The Old Dead Tree a fait le choix d’une deuxième vie. Alors que nous pensions que le livre était clos, la formation progressive renaît de ses cendres. Second Thoughts, quatrième album du groupe, porte ainsi bien son nom. Porté par la sortie de l’EP The End, mais aussi peut-être par une certaine nostalgie, ainsi que l’accueil du public sur scène lors de la reformation, le groupe s’est remis à écrire et à composer. En résulte ce disque aux contrastes prononcés, flirtant aussi bien avec le dark rock que le metal plus extrême. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain et sans une certaine appréhension, comme nous le confie Manuel Munoz. Celui-ci ne voulant pas affronter le deuil du groupe une seconde fois, rallumer la flamme de The Old Dead Tree nécessitait une longue réflexion.
A la lumière des retours positifs, The Old Dead Tree a pris la bonne décision. Comme celle d’élargir son spectre musical, tout en conservant son identité musicale propre, qui se résumerait, selon la formule du chanteur, à un « rayon de lumière qui vient se poser sur les ténèbres ». Les deux plus vieilles branches de l’arbre, Nicolas Chevrollier et Manuel Munoz, ont échangé longuement avec nous sur ce second souffle, ainsi que sur un bon nombre de sujets qui entourent cette sortie.
« J’étais celui qui freinait le plus, car j’avais très peur de cette reformation. J’ai beaucoup souffert du premier split du groupe en mai 2009, donc je ne voulais pas revivre ça et mettre en péril les amitiés qui ont mis des années à être reconstruites. »
Radio Metal : En 2019, le livre de The Old Dead Tree semblait être clos. L’histoire devait se terminer avec l’EP The End et une tournée avec Lacuna Coil. Finalement, il y a eu le Covid-19, tout a été reporté… Pour te demander les choses simplement, qu’est-ce qui fait que la machine The Old Dead Tree a été relancée et vous a poussés dans l’écriture d’abord du single « Terrified » puis carrément d’un nouvel album ?
Manuel Munoz (chant & guitare) : C’est le Covid-19 ! Toutes les dates ont été reportées de quelques mois, comme pour tous les groupes, puis elles ont fini par être annulées les unes après les autres, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une à Paris, dont les billets étaient déjà pratiquement sold out. Ça nous embêtait beaucoup de devoir annuler cette dernière date qui restait, car nous ne voulions pas décevoir les gens. Cette date nous a maintenus en vie. Elle a été reportée pendant deux ans, et pendant ces deux années, nous nous sommes un peu questionnés. Evidemment, nous sommes restés en contact, nous avons mis en place un système où nous nous parlions en visio toutes les semaines et faisions quand même des projets, mais pas forcément celui de se reformer pour de bon. L’idée était surtout d’essayer de garder de l’actu sur les réseaux sociaux, donc nous nous sommes dit que nous pourrions faire, par exemple, des versions alternatives de certains de nos morceaux ou des reprises d’autres groupes. Petit à petit, ça a fait son chemin et à l’été 2021, nous nous sommes réunis pour faire un concert à diffuser sur internet – c’était encore le moment où on faisait des concerts filmés dans des salles vides. Ils venaient tout juste de redonner le droit d’accueillir du public dans les salles, mais avec un mètre de distance, tout le monde assis avec les masques. Nous avons donc été accueillis par la salle qui s’appelle L’Empreinte, en banlieue parisienne – c’est une super salle avec une grosse programmation metal. Pour préparer ce concert, nous sommes restés ensemble plusieurs jours et ça a été le moment où ça a « basculé ». Nous avons pris beaucoup de plaisir à être ensemble, à nous revoir, à beaucoup parler, etc. J’étais celui qui freinait le plus, car j’avais très peur de cette reformation. J’ai beaucoup souffert du premier split du groupe en mai 2009, donc je ne voulais pas revivre ça et mettre en péril les amitiés qui ont mis des années à être reconstruites et pour être aussi fortes qu’elles le sont aujourd’hui.
C’est donc ainsi que nous sommes repartis. Avec Nicolas, nous nous sommes retrouvés pour voir in situ ce que donnerait aujourd’hui The Old Dead Tree. Nous avons donc recomposé ensemble pour la première fois depuis… Le dernier titre que nous avions fait ensemble, c’était en 2007 ou 2008. Et ça a remarché ! Assez vite, le morceau « Terrified » est arrivé. Ça nous a convaincus au sein du groupe que nous avions encore des choses à dire et ça nous a permis par la suite de convaincre les gens avec qui nous travaillions auparavant, le label, notre éditeur, etc. Et ça nous a permis d’aller jouer au Hellfest. Au final, c’est le morceau crash-test qui nous a permis de voir qu’il y avait des gens qui attendaient encore The Old Dead Tree et que nous avions encore des choses à dire.
On sait que la séparation du groupe était difficile pour toi à l’époque, mais est-ce que toi, Nicolas, tu as aussi eu des hésitations avant de relancer la machine ?
Nicolas Chevrollier (guitare) : Quand nous nous sommes réunis pour ce concert à L’Empreinte, nous avons vraiment beaucoup discuté de cette reformation et je crois que nous en avions tous très envie. Comme Manu l’a dit tout à l’heure, il a été celui qui avait le plus de craintes et qui a été le plus difficile à convaincre – à juste titre, car ce n’est jamais simple de se relancer dans l’aventure comme ça, en se demandant si on a encore quelque chose à dire et si ce qu’on va faire a encore du sens, il y a tout un tas de questions qu’on se pose. Nous avions déjà rejoué ensemble, nous avions notamment fait une date en 2017 sans qu’il y ait vraiment d’enjeu, c’était pour le plaisir, mais là, nous avions vraiment envie de refaire de la musique ensemble, de repartir, de recommencer à composer, d’apporter quelque chose de nouveau. Nous avons tous gardé contact pendant toutes ces années, depuis le split du groupe, et nos influences ont changé et évolué. Je pense que nous avions quand même beaucoup de choses à dire musicalement et très envie que ça se concrétise, et donc de relancer le groupe.
Est-ce que d’une certaine manière, non seulement la réception du public de ce qui était présenté comme l’ultime EP, mais aussi cette date du Hellfest 2023, devant une Temple pleine – et pas uniquement à cause de la pluie – ont participé à raviver une flamme chez vous ? Était-ce même une surprise pour vous cette très bonne réception ?
Manuel : En tout cas, c’était espéré. Tu ne sais jamais. J’ai vu beaucoup trop d’artistes être persuadés d’avoir raison contre vents et marées, faire des combats qu’ils n’étaient pas capables de mener, faire des mauvais disques en étant persuadés que c’est eux qui avaient raison, etc. Finalement, il n’y a qu’une chose qui compte à la fin. Il y a des disques qui sont sortis il y a vingt ans qui ont eu un énorme succès et si on les sortait aujourd’hui, ça ne marcherait pas, et inversement. Il y a un timing dans la création artistique qui fait que quelque chose qui peut sonner très bien à tes oreilles peut être complètement ringard à celles d’un autre. The Old Dead Tree est un groupe qui demande énormément d’énergie. Il y a un travail dans la composition qui est très énergivore, c’est-à-dire que nous nous investissons dans le moindre détail. Il y a très peu de place pour le rock n’ roll dans notre musique. Donc se donner tant de mal, juste pour se satisfaire soi-même… Si on ne trouve pas derrière un public avec lequel partager ça, on perd quand même une grande partie du plaisir. C’était donc ni surprenant, ni pas surprenant, c’était ce pour quoi nous avions travaillé. C’est vrai que la pluie a été un petit plus, mais en arrivant au Hellfest, nous savions, par exemple, que le label était confiant. Maintenant, nous travaillons avec Base Productions qui est un gros tourneur qui s’occupe de Meshuggah, de Devin Townsend, etc. et qui avait aussi envie de travailler avec nous. Nous étions donc déjà sur un niveau de confiance dans ce que nous allions proposer qui était important.
« Dans le premier chapitre du groupe, nous avions énormément d’idées, mais très peu de moyens pour les concrétiser. Cette fois, nous avons pu vraiment nous ‘lâcher’. »
Vous avez tous eu des projets différents pendant la période de séparation. Raphaël [Antheaume] était dans Penumbra, Gilles [Moinet] a repris Lux Incerta, Nicolas tu étais dans Ommatidia, et toi Manuel bien sûr dans Arkan. Lorsque nous avons eu Gilles en interview, il est revenu assez longuement sur les années The Old Dead Tree en parlant de l’aspect professionnel, tiré aussi par les aspirations que vous aviez pour ce projet. Avez-vous eu l’impression d’avoir eu un « nouveau groupe » en quelque sorte, avec un niveau bien différent de la part de chaque musicien, quand vous vous êtes remis à la composition et à l’enregistrement de cet album ?
Nous avons quand même assez vite retrouvé des réflexes et des automatismes. Il y a des choses qui sont solides et qui n’ont pas bougé. Il y a des confiances dans le jugement des autres sur certains points de la musique qui sont restés. Ce qui a changé est que nous avons intégré un nouveau membre, un deuxième Nicolas [Cornolo] qui joue aussi de la guitare et qui jouait dans le groupe Dust Bowl avec qui nous avions tourné en 2013. C’est quelqu’un qui est très proche du groupe aussi. Dans Dust Bowl, il n’avait jamais travaillé avec ce degré d’exigence, ni dans ces sphères en termes de label, de tourneur, de concert, etc. Ça n’avait rien à voir avec son expérience précédente. Pour lui, il y avait une marche à monter. Pour le reste d’entre nous, ce n’est pas vraiment un nouveau groupe, mais c’est des nouveaux équilibres à trouver et une nouvelle manière de travailler, puisque maintenant, nous habitons tous à des centaines de kilomètres les uns des autres. Il a donc fallu trouver le moyen de garder cette énergie et cette dynamique qui font qu’un groupe vit, sans que chacun fasse son petit truc chez lui en vase clôt. Il a fallu apprendre à travailler différemment, avec des outils différents, la MAO, etc. Je vais parler comme un vieux con, mais notre dernier album date d’il y a dix-sept ans, donc quand nous composions, nous avions un magnétophone cassette, nous enregistrions la guitare en sifflant le lead par-dessus, etc. C’était très artisanal. Aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout là-dessus et il y a eu un petit temps pour maîtriser ces nouveaux outils.
Nicolas : Pour moi, c’est un peu des deux. Manuel en parlé, musicalement parlant, nous avons retrouvé des automatismes très rapidement. Quand Manuel et moi nous sommes remis à la composition, ça a été comme si nous ne nous étions jamais vraiment arrêtés. C’est assez surprenant. Nous-mêmes, nous ne nous y attendions pas vraiment. Nous avons été très agréablement surpris de voir qu’après toutes ces années, nous étions capables de, de nouveau, travailler ensemble d’une manière très naturelle. A côté de ça, Manu disait que nous travaillions de manière artisanale et je crois que le mot est faible, parce que c’était une guitare en main au milieu du salon et que nous enregistrions tout sur un petit magnétophone cassette, c’était vraiment quelque chose ! Mais ça fonctionnait. Avec Ommatidia, j’avais déjà commencé à bosser avec la MAO, Cubase à l’époque. Nous nous y sommes tous un peu mis chacun de notre côté, donc nous n’avons pas tout appris avec cette nouvelle reformation du groupe. Nous avions déjà acquis une certaine expérience là-dedans, chacun de notre côté, qu’il a fallu mettre en commun. Nicolas Cornolo, notre nouveau guitariste, nous y a aussi beaucoup aidés parce que lui baignait dans toute cette MAO depuis un petit moment. Ça a très bien fonctionné. Nous avons appris à nous servir d’outils dont nous aurions bien aimé nous servir dans le premier chapitre du groupe. Maintenant, nous avons la possibilité d’avoir tout un tas d’instruments et de choses merveilleuses sous la main, donc nous nous en servons.
Manuel : C’était même problématique, car ça ouvre tellement de possibilités… Nous n’avons jamais été avares d’idées et maintenant, nous pouvons les concrétiser. Nous pouvons avoir un orchestre philharmonique sous la main, un pianiste, tous les claviers possibles et imaginables, etc. Au final, le plus dur maintenant, c’est de réussir… Je vais peut-être devancer une question qui viendra plus tard, mais sur la progression artistique du groupe, aujourd’hui, ce qui est devenu important pour nous, c’est de faire le tri, de ne pas chercher à mettre forcément toutes les idées que nous avons – et Dieu sait si nous en avons ! – et de faire en sorte de dégager les idées maîtresses pour donner beaucoup plus de sens aux morceaux.
Ce nouvel album respecte la marque de fabrique de The Old Dead Tree, c’est-à-dire que les contrastes sont assez prononcés. L’ambiance un peu « positive » et entraînante de « Unpredictable » est vite rattrapée par « The Lightest Straw », plus mélancolique et agressive, pour ne citer qu’elles en exemple. En quoi pensez-vous que Second Thoughts a repoussé certaines limites pour avoir une musique encore plus « colorée » que sur les trois premiers albums ?
Nicolas : Dans le premier chapitre du groupe, nous avions énormément d’idées, mais très peu de moyens pour les concrétiser. Cette fois, nous avons pu vraiment nous « lâcher ». Nous essayons toujours de trouver un équilibre dans ce que nous faisons. Nous n’allons pas mettre quelque chose juste pour le mettre. Si nous le mettons, c’est parce que nous estimons que nous devons le mettre dans un titre. Avec toute cette technologie, nous avons vraiment pu concrétiser tout un tas d’idées que nous estimions vouloir inclure. Nous avons mis beaucoup de choses dans cet album. Il y a énormément d’idées. Il y a des sous-chapitres – nous en parlerons peut-être tout à l’heure – qui rappellent d’ailleurs un peu ceux qu’il y avait sur The Perpetual Motion qui était sorti en 2005. Nous nous sommes fait plaisir !
« C’est un album qui est assez exigeant, mais nous avons essayé de le rendre le plus abordable possible. L’auditeur a besoin de plusieurs écoutes pour entendre tout un tas de petits détails, mais je pense qu’immédiatement, sur chaque titre, il va voir où nous voulons en venir. »
Manuel : Ce que cet album apporte également, c’est que mine de rien, nos influences se sont enrichies depuis toutes ces années. Nous écoutons toujours un peu les mêmes trucs qu’à l’époque, mais nous en écoutons aussi de nouveaux. Nous nous sommes aussi enrichis de nos expériences avec d’autres musiciens dans d’autres formations. J’ai beaucoup appris avec Arkan, sur la composition avec Mus [El Kamal], le guitariste et principal compositeur, sur sa manière d’aborder les choses, mais aussi sur la manière de travailler. C’est-à-dire qu’il y avait un rapport à la musique qui était très différent et qui, au début, m’a beaucoup choqué : il jetait les idées aussi vite qu’elles arrivaient. C’était impressionnant de voir l’instabilité artistique de la chose, alors qu’il y a quinze ou vingt ans, dans The Old Dead Tree, nous avions tendance à sacraliser chacune des idées et à nous dire qu’elles étaient sorties comme ça et qu’il ne fallait pas les toucher. Aujourd’hui, toutes ces influences, à la fois artistiques et dans les manières de travailler, ont changé le visage de The Old Dead Tree. Il n’y a aucune vieille compo sur Second Thoughts. Il n’y a pas de vieille démo ou idée que nous aurions pu ramener l’un ou l’autre à un moment donné il y a cinq, dix ou quinze ans. Il n’y a vraiment que des choses qui ont été composées pour Second Thoughts dans les deux dernières années.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile, finalement ? C’était ce travail de tri ?
Nicolas : Je dirais que c’était le dosage. Nous l’avons évoqué un petit peu tout à l’heure, mais c’était de trouver le juste équilibre. Nous avions la possibilité de mettre tout un tas de choses, mais il fallait toujours respecter un certain équilibre. Nous l’avions en tête du début à la fin. Il s’agissait déjà de trouver l’équilibre au niveau de la tracklist de l’album, l’ordre dans lequel nous allions mettre les titres. Il fallait que ça forme un tout bien équilibré. Dans chaque morceau il fallait trouver comment faire pour que tout soit cohérent sans que ce soit redondant. Manu l’a dit tout à l’heure, nous avons tendance à nous prendre beaucoup la tête, à être très pointilleux quand nous composons et là, nous l’avons fait sur la globalité de l’album, donc ça demande une tonne de travail. Nous avons bien bossé !
Manuel : Ce qui est amusant avec le recul est que, pour reconstruire le groupe, l’équilibre entre les musiciens, la place que nous pouvions prendre les uns et les autres, le rôle que nous pouvions avoir dans la composition, dans l’arrangement, etc., tout ça s’est fait petit à petit et au fur et à mesure où les morceaux arrivaient. Et ces derniers n’étaient pas forcément perçus de la même façon qu’ils peuvent l’être aujourd’hui par un auditeur qui découvre l’album terminé. Par exemple, un morceau comme « Solastalgia » est arrivé assez tôt dans le processus. Sur le coup, j’ai senti peut-être un peu de réticence, car il est très atmosphérique, vraiment rock, et l’influence metal n’est pas ce qui vient en premier à l’esprit quand on l’écoute. Comme il est arrivé assez tôt dans le processus, il pouvait y avoir une crainte de la part de mes confrères musiciens sur le fait que ce soit une direction que je cherche à prendre spécifiquement pour l’album, alors qu’en fait, c’était juste un titre qui, une fois mis dans la masse des titres, apporte une richesse sans représenter complètement la direction que nous avons voulu prendre. J’ai assez hâte de pouvoir attaquer pour de bon l’écriture de la suite parce qu’il n’y aura plus ces doutes. Je pense que la confiance est complètement revenue. Il n’y a pas de trouille sur le fait d’avoir ou pas tous une idée à peu près commune de ce que doit être The Old Dead Tree et de ce que nous pouvons faire. Nous sommes un groupe avec beaucoup d’ouverture d’esprit, mais il y a des choses que nous ne pourrons pas nous permettre. Nous avons des influences vraiment très diverses. Par exemple, j’aime beaucoup Billie Eilish, or c’est une influence qui ne peut pas rentrer dans The Old Dead Tree ou alors par micro-touches suggérées. Je pense que nous avons tous ces choses comme ça que nous aimons, mais cette confiance vis-à-vis des autres, sur le fait de ne pas trahir l’esprit de The Old Dead Tree et la cohérence du bagage musical que nous avons construit depuis toutes ces années, est plus forte que jamais.
Notre collègue parle de Second Thoughts comme d’un disque « exigeant » dans sa chronique. On sait que votre musique est forcément exigeante à exécuter, mais pensez-vous qu’elle soit exigeante à écouter ? A l’inverse, j’ai l’impression que, même si on peut grossièrement vous catégoriser dans les groupes dits « progressifs », ce disque peut parler à un public assez large, aussi bien des aficionados des musiques extrêmes que des amateurs de la scène dark rock…
Nicolas : C’est un album qui est assez exigeant dans tous les cas, mais nous avons essayé de le rendre le plus abordable possible, et je pense que nous avons assez bien réussi. Ça ne s’entend pas forcément systématiquement sur tous les titres, mais il y a énormément d’orchestrations, de pistes, de superpositions sur chacun d’entre eux. Ça a toujours été une marque de fabrique du groupe. Chaque titre fourmille d’éléments, de tout un tas d’idées. C’est effectivement exigeant, l’auditeur a besoin de plusieurs écoutes pour entendre tout un tas de petits détails, mais je pense qu’immédiatement, sur chaque titre, il va voir où nous voulons en venir. Il y a toujours un fil directeur très fort qui va tout de suite emmener l’auditeur quelque part. Il sait où nous allons et ensuite, il va découvrir tout un tas de petites idées et de petites choses que nous avons disséminées ça et là.
« De notre côté, il y a toujours eu cette idée d’enchaîner des choses qui, sur le papier, pourraient ne rien à avoir à faire ensemble, mais jamais de manière choquante. C’est-à-dire que nous travaillons énormément sur la cohérence d’un morceau. »
Par exemple, la partie centrale de « The Lightest Straw » contient pas moins de quarante pistes de voix. Avez-vous l’impression que votre sens du détail et du perfectionnisme s’est accentué avec l’âge ?
Manuel : C’est surtout que j’ai toujours rêvé de travailler les voix comme ça, d’utiliser la voix comme un instrument, comme des nappes, par exemple. Aujourd’hui, le fait de pouvoir m’enregistrer moi-même m’a offert cette possibilité. Quand nous avons écrit The Nameless Disease, l’approche du chant était très minimaliste ; généralement, il n’y avait qu’une seule ligne, parfois une deuxième mélodie qui arrivait, mais c’était vraiment par touches. Petit à petit, nous avons enrichi ça, mais avec la manière de travailler que nous avions avant, c’était très compliqué d’imaginer des ensembles. Avec le temps, je me suis aussi beaucoup amélioré au chant et aujourd’hui, j’ai une tessiture très large qui me permet de chanter la même mélodie sur trois octaves différentes. Ça ouvre un champ des possibles gigantesques. Sur « The Lightest Straw », j’ai vraiment eu envie de m’éclater et j’ai fait une chorale d’église tout seul dans mon coin [petits rires]. Je n’étais pas certain de pouvoir le faire, mais au final, j’aime beaucoup le résultat.
Nicolas parlait de toutes les subtilités qui sont disséminées partout et je le rejoins complètement sur sa réponse à la question précédente. Chaque morceau est un plat sur lequel tu vas immédiatement identifier les saveurs principales et derrière, il y a énormément de subtilités. Ce sont des plats très travaillés. Tu peux avoir l’impression d’avoir quelque chose de simple au début, mais je peux t’assurer que cette simplicité a été travaillée et réfléchie dans le moindre détail pour que ce soit simple là où nous voulons que ça le soit et que ça devienne un petit peu plus complexe quand nous le souhaitons. Nous avons essayé de ménager la concentration de l’auditeur pour faire en sorte que celui qui n’a pas le temps, avec des écouteurs de mauvaise qualité, avec le bruit du métro ou du train derrière, puisse quand même écouter la chanson et s’éclater, et celui qui est là avec son casque de haute qualité, dans le silence absolu, puisse retrouver d’autres choses. Nous avons toujours eu ça et je pense que c’est ce qui fait aussi que nos albums ont duré dans le temps. On y découvre encore des choses ; si on les écoute bien attentivement, il y a encore pas mal de choses qui peuvent ressortir pour un auditeur, même quand il pense bien connaître le titre.
Je parlais de contraste tout à l’heure, mais ce qui rend votre musique intéressante, c’est notamment qu’elle va questionner nos propres paradoxes en termes d’émotions et de sentiments. Si je prends l’exemple du titre « Story Of My Life », à certains moments on ne sait pas s’il est joyeux par son aspect rock, sur son lancement notamment, ou profondément triste avec les touches de clavier. Pensez-vous que The Old Dead Tree, c’est aussi ça, que ça vient mettre en musique des émotions ambiguës, un peu inclassables, qui sont entre « la joie et la peine » ?
Ça me fait très plaisir que tu me poses cette question !
Nicolas : La musique de The Old Dead Tree a toujours été un mélange de diverses influences. Comme Manuel le disait tout à l’heure, nous écoutons énormément de choses dans presque tous les styles, donc la musique que nous composons est teintée de toutes ces influences. Du coup, il y a plein d’émotions qui sont véhiculées au travers de notre musique. Nous aimons les passages pop, les passages plus calmes, comme les passages beaucoup plus énervés ou les passages intermédiaires, les rythmes plus lents, plus soutenus, etc. Il y a tout un tas de choses qui sont le reflet de nos influences et nous saupoudrons tout ça dans notre musique pour en faire un tout cohérent. Les émotions sont effectivement très variées pour cette raison, et il y a aussi le chant qui apporte cette touche : il va y avoir du chant death, du chant clair, y compris dans des gammes parfois très hautes… Manuel en est parfaitement capable. Il a pris des cours de chant, il a énormément progressé. Il était déjà bon avant, maintenant il est devenu très bon. Tout ça se retrouve dans notre musique.
« Je trouve que ce rayon de lumière qui vient se poser sur les ténèbres fait vraiment partie de la patte de The Old Dead Tree. »
Manuel : Pour revenir à ce que tu disais, sur le côté de la musique qui peut paraître parfois joyeux, je trouve que nous avons toujours conservé une part de lumière, même quand nous traitions des sujets les plus sombres. Il y a un très bon exemple : The Nameless Disease est un album autobiographique sur le suicide, donc vraiment déprimant à la base, mais musicalement parlant, le premier riff de « How Could You ? » est presque joyeux alors que les paroles ne le sont pas du tout. Etonnamment, ce mélange ne choque pas. Je pense que ça vient aussi du travail que nous faisons. Il y a d’autres groupes que nous qui vont mélanger des choses très joyeuses avec d’autres très violentes. En France, on a eu Carnival In Coal ou, aux States, System Of A Down ou Faith No More qui font des musiques qui passent du coq à l’âne à une grande vitesse, et je pense que le but est de choquer l’auditeur en enchaînant, par exemple – je dis n’importe quoi –, une valse avec du black metal. De notre côté, il y a toujours eu cette idée d’enchaîner des choses qui, sur le papier, pourraient ne rien à avoir à faire ensemble, mais jamais de manière choquante. C’est-à-dire que nous travaillons énormément sur la cohérence d’un morceau. Nous avons un clavier un peu disco sur le démarrage de « Fresh Start », qui est un morceau plutôt sombre, et tu ne peux pas le percevoir comme disco si tu l’entends dans le tout. Moi, je le perçois comme disco parce que quand Nicolas a composé tout le démarrage, j’ai entendu ce clavier tout seul et je me suis dit : « Mais c’est Abba ! » [Rires] En fait, ce clavier à la Abba, dans un ensemble beaucoup plus sombre, vient amener quelque chose de différent, une originalité qu’on ne va pas forcément retrouver chez d’autres groupes. Je trouve que ce rayon de lumière qui vient se poser sur les ténèbres fait vraiment partie de la patte de The Old Dead Tree.
Vous l’avez évoqué, l’évolution majeure aussi de cet album c’est la production. Dix-sept ans séparent cet album du précédent, et vous êtes passés d’un mode artisanal à l’utilisation des outils actuels. Vous n’auriez pas imaginé faire un album avec le « son de l’époque », il fallait vraiment que Second Thoughts soit un album de son temps ?
Oui. Par rapport à ce que nous disions, c’était la composition que nous faisions ne manière artisanale, puisque nous sommes quand même allés dans un bon studio allemand à l’époque. Effectivement, ça aurait pu être rigolo et je pense que Nicolas, Giles et moi aurions pris du plaisir à retourner chez Andy Classen, qui est un type adorable et qui bosse très bien, mais je pense que ça aurait été une erreur de vouloir ancrer notre musique dans quelque chose de daté, par définition. L’idée, et le défi, était justement de réussir à faire en sorte que The Old Dead Tree, qui est un groupe du siècle dernier, puisse encore avoir une place aujourd’hui sans se trahir. Nous avons réussi à ne pas nous trahir tout en ne sonnant pas daté. C’était la grande difficulté.
L’album s’appelle « Second Thoughts ». Forcément, ça semble faire référence aux doutes et hésitations que vous avez pu avoir quant à l’avenir du groupe, et au fait de revenir sur votre décision d’arrêter. Est-ce ça, et uniquement ça, ou y a-t-il aussi d’autres niveaux de significations ?
Il y a aussi une réponse à l’EP The End qui était censé marquer la fin définitive du groupe, avec ce recueil d’inédits composés, pour la plupart, à la fin des années 2000. L’idée est que c’était vraiment fini. La cohérence est quelque chose d’important pour moi, donc une fois que nous avions dit que c’était terminé, c’était très compliqué pour moi d’accepter de revenir. Nous avons trouvé qu’il y avait un côté un peu ironique de revenir avec un album qui dit : « En y repensant, finalement… » Second Thoughts, c’est aussi ça. Ça parle des doutes, parce que c’est quelque chose qui me travaille beaucoup à titre personnel, mais c’est aussi une réponse à The End.
Il y a deux chapitres un peu spéciaux dans cet album, qui sont « The Secret », composé de l’enchainement « Better Off Dead » / « Without A Second Thought » / « Luke », et « The Hunt », avec les trois titres « Fresh Start » / « I Wish I Could » / « The Trap ». Pouvez-vous nous dire ce qu’ils racontent ?
Nicolas : Côté composition, je n’ai pas énormément participé à la partie « The Secret », donc je vais surtout parler de « The Hunt ». Ça commence avec « Fresh Start » qui est un morceau très à part. Comme Manu l’a dit tout à l’heure, quand j’ai composé toute l’introduction au piano, je me suis dit : « Tiens, il se passe un truc étrange avec ce titre. » C’est quelque chose que nous n’avions jamais fait avant. Le morceau est très original. Dans ma tête, quand je l’ai composé, il avait vraiment ce côté un peu new wave assez inattendu mais dont j’étais très content une fois que tout était en place. Ça enchaîne sur « I Wish I Could » qui est un morceau que nous avons composé tous les deux avec Manu. Il partait sur un riff un petit peu enflammé qui nous faisait tout de suite penser à une course poursuite – je pense que Manu s’en est inspiré après pour les paroles. J’avoue que mon passage préféré de tout l’ensemble, c’est le dernier morceau, « The Trap », qui est très cinématographique, avec une structure très alambiquée, vu qu’il y a une longue intro très calme, un peu mystérieuse, qui enchaîne sur une charge désespérée, très metal, façon cavalcade. C’est un titre que j’adore, même s’il est très atypique. L’ensemble est top, car on part d’un morceau très new wave pour aller sur un autre rock, un peu punk, et finir sur du metal. Je crois que tout cet ensemble est un condensé de ce que nous sommes capables de produire.
« L’idée, et le défi, était de réussir à faire en sorte que The Old Dead Tree, qui est un groupe du siècle dernier, puisse encore avoir une place aujourd’hui sans se trahir. »
Manuel : Nous avons dès le départ eu l’habitude de lier des morceaux entre eux. Dans The Nameless Disease, il y a quelques ensembles qui s’enchaînent, comme « We Cry As One » et « It Can’t Be! » ou « Joy & Happiness », « Transition » et « Quietly Kissing Death ». Nous avons fait ça assez tôt. C’était des thématiques partagées, mais pas une histoire. Là, si je ne me trompe pas, c’est la première fois que je vais créer une histoire complètement détachée des thèmes que je poursuis d’habitude. Dans la composition, nous avons vu assez vite que certains titres devaient aller ensemble. Souvent, d’ailleurs, c’est au cours de la composition d’un titre que va venir une idée qu’on va avoir du mal à mettre dedans, mais qui va avec, dans la même gamme, au même tempo, etc. Nous allons nous dire que nous allons faire un deuxième titre avec et potentiellement, que nous allons pouvoir les raccrocher l’un avec l’autre. Ça ne marche pas à chaque fois, parfois les morceaux vont terminer à deux endroits différents de l’album, mais là, nous avons vraiment trouvé cette suite logique, notamment entre « I Wish I Could » et « The Trap ». Par exemple, j’avais écrit les paroles de « Fresh Start » très tôt dans le processus. Je me suis inspiré d’un bouquin que j’ai lu il y a très longtemps, qui s’appelle L’Empereur-Dieu De Dune – c’est une des suites de Dune, j’aime beaucoup Frank Herbert – et qui commence par des gens qui veulent s’échapper de quelque part, même si on ne sait pas exactement d’où ils partent. Dans « Fresh Start », il y avait donc cette idée de ces deux personnes qui doivent s’échapper, on ne sait pas exactement de quoi, c’est extrêmement risqué, elles pourraient mourir, et il y en a une qui n’a plus trop envie, mais elle a promis à l’autre de le faire pour elle.
Comme disait Nicolas, quand nous composions « I Wish I Could », surtout sur les couplets, nous avions ce sentiment de course-poursuite, donc en travaillant sur cette idée, je me suis dit que c’était la suite complètement logique de « Fresh Start », donc nous avons réussi à mettre les deux morceaux ensemble. C’est la fuite, jusqu’à ce qu’elle s’arrête, que les deux personnes qui sont poursuivies estiment que les poursuivants ont abandonné et que la chasse est terminée. Va alors arriver « The Trap » où celui qui, au départ, ne voulait pas partir va comprendre que depuis le début, la personne qui l’accompagne lui tend un piège et que leur seul but était de trouver l’endroit où tous les autres qui se sont échappés se sont cachés. C’est sûr que raconté comme ça, hors contexte, ce n’est pas jojo, mais j’ai fait un gros travail de recherche de sonorités de course, de chiens, d’esclaves en train d’abattre des troncs d’arbres, de marche dans la forêt, de passage de la nuit, de l’arrivée d’un orage, etc. pour accompagner toute la musique et l’auditeur – en tout cas, celui qui serait curieux et voudrait lire les paroles – et que toute cette histoire prenne un sens. Nicolas a utilisé le mot « cinématographique » : c’est exactement l’idée. Je me suis vraiment éclaté à faire ça.
Pour ce qui est de « The Secret », nous sommes partis sur autre chose. Dès le premier titre, qui s’appelle « Better Off Dead », l’idée est d’avoir un premier personnage, qui est proche du personnage principal, qui lui parle et qui lui dit : « Je sais que tu caches quelque chose, que tu as un secret qui te hante depuis des années. Il faut que tu en parles, car je vois que ça te mine et te brise. » Le personnage principal à qui s’adresse le premier narrateur ne cesse de répéter qu’il préfèrerait mourir plutôt que de dire ce qui s’est réellement passé, car il a trop peur de le perdre et il ne peut pas assumer une chose pareille. Finalement, dans « Luke », on apprend qu’il a commis un meurtre. Là encore, c’est une histoire qui s’est construite petit à petit. C’est un triptyque que j’ai composé avec Nicolas Cornolo, l’autre guitariste. C’est parti d’une seule idée qui a fait des petits et que nous avons décidé de découper en trois ensembles ; nous avons composé trois morceaux différents à partir d’idées qui venaient d’une même matrice. Je trouve que c’est presque l’exercice le plus intéressant dans la composition. C’est beaucoup plus intéressant que de faire un morceau tout seul où il y a peut-être moins de choses à penser, à part réussir ses transitions et avoir une bonne dynamique. C’est beaucoup plus difficile de le faire sur huit ou dix minutes que sur trois minutes.
Vous aimez l’idée d’œuvres dans l’œuvre, en fait…
Nicolas : Oui, c’est quelque chose que nous avions déjà fait sur The Perpetual Motion en 2005. Ça nous tient énormément à cœur de faire des choses conceptuelles.
Manuel : Ça fait partie des subtilités dont nous parlions. Elles seront dans la composition, dans l’arrangement par-dessus et dans la structuration de l’album. Je trouve que c’est intéressant de se prendre la tête ! [Rires] C’est ce qui fait le sel du truc.
« Manuel Munoz est quelqu’un qui est habité par le doute, parce que c’est quelqu’un qui est en train de prendre un grand risque de décevoir les fans en relançant une œuvre qui, jusqu’ici, était très appréciée. […] J’avais le sentiment d’avoir la responsabilité de faire en sorte que cette fois-ci ça ne finisse pas dans le mur. »
En 2019, Manuel, tu disais à propos des textes : « Les paroles, ça n’a jamais été quelque chose de collectif, dans The Old Dead Tree, ce n’est vraiment que moi. Chaque album, c’est qui était Manuel Munoz à ce moment-là, ce que je ressentais, ce que j’ai pu constater ou voir chez d’autres gens autour de moi, et j’ai voulu le retranscrire, l’écrire ou m’en inspirer. » Du coup, sur Second Thoughts, qui est Manuel Munoz, que ressent-il, que constate-t-il ?
Manuel Munoz est quelqu’un qui est habité par le doute, parce que c’est quelqu’un qui est en train de prendre un grand risque de décevoir les fans en relançant une œuvre qui, jusqu’ici, était très appréciée. Surtout après tant d’années. Généralement, les souvenirs sont magnifiés, donc les gens sont plus souvent déçus. C’est quelqu’un qui est aussi en train de relancer une aventure extrêmement exigeante avec des amis. Cette exigence fait que, même si nous sommes tous hyper heureux du résultat, ce n’est pas quelque chose qui vient systématiquement facilement. Le fait de renoncer à une idée, ce n’est jamais facile. La création, c’est toujours une affaire d’ego, quoi qu’on en dise. Ça vient de soi, donc quand on a mis une partie de soi, de son cœur, sur la table, c’est compliqué de devoir l’abandonner ou de la voir modifiée. Je savais qu’en remettant la machine en marche, nous allions faire face à tous les problèmes que nous avons pu avoir, qui nous ont amenés à nous séparer et qui ont distendu des liens d’amitié qui étaient pourtant très forts et qui ont nécessité des années pour les reconstruire. J’avais cette trouille-là et le sentiment d’avoir la responsabilité de faire en sorte que cette fois-ci ça ne finisse pas dans le mur. Je suis quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et qui essaye d’être cohérent dans les démarches, donc ça se ressent dans cet album.
Ce qui est drôle est que j’ai voulu prendre ces aspects sous différents angles. Evidemment, il y a des morceaux comme ceux que nous venons citer ou qui n’ont strictement rien à voir avec moi, qui sont juste dictés par la musique, c’est-à-dire que ce sera parfois juste une phrase qui me vient ou un passage musical. J’avais lu une fois un truc sur les sculpteurs – je crois que c’était notamment Michel-Ange – qui se retrouvaient devant le bloc de marbre brut et qui en faisaient le tour pendant des heures en se demandant : « Quelle est la forme qui se cache dans ce bloc de marbre ? » L’idée, ce n’est pas : « Qu’est-ce que je veux faire ? » C’est : « Qu’est-ce que je dois faire de ce bloc de marbre ? Qu’est-ce qui est caché là-dedans ? » Souvent, dans la musique, j’essaye d’avoir cette approche, c’est-à-dire que je n’écris jamais de texte à l’avance. La musique est là, je vais chanter en yaourt – un faux anglais tout à fait convaincant – par-dessus. Parfois, naturellement, dans ce faux anglais, il y a des mots qui vont sortir et qui vont rester jusqu’au bout, parce que ton inconscient travaille et fait en sorte que le mot colle exactement à l’ambiance du titre ; au moment où il faut hurler, c’est ce mot-là qu’il faut hurler, et d’autres fois, c’est des mots, des rimes, des sonorités qui viennent. Mais en laissant l’inconscient parler, c’est aussi ça qui fait que ça parle souvent de moi. Second Thoughts parle donc beaucoup du doute, de la responsabilité et du fait de l’assumer.
Tu parlais de mots, il y en a un qui n’est pas banal, c’est le titre du morceau « Solastalgia ». La solastalgie désigne un sentiment de détresse et d’angoisse ressenti par certains individus face aux transformations subies par l’environnement. C’est un trouble éco-anxieux un peu plus extrême, en somme. Votre clip vidéo illustre très bien ça. Était-ce une façon pour toi d’évoquer le sujet de l’environnement ? Est-ce que tu ressens un sentiment similaire par rapport à ce qui se passe aujourd’hui ?
Par moments, oui, mais là, on est typiquement sur un morceau qui a été composé à partir de la phrase « I don’t know, my God, I don’t know what to do now ». C’était donc l’impuissance. Ce sont les premiers mots qui me sont venus quand j’ai écrit ce titre. Je fais très bien le yaourt, c’est à s’y méprendre – j’ai fait quelques titres en concert en yaourt, c’est passé crème ! Je pose comme ça des sonorités qui font anglais et ça, c’est sorti tel quel. J’avais cette chanson qui est quand même assez épique, intense et triste, et il y avait ce sentiment d’impuissance qui était là. Ça m’embêtait de mettre « my God » dans cette histoire, parce que je suis athée, donc j’ai cherché d’autres paroles, mais rien ne venait qui était aussi fort que ça. Finalement, je l’ai gardé comme ça. Je me suis dit que parmi toutes les impuissances qu’on peut ressentir aujourd’hui, la plus grande, c’est celle-là, parce qu’elle nous concerne tous. A part aller vivre dans le Larzac dans ces maisons autosuffisantes en élevant des moutons – ce qu’on est peu nombreux à être prêts à faire –, on se retrouve à faire des petits écogestes, à fermer le robinet avant de partir, à faire attention aux lumières, aux veilleuses, etc., mais on sait tous que c’est ridicule. Même en s’y mettant à des millions, ça reste ridicule par rapport à l’ampleur du problème. Ça ne me traumatise pas au quotidien, mais c’est quelque chose à quoi je pense, sans doute comme la plupart des gens aujourd’hui dans notre pays ou, en tout cas, dans les pays développés.
La pochette est très belle. On devine un peu la dimension conjoncturelle, rappelant le contexte de guerre dans lequel on est aussi. C’est Henri Lejeune qui l’a réalisé. Que lui avez-vous demandé ? C’est amusant, car je sais qu’il avait réalisé les pochettes de Salam et Sofia d’Arkan, et je me suis dit qu’au vu des couleurs et de l’atmosphère globale, elle aurait très bien collé à Kelem ou Lila H auquel, Manuel, tu as participé…
Nous lui avons laissé carte blanche. Nous nous sommes beaucoup pris la tête entre nous pour savoir quelle serait la direction artistique que nous voulions. Nous n’arrivions absolument pas à nous mettre d’accord. Nous avons navigué sur internet en regardant des milliers d’images de créateurs, de photos, de dessins, de peintures, et nous n’arrivions jamais à trouver une piste qui pourrait être la bonne. Au bout d’un moment, nous nous sommes dit que nous allions faire plus simple, que nous allions voir ce que le designer lui-même pourrait nous proposer en écoutant la musique. Nous lui avons donc donné les textes et la musique de l’album, ainsi que les pochettes de nos albums précédents. La première idée qu’il a eue était celle-ci. Evidemment, les premiers croquis n’étaient pas aussi jolis que la pochette finale, mais il a tout de suite eu cette idée de femme avec les cheveux qui seraient comme ses pensées qui l’entraînaient ou l’aspiraient. Il y a clairement aussi une influence de The Perpetual Motion, puisqu’on retrouve les grands immeubles qui semblent presque vaporeux, presque s’effondrer ou partir en poussière dans les airs, avec des lumières dont on n’arrive pas à savoir si c’est un éclairage électrique saturé ou s’il y a un incendie dans l’immeuble. On est sur quelque chose de globalement inquiétant et d’assez poétique. Mais je suis d’accord avec toi, j’aime beaucoup les pochettes d’Arkan que Henri a faites. Je trouve qu’il est très doué.
« Avec Arkan, tout le travail investi dans Lila H, le fait que nous soyons partis chez Fredrik Nordström pour l’enregistrer et le résultat qui est vraiment super n’ont pas porté leurs fruits. Je pense que ça a été plus compliqué à vivre pour Foued que pour les autres. Du coup, nous n’avons plus de nouvelles. »
Nous avons parlé du second souffle de The Old Dead Tree tout à l’heure. Aujourd’hui, comment voyez-vous l’avenir du groupe et comment ressentez-vous les choses ?
Nicolas : Nous avons eu un petit paquet de retours sur l’album et ils sont très positifs. Manu l’a dit tout à l’heure, maintenant nous travaillons avec Base Productions, donc nous allons avoir des dates qui vont certainement être annoncées pour 2025. Il y a eu les trois premiers clips qui sont sortis en septembre, octobre et novembre pour annoncer le disque, et après tout ce travail, je vais t’avouer que nous étions très impatients que l’album sorte. C’était un événement que nous attendions avec une grande impatience. Maintenant, nous allons essayer de surfer sur cette vague et de défendre l’album en live. Nous avons mis tellement de choses dans l’album que maintenant, il va falloir reproduire tout ça en live. Nous ne sommes pas très inquiets, nous savons déjà comment nous allons nous y prendre, mais ce sera un autre défi. Nous travaillons donc sur des dates avec Base. Je pense que nous pourrons vous en dire plus dans quelque temps.
Manuel : En parallèle, comme je l’évoquais, nous avons repris la composition, pour l’instant chacun un peu dans son coin, mais ça nous démange tous déjà. Il s’avère que nous avons eu la chance en tout début d’année 2024, quelques mois avant l’enregistrement de Second Thoughts, d’aller en Angleterre enregistrer quelques titres dans un studio très prestigieux. Ça devrait sortir en 2025. Vous n’avez donc pas fini d’entendre parler de The Old Dead Tree, nous n’allons pas vous lâcher comme ça ! C’était une expérience absolument incroyable. Nous avons hâte de pouvoir la partager, même si nous ne pouvons pas trop en dire plus pour l’instant. Nous terminons la prod de ce truc que nous avons commencé en tout début d’année et que nous avons dû interrompre pour tenir le calendrier de Second Thoughts, mais ce sera bien !
Vous donnez des nouvelles rassurantes, mais d’un point de vue extérieur, avec les différents arrêts et relances, la carrière de The Old Dead Tree renvoie une image assez fragile. Autant ça peut déconcerter les fans, autant est-ce que ça ne donne pas aussi un côté précieux à chaque concert que vous faites et à chaque musique que vous sortez ? Est-ce quelque chose que vous ressentez vous-mêmes ?
En tout cas, ce n’est pas un choix. Il n’y a que deux vraies périodes de formation du groupe. Il y a celle de la création du groupe en 1997 jusqu’au split en 2009. Ensuite, il y a eu des petites réunions ponctuelles, parce que nous avions envie de jouer ensemble et que nous n’osions pas passer le pas que nous sommes en train de passer aujourd’hui. Cette fois-ci, c’est différent. On n’est pas sur du ponctuel. Comme dirait un coach de muscu, nous avons travaillé le foncier, nous avons fait les muscles profonds [rires]. C’est un gros boulot aussi, mine de rien, de relancer cette machine, de recréer les liens avec le label, de tout contractualiser, etc. C’est un autre sport. On va dire que maintenant, nous partons sur du solide, nous nous sommes donné les moyens de le faire. C’est sûr que c’est crevant, et c’est sûr que nous sommes toujours des pères de famille avec une compagne et un boulot à plein temps à côté, ce qui fait que ça reste compliqué de faire une musique aussi exigeante artistiquement et professionnellement avec tout ce qui l’entoure. Mais justement, nous avons la chance d’être bien entourés par un label qui nous suit et nous soutient depuis plus de vingt ans, et une agence de booking qui nous fait une confiance dingue et nous a énormément accompagnés financièrement pour préparer notamment la scénographie et le retour technique du groupe sur scène avec des moyens que nous n’avons jamais eus avant. Nous sommes conscients de cette fragilité. C’est aussi pour ça que j’avais tous ces doutes. Mais nous sommes des gens qui ont les pieds sur terre et nous savons que quand on s’engage sur quelque chose, il faut savoir le tenir. Second Thoughts est sorti aujourd’hui et nous n’avons pas l’intention de nous arrêter demain. Mais oui, c’est précieux : il faut venir à tous nos concerts ! [Rires]
Pour finir, où en est Arkan ? Lila H est sorti en 2020…
Il est dans les choux, malheureusement. Il n’y a pas d’activités dans le cadre d’Arkan. Nous sommes quelques-uns à avoir gardé contact et à nous revoir pour boire un verre avec grand plaisir, mais aujourd’hui, nous avons un peu perdu le contact de Foued [Moukid] qui est le moteur et le cerveau de ce groupe. Je ne pense pas qu’il y aura d’autres albums d’Arkan à l’avenir. En tout cas, je serais bien embêté s’il me disait qu’on repart, parce que je n’ai pas du tout les moyens ni le temps. Mais ce sont des types supers, je suis très content de ce que nous avons fait. Tout le travail investi dans Lila H, le fait que nous soyons partis chez Fredrik Nordström pour l’enregistrer et le résultat qui est vraiment super n’ont pas porté leurs fruits. Je pense que ça a été plus compliqué à vivre pour Foued que pour les autres. Du coup, nous n’avons plus de nouvelles. Je ne sais pas si tu as noté, mais l’actrice qui joue dans nos premiers clips, c’est Sarah [Layssac], la première chanteuse d’Arkan, que j’ai remplacée quand j’ai intégré le groupe et qui est une grande fan de The Old Dead Tree depuis des années, avant Arkan. C’est un petit monde !
Interview réalisée en visio le 16 décembre 2024 par Jean-Florian Garel.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : La Faute – Aurélie (1, 6, 8), Monsieur Brice (2, 4) & Nicolas Gricourt (3, 7, 9).
Facebook officiel de The Old Dead Tree : www.facebook.com/TheOldDeadTree.Official
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