Linkin Park, c’est notre pote L.P. qui est allé habiter à deux mille kilomètres en ne prévenant personne avant de se pointer à Paris, sept ans après, en nous laissant comme une fleur le SMS suivant : « Bon je suis là. T’es chaud pour une bière ? » Alors on lui dit oui, déjà parce qu’on aime ça, la bière, et puis parce qu’évidemment ça nous fera toujours plaisir de le revoir, ce bon vieux L.P. Le truc c’est que, malgré tout, L.P. a quand même bien changé. Genre vraiment. Il est là à te raconter sa « toute nouvelle vie », à faire le beau en te vendant l’idée du retour « naturel », qu’il avait « besoin d’une longue pause », que maintenant il « voit les choses plus clairement », bla-bla-bla.
« bla-bla-bla » car la vérité est ailleurs. L.P., à l’instar de tout notre réseau de potes, a parfaitement conscience des tenants et aboutissants et de ce qu’est « la situation ». Ces dernières années ont été très dures pour nous tous parce que C., notre ami commun que l’on aimait tant, s’est suicidé et que, forcément, ça a tout pété.
Pendant des années, on ne pouvait pas en parler de toute façon. Pourquoi ? Eh bien, parce que ça ne servait à rien d’en parler ! Enfin, t’en avais toujours un dans le groupe qui essayait d’en parler… mais ça finissait immanquablement par créer des tensions. Parce qu’à un moment, quand le sujet est trop dur, les mots n’ont parfois plus de sens. Le départ de C. s’est fait de manière tellement brutale, ça a été tellement radical… Puis bon, on s’est tous sentis coupables, aussi. Forcément.
C., c’était le genre de gars qui avait un cœur gros comme ça. Un mec altruiste qui avait une vision totale des choses. Un gars sans concessions, dans l’idéal, serviable et toujours là à penser à comment l’autre se sentait. Il avait ce besoin constant d’aider. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il prenait des notes sur des cahiers, sur des nappes de table… bref, sur tout ce qui pouvait être griffonné par un stylo. Son suicide a été un putain de coup d’épée dans notre cœur. Qu’un mec aussi généreux parte comme ça, en nous faisant autant de peine, c’est clair qu’on a eu la haine. Pas vraiment contre lui, enfin, pas sur une longue durée en tout cas, mais plus contre la manière dont il était parti. Bien sûr, on savait qu’il était en dépression et qu’il se battait contre. Comme beaucoup parmi nous, d’ailleurs. Notre colère et les sentiments négatifs qui vont avec étaient aux antipodes de tout le positif qu’il nous avait apporté en tant qu’ami et en tant qu’être humain, alors l’intensité de la tristesse a fini, petit à petit, par s’estomper, en laissant la place à des souvenirs de lui aussi beaux que l’étaient ses textes.
L.P., notre voyageur des temps modernes, était le meilleur ami de C. C’était son confident depuis toujours. L.P. n’a pas supporté le truc et a choisi de tout lâcher et de partir le plus loin possible. Il ne pouvait pas affronter la réalité. Son âme est toujours blessée, ça se voit encore dans ses yeux, et quand il nous fait ses grands monologues de trois heures sur les bienfaits de la vie à l’étranger, c’est surtout pour ne pas évoquer C. et tout ce qui a changé depuis que ce dernier n’est plus là. On discute, on discute et, au bout d’un moment, vient s’asseoir à notre table E. que L.P. a rencontré récemment. E. a le sourire et une énergie profondément communicative. Je la sens concernée par L.P. et j’ai l’impression de ne pas me tromper en affirmant qu’elle a le profil pour faire partie de notre grande bande de potes. Elle paraît en tout cas avoir une grosse force de caractère teintée de bienveillance, et je sais que c’est de ça dont L.P. a besoin.
Le retour de Linkin Park, et l’immense succès qui va avec, souligne à quel point l’industrie de la musique vit dans la nostalgie. On parle d’un grand nom qui se reforme mais, même du temps de Chester, Linkin Park ne jouait pas en tête d’affiche devant quarante mille personnes lorsqu’il se produisait à Paris. Or, justement, quarante mille billets de La Défense Arena ont été vendus – et ce en seulement trente minutes – pour le concert du groupe qui s’est tenu le dimanche 3 novembre dernier. La prestation était réussie et l’ambiance au top. « En regardant le public, j’avais l’impression de retrouver l’atmosphère super enjouée des années 80 », nous dira sur le sujet un ami photographe qui immortalise les artistes depuis plus de quarante ans.
D’ailleurs, le groupe vient juste d’annoncer une date au Stade de France le 11 juillet prochain.
Le fait est que Linkin Park est partout ou presque. De NRJ à BFM TV, de RTL2 au Huffington Post, la visibilité de la formation américaine est totale. Comme à l’époque de Chester, le succès du combo transcende les genres musicaux et les amateurs de LP sont aussi bien des amateurs de rock alternatif, de metal que de pop au sens large. On note même beaucoup de jeunes fans du groupe. Pas étonnant, alors, de voir ce dernier nominer au NRJ Music Awards. Linkin Park est, plus que jamais, une formation ultra-populaire. Ce qui montre que ses décisions ont été pertinentes.
Déjà, la plus importante, et sûrement la plus dure pour Mike Shinoda et ses acolytes, était de choisir de revenir. Cela a dû engendrer quelques questionnements et on constate que le line-up a évolué avec un départ de Rob Bourbon (batterie) et deux arrivées (Emily Armstrong au chant et le batteur Colin Brittain). Le choix d’intégrer Emily est une décision qui, au-delà de la question musicale, s’avère payante à tous les niveaux pour le groupe (communication, image, business, etc.).
Ne pas avoir remplacé Chester par un chanteur est un vrai parti pris, car cela réduit un peu la comparaison naturelle que fait, et fera, l’auditeur entre Emily et Chester. Ce dernier avait des capacités vocales folles, pour ne pas dire rares, et un vrai charisme. Emily a vraiment du courage de le remplacer parce qu’en tant qu’artiste méconnue, elle ne marche pas seulement dans le sillage d’un chanteur d’un groupe populaire, ce serait presque trop simple ! Non, elle prend le relais d’une véritable légende. L’épreuve est donc bien plus difficile pour elle.
Mais le fait qu’Emily est une femme est important parce que cela souligne que Linkin Park se trouve désormais dans un autre univers, un nouveau monde. Cela indique la césure avec le Linkin Park d’avant dont les deux figures de proue étaient deux hommes (Chester Bennington et Mike Shinoda). C’est essentiel parce que le message qui est donné est : « Nous continuons, mais nous continuons différemment. » Cette communication, au vu du succès gigantesque du groupe, est parfaitement reçue par le public. Un public qui paraît avoir véritablement adoubé le groupe et sa démarche. On parle de ce succès aujourd’hui 14 novembre 2024, mais qui avait la certitude que ce pari serait gagnant lorsque les membres du groupe actuels se sont réunis pour se lancer dans cette nouvelle aventure post-Chester ? Rien n’était assuré au départ et le fait que Linkin Park soit en train de passer un nouveau cap en termes de notoriété, ou en tout cas de ventes de tickets (nous verrons les résultats du Top Album dans quelques jours), montre que le challenge est complètement relevé.
En ce qui concerne son chant, Emily a de bonnes capacités avec son grain rocailleux. Son énergie en tant que chanteuse est importante et correspond au besoin du groupe. Cette question de l’énergie est fondamentale parce qu’il y a différents niveaux d’énergie : il y a l’énergie propre d’Emily, il y a l’énergie qu’elle transmet au public et il y a son énergie dans le groupe. Sur ces trois critères, elle fait le job et le public le voit. Après, vient la question forcément plus épineuse, qui est celle de la nature de son talent vocal. Emily chante juste, elle assure parfaitement sur les nouveaux morceaux écrits par le groupe mais, si elle fait le taf sur la majorité des anciens morceaux de Linkin Park, elle galère aussi parfois sur certains d’entre eux et c’est compréhensible. Ainsi, quand on l’entend chanter certains vieux titres, ce n’est pas lui faire injure que de dire que Linkin Park devient parfois une sorte de « A Tribute To Linkin Park ». On ne peut pas demander à une bonne chanteuse d’appuyer sur un bouton et de devenir une légende. Ça n’existe pas, donc comment lui en vouloir ?
De toute façon, personne ne lui demande d’être une légende, car les fans du groupe demandent juste à Emily d’être naturelle, d’être Emily en somme, et c’est ce qu’elle fait. C’est très beau d’ailleurs, cette communion qui existe entre les membres de Linkin Park version 2024 et tous leurs fans, les vieux comme les très jeunes. La formation américaine a maintenant vingt-huit ans d’existence et cela fait plaisir de voir deux générations de fans qui se côtoient avec enthousiasme. C’est d’ailleurs tout le temps le cas sur les artistes de rock / metal les plus importants : Metallica, AC/DC, Iron Maiden, Rammstein, etc. Mike Shinoda avait déclaré : « Avant LINKIN PARK, notre premier nom était Xero. Le titre de cet album fait référence à la fois à cet humble début et au voyage que nous entreprenons actuellement. Musicalement et émotionnellement, il s’agit du passé, du présent et de l’avenir – en embrassant notre son caractéristique, mais d’une façon nouvelle et pleine de vie. L’album a été réalisé avec une profonde reconnaissance et gratitude pour les nouveaux et anciens membres du groupe, nos amis, notre famille et nos fans. »
Le lundi 5 novembre, on a fait le déplacement à la Communale Saint-Ouen, située au nord de Paris, pour écouter en avant-première le nouvel album de Linkin Park. Intitulé From Zero, il sort ce vendredi 15 novembre chez Warner Records. Sur le compte TikTok de Radio Metal, nous avons partagé une vidéo prise lors de cet événement. Le principe était très cool : nous étions plongés dans une salle rectangulaire dont les murs étaient entièrement dédiés à l’album. Grâce à des rétroprojecteurs, des images (dans l’esprit de la pochette de From Zero) étaient diffusées pour chaque morceau pendant notre écoute. On a donc pu voir les clips et d’autres images que les Américains avaient créées et qui n’ont pas été diffusées au grand public. Cette immersion était bien sympa et, lorsqu’on est fan d’un groupe, assister à ce type d’avant-première donne du cachet à l’écoute. Être assis dans une salle rectangulaire, entouré par une vingtaine de personnes, en train de regarder des murs qui bougent, était une expérience incongrue, cocasse et intéressante.
Alors, le disque ? Eh bien, ce From Zero est un album de rock très correct. Il est hyper formaté et calibré pour les radios FM, donc on va sûrement en retrouver des morceaux sur NRJ ou lorsqu’on se baladera avec son caddie au supermarché. Le disque fait trente-trois minutes et comporte onze morceaux. Après l’intro, « From Zero (Intro) » vient le premier single « The Emptiness Machine ». En réécoutant cette chanson, on se dit : « C’est pas mal. Il y a du tube. » Mais si elle avait été écrite par un artiste émergent en 2024, aurait-il lui aussi droit au succès ? Nous en doutons fortement. Ça marche, et ça marchera, car Linkin Park est aujourd’hui une marque très installée. Une fois le morceau terminé, les personnes présentes autour du nous à la session applaudissent, et ce sera le cas à la fin de chaque chanson.
Non sorti à ce jour, le troisième titre intitulé « Cut The Bridge », est pour nous LE plus gros tube de l’album. Tout cela est évidemment cent pour cent subjectif, mais avec le phrasé rappé du début et une batterie derrière qui fracasse tout, on a affaire à du groove qui déboîte. Cette chanson est catchy, on y note aussi la présence de chant clair, et le résultat fait mouche. Elle montre en tout cas tout le talent de composition de Mike Shinoda et sa team. Le disque se poursuit avec « Heavy Is The Crown », dont tout le monde a pu voir le clip, avant que n’intervienne le joli « Over Each Other ». Une chanson qui propose à son début une facette plus calme et plus émotionnelle, dans la lignée de ce que peut être le Linkin Park soft. Compte tenu du nombre de titres, le choix a été fait de le caser en cinquième position pour casser le rythme, comme le font tant d’artistes qui pensent tous de la manière suivante : « C’est bien de proposer un morceau plus calme au milieu de l’album parce que ça fait une respiration. » De l’art du formatage.
Le plus hargneux « Casualty » démarre, lui, par le cri rageux d’Emily dans le cadre d’un titre qui sent bon l’exutoire avec du gros riff. « It’s only a matter of time » sera l’antienne de ce morceau au fort sentiment d’urgence. De son côté, « Overflow » s’inscrit dans la musique actuelle et fait même sourire tant ça sonne « in ». Une chanson pop à grosse prod dans l’air du temps finalement assez anecdotique, avant que « Two Faced » relève la note de l’album avec ses rythmiques groovy à la Skindred. Un morceau caractéristique de l’univers Linkin Park avec des scratchs du DJ et la voix rappée de Mike. « Stained » propose un refrain fédérateur et entêtant avant que le rock puissant de « IGYEIH », puis le plus calme « Good Things Go » concluent joliment ce disque qui, à l’écoute, sera vite passé. La question est donc maintenant de savoir s’il sera, ou pas, vite oublié…































Sentiment très étrange avec From Zero en ce qui me concerne.
En soi, les morceaux sont bons, accrocheurs, et surtout, le groupe a de nouveau branché les guitares, on ne s’endort pas pendant l’écoute et aucun titre n’est fondamentalement à jeter. Rien que pour ce côté plus électrique, c’est probablement le meilleur LP depuis une vingtaine d’années.
Et ça interroge d’autant plus, parce que From Zero, même si fort sympathique, risque fort de ne pas tenir l’épreuve du temps : C’est un disque beaucoup trop calibré (suffit de voir la longueur des morceaux, tous autour de 3mn…), toujours sur le même schéma « intro-couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain », aucun solo. Le défaut de From Zero est aussi sa plus grande qualité : Il aligne les tubes, mais ne fait « que ça ».
Et ça m’interroge quand même tout ça : Comment un disque sympathique mais pas transcendant peut se hisser dans le haut du panier discographique d’un groupe comme Linkin Park? Et en faisant le tour des sorties de la bande, je me rend compte qu’il ne s’est discographiquement pas passé grand chose depuis Hybrid Theory/Meteora, qui comportaient déjà leur lot de titres moyens…
Bref, je trouve ça dommage de brider sa créativité sur l’autel du passage radio quand on a autant de talent.
P.S : J’aime beaucoup la voix d’Emily, on sent énormément de passion dans son chant.