c’était important, surtout pour le concept, d’analyser notre mode de vie, la surcharge d’information, le fait que les gens vivent trop dans le monde numérique et pas assez dans le monde analogique… Nous sommes suffisamment âgés pour avoir grandi dans le monde analogique et vu la transition vers le monde numérique, tandis que plein de gosses de nos jours n’ont jamais rien connu d’autre que le monde numérique, ils ont grandi un téléphone à la main. C’était la réflexion principale pour initier le concept global de l’album. Ce n’est pas un album conceptuel au sens traditionnel du terme, ce n’est pas une histoire, chaque chanson a sa propre signification et source d’inspiration, mais tout s’est imbriqué – y compris avec l’image du corbeau – pour former un concept général.

Andrea, on dirait que ta voix devient de plus en plus extrême à chaque album depuis Delirium. Est-ce quelque chose que tu travailles pour atteindre d’autres niveaux de saturation ou de sonorités extrêmes ?

Ça dépend aussi de la musique. Si elle est heavy, évidemment, les voix plus extrêmes conviennent mieux et créent un plus gros impact lorsque Cristina arrive avec une voix plus mélodique. Il y a pas mal de parties qui réclament le groove d’une voix heavy pour ensuite s’ouvrir à une grande partie mélodique de Cristina. Nous suivons la musique que Marco écrit, nous voulons que ça ait du sens. La direction musicale dicte donc aussi les changements de type de chant, que ce soit pour être plus groovy ou plus extrême. Personnellement, quand nous travaillions sur les growls, j’aime faire en sorte que ma voix soit reconnaissable, même si elle est très distordue ou saturée. Quand je travaille ma voix pour la développer dans les registres extrêmes, j’aime qu’on puisse quand même entendre que c’est ma voix. Evidemment, plus la musique est rapide ou groovy, avec de longues parties, plus ça représente un défi, car il faut apprendre à maintenir ces cris dans différentes tonalités, sur différentes longueurs, etc. J’apprends à chaque album, car ça ne fait pas longtemps que nous utilisons autant le growl.

Marco : En fait, si on remonte aux origines, nous avons commencé comme ça !

Andrea : Oui, nous sommes revenus en arrière, mais nous avons poussé ça encore plus loin, avec beaucoup plus de complexité technique.

Marco : C’est aussi lié aux musiciens que nous avons aujourd’hui. Nous avons eu des types de musiciens différents. Par exemple, si tu as un batteur qui n’est pas capable de jouer de la double grosse caisse, tu ne fais pas de musique qui en intègre. Si tu le fais, c’est que t’es un connard, car après, le batteur sera tous les jours en souffrance sur scène pour jouer cette partie. Ça n’avait donc aucun sens de faire ce type de musique avec Criz [Cristiano Mozzati], même si j’ai toujours aimé ça. Maintenant que nous avons changé, d’abord avec Ryan [Blake Folden], puis avec Richard [Meiz], vu qu’ils aiment jouer des chansons plus rapides et que ça me plaît aussi, je fais des musiques adaptées à leurs capacités. A la guitare, nous avons Daniele [Salamone] qui nous aide, mais je n’ai rien fait de particulier pour lui, je l’ai fait pour moi : je joue la guitare sur l’album. J’aime jouer dans ce style, c’est plus amusant ! D’où la direction que la musique a prise. D’un autre côté, si tu prends les chansons du nouvel album, baisses les bpm, ralentis la musique, ça reste du gothique, c’est exactement comme sur In A Reverie. La seule chose qui a vraiment changé, c’est le tempo [rires].

« Si tu prends les chansons du nouvel album, baisses les bpm, ralentis la musique, ça reste du gothique, c’est exactement comme sur In A Reverie. La seule chose qui a vraiment changé, c’est le tempo [rires]. »

Andrea : Il y a aussi le fait que, globalement, le rock et le metal ont changé au fil des années et sont devenus plus extrêmes. De nos jours, plein de groupes font du growl.

Marco : Même à la radio, ils diffusent de la musique plus extrême, ou si on regarde dans le classement du Billboard, on y voit des singles plus extrêmes. Après, il ne faut pas prendre ça en considération, il faut juste faire l’album qu’on a envie de jouer live, c’est tout. C’est la meilleure approche à avoir.

Randy Blythe apparaît sur « Hosting The Shadow » et Ash Costello sur « In The Mean Time ». Comment ça s’est fait ? Qu’ont-ils pu apporter à ces chansons que toi, Andrea, ou Cristina ne pouviez pas apporter ?

Andrea : Nous avons voulu essayer d’inviter quelques chanteurs sur l’album, parce que nous ne l’avions jamais fait avant. Nous avons eu des guitaristes, mais jamais des chanteurs, donc c’était une expérience pour nous. A la fois, nous n’en voulions pas trop, car nous en avons déjà deux dans le groupe ; ça n’avait pas d’intérêt d’avoir plein de collaborations. Quand nous avons décidé de faire appel à Randy, c’était l’un des premiers noms qui nous sont venus à l’esprit, car nous le connaissons depuis 2004 quand nous l’avons rencontré lors du Ozzfest. Nous sommes amis depuis toutes ces années, il a toujours été fan de Lacuna Coil et nous avons toujours été fans de Lamb Of God. C’était donc un choix naturel. Nous avons pensé que cette chanson profiterait d’avoir un autre chanteur sur les couplets. Nous savions qu’il ferait du bon boulot. Il a apporté de petits arrangements avec sa voix qui rendent la chanson un peu plus folle que ce que nous faisons d’habitude ; il a apporté un peu de folie, même si ce n’est pas une énorme partie.

Marco : C’est pareil pour Ash, mais honnêtement, c’est juste parce que nous voulions des invités, que nous les connaissions et que nous les apprécions. J’ai la version du couplet de « Hosting The Shadow » chanté par Andrea et le break de « In The Meantime » chanté par Cristina, et ça sonne super. Mais nous avons voulu avoir des invités, car nous n’en avons jamais eu, et Ash et Randy sont des amis, donc c’est pour ça que nous leur avons demandé. Ils ont accepté et ont assuré.

Andrea : Evidemment, nous avons écrit toutes les chansons, donc les parties étaient déjà plus ou moins terminées. Ils ont apporté juste quelques petits arrangements pour les personnaliser, mais rien de très important.

Marco : Ça apporte quand même un plus. Randy a fait la partie parlée qui nous a surpris et donne une touche très personnelle. Nous avons adoré. Ash a fait des harmonies qui sonnent très américaines par rapport à ce que nous avons l’habitude de faire. Ce sont des petites différences appréciables. Ça sonne bien, on garde ; c’est aussi simple que ça [petits rires].

Andrea, tu as commencé à en parler : vous avez décrit le thème global de l’album en disant que « Sleepless Empire capture, à travers [v]os yeux, le chaos d’une génération piégée dans un monde numérique qui ne s’arrête jamais, où les réseaux sociaux consomment l’identité et nous font chaque jour devenir un peu plus des zombies sans âme ». Le groupe a été formé en 1994, à une époque où les réseaux sociaux n’existaient pas, et même internet était à ses balbutiements. Regrettez-vous cette époque ?

Oui, en partie, mais pas complètement.

Andrea : Sous certains aspects. Par exemple, aujourd’hui, il y a beaucoup plus de sorties, de nouveaux groupes, de nouvelles chansons, etc. qu’avant où il y avait une sorte de filtre, qui était généralement les maisons de disques. Il n’y avait donc pas tous ces groupes qui débarquaient et sonnaient tous pareils. Pour que quelqu’un investisse dans ton groupe, il fallait le convaincre de ton potentiel qualitatif et, par exemple, dans notre cas, ils nous ont accordé trois disques avant que nous développions notre propre style avec Comalies et que nous devenions un plus gros groupe. Aujourd’hui, personne ne t’accorde ce temps et tous les groupes sonnent plus ou moins pareils parce qu’ils utilisent tous les mêmes plugins, les mêmes batteries programmées, les mêmes corrections autotune, etc. C’est plus dur de trouver de bonnes choses, car les groupes n’ont pas assez de temps pour développer leur personnalité, leur propre style, et si tu n’es pas tout de suite très bon, tu galéreras et disparaîtra très rapidement. Il y a plus d’exposition, mais il y a aussi moins de possibilités pour percer. Combien de groupes as-tu entendus récemment qui te faisaient dire qu’ils allaient devenir le nouveau System Of A Down, le nouveau Korn ou le nouveau Iron Maiden ? Très peu ! Et ça semble se réduire d’année en année. Nous avons eu de la chance de grandir à une époque où nous avions le temps de nous développer et de prendre nos distances avec nos groupes préférés. Evidemment, sur le premier album, tu as envie de sonner comme ton groupe préféré, puis tu apprends à rendre ta musique plus personnelle, à intégrer de nouvelles influences, de nouveaux sons, de nouveaux grooves, etc.

« C’est plus dur de trouver de bonnes choses, car les groupes n’ont pas assez de temps pour développer leur personnalité, leur propre style, et si tu n’es pas tout de suite très bon, tu galéreras et disparaîtra très rapidement. Il y a plus d’exposition, mais il y a aussi moins de possibilités pour percer. »

Vous avez déclaré que cet album avait « un arrière-goût de rébellion ». Comme tu l’as dit, vous avez grandi dans le monde analogique, alors que les nouvelles générations n’ont connu que le monde numérique et n’ont pas la moindre idée de comment c’était avant. Pensez-vous qu’elles seraient capables de se détacher et de se rebeller contre cet « empire sans sommeil », comme vous l’avez appelé, ou a-t-on atteint un point de non-retour ?

Certaines personnes reviendront à des choses plus simples, sans donner autant d’importance aux réseaux sociaux. Nous utilisons les réseaux sociaux, nous sommes aussi très actifs sur ces derniers. Nous venons de remporter Metal Hammer Award dans la catégorie « Social Media Hero » [petits rires]. Ce n’est donc pas que nous sommes contre les réseaux sociaux ou les nouvelles pratiques d’internet. C’est juste qu’il faut un équilibre entre sa vie réelle et sa vie virtuelle. Tout ce qu’on fait ne doit pas être sur internet. Inversement, tout ne doit pas forcément être privé. Il y a des choses qu’on peut partager, tandis qu’il y en a d’autres qu’il ne vaut mieux pas partager. On a souvent l’impression que la nouvelle génération se sent un peu perdue dans cette surcharge d’information, de possibilités, etc.

Marco : Et la plupart du temps, de fausses informations.

Andrea : Oui et nous en revenons au sujet de l’incertitude de l’époque dans laquelle on vit. Même si on n’analyse pas la société, on voit quand même cette incertitude chez les gens. On n’est plus très sûrs si des choses qu’on prenait pour acquises il y a quinze ans seront encore là. C’est cette confusion qui génère le concept de Sleepless Empire : des possibilités énormes, mais qui t’isolent au lieu de te permettre de te rapprocher des gens et de former une communauté – parfois, car ce n’est pas toujours le cas. On verra ce qui se passera avec la nouvelle génération. Je garde espoir. Par exemple, mes neveux, après avoir écouté de la trap italienne durant les premières années de leur vie, ont complètement abandonné ça et ont commencé à écouter Nirvana et le rock des années 90. Il y a donc toujours de l’espoir ! [Rires]

En effet, même si vous êtes critiques du monde numérique, vous êtes un groupe qui a l’habitude de tirer profit de la technologie. Cristina elle-même dit que « la technologie est bonne si elle est utilisée à bon escient ». La dernière révolution technologie en date, c’est l’IA : vous verriez-vous en tirer profit pour créer de la musique, des textes ou des visuels ?

La technologie n’est ni bonne ni mauvaise. Comme l’a dit Cristina, tout dépend comment on l’utilise. L’IA peut donc être bonne si on l’utilise comme un outil pour étendre tes possibilités, mais elle est mauvaise si tu l’utilises pour remplacer un artiste ou une personne créative. Si tu l’utilises comme un outil, c’est super, pourquoi pas ? Ça évolue constamment, il y aura toujours de nouvelles technologies pour nous aider. C’est ensuite à chacun de bien l’utiliser et de ne pas en abuser. Par exemple, pour l’artwork de notre album, nous avons fait appel à Roberto Toderico, qui est un graphiste italien et un metalleux. Nous voulions qu’il fasse un dessin pour chaque chanson. C’était un gros boulot, et Marco lui a parlé tous les jours pendant plusieurs mois. Nous sommes partis de certaines de ses idées que nous avons ensuite changées, et ainsi de suite. Ça, tu ne peux pas le remplacer par la technologie : tu es créatif, tu fais des erreurs, tu apprends de ces erreurs et tu améliores ton œuvre ou la rends unique. La technologie doit être un outil pour nous simplifier la vie, mais pas pour remplacer la créativité.

Marco : Par exemple, je l’utilise parfois pour l’aspect graphique, car ça aide beaucoup. C’est des trucs stupides, mais par exemple, tu as une image et tu dois remplir des bords, tu appuies sur un bouton dans Photoshop et c’est bon. Parfois le résultat est merdique, parfois c’est super, mais pour ce genre de choses, c’est beaucoup plus rapide et facile. Pour la musique, je ne sais pas. Je ne sais même pas s’il existe une IA pour créer des chansons. Je sais qu’il en existe pour créer des paroles ou de la poésie, ou pour écrire des livres. Mais comme l’a dit Andrea et comme nous l’avons toujours dit, les erreurs sont ce qui rend l’art unique. Et tout le monde fait différentes erreurs. On apprend et on invente des choses grâce aux erreurs. Or l’IA ne fait pas d’erreur, ou si elle en fait, elle fait toujours les mêmes parce qu’elle apprend que ça fait plus humain d’intégrer parfois, aléatoirement, tel type d’erreur. C’est comme le Humaniser dans Logic, ça ne sonne jamais humain ! Ça sonne faux ! Alors pourquoi l’utiliser ? Je trouve que ce n’est pas nécessaire pour notre musique. Si tu fais de la pop, de la trap, toutes ces conneries, ça va, c’est plus technologique. Ça n’a aucun sens de tout enregistrer en analogique quand tu dois ensuite remplacer tous les sons par des plugins, alors autant le faire directement dans l’ordinateur. Dans notre cas, nous avons enregistré dans le studio d’un gars très analogique, un ingénieur du son qui fait du black metal, du hardcore, du grindcore, mais qui aime aussi faire de la pop, et ce mélange fonctionne super bien. Nous travaillons beaucoup ensemble. Je trouve que Sleepless Empire sonne très, non pas tout à fait live, mais brut et ça me plaît beaucoup. Pour moi, c’est quelque chose que l’IA ne peut pas faire. On n’est donc pas prêt d’entendre de l’IA dans la musique de Lacuna Coil, en tout cas tant que je serai vivant ; quand je serai mort, ils pourront faire ce qu’ils veulent [rires].

« Les erreurs sont ce qui rend l’art unique. Et tout le monde fait différentes erreurs. On apprend et on invente des choses grâce aux erreurs. Or l’IA ne fait pas d’erreur. »

Dans l’album, on retrouve une chanson intitulée « I Wish You Were Dead » (J’aimerais que tu sois mort, NdT). A qui dites-vous ou voudriez-vous dire ça ?

Andrea : En fait, ça dit : « J’aimerais que tu sois mort dans ma tête », donc ça parle d’une relation dont tu ne veux plus faire partie, tu ne veux même plus t’en souvenir [petits rires]. En général, je ne crois pas que ce soit contre qui que ce soit en particulier dans notre vie personnelle. Mais c’était une bonne façon d’inclure des paroles à la fois sombres et humoristiques dans une chanson plus calme. C’est probablement la chanson la plus mélodique dans l’album. Nous voulions jouer avec des mots un peu plus extrêmes mais combinés avec de l’humour. Nous allons d’ailleurs faire un clip pour cette chanson. Nous avons prévu de le filmer ce weekend. Mais il n’y a personne que je souhaite voir mort, en tout cas, personne qui me vienne à l’esprit tout de suite [rires]. Il y a des gens que je ne veux plus voir, mais je ne leur souhaite pas de mourir pour autant.

Marco : Personnellement, il y a quelques personnes à qui j’adorerais dire ça [rires]. Ils mériteraient que le ciel leur règle leur compte, mais je n’en dirai pas plus. Ça fait partie des problèmes que j’ai eus ces dernières années et qui font que ça n’a pas été simple d’écrire l’album et tout.

Le coffret de l’album comprend un jeu de divination caché dans le livret. Comment avez-vous eu cette idée et comment l’avez-vous reliée à l’idée générale de Sleepless Empire ?

nous sommes des geeks ! Tu peux le voir derrière nous… Nous adorons ça, tout simplement. Nous nous sommes dit : « Pourquoi ne pas inclure un petit jeu incluant des dés ? » Tout le monde a aimé l’idée. Nous nous sommes dit « pourquoi pas ? », alors nous l’avons fait ! Nous avons d’ailleurs aussi fait un pendentif représentant le crâne de corbeau de la pochette de l’album mélangé au D20 de Donjons Et Dragons. Les gens aiment ! On nous demande : « Quel est le lien entre tout ça ? » Ça nous plaît, c’est tout ! C’est notre truc.

Andrea : Déjà sur l’édition spéciale de l’album précédent, Black Anima, nous avions inclus des cartes de tarot conçues par un designer de cartes. Il avait interprété nos chansons avec les cartes, en proposant différents visuels. Cette fois, quand il a fallu faire le coffret, nous nous sommes posé la question de ce que nous allions faire. Cette idée nous est venue, parce que, parfois, en studio il nous arrivait de jeter des dés pour décider qui de Cristina ou moi allait chanter en premier, ou si nous étions coincés sur un choix à faire. Alors nous avons décidé : « Pourquoi ne pas mettre deux dés dans le coffret ? » Puis nous avons développé le jeu, parce qu’au lieu de nombres, il y a des symboles sur les dés qui ont été créés par Roberto, le même gars qui a réalisé l’artwork de l’album. Chaque symbole correspond à une phrase d’une chanson, et tu peux combiner toutes les phrases pour produire une plus grande phrase. C’est un peu comme quand tu ouvres un biscuit chinois dans un restaurant et que tu trouves ces petites phrases qui signifient tout et rien à la fois. Tu peux donner ta propre interprétation. C’est un jeu très basique et c’est pour les collectionneurs.

En juin, vous avez annoncé le départ du guitariste Diego Cavallotti. Il avait rejoint le groupe en 2016 et n’a fait qu’un seul album avec vous. Il a déclaré que « bien que cette décision ne soit pas le résultat de [son] insatisfaction ou de [son] désir d’explorer de nouvelles opportunités, [il a] décidé sereinement de l’accepter ». Doit-on comprendre que ce n’était pas son choix ? Pensez-vous qu’il n’était pas le bon guitariste pour le groupe ?

Je pense que nous en sommes arrivés à un stade où nous n’étions pas contents de la direction que prenait la collaboration. Je pense que nous avons pris des chemins différents, il avait ses propres projets… C’est un bon gars, il n’a rien fait de mal en particulier, nous ne nous sommes pas querellés sur un truc spécifique. C’était plus que globalement, nous allions dans une direction et lui essayait de tendre dans une autre direction que celle que nous voulions qu’il prenne avec nous. Ça ne fonctionnait tout simplement pas. Est arrivé un point où il n’y avait plus l’envie de continuer ensemble et où il valait mieux essayer de trouver quelqu’un d’autre. Nous ne voulions pas commencer le cycle du nouvel album avec ce genre de situation. Nous voulions reprendre de zéro avec une nouvelle personne, essayer et voir comment ça fonctionnerait, au lieu de continuer avec une relation difficile qui ne fonctionnait plus.

« Je n’ai jamais étudié la musique, ni aucun instrument. J’étais cuisinier au départ. […] La cuisine, c’est très artistique. Tu peux tout mélanger, du moment que tu le fais bien, et faire preuve de créativité. C’est pareil avec la musique. Il y a donc un véritable lien entre les deux. »

Vous avez donc désormais Daniele, bien qu’il ne soit pas encore officiellement considéré comme le nouveau guitariste. Quel est votre sentiment à son sujet pour l’instant ?

Marco : Je le trouve super. C’est un très bon guitariste. Un très bon ingé son. Il sait quoi faire.

Andrea : C’est un ami, mais aussi un super guitariste. Il habite dans la montagne, pas à Milan, et il a là-bas un petit studio où il fait plein de plus petites productions et expérimente. Il est à fond dans la technologie, tout ce qui est équipement, l’apprentissage des sons, etc. Il est à fond dans la production, pas seulement dans le jeu de guitare. Jusqu’à présent, avec lui, nous n’avons fait qu’une courte tournée au Royaume-Uni et un festival l’été dernier. Ce n’est pas que nous ne voulons pas faire de lui un membre permanent, mais nous ne voulons pas forcer les choses. Nous travaillons avec lui et c’est un bon candidat pour devenir le guitariste, mais nous voulons prendre notre temps, tourner avec lui pendant peut-être un an, vivre avec lui dans le bus, loin de la maison, pendant deux mois, etc. Il y a des choses qu’il doit vivre pour s’assurer qu’il a vraiment envie de faire ce boulot et que c’est vraiment sa passion. Il faut du temps pour comprendre ça. Et il faut du temps aussi pour se connaître encore mieux. Jusqu’à présent, il a assuré et c’est une belle personne, agréable à côtoyer.

Marco : Il faut savoir qu’il nous aide depuis déjà trois ou quatre ans. Il était en studio avec nous, il a fait notre son en concert, il secondait Diego sur la partie technique pour que tout fonctionne comme il faut, etc.

Andrea : Il a apporté pas mal de connaissances techniques. Peut-être qu’il n’a pas vraiment contribué à la musique pour l’instant, vu que l’album était majoritairement terminé – il a juste fait deux ou trois parties de guitare lead avec Marco –, mais il a été d’une grande aide sur l’aspect technique en studio, en live, en salle de répétition, etc. Il est très bon dans le maniement des équipements et il comprend vite.

Marco : Il est très focalisé, c’est ce qui nous plaît.

Marco, tu es depuis le début le compositeur principal du groupe et tu as toujours été responsable de la majorité de la musique. Comment ce rôle presque exclusif t’est-il incombé ?

Je ne sais pas ! J’ai toujours eu ce rôle. Je n’ai jamais étudié la musique, ni aucun instrument. J’étais cuisinier au départ. Mais j’ai toujours aimé composer de la musique. J’ai grandi entouré de musique. Mon père adorait ça et jouait de différents instruments. Dès le tout début, quand Andrea et moi avons créé le groupe et que nous jouions du hardcore, quand il pleuvait dehors, que nous ne pouvions pas aller faire du skate et que nous étions coincés à la maison, je faisais des chansons. Mon père m’a acheté un clavier avec plein de sons et j’ai commencé à composer dessus. Puis en écoutant Paradise Lost, Type O Negative, Septicflesh, j’ai pris goût aux harmonies et aux sonorités symphoniques, par rapport aux premiers groupes avec lesquels j’ai grandi, du genre Black Flag. Ça a commencé comme ça et, à ce jour, j’aime toujours autant composer. Mais je ne sais pas pourquoi. Il n’y a pas de secret, c’est juste que j’adore faire ça. Même quand je regarde un film, je m’intéresse plus à la BO qu’au film lui-même. C’est mon rêve : faire une BO de film. J’aime composer de tout. J’ai juste Lacuna Coil parce que j’aime faire ça avec ma famille, mais j’aime aussi composer de la musique classique.

Andrea : Je pense que c’est quelque chose qu’on a ou qu’on n’a pas. Ensuite, tu te développes, tu apprends à utiliser les logiciels, tu apprends à mieux jouer des instruments, mais je crois que tout le monde n’a pas le truc. Au sein d’un groupe, il y a souvent un membre qui est plus enclin à être le compositeur. Il peut parfois y en avoir plus d’un, mais en général, il y a un gars qui est davantage disposé à endosser ce rôle et à prendre le temps de le faire. Les autres peuvent être de bons musiciens mais ils n’ont pas le temps ou la volonté d’apprendre à manier les logiciels d’enregistrement, d’expérimenter avec les sons, de travailler les arrangements, etc. Peut-être qu’ils pourraient le faire, mais ils ne s’y mettent pas.

Marco : Peut-être qu’une bonne astuce est d’apprendre à jouer de tous les instruments – peut-être que tu n’en joueras pas bien, mais au moins, tu les connaîtras [rires]. En tout cas, ça a été mon approche. Soit dit en passant, désolé si je disparais de temps en temps, car je suis justement en train de faire la cuisine. Il faut que je surveille aussi ce que j’ai sur le feu [rires].

« Parfois, en studio il nous arrivait de jeter des dés pour décider qui de Cristina ou moi allait chanter en premier, ou si nous étions coincés sur un choix à faire. Alors nous avons décidé : ‘Pourquoi ne pas mettre deux dés dans le coffret ?' »

[Rires] Justement, vois-tu des similitudes entre faire la cuisine et composer de la musique ?

Absolument ! Tant que tu ne fais pas de la pâtisserie, où tu dois tout peser, la cuisine, c’est très artistique. Tu peux tout mélanger, du moment que tu le fais bien, et faire preuve de créativité. C’est pareil avec la musique. Il y a donc un véritable lien entre les deux. A compter de mars, nous allons partir en tournée, donc maintenant je mange autant de nourriture italienne que je peux, car après ce sera des burgers pendant trois mois [rires].

Tu ne cuisines pas pour le groupe en tournée ?

J’essaye parfois ! J’ai une fois cuisiné un plat à base de pâtes en utilisant le micro-ondes dans le tour bus. C’était long à faire, mais c’est bien meilleur que dans certains restaurants aux Etats-Unis où nous nous trouvions. Au tout début, nous avons fait une tournée européenne en caravane et parfois il m’arrivait de cuisiner, ou même Andrea et Cristina faisaient des choses. Il m’est aussi arrivé de cuisiner pour d’autres artistes. Une fois, nous étions en tournée avec Rob Zombie, peut-être en 2007, je ne sais plus. Le dernier jour de la tournée, ils m’ont installé une cuisine dans les loges et quand nous avions terminé de jouer, après la douche, je me suis mis à cuisiner pour eux. Ils sont montés sur scène et quand ils ont terminé, le repas était prêt. J’ai cuisiné pour toute l’équipe et tous les groupes. Ils ont adoré. Mais tout ça, c’était il y a longtemps, car autrement, aujourd’hui, c’est rare que je cuisine pendant les tournées.

Andrea : Evidemment, en tournée, c’est dur parce qu’on n’a pas la structure pour, on n’a pas de vraie cuisine, il faut aller faire des courses à l’épicerie, etc. Nous faisons plus des barbecues que de la vraie cuisine, parce que c’est plus facile sur la route de faire des grillades. Mais quand l’opportunité se présente, nous le faisons. En tout cas, c’est sûr que Marco est un bon cuisto. Il a même travaillé dans un restaurant quand il était plus jeune !

Pourquoi n’as-tu pas poursuivi dans cette voie ? Tu étais plus passionné de musique que de cuisine ?

Marco : Non, j’aime autant les deux. En effet, je travaillais dans un restaurant, mais les gens et nos amis nous ont poussés à envoyer une cassette démo à des labels pour voir ce que ça pouvait donner, car ils trouvaient que ça sonnait bien. Nous avons donc fait des envois et tout le monde a répondu. Ça m’a surpris et les choses se sont faites comme ça, mais je n’avais pas prévu de faire cette carrière. Evidemment, quand j’ai dû décider si je voulais partir en tournée ou rester en cuisine le restant ma vie, j’ai dit : « Ok, je pars en tournée. » Faut pas déconner quand même [rires]. J’aime toujours cuisiner, y compris chez moi, mais le métier, en soi, ne me manque pas, car c’était l’enfer. Aujourd’hui, c’est cool d’être chef cuisinier, il y a des émissions comme Master Chef, etc. C’est devenu un super job, mais à l’époque, il n’y avait pas cette aura, tu n’étais qu’un cuisinier dans un restaurant. J’y étais de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi, puis de six heures à onze heures du soir. Ensuite, je partais boire un coup avec Andrea et mes amis. Et ça recommençait le lendemain, et je bossais aussi les samedi et dimanche. Tu passais ta vie en cuisine. Alors quand on m’a dit : « Tu peux partir en tournée avec Moonspell », j’ai dit : « Ok, allons-y ! » Fais-moi confiance, la décision n’a pas été difficile à prendre [rires].

Tu pourras toujours faire carrière en tant que chef cuisinier quand tu seras trop vieux pour jouer du metal…

Oui, je serai un chef cuisinier personnel pour les musiciens [rires].

Andrea, as-tu toi-même un job que tu pourrais faire en dehors de la musique ?

Andrea : Je ne sais pas. Je m’occupe d’une bonne partie de la paperasserie, de la gestion des finances, du management interne, etc. pour le groupe, donc je pourrais faire quelque chose comme ça, travailler pour des tourneurs ou être manageur, car je connais tout le côté coulisses, logistique, etc. Mais pour l’instant, je le fais juste pour nous, car c’est déjà beaucoup de boulot !

« Je leur mets pas mal de pression, je leur demande beaucoup. Je suis un vrai connard quand nous faisons un album. Désolé Andrea, désolé Cristina. Mais au final, le résultat parle de lui-même et tout le monde est content. »

Revenons à la musique : même si la patte de Lacuna Coil est toujours là, le groupe est passé par plusieurs phases d’évolution. Comment se réinventer en tant que compositeur, surtout quand on est seul à ce poste ? Te forces-tu ou est-ce que ça se fait naturellement ?

Marco : Ça se fait très naturellement. Disons que nous sommes un groupe très reconnaissable, même si nous n’avons pas un style très défini.

Andrea : Oui, nous avons été incorporés dans le metal gothique, mais nous ne sommes pas que ça et nous n’avons jamais été qu’une seule chose. Nous avons toujours eu plein d’éléments dans notre musique.

Marco : Cela étant dit, l’essence de notre musique est toujours la même. J’ai toujours la même façon de travailler sur la musique et nous avons Andrea et Cristina qui sont très reconnaissables. C’est donc facile. Si nous jouons des chansons comme « My Spirit », « Heaven’s A Lie » ou « Hosting The Shadow », on peut toujours sentir que ça reste le même groupe. C’est pourquoi nous avons des problèmes… Enfin, ce ne sont pas vraiment des problèmes, mais par exemple, aujourd’hui, il y a deux autres gars dans le groupe, Richard et Daniele : ce sont de très bons musiciens, de très bons compositeurs et de très bons producteurs. Ils pourraient donc faire tout ce qu’ils veulent, mais écrire une chanson de Lacuna Coil n’est pas si simple que ça. Ils essayent. Ils nous aident beaucoup. Mais réussir à avoir ce son n’est pas facile. Parfois, ils me montrent quelque chose et je dis : « Oh, ça sonne très Lacuna Coil », puis je me tourne vers Andrea et Cristina et ils trouvent ça bizarre, que ça ne cadre pas vraiment. C’est probablement parce que je ne me suis jamais soucié de mon instrument ou de n’importe quel autre instrument. Je me soucie toujours principalement des voix, parce que c’est le cœur de Lacuna Coil, Andrea et Cristina. Je ne ferais jamais de morceaux qui sonnent comme Tool ou Meshuggah – ou peut-être, à la limite, un couplet ou quelque chose comme ça –, parce qu’il faut leur laisser de la place pour que les chansons sonnent comme Lacuna Coil. D’ailleurs, je leur mets pas mal de pression, je leur demande beaucoup. Je suis un vrai connard quand nous faisons un album. Désolé Andrea, désolé Cristina. Mais au final, le résultat parle de lui-même et tout le monde est content.

Il est si dur que ça avec vous, Andrea ?

Andrea : C’est dur parce que nous ne répétons pas tout le temps les mêmes choses. Il faut donc s’habituer à faire que quelque chose d’un peu différent à chaque fois, mais c’est aussi comme ça qu’on apprend à devenir un meilleur chanteur, en essayant des trucs dont on n’a pas l’habitude ou avec lesquels on n’est pas à l’aise. Si tu fais toujours la même chose, tu sais que tu en es capable, mais tout sonnera pareil. Si tu veux expérimenter et progresser, il faut changer et être adaptable.

Marco : En plus, nous aimons écouter toutes sortes de musiques, y compris des choses récentes ; nous ne sommes pas coincés sur Pink Floyd, etc. Personnellement, j’adore le nouvel album de Jerry Cantrell ou le dernier Sleep Token. Pour beaucoup de gens, ce dernier sonne très pop, mais je trouve que c’est un super album et ils mélangent parfaitement un tas d’éléments. J’aime donc écouter ça, mais à la fois, j’écoute tous les jours du Type O Negative ou du Paradise Lost, parce que j’ai grandi avec ces groupes. On n’oublie jamais ses racines. En gros, ce que nous faisons… Par exemple, Bring Me The Horizon sort un nouvel album, ça sonne pop, peu importe, nous prenons ce qui nous plaît dedans, puis nous prenons ce qui nous plaît chez David Bowie et chez Sleep Token, et à partir de ça, nous créons de la musique tout en conservant l’essence de Lacuna Coil. Et nous le faisons sans réfléchir à ce qu’il faut faire. Tu le fais, tu aimes, tu l’utilises. C’est très simple.

Andrea : Plus on grandit, plus il devient difficile de trouver des choses intéressantes, car notre connaissance s’accroît. Trouver quelque chose qui nous paraît neuf est plus difficile que quand on était jeunes. Mais c’est génial quand on découvre de nouveaux groupes, comme Sleep Token ou Bad Omens, et qu’on voit qu’ils ont leur propre style. A notre âge, on connaît tant de groupes, on en a tant écouté, donc quand on trouve de jeunes artistes pouvant être intéressants, c’est très enrichissant, plus que le fait d’écouter la même chanson pour la millionième fois.

Tu as déclaré quelque chose d’intéressant, Andrea : « Plus on écrit, plus on s’améliore. En général, les dernières chansons que l’on écrit sont les meilleures. » Penses-tu que l’écriture, la composition, c’est comme un muscle, plus on le fait travailler, plus il devient entraîné et efficace, ou est-ce plutôt parce qu’on s’éloigne de l’évidence après quelques chansons ?

Je pense que, parfois, les premières chansons que tu écris sonnent un peu comme ce que tu as fait sur l’album précédent, car tu commences là et ensuite tu vas ailleurs. Normalement, plus tu travailles, plus tu trouves des arrangements différents et obtiens de chouettes résultats en progressant dans la composition. Tu peux te dire : « J’en ai marre de ça parce que ça sonne trop comme le morceau que j’ai déjà entendu pendant six mois, ça me suffit, je veux faire autre chose. » Donc je pense qu’il y a de ça : plus tu pratiques, plus tu progresses, jusqu’à un certain point. Au bout d’un moment, il faut arrêter parce que tu as fait tout ce que tu pouvais faire et que ça devient ennuyeux aussi.

« J’aimerais montrer aux gens que si on retire la guitare, la basse, la batterie, les voix, et qu’on écoute tous les synthés, on se retrouve avec une musique proche des BO de Hans Zimmer. En gros, je transforme cette BO en chanson en rajoutant la batterie et tous les autres instruments. »

Marco, tu as une passion pour les BO de film et les musiques orchestrales. Lacuna Coil n’est pas vraiment un groupe dit symphonique, donc comment ta culture du cinéma et des BO se traduit dans ta manière de composer ?

Marco : Honnêtement, si tu écoutes notre musique sans la guitare, la basse et la batterie, ça sonne vraiment comme une BO. Il y a beaucoup de synthé derrière. Tout dépend du mixage. Par exemple, j’aime beaucoup le mixage du nouvel album parce que j’entends et ressens tout ce que j’ai mis dedans, tout ce que j’ai composé, toutes les harmonies, etc. Alors que la plupart du temps, par le passé, ce n’était pas si facile de tout ressentir. C’est genre : « La guitare est plus importante, elle sera jouée live, il faut la mettre en avant », et le reste se perd. Ça ne me plaît pas. Maintenant, on peut vraiment ressentir presque tout et j’en suis très content. Mais fais-moi confiance, j’inclus toujours beaucoup de cordes, partout dans la musique, même si on ne les ressent pas toujours. Aujourd’hui, j’utilise beaucoup plus de synthé, car nous avions deux guitaristes pendant dix-sept ans et maintenant, nous n’en avons plus qu’un. Il doit jouer toutes ses parties rythmiques en concert et tout le reste sera des bandes. Je travaille donc sur l’autre guitare et tout le reste via le synthé pour créer toutes les harmonies et l’atmosphère en arrangement. Parfois j’y pense : j’aimerais montrer aux gens que si on retire la guitare, la basse, la batterie, les voix, et qu’on écoute tous les synthés, on se retrouve avec une musique proche des BO de Hans Zimmer. En gros, je transforme cette BO en chanson en rajoutant la batterie et tous les autres instruments. C’est d’ailleurs la partie amusante de la composition, j’aime beaucoup faire ça.

Tu as dit plus tôt qu’à côté de Lacuna Coil, tu composais de la musique classique. Fais-tu ça pour un autre projet ou juste pour toi ? C’est quelque chose que tu sortirais un jour ?

J’adorerais, mais comme je suis un grand fainéant, ça n’arrivera probablement jamais [rires]. J’ai commencé à faire ça tout seul parce que ça me plaît, mais il y a toujours quelque chose à faire pour le groupe qui est la priorité et est plus important. Parfois, je le fais quand je produis d’autres groupes, mais je fais généralement ça quand j’ai du temps libre. Ce n’est pas mon boulot. Mon boulot, c’est le groupe. Mais qui sait, peut-être que ça sortira un jour ?

L’album se termine sur « Never Dawn », une chanson écrite pour le jeu de société coopératif Zombicide: White Death. Comment abordes-tu la composition pour un projet spécifique tel que celui-ci ?

En gros, ils voulaient que nous fassions du Lacuna Coil, donc je n’ai rien composé en dehors du groupe. Ils m’ont fourni des images de l’univers du jeu, sachant que j’adorais déjà la franchise Zombicide avant même de les rencontrer ; j’ai joué à tous. Je connaissais le jeu, donc c’était assez facile. C’est comme si on me demandait à écrire la BO d’une histoire d’amour, je composerais en ce sens, tandis que si on me demandait d’écrire la BO d’un film d’action Marvel, je partirais forcément dans une autre direction. Donc en regardant tous les visuels de ce jeu de société, avec les monstres et tout, c’était facile de faire quelque chose plus orienté action et rentre-dedans. Cette chanson s’est faite très facilement. Ce n’était pas compliqué.

Andrea : Pour les paroles aussi, c’était très facile à écrire, car tu as déjà l’histoire et le sujet, alors que lorsque tu dois créer à partir de rien, c’est plus difficile de trouver ce qui conviendrait à la chanson.

Vous deux et Cristina êtes le noyau dur du groupe, et vous avez tous les trois des rôles différents. En l’occurrence, comme tu l’as expliqué, Andrea, tu t’occupes plus de l’aspect commercial, tu es celui qui parle au manageur, etc. Cristina a dit que tu t’occupes « des trucs dont Maki et [elle] ne veulent pas s’occuper » et que tu adores ça. Quel genre de satisfaction tires-tu de ce rôle que tu as au sein du groupe ?

J’aime organiser les choses, m’assurer que tout fonctionne bien, que nous n’allons pas tomber sur des surprises, finir sans argent ou sans possibilité de réinvestir l’argent dans le groupe, dans le merch, dans le tour bus, etc. J’aime m’assurer que nous sommes couverts et en sécurité, et faire en sorte que nous puissions nous focaliser sur l’aspect artistique sans avoir à nous soucier que quelqu’un nous vole de l’argent ou que nous nous retrouvions à faire de mauvais calculs. J’aime aussi parler avec l’équipe, engager les gens, parler avec le manageur, parler avec les tourneurs, etc. J’aime en savoir plus sur cette industrie dans toutes ses composantes, et pas juste avoir le point de vue du musicien. Le côté musicien n’est pas si compliqué : il faut écrire les chansons, les apprendre, les jouer en concert, partir en tournée, et c’est à peu près tout. Il y a plein d’autres aspects dans ce job et si tu ne t’en occupes pas, ça peut mener à la fin du groupe. Si tu n’as plus d’argent ou n’en as pas assez pour survivre, pour partir en tourner, etc., c’est un problème et le groupe s’arrêtera très rapidement. C’est mieux de le faire soi-même, parce que si tu le délègues à quelqu’un d’autre, tu peux tomber sur une personne qui n’est pas honnête, pas correcte ou pas suffisamment bonne là-dedans. Il y a donc plein de choses que nous gérons nous-mêmes. Marco fait la musique, mais il s’occupe aussi d’une bonne partie des visuels. Cristina s’occupe plus des réseaux sociaux et des interactions pour promouvoir le groupe. Chacun a son domaine et tout est nécessaire. Si je ne fais pas ma part du job, quelqu’un d’autre devra s’en occuper, et si ce n’est pas un de nous trois, qui le fera ? Je pense que c’est mieux si nous contrôlons notre entreprise, notre groupe. Nous contrôlons donc l’aspect créatif, l’aspect financier, les tournées, la logistique, etc. Ça fait plein de petites choses qui doivent être comme il faut, autrement le groupe ne durerait pas.

Interview réalisée en visio le 21 janvier 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Cunene (2, 7), Marta Petrucci (10), Nicolas Gricourt (3, 9, 11) & Lacuna Coil – Facebook (4, 6, 8).

Site officiel de Lacuna Coil : lacunacoil.com

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  • Aven eficium dit :

    Merci pour cette interview tres bien réalisée, on apprend beaucoup, et merci de mettre en avant Maki et Andrea 🤘

  • Imminence + Ne Obliviscaris @ Salle Pleyel
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