L’heure du jugement dernier approche, alors vivons ces derniers instants délicieusement. Voilà comment on pourrait résumer la philosophie de Cradle Of Film sur The Screaming Of The Valkyries, dans lequel s’entrelacent la mort et la vie, nous faisant prendre conscience de la première pour mieux célébrer la seconde. Un quatorzième album aux multiples facettes, entre black metal, gothique et heavy metal, conçu pour aller à l’essentiel et maximiser son impact : pas de titre bonus, mais de l’accroche à foison. C’est à l’occasion de la sortie de celui-ci que nous nous sommes une fois de plus longuement entretenus avec Dani Filth.
Revenu d’un weekend romantique à Florence, en Italie, avec une petite grippe, il s’excuse d’avance : « Désolé si je m’égare un peu et que mon cerveau part dans des couloirs bizarres, c’est à cause des médicaments. » Ça ne l’aura pour autant pas empêché de répondre généreusement à nos questions, avec la sympathie et ce rire qui le caractérisent. Il est évidemment question de ce nouveau disque, entre line-up tout frais, influences diverses, relation avec le producteur Scott Atkins, etc. mais aussi d’anecdotes plus personnelles, remontant jusqu’à son enfance lorsque son père, amateur de reggae, l’a initié à la littérature et au cinéma d’horreur…
« Je ne pense pas qu’un groupe puisse être accusé d’auto-plagiat ou d’auto-cannibalisme parce que c’est lui, c’est l’identité qu’il a forgée, et s’il veut se répliquer ou recréer une atmosphère qu’il avait dans un ancien album, je trouve que c’est cool. »
Radio Metal : La dernière fois que nous avons discuté, nous avions parlé du fait que le nouvel album serait le début d’un nouveau chapitre pour Cradle Of Filth, car vous avez changé de membres et de label. Comment définirais-tu ce chapitre maintenant ?
Dani Filth (chant) : Avec chaque album nous ouvrons un nouveau chapitre, mais peut-être plus encore cette fois en raison de ces changements évidents. Même si ça semble relativement nouveau pour la plupart des gens, ça fait trois ans et beaucoup de choses se sont passées dans ce laps de temps, y compris le mariage de la nouvelle membre du groupe Zoé avec Ashok au début de l’année. Tout se passe très bien. L’album en est une parfaite illustration, on peut deviner que c’est un groupe qui s’entend bien et passe beaucoup de temps ensemble [rires]. C’est probablement la raison du long délai cette fois – je crois que ça fait quatre ans. Enfin, nous avons sorti un double album live entre-temps, mais il y a surtout eu une pandémie qui a engendré le besoin de beaucoup partir sur la route. C’est ce que je peux dire pour notre défense : nous avons été occupés à jouer dans de nombreux endroits. Mais tout est super au sein du groupe. C’est encore un autre chapitre, mais c’est un pas dans la bonne direction. Nous nous amusons beaucoup jusqu’à présent !
Est-ce que ça change quelque chose d’avoir un couple marié au sein du groupe ?
Tu sais, pour être honnête, notre tour manager et notre régisseur de scène, je suis sûr qu’ils sont secrètement un couple. Je ne crois pas que ça posera la moindre difficulté. Ce n’est pas comme s’ils venaient juste de se rencontrer [rires]. Ça fait trois ans. Ils dorment probablement aussi près l’un de l’autre qu’ils le feraient dans d’autres circonstances. Enfin, je dors juste à côté de Donny [Burbage] ; j’ai probablement dormi plus souvent à côté de lui qu’à côté de ma partenaire ! Ce qui est étrange ! Et effrayant…
Zoé et Donny sont donc les deux nouveaux membres du groupe. Comment est la dynamique au sein de celui-ci aujourd’hui avec eux et quel a été leur apport sur cet album ?
Je ne veux pas être impoli en disant que j’étais hésitant à l’idée d’intégrer deux Américains, mais il y avait une raison bien précise à ça : quand les autres gars nous ont quittés, nous n’avions qu’un temps limité avant de partir faire une tournée spéciale avec Danzig aux Etats-Unis. Nous ne pouvions pas garantir d’avoir les visas à temps pour de nouvelles personnes. Nous avons donc cherché des gens en Amérique. Quand je dis que j’étais hésitant, c’est parce que j’ai notamment le souvenir de Venom qui a eu un guitariste américain. Je me suis donc naïvement dit qu’ils pourraient souiller le son européen par excellence pour lequel les gens nous aiment. Mais j’avais tort, parce que beaucoup de recherches ont été menées très rapidement en coulisses pour trouver des gens qui étaient de supers musiciens, fans du groupe et répondaient à un certain nombre de critères. Le boulot était donc à moitié fait. Tout ce qu’il nous restait à faire était de bien nous entendre avec eux et qu’ils fassent leur job. Ils ont tous les deux contribué à l’album. Ça fait partie de ce que nous avons spécifié, il ne fallait pas juste avoir un joli minois. Quand tu rejoins un groupe, quel qu’il soit, surtout de nos jours, il faut porter de nombreuses casquettes. Il faut être sociable, faire partie de l’équipe, être agréable à côtoyer, avoir de la personnalité… Tout ça fait partie intégrante du job, mais il y a d’autres choses à faire, des meet-and-greets, jouer live, des vidéos, etc. Et tout ça est très naturel pour eux, ils sont brillants. A la fin de cette tournée, au lieu de dire : « Merci les ouvriers. On s’est bien amusés, à la prochaine », c’était plutôt : « Bienvenue dans la famille, espèces de tordus ! » Ensuite, tout le monde a écrit à mesures égales pour l’album. Le fait d’avoir été si souvent sur la route, surtout en Amérique, nous a donné l’occasion de faire quelques jams et sessions dans des hôtels pour regarder les riffs que chacun avait – car nous faisons toujours ça au début, constituer une banque de riffs – et faire ressortir ceux qui étaient vraiment cool, avant de devenir un peu plus cérébral et de commencer à construire des chansons.
Ils étaient fans avant de rejoindre le groupe…
Prétendument !
… alors que tu nous as dit la dernière fois que Richard détestait le black metal. Est-ce que ça fait une grande différence ? En tant que fans, ont-ils une vision particulière du groupe et de la musique que vous créez ?
Je crois, mais je ne peux pas parler à leur place, car tout le monde dans le groupe a des goûts musicaux très éclectiques et, tous les soirs, après le concert, quand nous revenons dans le bus ou quand nous nous rejoignons l’équipe et un tas de gens, nous écoutons de la musique et il n’y a jamais de metal. Chacun ses goûts. Je pense que Donny n’est pas le gars le plus black metal au monde, mais il a une bonne connaissance des choses qu’il aime. C’est comme l’album, si on devait lui donner des étiquettes, il est plein de styles différents, mais tout fonctionne car nous trouvons que tout est bon [rires], que ce soit sur les parties blackened thrash metal, celles purement black metal, celles plus goth rock ou celles qui donnent un peu dans la New Wave Of British Heavy Metal autour des refrains. La musique fait ce qu’elle a besoin de faire pour que la chanson fonctionne et qu’elle soit mémorable.
« Je suis entré dans le monde du heavy metal à l’époque de Powerslave. En à peine quatre années, je suis passé du classic rock au grindcore [rires]. »
Tu nous avais décrit l’album comme étant « un croisement entre Dusk et Midian, très old school, mais très moderne »…
Je parlais plus par rapport à l’atmosphère qui s’en dégageait quand j’écoutais ces morceaux. Je ne voulais pas tromper qui que ce soit en leur faisant croire que ça allait être des cris d’un bout à l’autre [rires]. Mais quand les chansons m’ont été présentées – en tout cas, certaines d’entre elles – j’ai ressenti le même feeling que me procuraient ces albums, et j’ai su à propos de quoi je voulais écrire dessus. Il y a plusieurs morceaux dans l’album qui, au niveau des textes, sont dans la veine de Dusk… And Her Embrace et Cruelty And The Beast. Certains renvoient aussi à Midian, d’autres penchent plus vers Nymphetamine ou Damnation And A Day, ou… Peu importe, je me suis simplement fait plaisir [rires].
D’un autre côté, penses-tu que, pour un groupe comme Cradle Of Filth, il y a un équilibre à trouver entre tradition et modernité ?
Oui, je suis d’accord. Tu cherches à découvrir de nouveaux horizons et de nouvelles idées, à explorer les limites de tes compétences ainsi que les genres musicaux. Notre créneau est assez vaste, car nous avons des claviers et des orchestrations, mais je ne parle pas non plus de techno allemande ou du pur reggae caribéen. Nous avons une certaine niche que nous pouvons explorer, mais ça reste une niche. A la fois, nous avons un œil tourné vers le passé. Je ne pense pas qu’un groupe puisse être accusé d’auto-plagiat ou d’auto-cannibalisme parce que c’est lui, c’est l’identité qu’il a forgée, et s’il veut se répliquer ou recréer une atmosphère qu’il avait dans un ancien album, je trouve que c’est cool. Je veux dire, je me remémore constamment le passé ; à mon âge, on est obligé [rires]. Je trouve que c’est cool de faire des clins d’œil à la formation du groupe et au feeling de l’époque. Je ne peux que prendre d’autres groupes que j’apprécie comme exemples. Bad Religion, en l’occurrence, n’est pas du genre à trop s’éloigner de son patrimoine génétique, mais je ne veux pas qu’ils le fassent, et c’est pourquoi je les aime, donc pour le prochain album : « S’il vous plaît, faites comme sur le dernier ou The Process Of Belief. » Je ne crois donc pas que ce soit une mauvaise chose. Je dois donner l’impression de me justifier maintenant, donc je vais la fermer [rires].
Il y a pas mal d’éléments typés New Wave Of British Heavy Metal dans cet album, notamment dans une chanson comme « You Are My Nautilus » – le dossier de presse la qualifie même de « chanson la plus sombre qu’Iron Maiden a jamais écrite ».
J’aimerais savoir qui a écrit ça, car c’est en train de devenir un point d’attention dans certaines de ces interviews et les gens sont là : « C’est quoi ce délire ?! »
[Rires] Ceci mis à part, quel impact la New Wave Of British Heavy Metal a-t-elle eu sur le jeune Dani Filth ?
Enorme ! Je suis entré dans le monde du heavy metal à l’époque de Powerslave. Je me suis tout de suite intéressé à Iron Maiden, Ozzy Osbourne, Mercyful Fate, etc., puis le thrash metal a fait irruption, avec Slayer et ainsi de suite. Quand je repense à cette époque, j’ai découvert tant de choses en si peu de temps. En à peine quatre années, je suis passé du classic rock au grindcore [rires]. Et j’étais à fond dans toutes ces musiques, j’allais à un tas de concerts, etc. C’est dingue quand on y pense. Evidemment, étant britanniques, nous avons pour ancêtres Black Sabbath et les précurseurs, Witchfinder General, Witchfynde, Angel Witch et tous les autres « witch », Judas Priest, Thin Lizzy, Maiden… Ce sont des évidences. Je suis encore un grand fan de toute cette musique. Fais-moi confiance, je garde un œil sur l’avenir, mais je vis littéralement dans le passé. Ma maison est pleine de vestiges et de ce genre de choses. Cela étant, j’adore les années 80, mais je ne suis pas non plus un inconditionnel pour qui tout doit tourner autour de cette décennie. J’apprécie aussi les nouvelles musiques. Reste qu’on ne peut s’empêcher de s’émerveiller devant toutes ces choses incroyables qui ont orné l’histoire avant nous.
D’un autre côté, vous faites appel à votre fibre gothique sur « Non Omnis Moriar ». Le Royaume-Uni a une grande histoire avec cette esthétique, avec des groupes comme Paradise Lost, Anathema et My Dying Bride. Te sens-tu proche de cette scène et peut-être même en faites-vous partie dans une certaine mesure ?
Nous en faisions assurément partie quand nous avons commencé. Gothic de Paradise Lost, Serenades d’Anathema, Turn Loose The Swans de My Dying Bride, c’était tout du même acabit et c’était ces albums qui ont inspiré Cradle Of Filth et nous ont donné envie d’enregistrer notre premier album The Principle Of Evil Made Flesh à l’Academy Music Studio, car ils les avaient faits là-bas. Le producteur Keith Appleton – qui est malheureusement décédé il y a quelques années – ainsi que Max, l’ingénieur du studio, ont joué un rôle essentiel en influençant et en enrichissant leur son. Gothic de Paradise Lost a changé la donne avec l’introduction de ces tonalités et ça nous a énormément influencés. Enfin, je sais que Candlemass l’a fait avant, mais là, c’était dans un cadre death metal – car c’est fondamentalement ce qu’était Paradise Lost au début. En parallèle, à ce moment-là, je commençais à vraiment m’intéresser aux BO de films et c’était la grande époque de l’horreur gothique. Même si j’aimais déjà les BO avant, je n’en achetais jamais ; la seule que j’avais était La Guerre Des Mondes de Jeff Wayne. Mais avec Dracula de Bram Stoker, j’étais tellement obsédé par certaines de ces musiques, sachant que c’était aussi à cette époque que le black metal était en plein essor. J’ai donc eu ce CD, Pure Holocaust d’Immortal et un exemplaire anticipé d’In The Nightside Eclipse lors du même Noël. Ça a été totalement magique, c’était incroyable. Cradle Of Filth a donc embarqué tous ces éléments et employé du clavier. Therion et The Gathering étaient également des groupes différents quand ils ont commencé. Leurs deux premiers albums, c’était du death metal avec du clavier, très atmosphérique. Ils ont eux aussi clairement été des influences. Je pense qu’en tant que groupe, nous étions plus en phase au début avec Peaceville qu’avec Earache, qui étaient les deux grands labels au Royaume-Uni.
« Scott Atkins est très brutal. Nous avons du respect pour lui et c’est mieux que si on nous disait que quelque chose est bien quand ça ne l’est manifestement pas, ce qui arrive à pas mal de plus gros groupes [rires]. Parfois, tu as besoin que quelqu’un te dise les choses. »
Globalement, les chansons de cet album, en soi, sont assez épurées et accrocheuses. Est-ce que ça faisait partie du cahier des charges cette fois ? Si tant est qu’il y en avait un…
En temps normal, il n’y en a pas. Tu n’écris pas un album comme tu remplis un coloriage magique – si tu essayes, ça finit par manquer d’âme. C’est à se demander pourquoi les maisons de disques disent parfois à leurs artistes : « Pouvez-vous faire quelque chose dans cette veine ? Ça marche bien ! », car ça ne fonctionne pas comme ça – enfin, ça peut pour certaines personnes, mais pas pour nous. Enfin, je n’insinue pas que Napalm Records fait ça, je dis juste que c’est un truc universel, et on ne peut pas blâmer les gens pour ça. Quand un artiste sort un album à succès, immédiatement quelqu’un d’autre le copiera pour obtenir de l’argent, c’est comme ça, ça fait partie de la nature humaine. Après que nous avons fait « Nymphetamine », Roadrunner a insisté pour que nous fassions une autre chanson dans ce style. Ils nous ont plus ou moins poussés à faire la reprise de « Temptation » et ils ont assurément participé à faire de celle-ci le premier clip. Cela étant, il y avait un petit prérequis cette fois. Notre mode opératoire était de faire quelque chose qui serait mémorisable et accrocheur. Je ne dis pas ça dans le sens où on pourrait danser dessus ou jouer cette musique à un mariage, mais, par exemple, je trouve qu’In The Nightside Eclipse contient des éléments extrêmement accrocheurs. Je ne parle pas forcément de répétition mais de moments très marquants, des parties puissantes et mémorables, chacune ayant sa place et un rôle à jouer, comme un personnage. C’était probablement l’une des seules choses que nous avons dites. Ça et le fait que nous ne voulions pas proposer un album sous la forme d’édition spéciale ou avec des titres bonus pour certains territoires.
Pourquoi ? C’est pourtant très courant aujourd’hui, et votre label Napalm Records est très friand de cette pratique. Penses-tu que ce soit une mauvaise approche ?
Non, je ne pense pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise façon de faire. Le truc, c’est que, généralement, ça sort le même jour – en tout cas, sur des plateformes comme Amazon –, et les gens ont tendance à opter pour l’édition qui a le plus de pistes et est enrichie en visuels, car ça ne coûte que quelques euros de plus, ce qui rend obsolète la version normale et tout le monde croit que la version longue est l’album. Autant je ne pense pas qu’on ait jamais fait quoi que ce soit dans des éditions spéciales qui, qualitativement, aient fait dire aux gens : « A quoi ça sert ? Ils feraient mieux de ne pas s’embêter à en rajouter », autant la dernière fois, il y en a qui disaient : « C’est super, j’adore l’album, mais je trouve que c’est trop long. » J’étais là : « Oui, c’est trop long, il y a seize minutes de trop car vous avez acheté deux morceaux de plus » [rires]. Donc cette fois, nous avons dit que nous ferions comme les groupes faisaient dans le temps, quand les dinosaures régnaient sur Terre. Ils livraient un album, et c’est tout, et normalement, ça faisait dans les dix pistes et vingt-huit minutes comme Reign In Blood. Notre album est assez long, mais il ne fait que neuf pistes. Pas d’intro, pas d’outro, pas d’interlude, pas de pause publicitaire au milieu. Il fait ce qui est marqué sur la boîte.
Le fait est que ces trois dernières années, vous avez été presque tout le temps sur la route. Dirais-tu que cette efficacité musicale et ce sens de l’impact sont le produit de l’énergie live ?
Oui, je suppose [rires]. Je dirais surtout que l’injection de sang neuf – ce serait un bon titre ! – aide. Ça renouvelle vraiment l’énergie, d’autant que les gens s’entendent bien, se sont fait plaisir lors de tous ces concerts, etc. Je parle de Zoé et Donnie, les nouvelles recrues. Ils n’ont pas pu s’empêcher de proposer des idées vraiment très bonnes qui rappelaient nos premiers morceaux, parce que nous jouions beaucoup de vieilles chansons de Midian, Cruelty, etc. Ayant pu faire énormément de concerts et joué ces musiques littéralement tous les soirs, ils connaissent très bien ce qu’est Cradle. C’est un rajeunissement.
L’enregistrement de l’album a pris un an. Vous étiez en studio pour commencer la batterie en mai 2023, mais ensuite vous avez participé à des festivals d’été, puis vous avez eu des vacances, puis vous êtes allés en Amérique du Sud et au Mexique, puis votre producteur a eu un bébé, puis c’était Noël, puis vous avez fait une tournée en Europe… Et vous avez fait diverses sessions studio au milieu de tout ça. On dirait que le processus d’enregistrement a été assez fractionné cette fois-ci. Comment faites-vous pour suivre ce que vous enregistrez dans ces circonstances ? Est-ce ça ne faisait pas perdre sa concentration au groupe ?
Tu en sais tellement ! Tu devrais m’accompagner sur ces interviews ! [Rires] Tu sais quoi ? Je me suis dit que ça nous donnerait de la clarté, que nous aurions des pauses et que nous retournerions au studio rafraîchis, qu’après quelques semaines de repos suite à une tournée, nous serions pleins d’énergie et concentrés. Finalement, ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé. C’était un petit peu difficile, mais évidemment, nous avons un super ingénieur de studio qui, lui, n’a pas perdu le fil de l’enregistrement. Mais j’ai l’impression que l’album a pris un peu plus de temps, notamment parce que nous enregistrions, puis partions en tournée, puis nous y remettions, puis repartions en tournée, etc., ce qui, je crois, a été fait à trois occasions. Il a fallu environ un an pour finir. Nous avons essayé, et c’était cool, et l’album sonne génial grâce à ça, mais je pense que la prochaine fois, nous réserverons une unique session. Reste que nous avions calé énormément de dates et eu énormément de gens à aller voir après la pandémie.
« On lit beaucoup de choses sur la sinistrose, mais qu’en est-il de toutes ces réjouissances et de tous ces plaisirs qu’apportent la musique et l’art ? Profitez de cette sinistrose et vivez-y délicieusement ! »
Vous avez de nouveau travaillé avec le producteur Scott Atkins. Tu as dit de lui qu’il était « impliqué dès les premières étapes de l’écriture d’un disque et qu’il aidait à diriger le navire ». Est-ce que ça veut dire qu’il a une vraie influence sur les chansons et sur la direction artistique ?
Je suppose que oui, un peu. Evidemment, si moi ou le groupe sommes en total désaccord avec lui et que nous nous disons que ce qu’il propose est ridicule, non. Mais sinon, oui, de façon assez importante. Il n’est pas aussi impliqué au début qu’à la fin, mais il offre quelques conseils. Généralement, quand les chansons commencent à être composées et que nous en avons deux ou trois, c’est à peu près à ce moment-là que je me sens de me mettre sur les textes, en me disant : « Je vais écrire des paroles là-dessus. » Normalement, je fais ça après coup. Je ne dicte jamais comment une chanson doit se dérouler pour qu’elle colle aux paroles ; il se peut juste que je dise quelles seront les thématiques. Mais quand vous arrivez à ces deux ou trois chansons – vous pouvez en avoir cinq et deux d’entre elles qui font tache et n’ont aucun rapport avec ce que vous essayez d’accomplir –, vous avez alors un modèle définitif et vous êtes en bonne voie pour obtenir un album. Cela dit, ça arrive que lui-même dise que ce que nous faisons est ridicule. Il a un penchant pour la brutalité. Il est sans filtre. Si tu fais quelque chose et qu’il dit : « Hmm, vous aimez vraiment ça ? Car ça ne sonne pas super… » et que tu es là : « Ah, vraiment ? Moi, j’aime beaucoup », il ne lâche pas le morceau et à la fin il dira juste : « C’est de la merde, ne le faites pas, on n’a pas le temps » ou « Vous n’êtes pas obligés de le faire aussi long, réduisons ça. » Il est très brutal. Nous avons du respect pour lui et c’est mieux que si on nous disait que quelque chose est bien quand ça ne l’est manifestement pas, ce qui arrive à pas mal de plus gros groupes [rires]. Parfois, tu as besoin que quelqu’un te dise les choses. Quand tu es un artiste, tu peux facilement te complaire dans ce que tu fais. C’est le jeu, n’est-ce pas ? On est très attaché à ce qu’on construit, c’est comme un bébé ; même si c’est un bébé moche, on y est quand même très attaché [rires].
Vous travaillez avec lui depuis quinze ans : est-ce à peu près le temps qu’il te faut pour faire confiance à quelqu’un d’extérieur au groupe et le laisser « diriger le navire » ? Parce que je suis sûr que tu as toi-même – et as toujours eu – une vision claire de ce que Cradle Of Filth doit être…
C’est vrai. Pour être tout à faire honnête avec toi, c’était plus facile autrefois de faire confiance à quelqu’un de nouveau, quand il y avait plus d’argent dans l’industrie musicale. On allait dans des studios résidentiels dans lesquels tout le monde vivait, or c’est une dépense que quatre-vingts pour cent des groupes ne peuvent pas se permettre aujourd’hui. C’est devenu un luxe. À l’époque, nous faisions venir des gens pour travailler dans ces studios résidentiels, Rob Caggiano, Doug Cook et ainsi de suite. Quand nous avons travaillé avec Andy Sneap, au début c’était juste pour travailler sur les guitares, par exemple, mais il a progressivement pris le contrôle du reste parce qu’il n’est pas loin de chez nous. Ce n’est pas du tout un grand studio, il est relativement petit, mais notre truc, c’est juste de travailler. Nous n’allons jamais au pub, car le studio c’est au milieu de nulle part, c’est très inspirant. Nous ne travaillons plus autant qu’à une époque, nous faisons des heures normales, de 10h30 à 18h30, et pas les week-ends, pour ne pas être trop éreintés. C’est bien comme ça. Les gens pourraient se dire que nous n’expérimentons pas suffisamment, mais ce n’est pas vrai, car à chaque fois nous faisons beaucoup d’introspection, en nous demandant : « Que peut-on faire cette fois-ci pour que ce soit différent ? » De même, la technologie progresse à chaque album. Les influences autour de l’album, les attentes du public, etc., tout ça évolue, donc l’album sera différent, quoi qu’il arrive. Mais pour revenir à Scott, c’est notre septième membre parce qu’il permet de donner le meilleur de nous-mêmes, nous nous sentons à l’aise avec lui – enfin, on ne peut jamais être totalement à l’aise. Nous pourrions mixer avec quelqu’un d’autre ou essayer d’autres choses à l’avenir, mais pour l’instant, c’est bien, ça marche. Je ne crois même pas avoir besoin d’expliquer pourquoi ; il faut que les gens écoutent et voient par eux-mêmes.
L’album s’intitule The Screaming Of The Valkyries. Dans la mythologie nordique, une Valkyrie est une figure féminine qui emmène l’âme des héros morts au combat vers le Valhalla. Mais qui sont ces Valkyries pour toi ? Quelle métaphore est-ce ?
C’est une métaphore pour un événement cataclysmique. Même si le groupe est plus dans l’évasion, on ne peut s’empêcher d’être inspiré par les événements mondiaux, les guerres qui font rage en ce moment, etc. – je ne vais pas m’étendre là-dessus. J’ai lu qu’on n’a jamais été aussi proches du tant redouté jour du jugement dernier, du moment où minuit sonnera. Je ne me souviens plus à combien de secondes on en est. Ça m’a fait réfléchir et j’ai imaginé ça comme une métaphore, mais aussi dans un sens heavy metal, si on pouvait entendre physiquement ces cris en provenance des cieux, et entendre le fracas de la bataille, un peu à la manière des vieux textes de Slayer. Si les Valkyries, les défenseuses d’Asgard, du paradis, etc., ces guerrières avec leur bouclier, sont dépassées… Ce sera le dernier obstacle avant que quelqu’un foute tout en l’air et provoque le Ragnarok et un renouvellement total. Je vois donc ça comme un événement cataclysmique, mais de manière symbolique et métaphorique. Et par événement cataclysmique, j’entends aussi ce moment où vous êtes témoin d’un raz-de-marée d’une centaine de mètres de haut et où vous vous trouvez sur la plage face à celui-ci, ou lorsqu’une bombe à hydrogène explose au-dessus d’une ville. A cet instant, qui se prolongerait probablement à l’infini, vous savez que c’est la fin. Le titre représente cet instant. Je suppose que ce serait horrible d’entendre ça, comme une sirène d’alerte aérienne, annonciatrice d’une guerre. Et puis c’est juste un bon titre de heavy metal !
« Vous voulez qu’on soit un groupe de black metal, vous avez créé un monstre mais ensuite vous voulez l’apprivoiser et qu’il fasse ce que vous voulez qu’il fasse ? Ça, parfois, ça me tape sur le système. »
Tu as dit qu’ « on n’a jamais été aussi proches du tant redouté jour du jugement dernier ». D’un autre côté, on a connu deux guerres mondiales dans le passé, et je suis sûr que les gens à l’époque croyaient que c’était la fin du monde, mais penses-tu que c’est encore plus alarmant aujourd’hui ?
L’album en soi est très positif. Il n’est pas que pessimisme, et je pense que le monde lui-même est positif. Les gens essaient de l’empêcher de sombrer dans l’abîme. Il y a une chanson intitulée « When Misery Was A Stranger », c’est une fin peu réjouissante à l’album, mais quand on comprend que les paroles se situent dans le futur alors qu’on vit encore dans le passé, c’est une sorte de lueur d’espoir, tout comme le début de l’album avec « To Live Deliciously ». En parlant d’évasion, il y a aussi des analogies avec le steampunk, l’horreur victorienne, le vampirisme, ainsi que la magie, la sorcellerie et la ritualisation habituelles. Nous ne sommes pas un groupe politique mais oui, il y a dans l’album une influence de ce qui passe autour de nous, c’est forcé. Je ne peux imaginer quelqu’un dont l’art ou le travail ne serait pas soumis à cette influence maléfique, tout du moins de temps en temps.
Tu as mentionné le morceau « To Live Deliciously » qui ouvre l’album : dans quelle mesure est-ce ta devise ?
Oui, c’est tout ce qui importe. Quand on vit délicieusement, rien ne peut nous arrêter, il n’y a pas de barrières dans la vie, si on y réfléchit bien. Si on veut faire des choses, on les fait. Si on est passionné et qu’on veut quelque chose, peu importe à quel point ça peut sembler impossible à atteindre, on fera ce qu’il faut pour y arriver. Si on est dos au mur et que quelqu’un est sur le point de nous tirer dessus, on passe à l’action. C’est une question de survie. C’est un code de vie. Mais je pense qu’on peut suivre et honorer ce code de vie sans être un connard, en ayant un peu de respect pour autrui. Si on peut marier les deux et obtenir un bon équilibre, je ne crois pas qu’on doive s’en sentir coupable. On lit beaucoup de choses sur la sinistrose, mais qu’en est-il de toutes ces réjouissances et de tous ces plaisirs qu’apportent la musique et l’art ? Profitez de cette sinistrose et vivez-y délicieusement !
Tu as qualifié cette chanson de « célébration de la vie, du plaisir dans tout, sans les contraintes de la religion, de la mode ou de l’État. Libre de toute culpabilité ou contrainte. Tel que la nature l’a voulu. » Considères-tu la religion, la mode et l’État comme une trahison envers la nature ?
Pas complètement, non. C’est une trahison contre la nature de certaines personnes, mais pas contre la nature en général, car à chacun son truc. Ce qui est une entrave pour l’un est la liberté pour l’autre. Chacun a son propre point de vue. Je ne tirerais donc pas de conclusions hâtives sur ce genre de choses. Il s’agit simplement d’être soi-même pour soi-même. Si tu te déconnectais d’internet pendant un an et que tu vivais quelque part, en étant nourri et tout, mais sans contact avec le monde extérieur, tu conserverais quand même une identité. Tu ne serais simplement pas forcément influencé par ce qui se passe et pris dans le tourbillon des événements. Si tu ne regardais pas les informations, tu ne saurais pas vraiment ce qui se passe dans le monde et celui-ci ne paraîtrait pas aussi désespéré.
Te qualifierais-tu d’hédoniste ?
Putain, ouais ! Absolument. Mais je ne suis pas du genre à marcher sur les autres pour passer du bon temps. J’ai beaucoup de respect pour les gens. Je ne bois plus, donc je ne vais plus en boîte, je ne me bats plus et je ne suis plus un voyou britannique grossier [rires]. Les gens trouvent leur magie partout. Si on peut respecter ça et s’en tirer avec ce qu’on recherche soi-même, alors pourquoi pas ? On ne vit qu’une fois. Je pense que c’est le but de cette chanson : embrasser l’absurdité absolue de la vie et en profiter dans toutes ses nuances.
« Mes parents m’ont initié à l’horreur ! Mon père avait des romans de Dennis Wheatley, il aimait Stephen King, etc. Ils m’ont encouragé à m’intéresser aux monstres quand j’étais tout petit. »
D’ailleurs, qu’est-ce qui t’a poussé à arrêter de boire ? Trouves-tu que ta vie très différente maintenant grâce à ça ?
Non, elle n’est pas énormément différente. C’est juste dans certains contextes ; par exemple, si je sortais, je ne partirais probablement pas aussi longtemps que si je buvais. Ce sont de petites choses comme ça. Et globalement, je ne suis probablement pas aussi sociable, parce que quand quelqu’un me demande si je veux aller au pub le soir, c’est devenu moins tentant si j’ai du travail à faire, par exemple. Ça ne me manque pas d’être en tournée et de subir le cumul des gueules de bois. Ce n’est même pas forcément parce que tu fais la fête, mais parce que tu enchaînes trois jours où tu bois quelques verres tous les soirs, et le cinquième jour tu commences à te sentir comme une merde parce que ça t’épuise. Pendant un moment, chaque année je me décidais d’arrêter, avec plus ou moins de succès. Je crois que le meilleur résultat que j’ai obtenu, c’était jusqu’à ce que je croise Jyrki de The 69 Eyes au Rainbow bar à Los Angeles. Ça faisait sept mois et demi que j’étais sobre et le barman m’a immédiatement donné ma boisson préférée – il savait ce que je voulais. Ça a été la fin de cette période de sobriété. Mais d’autres fois, c’était trois mois, cinq mois. J’ai voulu arrêter en partie parce que j’étais grossier avec ma partenaire, je me suis alors dit : « Tu sais quoi ? C’est le réveillon du Nouvel An demain, et si j’arrête maintenant, si je peux ne pas boire d’alcool pour le réveillon, alors j’aborderai la nouvelle année avec une force supplémentaire. » Car si on arrive à surmonter les anniversaires, les mariages, les enterrements, les fêtes, les événements – les anniversaires surtout – sans boire d’alcool, alors c’est bon.
Les gens extérieurs au metal extrême ont tendance à considérer ce genre de musique comme vraiment morbide, mais dirais-tu qu’il s’agit en réalité d’une idée fausse, que ça a toujours été, avant tout, dans la plupart des cas, des célébrations de la vie et de la liberté ?
Oui, absolument. C’est clairement morbide, cela dit [rires]. C’est une célébration morbide de la vie. C’est une fascination. C’est comme quand on s’habille avec un grand manteau gothique. Si tu as un œil sur la mort et que ça te convient… En fait, j’imagine que c’est comme avec l’alcool. Si tu es à l’aise avec l’alcool et que tu fais partie des gens qui se disent : « Je ne suis pas un grand amateur de boisson, mais je prendrai un verre de vin rouge pour ma santé » ou « On sort demain soir et par respect pour tout le monde, je prendrai deux verres de vin », alors ça fonctionne pour toi. C’est pareil pour tout, dans la mesure du raisonnable… Je ne sais plus où je voulais en venir… [rires]. Bref, c’est une question de modération et de contrôle. Mais je n’ai pas à défendre quoi que ce soit, car ce qui m’agace vraiment, c’est quand des gens extérieurs au groupe me dictent ma conduite, du genre : « Oh, tu ne peux pas faire ça », « Tu ne peux pas gagner d’argent », « Oh, tu collabores avec une maison de couture, ce n’est pas bien ». C’est le principe, c’est black metal de dire : « Allez vous faire foutre, voilà ce qu’on va faire. » Vous voulez qu’on soit un groupe de black metal, vous avez créé un monstre mais ensuite vous voulez l’apprivoiser et qu’il fasse ce que vous voulez qu’il fasse ? Ça, parfois, ça me tape sur le système, ça me fout en rogne.
Tu as qualifié « Malignant Perfection » d’« hommage horrifique à la veille de la Toussaint, incarnée par la déification féminine du mal ». En tant qu’amateur d’histoires et de visuels horrifiques, quel a été ton rapport à Halloween, si on remonte jusqu’à ton enfance ?
Ça n’a jamais été un phénomène majeur en Angleterre, mais j’ai toujours été un fanatique des histoires d’horreur, j’ai toujours été fasciné par ça. C’est comme ce sentiment qu’on avait enfant à Noël – et qu’on ressent peut-être encore –, je l’avais aussi à Halloween. J’adore cette période de l’année quand l’automne arrive, surtout là où j’ai grandi, à la campagne, c’est magnifique, il y a plein de feuilles, les gens commencent à s’affairer, à porter des vêtements plus chauds, etc. Il y a une ambiance particulière, c’est génial. L’une de mes écoles était un petit peu comme Poudlard, d’une certaine façon, sans non plus être aussi grande, c’était juste une sorte de grande maison de campagne. Ils se donnaient vraiment à fond avec toutes sortes de choses comme l’automne, Halloween, les feux d’artifice, la nuit de Guy Fawkes, Noël, Pâques, etc. C’était lié à une école religieuse, donc il y avait tout le temps des trucs relatifs aux traditions chrétiennes, mais ça renvoyait à tout ce que j’aimais, comme l’art et la littérature. Ça a une influence aussi.
Comment tes parents prenaient ta fascination pour l’horreur ?
Ils m’y ont initié ! Mon père avait des romans de Dennis Wheatley, il aimait Stephen King, etc. Ils m’ont encouragé à m’intéresser aux monstres quand j’étais tout petit, en commençant par les dinosaures, puis en passant de ça aux films de monstres, puis aux films d’horreur, Universal Monsters, les productions Hammer, etc. Je dirais que vers sept ou huit ans, je n’avais pas le droit de veiller, mais à partir du moment où tu avais un magnétoscope, tu enregistrais tout, et je regardais de plus en plus de trucs un peu gore – évidemment, ils ne diffusaient pas de films vraiment gore à la télévision. C’était une progression naturelle. Puis le tournant principal était Le Loup-Garou De Londres. J’étais tout seul à regarder ça pendant que ma famille était partie je ne sais où. Il faisait noir et quand ils sont revenus à la maison… C’était une sorte de comédie d’horreur, mais quand tu as dix ou onze ans et qu’il y a toutes ces scènes effrayantes, avec les loups-garous nazis, la brutalité et tout, ça te fout une trouille bleue ! Quand mon père est revenu, il s’est amusé à griffer les fenêtres, j’étais mort de peur ! C’était mon baptême du feu. Après ça, j’étais à fond dans les films d’horreur, et le metal est arrivé également. Je me suis toujours intéressé à tout ce qui développe une atmosphère et est sombre. Je me suis donc tourné vers la pop sombre, comme Ultravox. J’étais fan de musique au synthé de ce genre. Donc j’ai découvert le metal, c’était une évidence, et les deux – l’horreur et le metal – forment vraiment un mariage parfait.
« Le metal extrême est une célébration morbide de la vie. […] Vivre près de la mort est une forme de réconfort, une réaffirmation de la vie, ça nous permet d’être à l’aise avec elle. Tout le monde est confronté à la mort, alors autant la normaliser et ne pas la diaboliser. »
Tu as l’air d’avoir eu des parents plutôt sympas…
Mon père était un collectionneur de reggae ; je déteste le reggae pour cette raison ! Pas parce que mon père aimait, mais parce que ça a entaché mon enfance. Il en écoutait tout le temps en hiver. Je suis un enfant des années 70, donc l’été, j’étais dehors avec les copains sur nos BMX, à grimper dans les arbres, à faire des trucs que les gamins devraient faire de nos jours [rires]. Mais l’hiver, nous restions à la maison et le dimanche après-midi, ma mère cuisinait pour le dîner, ça sentait le roastbeef ou je ne sais quoi, et pendant ce temps-là mon père écoutait du reggae. C’était une horrible combinaison, ça m’a marqué à vie ! En revanche, ma mère écoutait beaucoup de musique des années 80, elle était fan de Def Leppard et Bon Jovi. Ils ont encouragé mon appétit pour les disques. Ils m’ont donné une platine vinyle avec plein de singles des années 80, et j’ai commencé à acheter des albums. Tout s’est enchaîné à partir de là.
Pour revenir à l’automne : est-ce ta saison préférée, au final ?
Oui, même si je suis un grand fan de toutes les saisons. J’adore cette fin d’été magique, où il fait encore doux, puis il y a la lente valse vers l’automne avec les feuilles qui tombent, le refroidissement de l’air et ce sentiment d’imminence de… quelque chose. J’adore cette période de l’année. On peut comprendre pourquoi les gens décorent des arbres, mettent des lumières et rendent tout coloré, c’est pour se rassembler à cette période, car sans ça, c’est très lugubre dans la plupart des régions du monde, en particulier dans l’hémisphère Nord. Je fais d’ailleurs un sapin de Noël ; c’est mon sapin païen – il est toujours décoré de façon très païenne. Et je le garde toujours jusqu’en février, comme je l’ai fait cette année [rires] ; je trouve que le mois de janvier est tellement triste que je laisse le sapin de Noël tout le mois !
Comme tu l’as toi-même déclaré, l’automne est généralement « une période où la frontière entre la vie et la mort est la plus ténue ». N’y a-t-il pas une forme de contemplation de notre propre mortalité durant cette saison ?
Absolument, mais pas seulement durant cette saison. Quand tu arrives à mon âge, tu contemples forcément ta propre mortalité. En fait, il y a une forme de bénédiction dans tout et il s’agit d’y songer. Noël est une bénédiction si on est en famille. Pâques peut être une bénédiction si on est en famille, pas besoin d’être religieux. C’est un temps de répit. Généralement, je pars en vacances à Pâques si je ne suis pas en tournée. Quoi qu’il en soit, l’automne est une bonne période de l’année, une période de changements. C’est comme les fêtes sabbatiques des sorcières d’antan, ce sont des célébrations, et quand tu participes à une grande célébration, tu te remémores, réfléchis et te dis que la vie est belle. Et encore une fois, vivre près de la mort est une forme de réconfort, une réaffirmation de la vie, ça nous permet d’être à l’aise avec elle. Je pense que c’est là que je voulais en venir avec l’analogie du vin tout à l’heure [rires]. Il faut être à l’aise et conscient de la mort, ne pas en avoir peur, et simplement la normaliser pour qu’elle ne soit plus aussi intimidante ou terrifiante. C’est quelque chose à quoi on va devoir faire face de toute façon, tout le monde y est confronté, alors autant la normaliser et ne pas la diaboliser. Simplement, certaines personnes sont davantage fascinées par ce genre de choses. Je reviens tout juste de Florence. La richesse de l’art et de la sculpture y est immense, et beaucoup émane d’inspirations religieuses, mais aussi très classique et c’est très inspirant. Ça traite souvent du sexe et de la mort. La sculpture classique représentait les fondements de l’humanité élevés à de nobles aspirations.
Vous avez une chanson intitulée en latin « Non Omnis Moriar », ce qui signifie « je ne mourrai pas complètement ». Crois-tu à l’éternité ? Ta musique pourrait-elle être ton éternité, ton immortalité ?
Oui, d’un point de vue très poétique, mais je suis aussi un peu sceptique à l’égard de la religion. Si on met de côté les divinités, les figures de proue, Jésus, etc., je crois qu’il y avait une part de vérité, qu’un Jésus-Christ a existé, qu’il y a eu des disciples, qu’il y a eu un dimanche des Rameaux, qu’il a été crucifié et que sais-je encore, mais je pense que, de toute évidence, ça a été exagéré, parfois en empruntant à des religions passées, dans la mesure où tout le monde peut établir des similarités entre toutes les religions du monde. Reste qu’en dehors de cette personnalité mythique, pas une seule personne n’est revenue d’entre les morts pour nous parler de l’au-delà, quand bien même on aimerait beaucoup que ça arrive. Même si j’aime beaucoup le spiritisme, l’idée de contacter les morts, les envoûtements, la sorcellerie et tout, je reste assez sceptique. J’ai vécu des expériences religieuses et magiques, de vraies choses qui se sont produites et que je ne peux expliquer, et j’aimerais croire qu’il existe un collectif cosmique qu’on rejoint une fois mort. Même si on s’élève vers un plan supérieur, un autre plan de l’existence ou un autre type de conscience, je ne suis pas sûr qu’on ait connaissance du passé, mais qui sait ? Peut-être qu’il se produit des choses ici qui auront une empreinte si forte sur l’avenir que ça nous accompagnera. Mais tant que ça n’est pas arrivé, je pense que personne ne le saura.
« C’est comme si j’allais dans un magasin et que je me servais des produits frais, comme des fruits et légumes, et que je me disais : ‘Ces choses poussent naturellement, c’est gratuit, alors pourquoi ne pourrais-je pas simplement me servir sans payer ?’ C’est comme ça que les gens perçoivent la musique. »
Pour finir sur un sujet plus terre à terre, ces dernières années, tu as beaucoup critiqué les plateformes de streaming. Tu as même déclaré que « Spotify est le plus grand criminel au monde »…
[Coupe] Eh bien, je pense que ça a été dramatisé. Je ne dirais pas que ce sont les plus grands criminels au monde. Enfin, la liste est longue… Je n’entrerai pas dans les détails [petits rires]. Je pense simplement que la législation gouvernementale doit essayer d’imposer des mesures, pas seulement pour la musique, mais aussi par rapport aux fournisseurs d’énergies fossiles, par exemple. Il faut un contrôle pour éviter que les gens se fassent arnaquer. J’ai toujours cette analogie : c’est comme si j’allais dans un magasin et que je me servais des produits frais, comme des fruits et légumes, et que je me disais : « Ces choses poussent naturellement, c’est gratuit, alors pourquoi ne pourrais-je pas simplement me servir sans payer ? » C’est comme ça que les gens perçoivent la musique. Même les films, on les voit, alors que la musique, c’est plus éthéré. Les gens ont l’impression que c’est gratuit.
En plus, avec le progrès de l’IA, le jour où les gens pourront créer leurs propres albums en appuyant sur des boutons, en écrivant une description ou même en disant à Alexa ce qu’ils veulent, ça tuera les groupes. Dès que ça arrivera, la qualité et la production baisseront, parce que les musiciens devront partir plus souvent en tournée pour gagner de l’argent, donc ils ne seront pas là pour enregistrer un album, ils n’auront pas le temps de le faire, il y aura de plus grands intervalles entre les albums, ou ça se passera comme dans le cas de la pandémie, qui a éliminé pas mal de groupes. Du moins, beaucoup de musiciens que je connais se sont dit : « Vous savez quoi ? J’ai trouvé un travail durant la pandémie, ça m’a apporté une stabilité. Je gagne bien ma vie et je travaille de chez moi. Pourquoi diable voudrais-je reprendre mon job d’artiste ? Je le ferai comme un hobby et je sortirai un album peut-être une fois tous les quatre ans. Comme ça, je n’aurais pas à me soucier de ‘oh, on n’a pas fait de tournée pour soutenir l’album’ ou ‘on n’a pas fait ça’. Ce serait juste pour le plaisir. » Beaucoup de gens ont fait ça, parce que c’est de plus en plus dur d’être musicien. Si le principal résultat de ta productivité t’est retiré, alors à quoi bon ? Je suis pour les services de streaming, mais il faut juste être rétribué en conséquence de son travail.
Bien sûr, on pourrait dire que ta musique touche plus de gens, mais est-ce vraiment le cas ? Tu touches tes fans, tes fans savent qui tu es, oui, ils en parlent autour d’eux comme autrefois. La différence étant qu’il existe tellement de choses et il y a tellement de plateformes que tu ne sais même pas… Tu sais ce que sont les classements musicaux, ce qu’ils contiennent de nos jours ou comment ils sont constitués ? Aujourd’hui, Taylor Swift peut être dans le top dix mais avoir huit singles. Je trouve que c’est un peu trop creux. Ce qui compte aujourd’hui, c’est ce qui passe sur les stations de radio les plus populaires. Par exemple, tu prends un maçon : il allume la radio, la laisse tourner pendant qu’il travaille et écoute tout ce qu’ils diffusent. Il n’aime peut-être pas forcément Taylor Swift, mais après l’avoir entendue à la radio tous les jours pendant environ douze mois, c’est ancré dans son cerveau.
Interview réalisée en visio le 27 février 2025 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jakub Alexandrowics.
Site officiel de Cradle Of Filth : www.cradleoffilth.com
Acheter l’album The Screaming Of The Valkyries/a>.




































