Dans la scène stoner, les Bordelais de Mars Red Sky sont vite devenus une valeur sûre. Une sorte d’OVNI également tant leur musique, au vaste spectre stylistique, plein de surprises et de rebondissements, ne se laisse pas facilement enfermer dans des boîtes. Leur nouvel album Dawn Of The Dusk en est le plus bel exemple, faisant suite à l’EP collaboratif avec Queen Of The Meadow dont on retrouve un titre. C’est un voyage dans un autre monde – ou plutôt entre les mondes –, entre ciel et terre, rêve et réalité, aube et crépuscule, que propose Mars Red Sky.
C’est justement pour rentrer dans l’univers de Dawn Of The Dusk et ses quatre années de conception que nous avons longuement échangé avec le chanteur-guitariste Julien Pras et le batteur Mathieu Gazeau. Nous évoquons avec eux leur large éventail d’influences, allant de musique en tout genre aux films et aux romans, en passant par les revues politiques… Il est également question des paradoxes que renferment leur musique, mais aussi le groupe lui-même, « old school » mais s’adaptant au monde moderne.
« Quand nous étions les pieds dans la pandémie, c’était dur, c’était un peu anxiogène et tout, mais au final, ça m’a permis de me rendre compte que nous avions quand même de la chance de faire ce que nous faisons, d’avoir ce que nous avons, etc. Ça a remis un peu les choses en perspective. »
Radio Metal : Le monde a été pas mal chamboulé depuis la sortie de The Task Eternal en 2019. Comment ont été ces quatre dernières années pour vous ?
Julien Pras (chant & guitare) : Elles ont été plutôt bien chargées ! A tous les niveaux puisque nous avons beaucoup tourné avec le groupe. Nous avons tous eu des projets à côté. Entre-temps, nous avons quand même fait un EP, Maps Of Inferno, qui est un projet avec Helen [Fergusson] qui chante avec nous. Puis nous avons voulu nous remettre sur un album de Mars Red Sky. Nous avons donc commencé à répéter et composer pour ça, en plus des projets annexes.
Mathieu Gazeau (batterie) : Je pense que tu voulais aussi faire référence à ce qui s’est passé avec le confinement et l’arrêt brutal des choses par rapport à l’avant-dernier album. Quand c’est arrivé, comme pour tout le monde, nous avons un peu été pris par surprise. Nous avions commencé la tournée de Task Eternal à la fin de l’année 2019 et le confinement est arrivé en mars 2020, nous étions sur la seconde partie de la tournée. Je crois que nous étions vers Metz et nous devions aller à Dijon. Quand nous sommes allés à Dijon, ils nous ont dit : « Ecoutez, vous pouvez prendre le catering, mais ce soir, vous pouvez rentrer chez vous, ça ne jouera pas. » Nous avions encore des dates en avril et en mai. Nous nous disions que d’ici là, ils allaient se calmer, trouver un truc, et que nous allions pouvoir repartir tranquillement en avril. En fait, ça a duré à peu près un an et demi. Au niveau du groupe et à titre personnel, ça a changé beaucoup de choses pour moi, je me suis pas mal remis en question. J’avais envisagé d’arrêter et de faire autre chose, parce qu’à un moment, nous étions chez nous, bloqués, à ne plus pouvoir faire notre boulot. J’en ai profité pour faire un projet qui me tenait à cœur, c’est-à-dire construire une cabane dans les bois, sur un terrain que j’avais. Ça m’a vraiment ressourcé. Bref, je trouve que ça a quand même changé beaucoup de choses.
Nous avons quand même réussi à faire des trucs. Nous avons fait ce que faisaient pas mal de groupes, des concerts en visio – nous avions appelé ça des concerts téléportés – et ce que j’appelle le bal masqué – c’est-à-dire des concerts devant des gens masqués. On nous a dit que ce n’était pas une si mauvaise expérience, à savoir que Mars Red Sky peut s’écouter assis – bon, masqué, ce n’est pas obligatoire… –, qu’il y a un côté un peu contemplatif et tout. Personnellement, je n’ai pas trouvé ça inintéressant – Cannibal Corpse qui fait ça, je pense que c’est nettement moins fun ! Je trouve que nous avons quand même réussi à garder la tête à peu près hors de l’eau. Après, effectivement, les choses ont commencé à reprendre un petit peu leur cycle normal, avec quand même un sacré embouteillage au niveau des groupes en tournées et du marché – on le sent vraiment pour 2024.
Julien : Ça va s’étaler sur plusieurs années. 2023, c’était pareil, c’était bien intense. Jimmy [Kinast] est tourneur, il bosse à 3C Tour. Il avait sacrément du boulot pour tout remettre en branle. Et nous, comme tous les groupes, nous nous sommes adaptés.
Mat : Maintenant, nous avons un nouvel album dont nous sommes très contents. Visiblement il a de bons retours. Nous avons commencé un petit peu à tourner pour, nous avons fait un échauffement en décembre, mais les dates vont vraiment commencer en février.
Mat, tu parlais de remise en question et le fait que tu avais envisagé d’arrêter. Tu voulais dire arrêter la musique, Mars Red Sky, etc. ?
Non, ce qui m’a traversé l’esprit, c’est d’arrêter de le faire professionnellement. Arrêter la musique et arrêter d’être musicien pro, ce sont deux choses différentes. J’avais envisagé d’arrêter d’être pro, avec tout ce que ça implique, notamment gagner de l’argent avec. Je trouvais que c’était dur d’avoir des prévisions. Quand tu es musicien, tu vis le moment présent, mais surtout, tu vis beaucoup de projections. C’est-à-dire que, pour être bien, souvent, j’ai besoin d’avoir six mois à un an de planning en vue, or là, à un moment, c’était quand même très flou, la visibilité était extrêmement réduite. Après réflexion, je pense que pour tout un tas de métiers, ça devait être flou aussi. Quand nous étions les pieds dedans, c’était dur, c’était un peu anxiogène et tout, mais au final, ça m’a permis de me rendre compte que nous avions quand même de la chance de faire ce que nous faisons, d’avoir ce que nous avons, etc. Ça a remis un peu les choses en perspective et du coup, après, tu savoures un petit peu mieux le travail que nous avons fait avec Mars Red Sky depuis une grosse quinzaine d’années. Ça fait un bail et, à la fois, ça passe assez vite…
« Nous nous connaissons depuis des années, mais en tournant, en parlant, nous nous découvrons toujours. Il y a toujours des choses nouvelles qui viennent nourrir le groupe et ce que nous faisons dans notre musique. »
Julien : Je l’ai vécu un peu différemment. J’arrivais à me projeter un peu parce que j’ai enregistré des choses pour mes trucs solos ou des riffs pour Mars Red Sky pendant le confinement. Après, au fur et à mesure, comme le disait Mat, nous avons pu remettre le projet en branle et dès qu’il y a eu le déconfinement, nous avons fait direct ce concert téléporté, et c’était super parce que nous étions tout le groupe, tous les techniciens avec qui nous bossons dans une salle où nous répétions, qui était super. Nous avons dû mettre en place tout ce qu’il fallait pour l’audio et la vidéo, nous découvrions tout un tas de choses. Nous voyions certains artistes le faire régulièrement sur les réseaux pendant le confinement ; nous nous y sommes mis progressivement. Plus les concerts après. C’est cool, nous nous en sommes bien sortis.
Sur quelle période avez-vous conçu Dawn Of The Dusk ?
A peu près sur ces quatre années. En mode tortue, en amenant des trucs petit à petit, des bouts de riffs…
Mat : Julien a toujours des riffs et des trucs de côté, parce que c’est son quotidien, mais au niveau du groupe, je crois que nous avons vraiment commencé à nous mettre tous les trois dans le processus, en nous disant que nous ferions un nouvel album, début 2022. Nous procédons souvent de la même manière : nous faisons des sessions de deux à cinq jours, et des fois nous allons dans des endroits un peu atypiques. Nous avons ce château à Monteton, qui se trouve en Lot-et-Garonne. Nous y étions déjà allés, nous y avions tourné un clip et répété. C’est un lieu où sont organisés des stages de méditation, de yoga, de jazz…
Julien : En gros, il y a eu des communautés hippies qui se sont installées là-bas dans les années 60-70. Une des personnes principales avait fait venir des derviches tourneurs, c’était le grand truc. Il a développé ça en France.
Mat : Nous avons donc commencé à aller dans cet endroit où le cadre est génial pour bosser. Il y a une belle cave voûtée avec une super acoustique. Nous pouvions manger à midi, nous avions le gîte. Nous pouvions dormir le soir. C’était vraiment de super conditions.
Julien : Il y avait un stage de jazz en même temps, nous voyions d’autres musiciens avec qui nous échangions.
Mat : Après, nous avons essayé de garder un rythme un peu régulier pour nous voir, nous envoyer ce que nous avions enregistré, y penser, revenir dessus, etc. jusqu’à arriver en studio. De même, nous avons enregistré cet album en plusieurs étapes.
Julien : Exact. Il y a des bouts que nous avons faits à Monteton. Nous sommes allés en studio avec le producteur Benjamin Mandeau, qui avait bossé avec nous sur l’album d’avant, nous sommes repartis faire une session à Monteton, nous sommes revenus enregistrer…
Mat : Ce qui est sûr, c’est que nous avons fini des morceaux en studio – nous arrivions parfois en studio avec des morceaux pas tout à fait finis voire pas tellement structurés. Nous avons aussi répété en studio avec Benjamin qui nous écoutait. Sans le vouloir, nous avons aussi fait un peu des préprods à un moment, puisque nous étions installés en mode studio, mais nous répétions, nous n’étions pas là pour enregistrer puisque nous ne savions pas jouer les morceaux. Puis à un moment, Benjamin a dit : « Bon, les gars, ça suffit maintenant. La prochaine fois que vous revenez, vous devez connaître vos morceaux ! »
Votre musique va du stoner au rock-psyché en passant par le doom, le prog, la folk, des tonalités gothiques, du post-rock… Est-ce que ce côté éparpillé en termes de genre est à l’image de votre processus de composition ?
Julien : Oui, complètement. C’est à l’image, à la fois, du processus de composition et de nos influences, de nos découvertes permanentes, de nos lectures, de nos échanges, etc. Ce sont des choses qui prennent du temps, qui se développent et nourrissent le groupe au fur et à mesure. Ce mélange d’influences diverses que nous partageons se ressent de plus en plus dans les disques. Plus nous apprenons à nous connaître, plus nous discutons… Nous nous connaissons depuis des années, mais en tournant, en parlant, nous nous découvrons toujours. Il y a toujours des choses nouvelles qui viennent nourrir le groupe et ce que nous faisons dans notre musique.
« Nous sommes tous compliqués dans le groupe. Tous les trois, nous sommes bien accordés, mais il y a des moments qui sont durs. Nous avons chacun notre bagage et nous nous accordons avec. »
Mat : Si tu entends tous ces genres-là dans notre musique, je suis content parce que c’est assez important pour moi, quand j’écoute des groupes, qu’ils m’emmènent dans différents éléments, j’adore entendre ça. Pour autant, je pense que Mars Red Sky a une patte et un son. Ce qui est hyper cool avec ce groupe, c’est que nous avons beau écouter des choses différentes, quand nous allons jouer ensemble, il y aura quand même cette patte et ce son qui sont identifiables. Nous n’essayons pas de faire un morceau dans tel style ou tel style en guise d’exercice. Je retrouve ça dans un groupe que j’adore : Mastodon. Il y a plein de styles différents, du metal à la pop, et pourtant c’est eux, c’est leur son, etc. Je suis assez attaché à ce genre de groupe.
Julien : J’ai aussi Tool qui me vient en tête, ou les Flaming Lips qui sont toujours là depuis les années 80 et qui ont toujours des nouveaux albums qui sortent. Même Radiohead, je suis assez fan ; le groupe est en hiatus mais Thom Yorke et Jonny Greenwood ont un nouveau projet, Smile. Tous ces groupes qui arrivent à durer, c’est épatant, ce sont des exemples pour nous.
Mat : Après, tu as aussi des groupes qui font l’inverse et que j’aime beaucoup, ils ont une quête et ils veulent développer le truc au maximum. Je pense à Meshuggah que j’ai vu sur scène il n’y a pas très longtemps – c’était mi-juin, avant ou après le Hellfest. Eux, clairement, sont dans une démarche de polir leur pierre jusqu’au bout pour faire quelque chose qu’ils maîtrisent à la perfection, tout en allant de plus en plus loin. Je trouve que c’est assez intéressant aussi. Je pense que Meshuggah est vraiment à l’apogée de son truc aujourd’hui, en termes de show, d’exécution, de virtuosité, etc.
Comment définiriez-vous vos rôles et même vos personnalités au sein du groupe pour en arriver à ce résultat à la fois varié et cohérent ?
Julien : J’amène pas mal le côté mélodique et chanson, parce que j’étais dans un groupe de pop avant et mes projets solos sont plutôt folk. Je mets sur la table le chant, les paroles et des bases de riffs. Jimmy amène aussi des parties. Mat n’amène pas que la partie rythmique, parce que ses parties de batteries sont hallucinantes, ce sont des compositions au sein des compositions, et il amène aussi des bases de chansons – « Arcadia », par exemple. Chacun amène des choses à parts égales. Tout ce qui est progressif et mélange d’influences, c’est le groupe en entier. Nous venons chacun amener notre pierre à l’édifice, en faisant évoluer les morceaux. C’est pour ça que nous nous retrouvons avec des morceaux très variés et assez riches.
Dans Apex III, il y avait un morceau sur lequel nous avons chanté tous les trois. D’ailleurs, un « apex », c’est le sommet, et là c’est trois sommets, c’est-à-dire que nous sommes tous les trois aussi importants. Jimmy avait amené des idées de texte, une ligne directrice pour le morceau « Apex III », et nous avions brodé après pour que le texte soit un peu plus musical, et Mat et Jimmy l’avait chanté avec moi. Ça, c’est un truc super bien que nous voulons développer davantage : sur le nouvel album, Dawn Of The Tusk, on retrouve un morceau, « The Final Round », où Jimmy chante en lead, ce qui sort de l’habituel et amène une nouvelle couleur. Il avait déjà chanté sur des morceaux avant, mais là c’est encore différent, avec des chœurs… Le passage couplet-refrain de ce morceau est presque la partie la plus pop de l’album. Avec l’intro, on identifie le groupe assez facilement, puis le chant arrive et ça s’éclaircit d’un coup, il y a ce côté dégagé, assez lumineux. D’ailleurs, ça marque beaucoup quand nous jouons en concert, nous sentons que ça réagit bien, les gens l’aiment bien et nous prenons plaisir à le jouer. Ensuite, on tombe dans du doom, avec de gros riffs, et ça finit en blast… Ce morceau, c’est typiquement un morceau de Mars Red Sky qui va plus loin.
« La façon dont le mastering se fait aujourd’hui, c’est par fichiers interposés, et ça me casse les couilles au plus haut point de recevoir des fichiers, des relectures, des machins, etc. Tout le monde s’exprime, tout le monde dit son truc… […] Si tu as quelque chose qui marche, surtout arrête de vouloir chercher mieux, parce que si c’est bien, c’est déjà énorme ! »
Mat : Nous avons tous les trois des personnalités relativement complexes, avec des caractères distincts, c’est notre truc et nous arrivons à nous en accorder. Après, il faut dire que Jimmy a un rôle un petit peu particulier dans le sens où il est aussi le manageur du groupe, donc il va parfois avoir plusieurs casquettes, ce qui peut être une force mais aussi parfois un peu conflictuel. Dans la plupart des groupes, tu as les musiciens et tu as un manageur qui est extérieur. Nous, le manageur est à l’intérieur du groupe. C’est lui qui va amener toute la vision du business, des stratégies pour les tournées, tout ce qui est de l’ordre du développement du groupe. Il fait un gros boulot là-dessus. Je pense que c’est une spécificité que nous avons – en tout cas, tous les groupes ne sont pas structurés comme ça.
Julien : Nous sommes tous compliqués dans le groupe. Il y eu des moments un peu durs dans la composition et l’élaboration de la musique. Sur le dernier album, ça s’était un peu amélioré. Mais je pense que tous les groupes vivent ce genre de chose. A mon avis, plus on est nombreux dans un groupe, plus il y a de potentiel à la complexification. Tous les trois, nous sommes bien accordés, mais il y a des moments qui sont durs. Nous avons chacun notre bagage et nous nous accordons avec.
Vous avez déclaré que vous étiez « allés plus loin encore en matière de production » et que Benjamin Mandeau vous avait poussés à essayer de nouvelles choses. C’est le second album que vous faites avec lui : y a-t-il eu une confiance qui s’est installée avec lui et qui a favorisé le fait d’ouvrir les perspectives ?
A mort ! Déjà, entre le second album et Apex III, nous avions bien évolué. Nous l’avions enregistré avec Gabriel Zander, qui est un Brésilien que nous avions rencontré au Brésil et avec qui nous avions aussi enregistré le deuxième album. Il était venu à Bordeaux pour enregistrer Apex III avec nous, dans le studio où travaille maintenant Benjamin. C’était chouette, ça s’est hyper bien passé, Gabriel est super, c’est un gars que nous adorons, mais ce n’est pas facile de faire ça à chaque fois, avec les allers-retours. Nous connaissons Benjamin Mandeau depuis très longtemps, il est de Charente. Mat, tu avais travaillé avec lui…
Mat : Oui, j’avais travaillé avec lui il y a quinze ans. C’est un gars que nous connaissons depuis toujours, qui avait un studio ici en Charente. Il a roulé sa bosse et maintenant, nous considérons tous que ce mec est une pointure qui maîtrise vraiment bien son truc. Ce que j’adore, c’est qu’il a une super oreille, donc il est exigeant à la prise et il a une anticipation des choses, c’est-à-dire que quand tu fais une prise et qu’à la réécoute, tu entends quelque chose, lui est déjà en train de penser à la façon de régler le petit problème que tu as entendu. Il est réactif et surtout très polyvalent, parce que c’est un bon technicien, c’est un musicien, il a une oreille très aiguisée et artistiquement, il a des idées, il a des propositions. Il nous a un peu guidés et poussés à essayer de nouvelles choses. Certaines intros avec des sons un peu chelous, c’est lui qui a proposé ça, avec des prises qu’ils a récupérées et qu’il réagençait.
Julien : Il y a eu pas mal de moments où nous étions chacun avec lui et pour nos parties respectives, avec sa patience, sa bienveillance et ses idées, nous avons pu progressivement développer les morceaux et les amener plus loin.
Mat : Ce qui est drôle, c’est qu’il ne vient pas du tout du metal ou du stoner, il est plutôt dans le monde de la pop. Il a donc une écoute assez intéressante de notre musique. Il arrive à vraiment capter la photographie globale des influences, il n’est pas arrêté sur un seul truc. Il est aussi bon psychologue. Nous ne maîtrisions pas toujours bien les morceaux, il y avait quelques tensions parfois, et il était assez psychologue avec nous. Nous lui tirons notre chapeau, car moi, à sa place, j’aurais renvoyé tout le monde chez lui et j’aurais dit : « Les gars, vous repasserez quand vous serez au niveau. » Mais je ne suis pas à sa place… Et maintenant, nous avons un bel album grâce à lui. C’est assez chouette de travailler avec lui. Ce n’est pas la peine d’aller appeler un gros producteur américain quand on a ce mec-là à côté de chez soi.
« Si je n’avais pas une base solide, je ne suis pas sûr que je trouverais un intérêt à tous ces outils qui nous donnent accès à tout. Si tu arrives et que tu n’as pas de base, comment veux-tu te faire ta culture avec cette possibilité-là ? C’est comme quand tu passes plus de temps à chercher un film sur Netflix qu’à le regarder. »
Julien : Il progresse à une vitesse épatante. Quand il a déménagé de Pons à Bègles, il a retourné le studio Cryogene, ce n’est plus la même chose que ce que nous avons connu pendant Apex III. Il a non seulement amené tout son matos, mais ça évolue. Il a une nouvelle table, des périphs dans tous les sens, il sait hyper bien exploiter les pièces – il y en a plusieurs dans ce studio. J’aimerais bien continuer à faire des choses avec lui.
A côté de ça, l’album a été masterisé par Lad Agabekov de Nostromo. A priori, vos univers sont très éloignés. Qu’est-ce qui vous a poussés à vous tourner vers lui et qu’attendiez-vous de lui ?
Mat : Je crois que nous cherchions quelqu’un pour le masteriser et que ça s’est fait par Floriane [Fontaine], la copine de Jimmy, qui a bossé pour la promo de Nostromo, et qui bosse aussi pour notre label et notre promo. Il me semble qu’elle avait avancé ce contact. Nostromo est un groupe que nous connaissons tous depuis longtemps. Je les ai connus dans leur première période dans les années 2000 et j’ai toujours aimé ce qu’ils faisaient comme musique. Comme tu dis, ce n’est pas proche de Mars Red Sky, mais finalement, ça reste dans la grande famille du metal au sens large. Lad a ce studio et nous trouvions que c’était bien de lui faire masteriser l’EP en guise de « test ». Franchement, le mastering est toujours une étape que je redoute beaucoup parce que tu gagnes des choses mais tu en perds aussi. C’est une étape que je n’aime pas beaucoup pour ça. Or là, le mec a rendu une copie, dans tous les disques sur lesquels j’ai joué, j’ai rarement vu ça. Il a tapé dans le mille parfait. Benjamin et tout le monde dans le groupe, nous avons tous dit : « Oh putain, c’est mortel, c’est exactement ça ! »
Julien : Sur Maps Of Inferno, tu as dit direct que c’était la Ferrari. Pour l’album, ça a été un peu plus long. C’est compliqué parce qu’il est ailleurs, mais nous travaillions avant avec un gars qui s’appelle Pierre Henry Etchandy, qui habite à la campagne. Il bossait avant à Paris et enchaînait les mastering, il s’est dit « c’est fini ça », il est intermittent à la campagne et il bosse sur des projets en prenant vraiment son temps. Il est génial, il va très loin, nous l’avons souvent eu au téléphone pour rectifier des petits machins, mais c’est très long et là nous voulions aller plus vite. Lad est super réactif. C’était donc un super choix de faire ça avec lui.
Mat, tu disais que tu as toujours redouté l’étape du mastering. C’est vrai que vous avez une musique très dynamique. C’est de perdre cette dynamique que tu as peur ?
Mat : Effectivement, il y a ce qu’on appelle le saucissonnage qui tue les dynamiques.
Julien : Je crois que dans la pop, c’est Oasis qui aurait sorti le premier album où tu ne vois plus la waveform tellement c’est compressé. Et puis, au fur et à mesure, c’est devenu un standard. Tout ce qui sort maintenant, c’est à fond, la dynamique est écrasée… Ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons que ce soit plus léger, plus subtil.
Mat : Parfois, il y a aussi carrément des changements d’équilibre. J’ai eu ce genre d’expérience où, des fois, tu vas avoir des changements par rapport au mix, et c’est un peu décevant. Ce qui me trouble souvent dans le mastering, c’est quand il y a trop de propositions. En plus, la façon dont ça se fait aujourd’hui, c’est par fichiers interposés, et ça me casse les couilles au plus haut point de recevoir des fichiers, des relectures, des machins, etc. Tout le monde s’exprime, tout le monde dit son truc… Je n’aime pas dire que c’était mieux avant, j’ai horreur de ça, mais je me souviens, à une époque, même pour les mix, c’était ça et terminé ! On n’essayait pas de toujours chercher mieux, mieux, mieux. Le mastering, c’était pareil : le mec t’envoyait le truc, il faisait un ou deux passages, et voilà. Maintenant, avec la capacité qu’on a d’aller très vite… Dans la journée, le mec te fait le master, il te l’envoie, tu peux déjà lui demander un deuxième passage… Je trouve tout ça un peu compliqué à gérer. Après, c’est peut-être juste moi qui ne suis pas adapté aux nouvelles technologies. S’il y a un proverbe qui résumerait bien, ce serait : le mieux est l’ennemi du bien. C’est-à-dire qu’à un moment, si tu as quelque chose qui marche, surtout arrête de vouloir chercher mieux, parce que si c’est bien, c’est déjà énorme ! Après, dans les mix, je reconnais qu’il y a plein de trucs que nous n’aurions pas trouvés et à côté desquels nous serions passés, mais je sais qu’en tant que batteur, sur mes prises, quand il y a un truc qui tourne, je ne veux pas chercher plus loin.
« On est tous sur une planète qui est ronde et pas carrée, on essaye tous de tout mettre dans des carrés, des cases et des boîtes, et on n’y arrive pas parce que ce n’est pas comme ça que ça marche. Il faut que les hommes s’habituent à ne pas trop se prendre la tête et à accepter que les choses soient compliquées. »
Julien : C’est super bien les nouvelles technologies et les avancées, mais plus il y a de possibilités, plus ça peut prendre de temps, donc c’est bien à un moment de dire stop, qu’on est content.
« Maps Of Inferno » est tiré de l’EP de même nom paru en avril dernier. Il s’agit d’une collaboration avec la chanteuse folk Helen Fergusson alias Queen Of The Meadow – qui apparaît aussi sur « Heavenly Bodies ». Elle était venue chanter lors d’un live stream sur le morceau « Friendly Fire » et, Julien, tu as enregistré et mixé ses albums, et tu l’accompagnes sur scène. Qu’est-ce qui a fait le déclic entre vous et vous a donné l’idée de joindre vos talents ?
En fait, ça remonte à loin ! Ça a maturé sur plusieurs années. Jimmy a eu initialement l’idée que nous soyons le backing band avec une chanteuse lead. Du coup, à un moment, il a suggéré de pourquoi pas faire un truc avec Helen. Nous avons donc commencé par faire l’EP, à bosser là-dessus. A la base, après Task Eternal, nous avions l’idée de faire tout un disque avec elle ; nous avons voulu faire une sorte d’album concept, un conte musical, donc nous savions que ça allait prendre du temps. Nous avons commencé à répéter et à élaborer des morceaux. Finalement, nous nous sommes dit que c’était un peu long, que nous allions garder deux morceaux de cette session et que nous allions nous remettre sur un album de Mars Red Sky. Nous étions contents déjà d’avoir pu faire l’EP. Elle est venue chanter avec nous sur quelques concerts, mais ce n’est pas facile de le faire tous les jours, elle a un boulot, elle est prof, et tout. Au cours de l’année, elle viendra peut-être chanter sur quelques concerts. Et il y a un gros festival où elle sera invitée, mais je ne peux pas en dire plus.
Votre musique est forcément beaucoup plus heavy que la sienne et elle n’est pas très connaisseuse, de son propre aveu, de la scène stoner et metal. Elle n’était pas un peu décontenancée ou perdue au départ ? Ou bien, Julien, vu que tu avais l’habitude de travailler avec elle, tu as pu un peu la guider ?
Pas forcément la guider, mais nous avons chacun nos méthodes d’écriture et de composition, mais c’est arrivé assez vite. En plus, nous nous connaissons depuis le début des années 2000. Comme tu disais, nous avons enregistré des albums ensemble, où j’avais un peu la casquette de producteur et elle écrivait ses chansons. Elle chante sur mes albums solos, je produits ses morceaux pour ses albums Queen Of The Meadow, etc. et ces expériences ont nourri notre travail pour l’EP. Ce qui a mis du temps, c’est plutôt au niveau des paroles. Nous l’avions fait tous les deux il y a longtemps sur des trucs plus pop et légers, ça marchait bien, mais sur celui-là, c’était plus compliqué. J’ai ma façon de faire, elle a la sienne, et nous avons digéré plein d’influences, de bouquins et d’idées, mais c’était dur de synthétiser, de faire efficace et de faire en sorte que ça colle avec le groupe. Nous avons commencé à tester des morceaux à La Nef à Angoulême et il y avait des trucs cool qui en sortaient, mais ça mettait du temps, c’était un long processus, et nous avions besoin et l’envie de faire un album de Mars Red Sky. Nous n’aurions pas pu faire toute une tournée derrière un album concept comme ça. Ça aurait mérité un énorme investissement de chacun et ça aurait pris beaucoup de temps. Nous avons donc mis ça en stand-by. Nous verrons dans le futur si nous nous y remettons, si nous développons la collaboration et si nous refaisons un truc ensemble.
L’EP est sorti uniquement en numérique et vinyle. Est-ce que, finalement, ces deux formats représentent un peu le positionnement de Mars Red Sky, à cheval entre le passé et l’avenir ?
Ce n’est pas con ! C’est un peu ça, même si nous sommes aussi quand même attachés au CD. Nous adorons les CD, c’est les années 90 ! Nous avons même fait une cassette sur l’album d’avant. De toute façon, le monde change à une vitesse vertigineuse et nous nous adaptons à notre rythme aux nouvelles technologies, au monde moderne, aux nouvelles façons de diffuser la musique. Nous apprenons comment ça marche. Personnellement, les réseaux sociaux et tout, ça me fait flipper. C’est hyper cool que nous ayons Floriane qui s’occupe de toute la promo et du community management. Nous avons donc notre vie numérique qui est gérée comme ça.
« Des fois, la finalité du message, les références, etc. ne sont pas hyper claires, mais nous aimons bien le côté un peu mystérieux ; ça ne saute pas aux yeux, mais si on fouille, on découvre des messages. »
Mat : Je ne pense pas que l’un de nous trois soit un réac ou réfractaire. Je reconnais qu’il y a de très bonnes choses avec ce qu’offrent internet et les différents médias d’aujourd’hui. Je découvre énormément de musique, plein de trucs super, grâce à Spotify et Deezer, donc je ne vais pas cracher dans la soupe. Après, c’est toujours le même problème, on parle en ce moment d’intelligence artificielle, or si je n’avais pas une base solide – comme ce que tu as derrière toi (il fait référence aux étagères de CD qu’il voit via la caméra, ndlr), j’ai la même chose dans mon salon –, je ne suis pas sûr que je trouverais un intérêt à tous ces outils qui nous donnent accès à tout. Si tu arrives et que tu n’as pas de base, comment veux-tu te faire ta culture avec cette possibilité-là ? C’est comme quand tu passes plus de temps à chercher un film sur Netflix qu’à le regarder. Tu as un choix tellement délirant… Ça vaut aussi pour la création : des fois, se mettre des contraintes, ça fait du bien et au moins tu es un peu plus efficace. Peut-être que je suis old school dans ce sens-là, et de plus en plus, j’essaye de mettre en place une autodiscipline, de me cadrer pour travailler mon instrument mais aussi d’autres choses qui me tiennent à cœur.
Julien : Ça va très loin. On sent que, dans les nouvelles générations, il y a un melting-pot d’influences dans tous les domaines. Ceux qui sont un peu plus jeunes captent un peu plus vite toutes ces possibilités de composition et de mélange. Sur le retour de la dernière tournée, Mat me faisait écouter des groupes de metal qui mélangent un tas de trucs, c’est impressionnant ! Et c’est excellent. Nous, nous avons encore un côté un peu old school qui fait que nous mettons du temps à composer, à amener les parties, etc. en écoutant ce qui se fait maintenant. Mais c’est vrai que ça va vite ces temps-ci.
Votre musique navigue entre la lourdeur et l’aérien, or j’ai l’impression que cette ambivalence voire ce paradoxe est au cœur même du titre de l’album : Dawn Of The Dusk (l’aube du crépuscule). Est-ce ce que vous avez voulu marquer avec ce choix de titre ?
Oui, entre autres. « Maps Of Inferno » notamment représente bien ça d’ailleurs, c’était même une des bases de l’album concept que nous avions prévu. Il y a aussi le début et la fin de l’album : le premier sample que tu entends, juste avant que ne démarre « Break Even », c’est quelque chose que nous avons récupéré du dernier morceau, « Heavenly Bodies ». La boucle est bouclée. Il y a un effet miroir et nous avons joué sur le côté cyclique. Conceptuellement, les idées qui ressortent, c’est qu’on est tous sur une planète qui est ronde et pas carrée, que l’on essaye tous de tout mettre dans des carrés, des cases et des boîtes, et que l’on n’y arrive pas parce que ce n’est pas comme ça que ça marche. Il faut que les hommes s’habituent à faire comme les animaux qui ne pensent pas trop, à ne pas trop se prendre la tête et à accepter que les choses soient compliquées et que tout ne soit pas facile, que c’est normal, que ça prend du temps de capter tous les changements, qu’ils soient sociétaux, dans nos vies personnelles, etc. Il faut accepter qu’à chaque jour suffit sa peine, être content d’arriver au bout de la journée, d’avoir pu faire un tour de cadran et de recommencer le jour d’après. D’où aussi l’album d’avant, The Task Eternal, ça venait de ça – c’est une phrase de Walt Whitman, dans son recueil Feuilles d’Herbes. C’est un peu l’obsession de cycle que nous développons surtout depuis Apex III.
La biographie dit que « la musique est ici maîtresse de la narration ». Est-ce que ça veut dire que le concept a d’abord été pensé par la musique ?
Oui, tout à fait. J’écris toujours les paroles après la musique. C’est avant l’enregistrement d’un album de Mars Red Sky que je commence vraiment à rentrer dans les textes et les chansons avec des carnets de notes que je tiens, les idées qui me passent par la tête, en m’inspirant vraiment des mélodies, etc. C’est vrai que j’amène pas mal les textes et les paroles, mais les thématiques peuvent aussi venir de Jimmy par exemple. Nous mettons un truc sur la table et nous développons tous les trois. Je me lance donc dans la composition, j’amène plein de riffs, etc. Après, nous réunissons tout ça, nous faisons la musique, nous finissons les chansons et les textes se greffent dessus. Au départ, ce n’est pas forcément conscient, mais à la fin, un concept se dessine. Les chansons se mettent en ordre, nous pensons la tracklist au fur et à mesure, et nous nous retrouvons avec quelque chose de cohérent, avec un début et une fin. Des idées ressortent au niveau des thématiques, le concept général. La phase de création de l’artwork – dont Jimmy s’est beaucoup occupé ces derniers temps avec Carlos Olmo qui fait tous les visuels depuis le début – contribue à affiner le concept. C’est quelque chose qui prend vraiment du temps.
« J’essaye tous les mois de lire tous les articles du Monde Diplomatique. Ça fait partie de mes obsessions, le capitalisme extrême, la financiarisation globale… Bref, tout le monde taré dans lequel on évolue, qui avance à vitesse hallucinante et qui peut rendre fou. »
L’aube et le crépuscule sont deux moments de transition dans la journée, où la lumière est dans une espèce d’entre-deux. Est-ce que ce sont des moments que vous appréciez particulièrement, peut-être propices à la rêverie ?
Oui, surtout maintenant, à cette période un peu compliquée et sombre. Je pourrais d’ailleurs passer mes journées à rêver… J’ai un chat. Ce matin, j’avais du mal à me lever, et je me suis dit que moi aussi je voudrais être un chat et passer la journée au pieu à penser à des choses et à me laisser aller à la rêverie.
Mat : Ce sont des moments que j’ai pu connaître dans mes années plus festives où je voyais le jour se lever après avoir oublié de me coucher. Aujourd’hui, c’est assez rare que je voie ce moment de la journée, à part en montagne lorsque je bivouaque, ce qui n’arrive pas assez souvent à mon goût, mais de temps en temps. Mais c’est vrai que c’est un moment assez particulier, cette espèce de transition.
La biographie parle d’effets miroir, de renversements, de doubles jeux… Votre musique a-t-elle une double lecture ?
Julien : Oui, il y a beaucoup de ça, que ce soit dans les textes ou dans la musique. J’aime bien utiliser des métaphores, des images, selon toutes les influences que je peux avoir – que nous avons souvent en commun, mais qui peuvent aussi être plus personnelles – au niveau lectures, films, etc. Donc des fois, la finalité du message, les références, etc. ne sont pas hyper claires, mais nous aimons bien le côté un peu mystérieux ; ça ne saute pas aux yeux, mais si on fouille, on découvre des messages. Nous sommes aussi assez politisés. Nous avons des idées, pas forcément arrêtées, extrêmes ou quoi, mais plutôt bien à gauche. Je suis par exemple abonné au Monde Diplomatique que je lis régulièrement. Ces temps-ci, j’essaye de rester sur un truc plus positif, bienveillant et je me focalise moins sur des choses un peu noires, mais ce sont des choses qui reviennent dans les textes, des sortes d’obsessions, des pensées que j’ai tous les jours et quand je me mets sur un album, que ce soit pour mes albums solos ou pour Mars Red Sky, je vais développer tout ça, il y a des thématiques et des images qui vont ressortir, etc. Du coup, il y a en effet plein de niveaux de lecture sur chaque texte. On peut voir différentes facettes. D’ailleurs, le fait de chanter en anglais est des fois un peu frustrant. C’est super parce que ça nous ouvre des portes pour tourner à l’étranger – nous sommes même allés aux Etats-Unis il y a quelques années et nous y retournons normalement cet été –, mais en France, ce n’est pas la langue maternelle de tout le monde – ce n’est pas non plus la mienne, mais j’ai habité aux Etats-Unis quand j’étais petit, c’est d’ailleurs là que j’ai eu la passion pour la musique et le déclic pour vouloir en faire –, donc tout le monde ne saisit pas forcément ces subtilités.
J’ai l’impression que tu puises ton inspiration dans beaucoup de choses différentes. Le côté film d’ailleurs se ressent, le qualificatif « cinématographique » revient souvent pour décrire votre musique…
Je ne regarde pas autant de films que je voudrais, mais nous avons effectivement ces influences cinématographiques qui jouent et rentrent dans le concept. Hier encore, je regardais un film plutôt joyeux et positif de Jean-Pierre Jeunet [L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet] sur un petit génie de dix ans qui va au Smithsonian pour présenter une invention. Les gens ne croient pas possible que ce soit un gamin qui ait fait ce truc. Ça m’a donné plein d’idées. Les films ne sont pas nécessairement de la science-fiction, ça peut être hyper large. J’ai regardé Paris, Texas il n’y a pas longtemps, ce film est hyper bien ! Un Jour Sans Fin est bien aussi… Tout ça nourrit mon inspiration.
« Souvent, quand je discute avec des gens, ils vont donner une ou deux écoutes à l’album et si ça n’accroche pas, ils passent à autre chose. Moi, je mets six mois à écouter un album ! »
Après, si on prend « Maps Of Inferno », cette chanson est inspirée d’une fiction fantastique moderne baptisée Piranesi [de Susanna Clarke]. C’est le nom d’un architecte, dessinateur, inventeur italien – Giovanni Battista Piranesi – qui avait fait des dessins de sortes de labyrinthes, il appelait ça des prisons imaginaires. Sans trop spoiler ceux qui voudront lire le roman, ça commence par un gars qui est perdu dans un endroit, tu ne sais pas ce que c’est et il raconte ses journées. Il garde un carnet et tu comprends de plus en plus ce qui est en train de se passer. Au début il est tout seul, après il y a des personnages… Je vous laisse découvrir, mais tout ça a amené des idées pour le morceau – je me suis replongé dedans et j’ai pris des notes pour écrire les paroles – et ça collait bien avec les thématiques du reste de l’album. C’est typiquement le genre de trucs autour desquels je pourrais passer des journées à développer des idées. Et là, ce n’est qu’un morceau, c’est dire comme ça pourrait prendre une éternité si nous nous laissions aller pour écrire des chansons et développer des textes et des idées !
Il y a aussi, comme je disais, des lectures plus politiques. J’essaye tous les mois de lire tous les articles du Monde Diplomatique. Ça fait partie de mes obsessions, le capitalisme extrême, la financiarisation globale… Bref, tout le monde taré dans lequel on évolue, qui avance à vitesse hallucinante et qui peut rendre fou. J’adore aussi Alexandre Astier [montre un DVD], ça c’est l’Exoconférence. Lui, dans le genre « je fais des recherches »… C’est aussi un compositeur hors pair, il a fait le Conservatoire depuis l’âge de sept ans. C’est lui qui fait la musique de Kaamelott et il a fait un truc sur Jean-Sébastien Bach, Que Ma Joie Demeure !. On peut dire qu’il est sacrément doué ! J’adore ce mec. Ça fait partie des influences. Donc, en effet, c’est assez vaste !
Tu parlais juste avant d’un déclic que les Etats-Unis ont créé en toi. Peux-tu nous en dire plus ?
C’était quand j’avais de huit à dix ans – 1987 à 1989. Mon père travaillait chez Ford à Blanquefort et il avait été muté là-bas pour deux ans – il y avait un projet sur lequel il devait bosser. Nous habitions à Birmingham, qui n’est pas loin de Détroit. Nous avions MTV. La tendance dans les années 80, c’était plutôt hair metal, genre Guns N’ Roses, mais aussi Metallica dont je suis devenu méga fan. On m’a passé une des cassettes de Motörhead, du Led Zeppelin… Après, il y a eu Nirvana qui est arrivé dans les années 90 et là, ça a tout renversé. Ca a amené Sonic Youth, Smog, Tindersticks, Elliot Smith et consors. Les Beatles, c’était plus le truc de mon père, mais j’ai redécouvert et j’ai réappris à les adorer. Je me rappelle aussi quand j’habitais au Taillant, je devais avoir une dizaine d’années, mon grand frère et moi étions devant la télé, et nous avons vu un live de INXS dans un stade. J’ai fait une remarque, j’ai dit : « Tout ce monde, serré, dans le public, ça doit être dingue ! » Mon frère a répondu : « Ouais, ce serait mieux d’être sur scène ! » Je me rappelle cette phrase comme si c’était hier. Tu as des moments clés comme ça dont tu te souviens. Aux Etats-Unis, j’étais en classe là-bas, donc j’étais forcément obligé de parler anglais et à force de lire des livres et tout, je ne suis pas loin d’être bilingue. L’envie d’écrire en anglais vient de là aussi.
Finalement, il y a un côté déroutant à l’écoute de Dawn Of The Dusk, par ces paradoxes que j’ai évoqués et ses différentes sonorités, ses effets de surprise, mais aussi un côté enivrant… Faut-il parfois perdre l’auditeur pour le faire lâcher prise et qu’il se laisse emporter ? Est-ce qu’il y a un peu de ça dans cet album ?
Oui, exactement. C’est quelque chose que nous adorons. C’est une volonté, c’est quelque chose que nous voulons développer et que, j’espère, les gens captent bien, qu’il y a toutes ces influences, tous ces sentiments, toutes ces émotions… « Perdre l’auditeur », je trouve que c’est une belle formule ! Nous voulons qu’il y ait des surprises, que ce soit dans les disques ou les concerts. Nous le sentons, peut-être pas toujours sur le moment car nous sommes hyper pris avec l’aspect technique, les pédaliers, etc., même si j’essaye d’avoir des contacts visuels quand je le peux, mais notamment en revoyant des vidéos après coup des live, on remarque qu’il y a eu un impact sur le public un peu de cet ordre, que telle personne a réagi, etc. Et puis avec les albums, nous voyons les réactions des amis, de la famille… On sent que ce côté varié et déroutant marche bien.
« Ces histoires de playlist sur Spotify et Deezer sont assez déterminantes dans la vie d’un album. Tu restes un certain nombre de jours et s’il n’y a pas assez de lectures, ça dégage et tu laisses la place aux autres. C’est comme les moutons à l’abattoir. Je trouve ça assez flippant et même un peu désolant. »
Mat : On va dire que dans quatre-vingt-dix pour cent des musiques que j’écoute, c’est ce que je cherche en tant qu’auditeur, donc ça doit forcément transparaître dans notre groupe. Il y a un truc que je constate et qui me fait un peu flipper, c’est que souvent, quand je discute avec des gens, ils vont donner une ou deux écoutes à l’album et si ça n’accroche pas, ils passent à autre chose. C’est très en lien avec ce que nous disions avant sur les nouvelles technologies. Par exemple, l’autre jour, une copine me dit : « J’essaye d’écouter un album nouveau par jour quand je vais courir. » Moi, je mets six mois à écouter un album ! Le dernier album de Vola que j’ai écouté, ça fait six mois que je l’écoute et je découvre encore des trucs ! Pour nous, ça nous paraît évident que ce style de musique requiert plusieurs écoutes pour apprivoiser un album – il n’y a pas que notre album, et ça concerne beaucoup de styles de musique un peu authentiques, où les mecs se font chier à composer des morceaux, où ce n’est pas que de la musique au kilomètre. Ça me paraît donc logique que tout ne te saute pas tout de suite aux oreilles à la première écoute.
Malheureusement, ce qui est hyper vicieux, ce qui fait qu’un groupe a du succès… Par exemple, il y a ces histoires de playlist sur Spotify et Deezer qui sont des choses assez déterminantes dans la vie d’un album. Tu restes un certain nombre de jours et s’il n’y a pas assez de lectures, ça dégage et tu laisses la place aux autres. C’est comme les moutons à l’abattoir. Je trouve ça assez flippant et même un peu désolant. Bien sûr, comme je disais tout à l’heure, il y a un bon effet à ça, c’est-à-dire que tu as accès à énormément de musique, c’est une bonne vitrine pour les groupes, etc. mais c’est aussi un fonctionnement assez vicieux, surtout pour des musiques qui ne se dévoilent pas comme un morceau de pop. J’écoute de la pop et j’aime bien aussi des trucs qui vont sonner direct, mais je n’écoute pas que ça. Après, chacun fait comme il a envie de faire, mais si je devais me prendre un album par jour pendant que je fais du vélo, que je conduis ou que je fais je ne sais quoi, je ne retiendrais rien. J’écoute beaucoup les albums que je retiens et je les connais, je connais les enchaînements des chansons, etc.
Après quatre albums chez Listenable, vous sortez Dawn Of The Dusk sur votre label Mrs Red Sound. Qu’est-ce qui vous a poussés vers l’indépendance ?
Julien : Ils sont super chez Listenable, nous avons adoré le patron que nous voyions très souvent aux concerts, etc. mais ils sont un peu old school – comme nous [rires] – et malheureusement un peu dépassé par tout ce qui est réseaux sociaux. Du coup, nous avons senti que pour avancer, il fallait que nous changions de crèmerie. Nous ne sommes pas complètement indépendants parce que l’album est sorti sur le label du groupe et Vicious Circle, qui est un label de Bordeaux que nous connaissons bien et adorons. Comme nous disions, Floriane, la copine de Jimmy, s’occupe de tout ce qui est numérique, donc nous n’avons pas à le gérer – nous essayons d’être un peu présents sur Facebook et tout, mais c’est vrai que j’ai du mal à être présent sur mon propre Facebook, alors celui du groupe, c’est encore plus compliqué. En tout cas, il y a tout cet aspect moderne par lequel nous sommes obligés de passer pour faire avancer les projets musicaux ou autres, ça fait partie du monde actuel. Le fait d’être sur Vicious Circle et d’avoir notre propre label, ça nous permet d’être plus efficaces dans la modernité.
Nous sortons aussi des albums d’autres groupes avec ce label. Nous avons sorti des albums de Little Jimi, qui sont des amis de Bordeaux que nous aimons beaucoup et avec qui nous avons tourné, de Witchfinder – un groupe de Clermont –, Datcha Mandala – un groupe de copains de Bordeaux –, etc. C’était hyper chouette d’avoir ce label pour ça aussi. Il est géré plutôt par Jimmy et Floriane, mais nous prenons les décisions ensemble pour savoir quels groupes nous voudrions sortir. Bref, c’est plus souple et ça nous permet d’avancer à notre rythme. Nous n’avons pas de contrainte, nous sortons les albums de Mars Red Sky selon notre capacité pour avancer, de composition, en prenant le temps selon les projets des uns et des autres…
Interview réalisée par téléphone le 11 janvier 2024 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Titouan Massé (1, 10) & Jessica Calvo (2, 4, 6, 8).
Facebook officiel de Mars Red Sky : www.facebook.com/marsredskyband
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